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La veille de ce départ, l’homme qui figure sur la photographie récupérée par Pierre Levaev passe des examens médicaux à l’hôpital public de Périgueux. Les résultats en sont alarmants, semble-t-il, car le professeur qui les commente répond « quelques mois, au mieux » à son patient. Le pneumologue se tient les mains posées à plat, sur son bureau, comme toujours lorsqu’il doit prononcer un diagnostic vital et il parle d’une voix neutre en découpant chacune des syllabes qu’il prononce. Ses avant-bras et ses coudes reposent sur un sous-main publicitaire des Laboratoires Fabre. Un silence se fait après cette annonce. Le professeur se cale dans son fauteuil puis il reprend :
- Plus on augmentera les doses de morphine… Plus votre organisme va s’affaiblir et...
L’homme à qui il s’adresse doit avoir une cinquantaine ou une soixantaine d’années mais il est difficile de deviner son âge car la fatigue creuse son visage. Des gouttes de sueur perlent sur ses tempes et sur sa nuque. Ses rides sont profondément marquées. Il paraît moite, comme saisi de chaud et froid, et quand il parle, un tic nerveux agite sa lèvre inférieure :
- Qu’est-ce que vous allez me donner alors… comme morphine ?
- Que les choses soient claires, je vais faire le maximun mais…
- Je vous paye assez pour ça.
- Vous croyez peut-être que je fais ça pour l’argent ?
De la paume de la main, le patient caresse machinalement son crâne glabre.
- Alors, pour quoi d’autre vous me soignez ?
- Parce que c’est mon métier… Je soigne tout le monde…
Quand il quitte l’hôpital, le patient attend une dizaine de minutes un autobus qui le dépose place Francheville, dans le centre de Périgueux. C’est jour de marché, il pleut mais la foule déambule parmi les stands. Des voitures carburent au feu tricolore, des mobylettes pétaradent sur les allées et de la musique s’échappe de hauts parleurs installés dans des arbres. Depuis leur branches, on a tendu des guirlandes électriques, faites d’ampoules assemblées pour composer des étoiles, des sapins, des bougies… Beaucoup de parents véhiculent leur enfants. Beaucoup de paquets débordent des coffres de voiture. Beaucoup de sapins aussi. L’homme s’attarde quelques instants sur un banc. Sur le parvis du Monoprix, un Père Noël agite une clochette auprès d’un rêne en plastique.
C’est un autre autobus qui le dépose au carrefour de l’avenue Wilson. A cet endroit, il y a un rond-point aménagé dans un style qu’on pourrait qualifier de colonial : des palmiers, des rochers, une statuette de lion… Au 4 de la rue Kléber, c’est une femme qui lui ouvre lorsqu’il sonne au cabinet de ville du professeur Xavier Chiche. Blonde, habillée bourgeoisement, elle doit avoir trente-cinq ans. C’est elle qui lui remet les canules de morphine et c’est à elle qu’il verse l’argent en liquide. Sur le coin d’une desserte, la femme vérifie la somme en humectant le bout de son index pour mieux effeuiller les billets.
- Y a le compte vous savez, lui fait-il remarquer mais elle ne cesse pas de compter.
Une demi-heure plus tard, l’homme retrouve un moustachu vêtu d’un tablier et d’une chemise de boucher au comptoir d’une brasserie proche de la halle du Coderc.
- Alors ces exams ?
- Rien de neuf, savent pas trop ce que j’ai… Enfin… C’est compliqué… ->

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