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rosoèmes (suite)

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La photographie

Chacun sait la différence entre voir et regarder. Entre entendre et écouter. Photographier les choses et les gens, c'est entrer dans le regard. L'œil s'étrécit à la dimension de la focale et l'on voit soudain autrement, on traverse la vision jusqu'au regard.

Bien sûr, auparavant, il y a eu tous ces instants où l'on s'est dit "ah, si j'avais l'appareil!" et cette pensée faisait une petite morsure à l'âme, vite oubliée, heureusement. Puis il y a l'instant choisi. Aujourd'hui. Promenade photo. Sacoche en bandoulière, solitude ouverte pour toute compagne, on va. On a choisi aussi le lieu. J'ai choisi ce lieu. J'y suis passée des dizaines de fois et je sais que pourtant, les photos viendront par surprise. Peut-être le bateau échoué depuis le début de l'hiver? Ou les haies qui couronnent les digues… le dessin du varech aussi, quand la marée descend… mais la lumière?

Je ne sais rien. Je m'approche sans savoir et quand je pose le pied sur le sentier si familier, mon regard se vide de tout souvenir, de tout projet. Je vois et, tranquillement, l'espace présent s'impose. C'est maintenant et seul cela compte.

Première prise dans une trouée de verdure. Aller plus loin. La lumière est belle. Exactement ce qu'elle est toujours ici, fluide, lavée par le vent et les pluies. Les nuages jouent avec le soleil. Je surveille les trouées de clarté vive. Lent cache-cache au rythme de la marche.

Maintenant, l'horizon est libre. Plus de haie, plus d'ombre.

Des pensées se succèdent, aussi instantanée que les prises de vues. Rien ne les emprisonne, rien ne les range, bien sages, dans le secret d'une chambre noire. Il faudrait des photos de ces pensées aussi pour que le tableau soit complet. L'idée me fait sourire.

Retenir qu'il avait du vent ce jour-là. L'odeur de la marée montante et la lutte inégale des goélands contre l'air en furie. Aucune photo de cela.

Et puis… souvent les mots accompagnent l'image dont on se saisit. Des mots brefs, juste par habitude, parce qu'en regardant, on ne peut s'empêcher de nommer les choses. Il y a du vent et la mer moutonne à peine. C'est drôle. Et cette courbe là-bas, on dirait une hanche. Mais où serait la tête? Les martinets éclaboussent de noir le bleu du ciel en rebondissant comme des fous de buisson en buisson… Bribes.

J'avance. Je salue le vieux poney. Un portrait? Oui. Il vient. Tu es bien vieux mon ami. Ton poil a encore blanchi. Oui, tu vois, à moi aussi le vent ébouriffe la crinière. Et voilà. À bientôt.
Il ne reste qu'une ou deux photos sur la pellicule. Je reviens finalement par la mer. Pas envie de me sentir emprisonnée sur le sentier des digues entre les bras des eaux mortes.
Repasser une vanne, puis deux.

Dernier déclic pour les coquelicots d'un rouge heureux au milieu des ronces et rentrer, du même pas égal, le regard au repos, presque rassasié.

En face de l'autre côté du chenal, un enfant fait voler un cerf-volant en forme d'albatros. Je songe un instant à deux photos, l'une de la scène, l'autre qui saisirait son regard à mi-chemin entre émerveillement et concentration. Trop loin. Pas de regret. J'entends son rire, sa joie portés par le vent. L'homme qui se tient derrière lui un peu en retrait regarde en silence et sourit. Plaisir et joie pour lui aussi.

Le sentier se termine. Sur ma hanche, la sacoche ou l'appareil a retrouvé sa place pèse. La bandoulière tire un peu sur mon épaule et, quelque part au milieu, juste au-dessous du cœur, une part de moi se tend. Fatigue légère.

Rentrer. Demain, une autre fois, j'irai ailleurs. Je ne sais pas encore où. Photographier reste à chaque fois une surprise. S'impose.


mai 2003

 



 
5

Café

Invisible plaisir, il me séduit, m'entoure.
Je m'abandonne.

Indécelable douceur, je goûte l'ivresse d'un arôme que rien n'arrête. Ma conscience, débusquée, s'assouplit, s'incline. L'instant est au café, quelques gorgées; le silence ressuscite jusqu'à la nouveauté.

Le tapage peut être grand tout autour, ou l'ambiance peut être feutrée. Le café me prête son velours et l'amertume tardive qui s'élève juste à l'arrière du sucre léger que j'y ai laissé tomber est un luxe immense sur lequel s'étend l'esprit recomposé.

Café.

On a tout dit de sa puissance, de sa sensualité. On en a fait des images chics, des photos smarts et pourtant, on n'en a peut-être rien dit.

Café.

Je décèle dans le parfum qui s'élève une part de moi-même. Chaque fois je m'étonne de me rejoindre si simplement à la seule perception de cette odeur que nul mot ne contient. Sur mes lèvres, s'imprime ensuite l'épaisseur ouvrière d'une faïence de bistrot. D'autres fois, c'est une subtilité de porcelaine sortie d'un buffet de grand mère. Toujours cependant, la tasse me ramène à la confiance en cet instant, première rencontre des lèvres puis du palais avec la brûlure douce du café.

Le silence surgit.
Le café est silence.

Des mots rôdent souvent autour de lui. Des discours. Attention caféine, excitant, palpitation, insomnie, excitation… mots parasites qui ignorent tout de la vraie puissance du café, son silence. Boire et sentir naître en soi l'espace de silence où se révèle l'essence de toute sonorité, boire et entendre le grondement oublié de l'âme, boire et accéder à une paix fugitive qu'il n'est pas besoin de nommer, telle est la grandeur du café.

Je plonge dans une lenteur d'où tout s'absente, solitude dérobée à quelque plénitude que je soupçonne parfois mais sans y avoir accès.

Puis lentement, je vide la tasse. Son claquement sec sur le comptoir ou cristallin dans la sous-tasse me ramène à la vie présente, à sa couleur. La densité des choses est comme neuve, le bruit et la vitesse ont encore pour quelques secondes la grâce lente, ronde, du café.

Il ne reste plus que l'arôme, cette douceur ténue et chaude dont ma bouche garde le souvenir. Je la partagerai le temps d'un baiser peut-être, juste effleurer tes lèvres et demeurer un instant ensemble dans l'odorante lumière du café.

Payer, reprendre la conversation bouger, rire, partir enfin.

Le café perdure. Sur ma langue le goût me reste. Il devient regard, musique. Écrirais-je sans le café ? Peut-être est-ce une part de sa magie que de connaître si bien le chemin des mots, les sentiers muets de l'écriture ?

Café.
Demain, tout à l'heure, ce plaisir, à nouveau.

Ou bien cela ne sera pas. Pas avant longtemps. Il y aura un voyage, l'absence, un lieu sans café. Qu'importe. Le café existe. Il vit en moi, plaisir en demie teinte que nul ne décèle. Je suis nourrie de sa seule rondeur.

Je m'avance aux lisières de ses eaux sombres nées dans un souffle de vapeur brûlante.
Ivresse du café aux densités d'encre qui me portent longuement jusqu'aux portes du songe.


mars 2003






6

Puis-je mourir ?
Puis-je mourir à cet instant précis où la pensée m'en vient? Quelque chose d'oppressant émerge. C'est donc que la mort n'est pas une question résolue. Malgré cela, derrière ce sentiment opaque, vaguement lourd, s'élève une tristesse plutôt sereine. La pensée de la mort n'est pas douloureuse. Pas en elle-même en tout cas. Mais pourquoi vient-elle? Le contexte est la clef.

Une peine diffuse m'atteint. Mourir est une forme d'issue. S'effacer d'ici, de maintenant, confier à ceux qui resteraient la charge de cette souffrance et s'estomper. Se savoir peu de choses aussi. Rien d'important car vivre est un état, être mort en est un autre et tout cela reste assez matériel.

Pourtant, l'indifférence est suspecte. Elle révèle un abandon qui n'a rien à voir avec le renoncement. Je glisse dans une pensée de mort qui me réveille et me fait un drap frais; je lègue à de plus vivants que moi ce que soudain je veux fuir. J'emmène ma lâcheté un peu plus loin en sachant que c'est une erreur et seule cette conscience me préserve peut-être de l'acte qui donnerait corps à la pensée.

Car je ne mourrai bien évidemment pas. L'idée que ma mort peut être acceptable m'éloigne juste assez de moi-même pour me préserver du pire.

Je meurs un peu, voilà tout. Peut-on vraiment ne mourir qu'un peu, dans ces limites de l'espace masqué de la pensée ? Morte, j'ai peine à abandonner ce que j'aime. Ceux que j'aime. Mais j'en émet l'hypothèse et cela rassure la part la moins assurée de moi. Morte, je me réjouis de n'être que peu de souvenirs, de ne laisser presque aucune traces, de ne léguer aucun bien lourd, aucune indivisibles possessions matérielles. Morte, je me vois m'effacer des mémoires amies et ce qui fait si peur d'un point de vue vivant me réconforte dans la mort.

Cela est-il possible?
Je reviens sans peine dans le monde coloré de l'existence. Rien ne permet aux autres de déceler la mort en moi. Pourtant elle est présente et tour à tour je vis, je meurs, je m'interroge sur l'alternance de l'être.

En percevoir certaines causes, voir les petites bassesses qui en tissent la trame, c'est assez facile. Mais n'est-ce vraiment que cela ? Impression d'incapacité à saisir la vie.

Je suis étrangement vivante quand la mort me rejoint, quand je lui entrouvre ma porte. Bien sur, c'est pourquoi elle ne m'effraie pas. Penser la mort est rassurant. C'est voir autrement l'état vivant de l'être. Je traverse alors des instants où tout me désigne comme vivante parmi les vivants, la douceur chaude du visage de l'enfant qui dort, ta main venue cueillir la mienne au fil d'une promenade… La mort me dit qu'il est peut-être possible de vivre, après tout. Il est peut-être possible de poser un œil légèrement décalé sur les choses mais sans drame, sans pathos.

Morte
Vivante

Je me vois sans le secours du regard et me tiens ainsi, simultanée et dissociée, dans la très lente respiration d'un temps dont moi seule inventerais l'écoulement.

mars 2003

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