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Aller
Si je devais choisir un mot, un verbe, pour le garder
seul, nu, un peu à la manière dont on choisit une
pierre pour la monter en solitaire, il me semble qu'aller
aurait l'exclusivité de mon attention.
C'est un mouvement. La racine du mouvement. D'autres
verbes indiquent d'autres mouvement, le
"faire", cette action faite verbe, d'autres
encore la manière même d'aller. C'est monter, courir,
descendre, boiter, traîner etc. Même venir, ce proche
cousin de l'aller, ce point de vue de destination,
appartient encore au mouvement premier du verbe aller.
Aller n'est pas non plus un mot soumis. Avec son allure
rassurante de verbe du premier groupe, il a pourtant
l'irrégularité insidieuse et tenace des le présent de
l'indicatif. C'est un original qui, au futur, à cette
fantaisie paradoxale de retrouver son radical originel
ir-. Sa racine n'apparaît que dans le mouvement à venir
C'est un astucieux qui vous trompe sans que vous ne vous
en rendiez compte, tant on l'emploie, tant on finit par
oublier sa finesse. On n'y prend plus garde.
Aller est donc mouvement. Même sa conjugaison bouge,
fluctue, et tout l'esprit s'engage dans la direction de
l'allant, ce lui qui va, tendu que l'on est, sans cesse,
vers cela, là-bas, innommé la plupart du temps.
Je vais vers demain.
Je vais aveuglément, je tâtonne donc.
Pour ne pas trébucher, je cherche des lumières, cet intérieur
de soi où l'on chemine lentement. J'explore les
profondeurs en strates de mes silences, étrange spéléologie
dans l'opacité de mon âme. C'est descendre encore,
s'absorber.
Je vais vers elle aussi, proche et lointaine, c'est
demain, un autre lendemain. Je me mets nue pour elle.
C'est effrayant, mais c'est toujours ce geste vers, cet
élan qui va, qui me pousse. "Aller", c'est
donner, c'est recevoir.
Je vais, et l'incessante marche épuise tout comme elle
ressuscite. Mon souffle jongle, fait danser les émois,
atterré de vie. "Aller" me dit et me contient,
je vais, j'irai et quand dans un terme dont je ne sais
rien encore le mouvement cessera, quand je n'aurai plus
pour l'instant à venir ce regard où l'intérieur se libère
dans l'extérieur, ce sera un "aller" encore,
un aller simple et je l'apprivoise dans chaque geste qui
s'élance.
juillet
2002
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