Prosoèmes



1
Image


Voilà, l'image est là.

Définitive et complète, comme éclairée de sa propre lumière, translucide, vraie. L'image pourtant, n'a pas plus d'éternité qu'une pensée mais dans l'instant où elle émerge, elle contient tous les temps, elle les résume. Elle absorbe dans son instantanéité la couleur de tous les passés puis elle vit et le futur qu'elle portait comme en gestation va lentement glisser jusqu'à être visible, c'est le geste, la vie

L'image vit. Imperceptiblement, sa tonalité change et les mots qui la saisissent s'ajustent. Le mouvement a un nom. La coloration si interne se déplace du rouge au noir, du bleu au blanc.

C'est le texte, la poésie.

Dans un ruban de langage, l'image imprime sa courbe, les mots lui sont sa seule réalité, sa visibilité. Ecrire l'image, c'est être aussi dans son temps sans mesure et y rester sans jamais s'y être arrêtée.

L'image a ta forme. Ta chaleur, le bruit de ton corps qui glisse tout près, léger.

L'image peut être de vent, de sable, de roche, ville ou béton, terre et humus. Aujourd'hui, l'image a transposé en moi l'empreinte de ton corps et je la suis dans son développement, j'entre en elle au fur et à mesure que les mots donnent des mains imaginaires à mon amour.

J'habite là. Je me tiens dans le repli des mots, je les fais ondoyer et les suis tout à la fois. Entre eux et moi, une action lente traverse jusqu'à relier la pensée à l'image.

Je suis ce corps qui est toi, je suis cette caresse qui te parcoure et qui est mienne, je suis et dans ce temps infime d'une vérité à la fois supérieure et sans réalité, je nais à une chose que je ne sais nommer mais qui, sans doute, ressemble à de la poésie.


juin 2002

 


2
Aller


Si je devais choisir un mot, un verbe, pour le garder seul, nu, un peu à la manière dont on choisit une pierre pour la monter en solitaire, il me semble qu'aller aurait l'exclusivité de mon attention.
C'est un mouvement. La racine du mouvement. D'autres verbes indiquent d'autres mouvement, le "faire", cette action faite verbe, d'autres encore la manière même d'aller. C'est monter, courir, descendre, boiter, traîner etc. Même venir, ce proche cousin de l'aller, ce point de vue de destination, appartient encore au mouvement premier du verbe aller.

Aller n'est pas non plus un mot soumis. Avec son allure rassurante de verbe du premier groupe, il a pourtant l'irrégularité insidieuse et tenace des le présent de l'indicatif. C'est un original qui, au futur, à cette fantaisie paradoxale de retrouver son radical originel ir-. Sa racine n'apparaît que dans le mouvement à venir
C'est un astucieux qui vous trompe sans que vous ne vous en rendiez compte, tant on l'emploie, tant on finit par oublier sa finesse. On n'y prend plus garde.

Aller est donc mouvement. Même sa conjugaison bouge, fluctue, et tout l'esprit s'engage dans la direction de l'allant, ce lui qui va, tendu que l'on est, sans cesse, vers cela, là-bas, innommé la plupart du temps.

Je vais vers demain.
Je vais aveuglément, je tâtonne donc.
Pour ne pas trébucher, je cherche des lumières, cet intérieur de soi où l'on chemine lentement. J'explore les profondeurs en strates de mes silences, étrange spéléologie dans l'opacité de mon âme. C'est descendre encore, s'absorber.

Je vais vers elle aussi, proche et lointaine, c'est demain, un autre lendemain. Je me mets nue pour elle. C'est effrayant, mais c'est toujours ce geste vers, cet élan qui va, qui me pousse. "Aller", c'est donner, c'est recevoir.

Je vais, et l'incessante marche épuise tout comme elle ressuscite. Mon souffle jongle, fait danser les émois, atterré de vie. "Aller" me dit et me contient, je vais, j'irai et quand dans un terme dont je ne sais rien encore le mouvement cessera, quand je n'aurai plus pour l'instant à venir ce regard où l'intérieur se libère dans l'extérieur, ce sera un "aller" encore, un aller simple et je l'apprivoise dans chaque geste qui s'élance.


juillet 2002


 

3
Papier blanc


Le blanc a à voir avec le silence. Pourtant, ce n'est pas du mutisme. Blanche est l'attente.

Ainsi, la page avant l'écriture parle-t-elle déjà. Elle me parle, elle est la voix d'avant la voix car la blancheur porte en elle toute l'intention. C'est une totalité et les mots vont la fragmenter en couleur. Le blanc résume et contient, la parole étale et détaille.

La première trace déposée sur le papier épouse l'intouché. C'est un mot seul, une lettre, un signe. C'est la voix qu'on reconnaît parce qu'on la connaît. Elle est le portrait de la parole engendrée.

Ecrire donne la parole et dans le pur silence de la page, les voix se mêlent, sonnent, libèrent la puissance de la couleur. Sans la parfaite blancheur du support, il n'y a que les mots et le silence, la musique et le souffle. Ecrire respire comme un chant avec, entre les signes, l'espace du souffle, l'inaudible tremblement du stylo qui s'écarte.

En transparence, les mots doivent au blanc leur éclat, leur lumière. Dans la caverne de l'œil, ils recréent le monde, ils créent même au-delà du monde, ils retracent l'infini des chemins de l'esprit. J'écris en langage aquarelle, le blanc de la feuille m'est précieux.

Ecrire n'est pas seulement ce noir d'encre qui grillage comme un verrou l'occupation du papier. Ce que dépose la plume chatoie au delà d'une unique teinte.

Chant, l'écrit noir sur blanc est une vie condensée au cœur du silence.


juillet 2002

 

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