| LETTRES
D'INJURES (suite)
Mélisande
Brocéliande, un
mythe de fraîcheur et d'épaisseur !
De rares essarts où se croisent les elfes et les fées
Quand les lunes sont pleines en sortilèges féconds.
Et tout au fond, sous une treille de chênes centenaires,
Il y a celle qui danse aux fraîcheurs du printemps,
Celle qui médite entre les flancs sereins d'un hamac en
liseron,
Celle qui sait des chants ultimes,
Femme végétale, femme déesse,
Femme aux apparences multiples dans le prisme du jour ;
En Brocéliande, il y a Mélisande, craintive et
puissante.
Blanche est sa
peau dans l'eau des lacs profonds !
Ses cheveux dénoués ont l'épaisseur des nuits sans
lune
Que son regard éclaire (Deux lunes dans un halo d'or pur
!)
Et le larmier de khôl enlace d'une caresse ronde
Les ombres vertes et brunes dans ses yeux.
Sa course entre
les feuilles de l'été
Hante l'esprit de tous et chaque fleur aspire le parfum
tiède
De l'amour qui tisse les enchantements du lieu.
Dans les sentes aux secrètes logiques tracées par les
cerfs,
Dans les terriers secrets des carnivores aux crocs
d'ivoire,
Dans la nature délivrée du temps,
Elle inscrit l'inviolable sceau des sortilèges qui
l'émeuvent.
Mais là, tout
près, aux flancs de lisières d'où surgit la lumière
S'adossent à l'épaisseur des feuillages vierges
Des maisons lourdes aux âtres moutonnants.
Un parfum de fumaisons étranges se répand
Sous l'ombre des charmes immortels,
Jusqu'à couvrir d'une surprise au goût de sel
L'empreinte de ses errances.
Elle voit alors
depuis les cimes enluminées des pourpres du couchant
Des hommes et des femmes couverts de laines.
L'écran fermé des portes qui l'ignorent
Préserve leurs âmes pauvres
Du souffle né dans les failles de la forêt vivante.
Mélisande ! Son
sang nourri aux sources cristallines
S'intrigue de ces voisins sans poésie mais à l'âme
forte.
Et les nuques puissantes des hommes en arme
Appellent l'innocente caresse de sa main diaphane.
Qu'elle surgisse dans la clameur de ses charmes !
Les nymphes ont tissé autour de sa chair
Une chasuble aux reflets de lune et aux gestes de vent !
Oh, les regards !
Ils s'arrêtent et des souffles gémissent
Quand un premier, très beau, très doux,
Etend la main jusqu'à son coude.
Chaleur du désir masquée derrière les doigts !
La soif des corps arqués dans une indifférence
mensongère
Résonne comme les ramures quand renaissent les sèves.
Mélisande,
aimée, chérie a épousé un maître (un seigneur !)
Et sur les chasses verdoyantes de ses prés
Elle a étendu son bonheur en saisons bienheureuses.
Riches moissons et pouvoirs associés !
Qu'il était fier et fort à son bras
Au pas des passacailles lentes de la séduction!
Malheur à
l'insouciante félicité !
La fée au regard clair se languissait des ténèbres
Et le regard brut des convives pressentaient le péril
satanique
Quand la nostalgie remontait les brumes vespérales.
O maléfice déjeté par la peur, craché dans la haine !
Ils ont lu l'ondoiement serpentin dans la courbe de ses
reins,
Ils ont hurlé de rage et de certitude !
Enfuie, la soie
subtile des mystères de Brocéliande !
Déchirée en mille parts entre les griffes des croyances
stériles,
Traquée parmi les flammes des bûchers exorcistes,
Nue et violée sur les draps de pierre grise des amours
mortes,
Mélisande ! Perdue en des lieux sanguinaires
Où les ormes périssent, les racines baignées d'une eau
sans sacre !
Trahison !
A l'orée du bois explose la lumière :
L'essart devient désert ;
Dans les clairières brûlent des troncs encore vivants.
Lande maudite, terre desséchée en des labours iniques !
Les meutes hurlent dans l'automne dépouillé de ses ors
Après des chevreuils effarés hors des feuillages ;
Mélisande se meurt au chevet des sources taries !
Sorcière agonie
dans les lamentations des coeurs étroits !
Sirène aux appâts de candeur parfumée aux essences des
sous-bois !
Les sortilèges ont fui dans les méandres de la folie
Que traçait au seuil des villages un peuple non-voyant.
O Brocéliande !
Mythe né dans l'effroi des incendies
Par delà les supplices crépis des arbres décapités !
suite de
"Lettres d'injures"
Leïla Zhour
- extraits du recueil "LETTRES À L'AUTRE" - Tous droits
réservés
|