LETTRES À L'AUTRE (suite)

Un jour au l'autre, on rencontre la différence.
Peut-être quelques-uns y échappent-ils.
Peut-être vivent-ils dans un monde assez clos pour que jamais leur singularité ne les rejoigne.
Mais un jour, un homme, une femme, un jeune, un vieux te désigne comme l'autre
Et parfois c'est avec tendresse, parfois c'est avec haine.
On découvre alors que ce qui était une évidence pour soi, je suis noire, je suis juive, je suis copte,
je suis moi, en est une aussi pour l'autre
Mais dans la différence, dans la distance par rapport à une norme subjective qu'on ne maîtrise pas.
Sale arabe ! Quel choc la première fois, et toutes les autres aussi,
mais la première fois est une révélation.
Ce n'est pas forcément la véritable première fois.
C'est ma première fois, la première intelligence de l'altérité dans ce qu'elle a d'effrayant.
Ainsi suis-je cela pour lui, pour elle ?
Mais je l'étais déjà en soi. Je l'étais sans l'être car c'était moi sans qu'il y eût besoin de me nommer.
Soudain, mon être a pris sens dans une relation qui m'échappe,
et la haine de l'autre décapite mon innocence.
Je ne sais pas encore le sens exact des mots comme "race", "xénophobie", j'ai quinze ans,
je sais seulement la puissance des mots qui disent la différence dans la peur et l'ignorance.
L'autre c'est moi, et les autres me voient coupable d'être cette autre là, précisément.
Il y a l'autre convenable, l'autre qui est encore eux, et il y a l'autre inacceptable,
dont l'humanité n'a pas le droit d'émerger.
Bien sûr je ne comprends pas, bien sûr je souffre et la blessure lisse des mots de la haine
s'imprègne en moi jusqu'à ce que sa signification révèle l'abîme d'une humanité mosaïque.
Alors le besoin d'être, la quête d'une identité qui serait définitivement mienne commence,
et c'est un leurre que je poursuis car il n'y a rien à atteindre.
Le regard et les mots des autres me redessinent à chaque rencontre selon des schémas
dont j'apprends à reconnaître les contours
Mais je reste celle qui cherche son être, et l'impossible réponse à cette question est mon essence.
Je veux un nom, je veux des mots qui me fassent un indéniable visage, à lire ouvertement,
sans faux-semblants.
Mais la complexité à dire l'évidence de mon être rend impossible la juste parole.
Les mots se suivent, se poursuivent dans une insatiable complétude et l'être qui me hante
se dissout en phrases à jamais imprécises.
Les apparences se jouent de mes désirs et le corps, comme les mots, me trahit.
Je suis ailleurs et l'immanence qui avait été le paradis de mon enfance est perdue
dans le regard que l'autre pose sur moi, définitivement perdue.
Des cris et des chuchotements, des gémissements de plaisir ou de douleur couchés sur le papier
font un drapé où se noue ma recherche, mais l'être reste voilé
Et la parole, dans une imperfection qui me désole, la nef qui me transporte à travers la houle
et les remous provoqués par les autres.
Je suis, mais ma conscience peine à être.
Les autres me voient, je les vois et nous sommes là, à mi-chemin d'une difficile rencontre
Et j'ai peur, peur que l'autre m'échappe, peur que l'autre m'écharpe dans l'indifférence
et le malentendu.

* * *

Est-ce donc seule si seule
Est-ce donc nue si nue
Sans rien autour que le monde alentour

Accepter l'inacceptable
Penser l'inconcevable
Tirer la vie
Toute la vie
D'un vieux cornet à dés

Au delà de toute chose
A l'origine de tout mouvement
Même incommensurable
Même infinitésimal
Un vide immense noir ou blanc
Où même rien n'est rien

Et seule et nue parmi les choses de la vie
Quand tout est là tout près
Magique et miroitant
Voile terrible et rassurant
Devant des yeux de larme qui ne croient pas
Qui voient seulement ce qui n'est pas

Cet effarement mon seul trésor

* * *

Une mesure d'eau transparente dans la clepsydre de mon âme
Le temps d'être
Une seule fois
D'une traite et sans répit
Sursis prononcé dès l'heure de la délivrance
Sursis compté du jour de la naissance
Seconde après seconde
Instant après instant
Et le rire et les larmes
Main gauche main droite
Balancement

Sursis donné à l'aube
A chaque aube diaphane la terreur de surseoir
Encore une fois
Au matin blême de l'hiver qui crachote
Aux temps ultimes
Encore une fois espérer
Quelque chose
Du temps, toujours du temps en plus
Pour chercher mieux, plus loin, davantage
Plus d'amour, plus de violence dans les sanglots du corps consumé
D'autres pensées peut-être données innées à l'être qui se pense
Un sens pour ses passions
Un sens pour sa raison

Aux temps ultimes le dernier sursaut
Sursis rêvé dans la conscience de l'échéance
Inutile report du vain exploit
Sans comprendre

Le terme
Le terme approche et le mot juste qui le qualifie n'est pas encore dit
Parole diluée de l'existence
Faible quinconce en rempart de l'innommable
Parole épuisée autour de rien qui vaille
Et le silence enfin venu

Ce temps mort hors de saison
Un sursis de désirs assouvis
Un sursis de fureur dans la nuit des villes
Un sursis, un sursis dans tous ses excès
Vendu très cher le temps venu
Le temps ultime de la parole tue.

 

Lettres d'amour


Leïla Zhour - extraits du recueil "LETTRES À L'AUTRE" - Tous droits réservés

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