LETTRES À L'AUTRE
Lettre à l'autre
L'être à l'autre
D'un être à l'autre
Ma voie est une forêt sombre
Je t'écris
A toi, à qui ?
Je te dis
Ce que je suis
C'est quoi, dis ?
Des lettres qui
restent lettres mortes
Des lettres de cachet sans cachet
Des lettres d'amour pour quel amour ?
Lettres vives, lettres courantes
Cursive impulsive qui m'échappe
Un flux au goût sauvage
Au pied de la
lettre
Mon oeil se perd
Au pied de la lettre
J'ai rendez-vous
Mais qui viendra ?
Qui sera l'autre ?
Tous ces désirs en mots
Les maux du désir
Lettres de l'être
L'autre est un être
L'écrit est traître
Mais traître fécond
Et l'écrit touche et tue
Et le trait d'encre est eau de vie
A l'autre d'être
Je lui dis oui
Oui je suis là
Oui je t'écris
Tu es, tu es pleinement autre
Mon mal est d'être cette autre aussi
De lettres en devenir
* * *
Une photo dans un
journal : charnier
Une image sur un écran : charnier
Une phrase lancée par la radio : charnier
Mort, mort, mort, souffrance et mort
Pas de violette sur la terre meuble de l'horreur
Pas de muguet dans le jardin stérile des cimetières
Seule une poussée de haine
Veule et poisseuse
Pollution de l'âme dans une nuit sans étoile
(Où est le nord ?
Orion et Andromède ont fui)
Des nuages puants ont obscurci la nuit
Oh j'avais cru
oubliés
J'avais cru délaissés les démons fades de l'autre nié
Inconscience coupable
Mais le croyais-je vraiment ?
"Il m'apparaît l'égal des dieux
Celui qui, proche de toi, sait écouter..."
Sapho cite Sappho
Il m'apparaît un homme
Un homme humainement homme et femme
Celui qui sait se taire et écouter
L'autre dans son altérité
Je le tiens pour un homme
Cet intime dans son désir d'aimer
Irai-je puiser aux
sources antiques
La naissance de la barbarie ?
Le barbare ne parle pas
Le barbare est tortionnaire au masque silencieux
Fermé atrocement à la musique des mots
Fermé jusqu'au délire au sens de la Question
La barbarie, c'est le silence, la surdité
L'absurdité inconcevable
Et la barbarie
sans parole piétine les jardins
La clématite brisée sur sa treille agonise et se
dessèche
La barbarie surgie du fond des âges
La barbarie resurgie dans la bête immonde terrée là
Tout près
Invisible et tapie sous la froideur
Sous la roideur d'une insoutenable tolérance
O mes yeux,
témoins involontaires de l'horreur
Ne laissez pas les pièges de l'illusion se refermer sur
vous
Voyez, voyez à en vomir des larmes de sang
La souffrance figée dans l'immobilité macabre
Le tout petit, l'homme, la femme, le vieux
Morts avant la mort
Et la terreur et la stupeur
Et l'ivresse sauvage des bourreaux sans tabou
Laissez venir au
plus profond de mes cauchemars
La certitude de l'insoutenable
Pour que les mots, toujours les mots
Sonnent encore comme une conjuration
Et le poème
Une vie fervente dans l'impossible deuil de son humanité
suite de
"Lettres à l'autre"
Leïla Zhour
- extraits du recueil "LETTRES À L'AUTRE" - Tous droits
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