C'est une femme-mot.
A peine un souffle entre deux lèvres folles
A peine un bruissement de chair sous l'affûté des dents
Femme-zéphir au corps de vent, elle est murmure
Sans cesse elle chante et se tait et rechante,
insaisissable de silence
Buissons d'ardeurs, les mots l'habillent sous les yeux en
maraude :
" Voyez de tous vos yeux ce qui n'est qu'à
entendre,
La femme-parole aux vêtements de langages! "
Vérité que cela !
Préservée nue, fragilité secrète, l'âme s'inscrit
sur le blanc de l'injuste en lame folles Et les récits
s'écoulent, rouges blessures pour chaque mensonge,
chaque trahison
Et les images tissent des remparts de soie violente sur
le corps fugitif
Mais dites-moi que c'est un don ce nom, ce mot, pour
qu'un à un les écrans se déchirent
!
Dites-moi à l'infini que les yeux savent s'éprendre de
ce nom, ce mot encore, pour que.tombe
le premier voile !
Femme de mots au corps de vent, elle se tient là
Sa bouche si rouge est l'harmonique de ce qu'elle ignore
être vraiment
Légers, ses mots cherchent le chemin de l'écoute
Légère, elle est l'inconsciente caresse du danger
Et, sans racine, elle raconte des histoires en robe de
mer et d'horizon
Sans origine, elle invente des légendes sur fond de
paysages de poivre et de coriandre
Où chaque femme est printemps de voltige
Où chaque homme tresse des lumières vivantes dans
l'épaisseur du crépuscule
Et passe
Passe sans fin la femme-mot dans son corps de murmure
Vers la fontaine d'enfance à l'écume si douce, si
volatile, qu'elle saurait s'y dissoudre
Fantôme
Qu'elle glisserait, fluide, entre les mains d'un
imparfait désir
Mais dites-moi que c'est un don ce verbe si frais qui
perle à mon front !
Dites-moi quelle antienne oubliée s'en vient friser le
rebord du hanap où se posent mes lèvres
Pour que s'effondre le premier rempart !
En chaque langage elle reconnaît le miroir de sa voix
Et dire, dédire, est encore son chant vrai, ce souffle
Brisure du sens en mille détours indifférents
Les mots, les phrases étreignent jusqu'à l'épuisement
son âme à vif
Mais rien, jamais, ne décide le corps à prendre chair
Elle reste cette fumée dense, arabesque éphémère de
chaux vive dans le froid vif de l'infini
Vent de folies multicolores en pagnes dénoués, envolés
Mais dites-moi, oh dites-moi seulement que c'est un don
ce murmure de nuit à mon oreille
Pour que s'écoule enfin la peine
Dites-moi le nom ancien de la parole qui m'est blessure
à chaque sourire, à chaque pleur, pour que s'estompe le
néant
Et je mourrai dans le silence de ce mot solitaire
Et je naîtrai dans le vertige pâle d'une nuit
désertée
J'ai fardé mes lèvres d'un
rouge aux senteurs d'ébène
Effluves africaines lovées dans le galbe des lèvres
Et j'ai marché sur les chemins de terre jaune
Où des regards d'enfants sans sépulture comptaient mes
pas
Routes ! Ô routes d'Afrique creusées de blessures
saisonnières
J'ai suivi vos fissures jusqu'à noyer ma sueur
J'ai respiré le viol de chaque poussière jusqu'à
suffoquer de colère
Il pleut de rares folies d'eaux torrentielles sur le
décompte des massacres
Quand des voix hérissées de savane vont caresser la
nudité des corps
La mélopée des nuits enveloppe d'incessants charniers
au cur du jour
Et le silence des errants dépouillés de tout accuse
d'inaccessibles coupables
Leurs paupières sont cousues du sel de la souffrance
Regards plombés du sceau des morts
La chaleur sèche est robe de bure sur le corps des
femmes déjetées
Égout de vie, les routes se font destins impurs
Sous la surveillance d'aigles imposteurs sanglés dans
les uniformes de l'absurde
J'ai fardé mes yeux d'un brun aux senteurs d'ébène
Voyante des anciens mondes
J'ai sillonné les déserts d'un présent sans absolution
Et j'ai pleuré des roches de basalte sur les corps
innocents livrés aux linceuls de l'oubli
Ô mon Afrique d'or et d'émeraude
Je traverse les broussailles de l'espoir en dégustant
des soifs aux noms absents
Mes pas s'effacent dans un lointain fourvoyé de silence
Alors qu'ici le vacarme du lucre sauvage brise le sceau
d'un silence primordial
Une brûlure d'hiver dévore les fièvres du chaos
Et dans l'enfance d'un avenir sans contour
Se trame la désespérance de l'abandon
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