J'écris, mais
cette voix habillée de mes mots n'est pas tout à fait
mienne
Du secret de ma conscience un chant surgit
Il est clameur
Il est séisme
Et, bouleversée, saisie, j'écris
J'écris des phrases qui me possèdent
Sont-elles de moi ?
L'émotion qui me traverse est foudre frappée sur un
tambour de chair
Qui hante ma mémoire?
Quelles voix ont pris possession de mon âme ?
Je sais des histoires
Elles tourbillonnent en moi, infatigable remous
Je sais des récits de chaque instant, cauchemars vivants
devenus légendes au présent
Mais les paroles insistent à dire le mal
Tant de mots se bousculent aux portes de la souffrance
Je deviens ligne brisée
A jamais trop tendue sous les stigmates de la peine
Je deviens peau hurlante
En proie à la percussion de milliers de mains que je
n'ai jamais prises
Ce sont des femmes
Je l'ai dit et redit
Une humanité de femmes peuple mes murs
Et des hommes me disent "Mais comment est-ce
possible?"
Ce sont des femmes cette douleur à chacun de mes mots
Le féminin est ma demeure et j'écris
Nomade d'un temps et d'un espace jamais hospitaliers
J'écris dans l'exil d'une voix toujours dépossédée
J'écris d'une encre dont le noir n'est pas de mon fait
J'écris ces voix à l'impératif de la négation
J'écris leur soif, leurs désirs, tout le plaisir
Et je suis cette soif, ce désir, tout ce plaisir
Chaque signe tracé inscrit le corps
Jouissance
Souffrance
Chaque signe est serment
Mot d'une histoire sur l'envers de mon regard
Quand au-dedans, dans le silence d'après la dernière
lettre
Résonnent encore les souffles qui me hantent
Et nul sommeil ne me vient
Nul répit n'est possible
Le silence ne promet qu'un vent de tempête, un mal à
honnir
Avec des mot pour seul tambour dans le combat
Avec des mots pour seul bijou dans la danse
Ni arme
Ni voile
J'écris
Et cette voix qui transperce ma main est une déchirure
venue du fond des âges
12 juin 2000
C'est une femme-île dont les bras de quatre vents
ceignent les mers
une femme-main dont les cinq doigts de sable tamisent
l'écume
une femme-temps aux innombrables grains pour filtrer la
beauté qui passe
C'est une étroite bande virile dans l'océan qui la
surplombe
Sa langue dorée prend des reflets de lapis-lazuli
des reflets de syntaxe sur fond d'azur offerts à sa peau
de lambris
Un cancer de mausolées saints borde ses reins de sable
Elle le guérit dans des alcools nordiques distillés de
haines banales
et tuméfiée et lourde, elle cautérise son destin aux
abysses de l'attente
Des villes ont pris ses jupes pour territoire
Des maisons de justice ont encerclé ses doigts de bijoux
carcéraux
et quand elle lisse maintenant le revers de ses peines
elle accroche le velours de cités des pierres serties
d'inutile remparts
Ses bras lavent les sourires sur la peau des enfants
Le sable crisse au gré de ses lèvres une romance de
filles trop jeunes
cinq étoiles plantées comme rosace dans leurs cheveux
Des humains pleurent
Ce sont des hommes car les femmes rient
elles n'ont de temps que pour le rire
Elle a vu se faner dans le gris de ses yeux des
cathédrales aux noms d'archanges
Des gisants baptisés de lucre ont effacé le récit des
commencements
et les hommes durs ont avalé ogres et fées dans une
déglutition de pastis
Le matin a défait sa nuit
L'oubli cousu aux paupières des amants s'est fait
caresse dans tous les langages
Elle danse sans fin sur l'écho des baisers
Le désert pousse parfois un cri d'écorce amère aux
portes de son sommeil
Elle gémit et se tourne alors sur les coraux d'un lit
défait aux senteurs de volcan
mais le désert insiste
Des hommes en robe de solfège lui récitent la prière
des sécheresses
Chaman, elle mèle ses sourires de poussière par devant
elle
Dissimule la vastitude de ses seins
et des pouvoirs étranges grésillent dans la voix de ses
invités
leurs burnous affranchis des rigueurs des ténèbres
Quand ils repartent, le vent les accompagne jusqu'au
tapis des neiges
Ils rêvent à des prairies couvertes d'enfants
métissés de langue sauvage et d'aubépine
Pourtant, tous l'ignorent
Femme-île, mère-continent d'une rive à l'autre
tous lui parlent sans la nommer car elle réside dans le
regard des petites filles et des très vieilles femmes
Divisée par temps calme en mille et une tendresses
Une tempête la concentre en unique tornade
et Dieu lui-même n'ose plus penser à elle
Les guerres inventent alors pour elles des armures en
acier de vanité
Les guerres font tomber à ses pieds des rebuts de
détresse
Mais elle demeure la femme-sable, la femme-temps
Maquillée de mondes qui s'entrechoquent
elle soupire des nuits de sorcellerie qui enfantent tous
ses désirs
et c'est en vain
car tout s'épuise dans la chevelure d'insatiables
comètes
car Tout puise les gaz rares aux flammes d'outre-monde
des songes de paresse noués en lianes infidèles que les
hommes oublient de défaire
9 mars 1999
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