Les journ�es, toutes similaires, s'�coulaient lentement. Araknor, Nejma et Lina�lle marchaient le long de la falaise vers les hautes montagnes se d�tachant au loin. Chaque nuit, le demi-elfe n�cessitant moins de sommeil que les autres partait chasser, ce qu'il ma�trisait parfaitement gr�ce � sa formation de r�deur. De plus, Lina�lle cr�ait r�guli�rement de l'eau et les voyageurs pouvaient conserver leur nourriture longtemps car la pr�tresse la purifiait avant chaque repas. Pr�s de la falaise, la for�t peu dense permettait une avanc�e facile, sans risque de se perdre, et les b�tes sauvages chassaient plus fr�quemment au sein des bois o� le gibier �tait plus abondant. Malgr� cela ils for�aient l'allure et ne s'arr�taient que lorsque la fatigue leur coupait les jambes.

La nuit tomb�e, ils passaient de longs moments � discuter, � tenter de trouver des explications � cette attaque meurtri�re. Ils regardaient la pierre au visage nocturne dont la magie �manait toujours intens�ment, sans pouvoir comprendre ce qu'elle recelait de si important. Chaque nuit, ils essayaient de la pointer face � la Lune Vierge lorsqu'elle �tait visible, mais aucune r�action ne se manifestait. Les pouvoirs de Lina�lle comme la d�formation de la pierre n'avaient aucun effet non plus. Ils abandonn�rent alors leur recherche en attendant d'en savoir plus.
Lors d'une de leurs conversations, Nejma r�aborda le sujet des statues :
- " Lina�lle, je me rends compte que tu ne nous as pas parl� de Naos, le connais-tu ? J'ignorais jusqu'� son nom.
- En effet, commen�a la pr�tresse, H�ze est la seule D�esse dont le nom est connu de tous. Mais Naos �tait - ou est - aussi un Dieu, le Dieu du Savoir. Ecoutez bien, car peu connaissent cette l�gende. L'histoire de Naos donne un motif � la Col�re des Dieux. Au D�init�, lorsque les Dieux r�sidaient encore sur Erakis, Naos �crivit un ouvrage nomm� le Secret des Dieux, contenant le moyen de tuer chaque d�it�. Ces derniers le somm�rent de le d�truire mais Naos le tra�tre s'enfuit et parvint gr�ce � son �uvre � engendrer le Cauchemar des Dieux qui ravagea Erakis et fit fuir les divinit�s.
- Le Cauchemar des Dieux ? s'interrogea Araknor. Sait-on ce qu'est ce Cauchemar ?
- Non, mais cette histoire a �t� cont�e par le Ma�tre de Magie lui-m�me, donc elle doit refl�ter la v�rit�. Cet homme est dit immortel. Qui sait s'il n'a pas lui-m�me v�cu la Col�re des Dieux ? Malgr� ce r�cit, H�ze, D�esse des Vents, est encore pr�sente, je le sais. Sinon, d'o� me viendraient ses pouvoirs ? Je me demande seulement ce que faisait Verfal avec ce Dieu mauvais. "

Elle s'�tait mise � r�fl�chir tout haut, brassant ses connaissances et priant H�ze par intermittence. Nejma et Araknor l'estimaient. Elle n'h�sitait pas � �tre dure et acerbe mais ses propos �taient justes et elle d�gageait une aura pos�e et r�fl�chie. Jamais elle ne leur avait reproch� d'�tre la cause de l'attaque de Verfal et de la perte de ses amis, car elle savait qu'elle aurait agi comme Lersen. Les seuls coupables �taient cette femme et son arm�e.
Ils s'endormirent enfin. Araknor partit chasser, en b�nissant le sommeil de Lina�lle la plongeant dans l'oubli, car plusieurs fois, � sa grande surprise, il l'avait entendue sangloter.
Quatre jours plus tard, les montagnes �taient proches et ils aper�urent enfin la fin de la falaise. Elle s'incurvait presque en angle droit vers la gauche, et diminuait petit � petit sur de nombreux kilom�tres jusqu'� permettre la circulation entre le Plateau du Levant et les Montagnes de Melk. C'�tait la seule voie de communication avec le Plateau autre que la vall�e nord-est d�bouchant vers le port. Lorsqu'ils arriv�rent � proximit� de l'espace o� l'escarpement disparaissait, ils jet�rent un �il � l'or�e de la for�t, car de ce point jusqu'� Verfal s'�tendait une vaste plaine o� quelques petits villages lointains �taient visibles. Mais ce qu'ils virent les d�sesp�ra. Les b�timents avaient �t� incendi�s, les champs d�vast�s. On ne voyait pas �me qui vive. Le vent balayait les cendres et aucun son ne venait troubler cette ambiance de mort.
Araknor annon�a : " Je propose que nous n'empruntions pas la route mais que nous allions droit vers les montagnes en longeant la for�t jusqu'� la porte de Melk. Autant ne pas se d�couvrir, et je ne pense pas que nous puissions seuls sauver grand monde maintenant. " Les autres approuv�rent et ils se mirent en route sans grande motivation. L'hiver approchant avait d�j� endormi certains animaux sauvages, ce qui les aida � ne jamais croiser de groupe si important qu'ils eussent �t� en difficult�. A trois, leur force �tait limit�e, m�me si Araknor s'�tait taill� un nouveau b�ton et savait le manier avec aisance.

Apr�s une journ�e de marche, ils arriv�rent enfin devant l'entr�e du royaume de Melk. Deux portes de pierre colossales �taient gard�es par deux nains en grande conversation. Au-dessus des portes ouvertes �tait grav� le symbole de Melk, figurant la gigantesque entr�e de Melk. Ils s'avanc�rent vers les nains qui les accueillirent chaleureusement.
- " Pouvons-nous entrer au plus vite s'il vous plait ? demanda Lina�lle.
- Bien s�r, mais pourquoi �tes-vous si press�s ?
- Vous ne savez donc pas que Verfal est tomb� ! cria-t-elle, prise d'une soudaine col�re. Le Plateau est en ruine, et vous faites comme si de rien n'�tait ? "
A cette d�claration, les nains furent d�compos�s.
-   " Mais, mais� balbutia l'un des nains, un homme aux habits de Verfal est venu nous dire qu'une �pid�mie s�vissait sur le Plateau et que les transports devaient �tre cess�s pour l'instant. Il nous priait de loger les hommes qui se trouvaient alors � Melk, et attendaient le retour de Lersen pour nous tenir au courant des d�cisions.
- Lersen est mort ! hurla Lina�lle. Vous vous �tes fait duper ! L'habit de Verfal a �t� pris sur le cadavre d'un de nos fr�res d'arme. Amenez-nous � Izar imm�diatement. "
En temps normal, aucun nain n'aurait accept� qu'on lui parle ainsi, mais la gravit� de la situation les laissait h�b�t�s. L'un d'eux se ressaisit et r�pondit : " Izar notre roi est absent. Il s�journe � Centre durant toute la dur�e du Conseil d'Erakis, mais je vais vous mener au prince Ve�k. Il nous dirige en l'absence de son p�re. "

Le nain escorta alors les compagnons jusqu'au sein du royaume de Melk. Dans les profondeurs des montagnes, Melk constituait un espace � perte de vue. De nombreuses habitations ou fabriques parsemaient les lieux et se trouvaient sur des collines de roche lisse, ce qui donnait parfois l'impression d'�tre en ext�rieur devant un paysage nocturne. Aucun pilier ne soutenait la vo�te car celle-ci s'�tendait bien au-dessus des plus hautes collines. D'innombrables torches br�laient sur les parois et les b�timents, et en quelques endroits, de larges galeries s'enfon�aient dans la montagne pour rejoindre un petit village ou des chantiers taill�s plus loin. Des poneys s'entrevoyaient par endroit, utilis�s pour se d�placer dans la cit� ou pour tirer de gros blocs de pierre dans les carri�res.
Au centre s'�levait un palais de granite autour duquel plusieurs nains vendaient leurs productions artisanales. En les approchant, Nejma vit un stand proposant des m�liop�nes, cristaux � trois branches que les nains observaient avec curiosit�. Ils contourn�rent le palais et s'enfonc�rent plus profond�ment dans Melk, jusqu'� arriver au fond, l� o� la roche n'avait pas encore �t� creus�e. Un chantier �tait en cours. Depuis plusieurs mois maintenant la communaut� Naine exultait. Une nouvelle galerie avait mis � jour une cavit� d�bouchant sur l'ext�rieur, dans un creux des montagnes regorgeant de platine, m�tal extr�mement rare sur Erakis. Au centre de la caverne, une large trace noire marquait l'emplacement d'un feu ancien. Pourtant, personne avant les Nains n'avait parcouru les montagnes et rien ici ne pouvait s'enflammer, le platine recouvrant toutes les surfaces. Mais le plus stup�fiant restait ce qu'ils appelaient la M�lop�e des Montagnes. En effet, une chanson douce et triste se lib�rait du creux ext�rieur des montagnes, �cho prisonnier des reliefs et �ternellement rejou�. Une harpe accompagnait la voix voluptueuse, et la musique s'�teignait avant de reprendre quelques instants plus tard, renvoy�e par telle ou telle paroi rocheuse. C'est l� qu'ils trouv�rent le prince Ve�k, occup� � la construction d'un �difice d�di� au chant et permettant l'exploitation du platine.

Ve�k les accueillit avec chaleur. Il avait d�j� rencontr� la seule pr�tresse du Plateau dans le sillage de Lersen. Lina�lle alla donc droit au but. Elle expliqua l'attaque de Verfal et le mensonge de l'�pid�mie. Encore une fois, la nouvelle fut re�ue avec une grande stupeur, mais Ve�k �tait l'image de son p�re quant � la rapidit� de ses d�cisions. Il allait r�unir ses g�n�raux, poster nombre de ses hommes aux portes de Melk et h�berger les �ventuels fuyards, m�me si aucun n'�tait jusqu'alors arriv� aux montagnes. Il prot�gerait la ville et enverrait des �missaires � Centre pour informer le Conseil d'Erakis. Celui-ci d�p�cherait assur�ment l'arm�e d'Ystria pour se joindre aux Nains dans leur lutte, pour peu que l'arm�e de la Lune n'ait pas disparu d'ici l�.

- " Comment rejoindrez-vous Centre si le Port du Levant est d�truit ? demanda Araknor.
- Il reste le port d'Arkab, de l'autre c�t� des montagnes, r�pondit Ve�k.
- Mais votre tunnel est inachev�, intervint Lina�lle qui connaissait bien les activit�s de Melk.
- Les derniers kilom�tres sont impraticables avec des charrettes ou des montures, n�anmoins une galerie de la taille d'un nain a �t� creus�e jusqu'� la for�t d'Arkab pour acheminer de l'air dans le tunnel.
Lina�lle se proposa alors d'accompagner les �missaires � Centre, et Ve�k lui avoua qu'il comptait pr�cis�ment sur eux, tous les Nains �tant appel�s � d�fendre le royaume. Nejma fit part de son accord, puis demanda :
- " Araknor ?
- Je viens. Il y a trop de personnes � venger pour rester � attendre. Je partirai avec l'arm�e d'Ystria et nous r�duirons cette arm�e en cendres, comme ils l'ont fait du Plateau. "

Sans le dire, Araknor acceptait aussi car il se sentait encore coupable d'avoir condamn� Verfal en y amenant la pierre. Nejma la sortit justement, et sans expliquer l'attraction qu'elle engendrait sur l'arm�e de la Lune, il demanda au prince s'il en connaissait l'origine. Sans conna�tre l'objet en lui-m�me, Ve�k savait de quelle roche il se composait. " C'est une cordi�rite. Quasiment introuvable sur Erakis, plus rare encore que le platine. Je ne peux pas identifier la magie qui s'en d�gage, mais je connais ses propri�t�s physiques. Si vous orientez l'une de ses faces perpendiculairement aux rayons du soleil, la couleur bleut�e virera au violet. "
N'ayant sorti la pierre que de nuit, ils n'avaient pu constater ce ph�nom�ne. Quoi qu'il en soit, cela ne les aidait pas vraiment � comprendre. Ils savaient que le Ma�tre de Magie saurait d�finir la magie de la cordi�rite, mais le temps n�cessaire pour rejoindre Centre leur paraissait d�j� si long. En effet, Centre �tait une grande �le au milieu des mers, � �gale distance d'Edara, de N�v�e et de L�ole. Sa position strat�gique l'avait amen�e au statut de carrefour commercial et de si�ge du Conseil d'Erakis.

Ve�k leur promit le g�te et le couvert avant leur d�part, des provisions en abondance et des armes. Il r�digea une lettre leur permettant de se pr�senter au Conseil et y apposa son sceau. Lina�lle conclut : " Il nous faudrait aussi rencontrer au plus t�t le g�n�ral Sharkan. " Apr�s avoir longuement remerci� le prince Ve�k qui partait r�unir ses troupes, le trio fut guid� par un jeune nain jusqu'� une colline o� des guerriers s'entra�naient au combat. Une fine fum�e s'�chappait d'un b�timent large, demeure du Ma�tre H�ruac, forgeron et armurier. Le g�n�ral Sharkan s'y trouvait, comme � chacune des journ�es qu'il passait � Melk. Ses cheveux �taient noirs, �pais et en bataille, et sa carrure impressionnait par la force physique qu'elle semblait contenir. Il commentait � H�ruac des plans complexes dessin�s par ses soins. Reconnaissant imm�diatement Lina�lle, il l'eut serr� dans ses bras si celle-ci, bien qu'heureuse de le retrouver, n'avait coup� son geste en lui annon�ant la destruction de Verfal. Apr�s les explications de Lina�lle, il entra dans une col�re folle. Il voulait partir sur-le-champ au Plateau du Levant mais la pr�tresse le r�sonna. Sharkan n'�tait venu qu'avec peu d'hommes et la force de l'arm�e de la Lune paraissait in�branlable pour l'instant. Sharkan rageait et ne tenait plus en place.
- " Vous partez pour Centre ? dit-il. Je vous y accompagne. Mes hommes resteront l� pour d�fendre Melk en cas d'attaque. Ve�k est un excellent guerrier, il saura les diriger.
- Et les armes que vous m'avez command�es ? interrogea H�ruac.
- Que mes hommes les conservent. Il se peut que j'aie � les utiliser lorsque nous nous rejoindrons. Quand partons-nous ? " ajouta-t-il en regardant les rescap�s du Plateau.
Le d�part �tait pr�vu pour le lendemain, bien que Sharkan e�t pr�f�r� prendre la route imm�diatement. Il bouillait int�rieurement et ne parvint pas trouver le sommeil cette nuit l�. Son imagination amenait � son esprit des images de Verfal en ruine, jonch� des cadavres de ses amis et de son seigneur. Araknor le vit arpenter la colline du forgeron, maniant des armes lourdes en fendant l'air avec une violence sauvage.
Sharkan
Avant leur d�part dans le tunnel, H�ruac leur offrit les armes de leur choix, selon les instructions de Ve�k. Araknor mit � sa ceinture une dague et une �p�e longue puis se para d'une cotte de maille. Sharkan poss�dait une arbal�te lourde, de nombreux poignards, une �p�e � deux mains et un fl�au d'armes lourd. Avec le poids de son armure en suppl�ment, Nejma se demandait comment Sharkan pouvait supporter un tel poids sur lui. Lina�lle prit elle aussi une arbal�te, plus l�g�re, et comme le moine n'avait rien trouv� qui lui convenait, la pr�tresse lui tendit une petit trousse en annon�ant : " Un cadeau pour vous. " Nejma, surpris et touch�, ouvrit la trousse et y d�couvrit tout l'attirail n�cessaire � crocheter des serrures. Il jeta � terre son cadeau et partit en fulminant : " Je ne suis pas un voleur ! " Araknor et Lina�lle partirent d'un fou rire. Consid�rer Nejma comme un voleur �tait la seule chose qui le mette hors de lui, alors qu'il �tait d'habitude si calme.

Deux nains les rejoignirent d�s l'aube, apportant de nombreux poneys, tant pour les cavaliers que pour les armes, notamment celles de Sharkan. Ils se pr�sent�rent : " K�l et K�l, nous allons vous escorter dans le tunnel. " Les nains et Nejma se complaisaient sur un poney, mais les trois grandes personnes ne parvenaient pas � trouver une position convenable, leurs jambes touchant terre ou manquant d'�quilibre, d'autant qu'ils galopaient � vive allure. Le tunnel, tr�s large, s'enfon�ait en ligne droite dans les profondeurs des montagnes. La travers�e durerait trois jours, et apr�s cela il leur faudrait traverser la for�t dense et sauvage jusqu'� la p�ninsule d'Arkab. Pendant le long voyage monotone, Araknor demanda aux nains de leur dire ce qu'ils savaient d'Arkab. Nejma en profita pour demander des informations sur le tunnel, car il n'avait que vaguement entendu parler de ce projet par Borion, l'administrateur d'Ourgast.
Les Nains adoraient parler de leur histoire et du pass� des autres aussi, montrant l� leur grande culture transmise de g�n�ration en g�n�ration. Ainsi, pour justifier la cr�ation du tunnel, K�l reprit depuis les origines d'Arkab :

" Vers l'an 3 400 de l'Ath�nit�, une p�ninsule accessible uniquement par bateau fut d�couverte derri�re les montagnes de Melk. Il y fut construit un port et la ville s'agrandit au fil du temps. Le port devint r�put� pour son ambiance et ses innombrables tavernes, faisant de la population locale un m�lange de curieux, de gens riches et de voleurs. Un des premiers explorateurs, nomm� Arkab, vieux et connaissant parfaitement les lieux, fut d�clar� Intendant. A sa mort, son fils successeur donna son nom au village naissant.
Les Intendants se succ�d�rent sans probl�me jusqu'� la cr�ation du Conseil d'Erakis - propos�e par Thrarion, anc�tre de notre roi Izar -  o� un mouvement contraire � l'Intendant se mit en place. Ce mouvement pr�nait la neutralit� et refusait l'adh�sion au Conseil d'Erakis, interpr�tant ces r�unions comme un moyen de surveillance des autres continents et n'apportant que contraintes par les d�crets qui en r�sultaient. Ils ne voulaient avoir de compte � rendre � personne. Depuis, les deux opinions ont s�par� la population des tavernes d'un c�t� et de l'autre du port.
Peu � peu, les vices du pouvoir apparurent, refl�tant les vices des habitants du port. Un syst�me de vote fut organis� pour d�signer un nouvel Intendant tous les 10 ans, et les nationalistes finirent par l'emporter. Arkab se retira donc du Conseil d'Erakis. Sham, l'Intendant actuel, ne semble pas clair, mais comme tout est douteux � Arkab, jusqu'aux riches maisons recul�es dans les bois dont on ne sait pas grand chose, le peuple ne r�agit pas, et les visiteurs se font rares. La p�ninsule vit ainsi coup�e du monde, avec principalement une population d'hommes, et les seuls �changes avec le reste d'Erakis sont les marins de passage et les navires de marchandises transportant � Centre leur seule ressource, les produits de la p�che.
Il y a presque 100 ans, le Conseil d'Erakis proposa � Merthalion, p�re d'Izar, de creuser un tunnel reliant le plateau � la p�ninsule, afin de favoriser leur ouverture sur le continent. "

Ce que n'ajouta pas K�l, c'est que les Nains accept�rent car ils voyaient parfaitement les avantages financiers que cela leur procurerait : un nouveau march� s'ouvrirait sur Arkab. Quant au Conseil d'Erakis, sa v�ritable motivation ne venait pas du d�sir de favoriser le commerce d'Arkab, mais d'assainir cette ville par plus de passage. Les Nains recevant beaucoup de visites, les voyageurs se rendraient aussi s�rement dans cette ville peu connue, et certains s'y installeraient m�me peut-�tre.
Sharkan et Lina�lle connaissaient les grandes lignes de cette histoire mais Araknor et Nejma en apprirent beaucoup en une fois. Nejma pensa avec nostalgie � N�am. Son ma�tre connaissait les histoires de chaque pays. O� �tait-il maintenant ? Le petit halfelin se sentit soudain bien seul.
Au cours de ces trois jours, Sharkan se r�v�la �tre un compagnon agr�able, lorsqu'il ne se laissait pas aller � la col�re quand le sujet de l'arm�e de la Lune ou de Verfal �tait r�abord�. Il passait de longs moments � regarder ses armes, � les tourner dans tous les sens en r�fl�chissant intens�ment. Il paraissait absorb� par ses r�flexions et les autres se demandaient � quoi il pouvait autant penser.
Enfin, apr�s deux nuits dans le tunnel, ils virent appara�tre au loin de nombreuses lumi�res, et une m�lodie entra�nante s'entendait de loin, amplifi�e par la profondeur du tunnel. Une dizaine de nains creusaient la roche et tiraient de lourdes pierres fracass�es. Un petit campement y �tait organis�. Les travailleurs venaient de terminer leur journ�e et pr�paraient leur repas. K�l et K�l saut�rent du chariot et firent les pr�sentations, puis s'adress�rent aux nains : " Vous allez tous repartir avec nous. Les travaux sont suspendus pour un moment. Nous avons besoin de tous les Nains de Melk, nous vous expliquerons en route. " K�l se tourna vers les �missaires et leur dit : " Selon les consignes du prince, je vous confie ces deux m�liop�nes. L'une d'elle revient au Ma�tre de Magie et l'autre � Bruy�re. Nous esp�rions qu'ils puissent nous aider � identifier la m�lop�e. Bien que ce ne soit plus la priorit�, puisque vous �tes sur le chemin� "
Araknor prit les pierres et les remercia. K�l leur en expliqua le fonctionnement. Chacune des trois branches du cristal pouvait " m�moriser " un chant. Lorsqu'une partie de la pierre recevait les rayons du soleil, sa taille sp�ciale engendrait un r�fl�chissement particulier de la lumi�re, ayant pour cons�quence de faire ressurgir la m�lodie. La M�lop�e des Montagnes y avait �t� incrust�e, et chaque m�liop�ne �tait entour�e d'un tissu marron pour la prot�ger du soleil afin que la musique ne se lib�re pas constamment.

Les nains reprirent les poneys et souhait�rent bonne route aux quatre compagnons. Le conduit qu'ils devaient emprunter n'�tait ni plus haut ni plus large que les dimensions d'un nain. Nejma pouvait y soulever les bras au-dessus de la t�te en touchant � peine le plafond alors que les autres devaient se courber et marcher le dos pli� pendant plusieurs kilom�tres. Le petit moine s'y engagea le premier, suivi d'Araknor, Lina�lle et enfin Sharkan, dont les armes frottaient contre les parois du conduit, provoquant un raffut exasp�rant. Plusieurs fois les grandes personnes d�sir�rent faire une pause pour s'allonger et s'�tendre quelques instants, mais Nejma les exhortait toujours � continuer afin d'achever d'une traite la travers�e jusqu'� la for�t. Ils ne surent qu'ils �taient proches de la fin qu'au son des grillons et du vent dans les branches.
La nuit sombre ne laissait rien deviner du dehors, sauf quand la Lune se lib�rait de temps � autres des nuages noirs pour �clairer faiblement les alentours. Araknor, Lina�lle et Sharkan pouss�rent des exclamations de plaisir � pouvoir se redresser de nouveau. Le r�deur d�clara dans un b�illement :
- " Dommage que nous n'ayons pas un peu de bi�re pour f�ter notre arriv�e � Arkab !
- Nous sommes encore loin d'Arkab, pr�cisa Sharkan. Selon les dires, la ville est � environ une semaine de marche des montagnes. Et cette for�t n'est pas habit�e. Il ne s'y trouve que quelques rares maisons, mais personne que nous connaissions vraiment. Alors attendons d'�tre dans un bateau en partance pour Centre avant de nous r�jouir.
- Qui plus est, ajouta Lina�lle en souriant, je crois qu'un sevrage concernant l'alcool s'impose pour certains d'entre nous ! "
Araknor fit mine de ne pas entendre et partit chercher du bois pour faire un feu. Ils pr�voyaient de dormir aussi peu que possible afin de parvenir � Arkab au plus vite, car s'ils ne se pressaient pas, le Conseil d'Erakis risquait d'avoir pris fin avant leur arriv�e.

Le demi-elfe r�veilla toute l'�quipe avant l'aube, et aux premi�res lueurs du soleil ils se mirent en route vers l'ouest. Il �tait ind�niable que la for�t n'avait jamais �t� vraiment visit�e. De nombreux chablis gisaient contre les arbres plus vigoureux. Les herbes s'�levaient � plus d'un m�tre et leur densit� ne facilitait pas la travers�e. A plusieurs reprises, ils se trouv�rent face � des zones mar�cageuses o� les arbres �taient plus rares mais o� ils s'enfon�aient trop pour pouvoir les traverser. Ils les contournaient donc, perdant du temps alors que leurs provisions s'amenuisaient petit � petit. Le r�deur rechignait � chasser la nuit car lui aussi s'�puisait � trouver un chemin au milieu des racines �paisses et des ronces. De plus, les animaux �taient assez exotiques, ainsi Araknor ne les connaissait pas, et la plupart n'�taient que de petites cr�atures comme des oiseaux ou des chats sauvages. Il aurait fallu chasser beaucoup plus longtemps pour fournir de la nourriture � quatre personnes affam�es, m�me si l'une d'elles mangeait bien moins que les autres. Les nuits suivantes furent des plus d�sagr�ables. D'innombrables moustiques les harcel�rent sans interruption, et certains bruits peu rassurants se faisaient entendre par moment.

Bien qu'ils commencent � v�ritablement fatiguer, gravissant un haut tertre, ce qu'ils y virent les r�jouit imm�diatement. Une fum�e s'�levait au loin � travers les arbres. Araknor et Sharkan y reconnurent un feu de chemin�e, et cela sous-entendait un toit pour la nuit, voire un bon repas. Des forces leur revinrent et ils couraient presque vers ce refuge inesp�r�. Avant d'y parvenir, ils atteignirent une autre maison en bois, totalement entour�e d'arbres, dont aucune lumi�re ne sortait. Un sentier discret s'enfon�ait dans les taillis dans la direction de la fum�e, marqu� de traces de sabots. Ils d�cid�rent de les suivre, pr�f�rant trouver des interlocuteurs plut�t qu'une habitation provisoirement vide. La demeure suivante �tait illumin�e, et six chevaux s'y trouvaient attach�s non loin. La bu�e emp�chait de voir par les fen�tres mais des voix masculines se discernaient jusqu'au dehors.
" Laissez-moi faire " dit Lina�lle, qui frappa et entreb�illa la porte. De sa voix la plus voluptueuse, en clignant des sourcils, elle dit aux hommes : " Bonjour mes seigneurs, quelle chaleur apaisante en ces lieux. Pourrais-je entrer m'y r�chauffer quelques instants ? " L'un des hommes cria en retour : " Dehors catin, ma porte ne t'est pas ouverte " et la porte claqua au nez de la pr�tresse. H�b�t�e un instant, Lina�lle calma sa col�re et ouvrit de nouveau la porte en se redressant.

- " Excusez-moi, j'aurais d� me pr�senter. Je suis�
- Encore une parole et tu meurs, gueuse ! " hurla le m�me homme, et un �clair fr�la le visage de Lina�lle qui recula en claquant la porte. D��ue et bouillante de rage, elle dit : " Ils sont six et ce sont des mages. Nous ne pourrons rien faire, continuons notre route. " Sharkan ne l'entendait pas ainsi. Il saisit l'arbal�te de Lina�lle, prit la sienne et ajusta sur la corde de chacune un poignard long et fin.
- " O� sont-ils ?
- Autour d'une table. Deux dans l'axe de la porte, deux sur la gauche et deux sur la droite. "
- Tr�s bien. Araknor, mettez-vous derri�re moi et bandez votre arc. Je m'occupe des deux du milieu, prenez un de ceux � gauche. Lina�lle, tu sais quoi faire.
- Une blessure critique ne devrait pas les mettre en forme, acquies�a-t-elle.
- Bien, ce sera pour un mage de droite. Nejma, comment veux-tu intervenir ?
- Eh bien, s'il n'en reste que deux, je peux me jeter sur l'un d'eux et lui briser la nuque.
- Parfait, tu pourras sauter d�s la premi�re attaque pass�e. "

L� dessus, Sharkan saisit une arbal�te dans chaque main et d�fon�a la porte d'un violent coup de pied. Il se baissa, la fl�che d'Araknor siffla au-dessus de sa t�te et se planta dans le cr�ne d'un mage pendant que les deux poignards de Sharkan fendaient l'air avant de s'enfoncer dans une nuque et dans un cou, tuant net les deux magiciens en face d'eux. Lina�lle venait d'incanter et un autre homme s'�croula au sol. Quatre des six adversaires venaient de p�rir gr�ce � l'effet de surprise, mais les deux derniers mages se ressaisirent et alors que le premier engendra une brume dissimulant tout dans la maison, la main du deuxi�me devint incandescente, et Nejma qui s'�tait jet� sur lui hurlait maintenant de douleur, perdu dans le brouillard. Les assaillants ne savaient plus o� viser, ainsi Araknor et Sharkan d�gain�rent leur �p�e et entr�rent au sein de la brume. Lina�lle surveillait l'ext�rieur au cas o� un des mages sortirait. Mais ces derniers �taient bien � l'int�rieur, car une d�charge �lectrique parcourut la pi�ce et vint frapper Sharkan de plein fouet, l'envoyant au sol. La vapeur dense ne laissait rien para�tre aux yeux d'Araknor. Il ne vit la fl�che au sillage verd�tre que lorsqu'elle s'enfon�a dans sa cuisse, envahissant sa jambe de br�lures d'acide. Sharkan se releva et sortit avec peine de la brume artificielle. Araknor, la jambe tra�nante, t�tait le sol afin de retrouver Nejma et de le sortir de la maison, mais il ne sentait que des corps inertes. Les deux mages encore en vie, confiants en leur victoire, sortirent de la brume pour poursuivre Sharkan, mais ils avaient oubli� Lina�lle. Elle avait r�cup�r� son arbal�te et �tait pr�te � tirer lorsque le premier sortit. Le carreau s'enfon�a dans son c�ur et il s'�croula quelques m�tres plus loin. Le dernier magicien, constatant leur d�faite, incanta et disparut. Un bruit de feuillage au loin leur indiqua qu'il fuyait par les bois, d�j� trop loin pour �tre rattrap�.

La brume se dissipait, d�couvrant Araknor tenant sa jambe dans une main et Nejma de l'autre, ce dernier gisant au sol, le torse br�l�. Sharkan �tait lui aussi mal en point, mais Lina�lle dispensa ses soins pour leur rendre une certaine vitalit�, m�me si Araknor boitait et que Nejma divaguait encore, compl�tement sonn� et toujours parcouru de douleurs lancinantes.
Araknor n'en revenait pas. En quelques secondes, Sharkan les avait lanc�s dans une bataille in�quitable et p�rilleuse. Six magiciens r�unis constituaient une menace s�rieuse, et les d�g�ts au sein du groupe le confirmaient, d'autant que seuls deux magiciens avaient pu lancer leurs offensives. Si Araknor avait eu un peu de temps pour r�fl�chir, il aurait refus� l'attaque, la consid�rant comme suicidaire. Nejma partageait ces impressions. Le r�deur sentit la col�re le prendre et il cria � Sharkan :
- " Vous �tes inconscient ! Nous aurions tous pu mourir !
- Arkab est pourrie jusqu'� la moelle, ceux-l� complotaient assur�ment.
- Qu'en savez-vous ? fulmina Araknor.
- J'ai appris � vite discerner les gens.
- Les jugements trop vite effectu�s ne sont pas fiables, d�clara Nejma.
- Peut-�tre, r�pliqua Sharkan, mais je me trompe rarement en tout cas.
- Allons, Araknor et Nejma, dit Lina�lle, Sharkan est un peu direct, mais il sait aussi se d�tendre et �tre parfois assez dr�le. Il faut juste s'accommoder de son caract�re un peu variable.
- En attendant, dit Nejma, si le magicien est parti pr�venir ses amis, nous ferions mieux de ne pas tra�ner ici. "
Ils entreprirent n�anmoins de fouiller les mages et la maison. Dans les robes, ils d�couvrirent de l'or et des parchemins, et sur le plus important se lisait :
Amis Mages,
Votre anonymat dans ces for�ts est d�sormais r�volu. Les Nains vont terminer le tunnel, nous ne pouvons plus attendre. Charmez d�s maintenant les animaux qui couvriront votre attaque contre Melk demain soir. Surveillant le Plateau, les Nains ne s'attendent pas � une attaque par le tunnel, vous b�n�ficiez de l'effet de surprise.

L'heure est venue de revendiquer une fois de plus notre ind�pendance et de ne pas ouvrir nos fronti�res par ce tunnel que vous d�truirez. Le ma�tre nous garantit protection et renforts une fois l'attaque lanc�e.

Il ne nous restera plus qu'� �liminer les Partisans du Conseil et Arkab sera enfin pleinement n�tre.   

Sham.
Que Sham tente de r�duire l'opposition � n�ant n'�tait pas une grande surprise, mais que les mages d'Arkab s'appr�tent � envahir Melk, cela restait inimaginable. Jamais la p�ninsule n'avait prit part � un conflit, et m�me si les tensions politiques d�chiraient la population, la ville n'en demeurait pas moins pacifique, n'ayant ni arm�e ni flotte de guerre. Pourtant, la force des mages accompagn�e d'animaux sauvages sous contr�le pouvait faire des ravages au sein des Nains, ceux-ci ne comprenant dans leurs rangs que quelques rares magiciens. Ils �taient certes tr�s forts au corps � corps, mais encore leur fallait-il pouvoir atteindre leurs ennemis. Quant au " ma�tre " leur accordant sa protection, aucun indice ne laissait deviner de qui il pouvait s'agir. Heka et son arm�e avaient-elles un lien avec cette conspiration ?
Araknor se plaignit : " Il n'y a que des nouvelles interrogations, jamais de r�ponse ! Je commence � m'y perdre. " Puis il se mit � fouiller la maison, accompagn� de Sharkan et Nejma. Lina�lle �crivait une lettre qu'ils enverraient aux Nains de Melk afin de les pr�venir des intentions d'Arkab. Ils ne pouvaient pas revenir sur leurs pas sans perdre tout espoir d'arriver � temps au Conseil d'Erakis, n�anmoins cette missive devrait suffire � retourner la surprise fatale contre les mages. Le tunnel offrait nombre de replis et de galeries annexes id�ales pour tendre un pi�ge.

La maison ne comportait rien de suspect en elle-m�me. Elle t�moignait d'une richesse suffisante, et comportait un �tage. Araknor s'y rendit et trouva l'une des pi�ces ferm�e � cl�. Le r�deur prit son �lan et fracassa la porte. Seule la lumi�re des bougies du couloir �clairait faiblement la chambre. Il ouvrit de larges yeux stup�faits. Sur le lit reposait une jeune femme endormie, b�illonn�e, pieds et mains li�s. Araknor se pr�cipita pour la d�tacher, pourtant m�me apr�s l'avoir agit�e en d�nouant ses liens, elle dormait toujours. Ses longs cheveux noirs, lisses et natt�s atteignaient ses jambes. Sur son visage aussi fin que son corps, de longs cils embellissaient ses yeux en amande, et des oreilles pointues per�aient la masse de ses cheveux. Ses habits se composaient de longs tissus noirs mouchet�s de vert et bleu sombres. Araknor s'abandonnait � la contemplation, n'entendant pas les appels de ses compagnons alert�s par le fracas de la porte. Ils mont�rent et d�couvrirent Araknor fascin� par l'elfe. Il po�tisait � voix basse en la comparant � certaines beaut�s naturelles et sauvages.
Sy�
Le r�deur fut tir� de ses pens�es, et il leur expliqua qu'il ne parvenait pas � la r�veiller. Lina�lle ne passa pas � c�t� de l'occasion de dire : " �a me rappelle quelqu'un� " Araknor et Nejma commen�aient � mieux conna�tre Lina�lle. Elle aimait les taquiner, mais cela ne contenait aucune m�chancet�. Nejma insista pour quitter les lieux et le demi-elfe se proposa de porter l'elfe, mais la pr�tresse intervint : " Je vais m'en occuper mon cher, je ne voudrais pas que vous r�viez en chemin et la laissiez tomber de cheval ! " En la saisissant, ils d�couvrirent une �caille grise incrust�e dans la paume droite de la captive. Araknor l'examina mais n'y reconnu l'�caille d'aucun animal. Ils laiss�rent cette question en suspend et sortirent de la maison.

Sharkan avait r�uni les montures et les attendait dehors. Avant de partir, Lina�lle s'approcha des arbres et parla au premier oiseau qu'elle rencontra. Apr�s quelques �changes vocaux incompr�hensibles, Lina�lle attacha la lettre au pied de l'oiseau et celui-ci prit son envol en direction des Montagnes de Melk. Nejma demanda :
- " Les animaux s'int�ressent-ils aux guerres des humains pour accepter une telle mission ?
- Non, r�pondit Lina�lle, mais il est certains mets qu'ils appr�cient particuli�rement et que les Nains savent parfaitement pr�parer. "


Ils galopaient maintenant le long de l'�troit sentier. Araknor tenait Nejma devant lui, un peu d��u ; Lina�lle soutenait l'inconnue, et Sharkan avait assez � faire avec ses armes. Ce dernier, un des g�n�raux de l'arm�e de protection du Plateau du Levant, aimait peu la guerre mais adorait les armes. Sa passion le poussait � chercher de nouvelles mani�res d'assembler et d'utiliser les fl�aux, les �p�es ou autres. Chacune de ses innovations le rendait heureux, comme les dagues tir�es � l'arbal�te. De plus il �tait fin strat�ge, et malgr� sa promptitude � r�agir violemment � une agression, c'�tait un homme fondamentalement bon et sensible. Ce dernier aspect de lui, Nejma et Araknor le devinaient par les relations qu'il entretenait avec Lina�lle. Ils donnaient l'air de se conna�tre depuis toujours, et apparaissaient li�s d'une complicit� et d'une affection fraternelle.
Apr�s avoir �vit� plusieurs autres maisons �clair�es, la for�t devint moins dense � l'approche des lumi�res du port qui se refl�taient sur les nuages cr�pusculaires. Il se r�v�la vite que leurs montures subissaient les effets d'un sortil�ge leur permettant de ne pas ressentir de fatigue. Et c'�tait heureux car la jambe d'Araknor ne s'�tait pas encore enti�rement remise et Nejma souffrait en silence lorsque le r�deur le serrait trop fort. Arkab se rapprocha vite, cependant, par prudence, ils d�cid�rent de passer � travers la for�t et de quitter le sentier o� plus de personnes circulaient. L'elfe dormait toujours, mais son sommeil �tait agit� par moments ; elle divaguait, et semblait m�me souffrir parfois. Ils comprirent qu'elle avait �t� drogu�e, et ils ne pouvaient rien faire sinon attendre que l'effet s'estomp�t.

Peu avant l'or�e de la for�t, ils aper�urent une affiche clou�e � un arbre, non loin du sentier qu'ils suivaient � distance. En approchant, ils d�couvrirent avec stup�faction un avis de recherche dont le dessin repr�sentait les visages des quatre compagnons. Une forte r�compense serait attribu�e � qui capturerait ces criminels. Le mage rescap� avait fait vite, et connaissant l'avidit� des hommes d'Arkab, ceux-ci devaient �tre aux aguets. Ils s'arr�t�rent et install�rent un campement discret proche de la lisi�re de la for�t au-del� de laquelle se trouvait la ville. De leur emplacement, ils pouvaient voir les plus proches maisons et de petites troupes de gardes patrouillant alentours. Ils lib�r�rent leurs montures qui retourn�rent imm�diatement au sein de la for�t.
La travers�e d'Arkab ne se pr�sentait pas sans risque. Cette ville �tait construite dans une large crique, celle-ci constituant la seule voie de d�barquement sur la p�ninsule, le reste du territoire �tant ceintur� de hauts reliefs inabordables jusqu'aux Montagnes de Melk. Une telle position strat�gique rendait Arkab quasiment imprenable, et cela permettait aussi de rep�rer tous ceux qui jetaient l'ancre en ces lieux.
" Bien, commen�a Sharkan, je suis le seul homme parmi nous, donc c'est moi qui passe le plus inaper�u. Je pars en rep�rage, voir comment la ville s'organise. Je devrais en avoir pour quelques heures ; si je ne suis pas revenu demain matin, tentez de partir, m�me sans moi. " Il retira son armure et d�posa ses armes en cachant n�anmoins quelques dagues sous ses habits. Puis il entailla un arbre et en pr�leva la s�ve. Il la r�pandit sur sa chevelure sans ordre, condamnant ses cheveux � tomber en une masse �paisse le long de son cr�ne. Il frotta enfin de la terre sur son visage, et �tait pr�t � partir.
Lina�lle se mit alors � rire, ce qui permit � Araknor et Nejma de ne plus retenir le leur. " Ah, tu as fi�re allure ainsi ! " dit-elle. Sharkan ressemblait � un paysan. Ses habits corrects lui permettaient n�anmoins de passer pour un citadin, voir un marin. Voyant le succ�s que lui valait son d�guisement, il se prit au jeu et imita une voix de so�lard en titubant, ce qui fit partir ses compagnons d'un fou-rire. Ils ne l'auraient pas imagin� si joueur, et la surprise n'en �tait que plus dr�le. Lina�lle retrouva avec plaisir l'autre personnalit� de son ami, d'autant qu'ils avaient besoin de se d�tendre afin de r�sorber cette anxi�t� flottant autour d'eux.

Sharkan partit. Lina�lle prodiguait ses derniers soins � Nejma, pratiquement remis de ses blessures. Araknor quant � lui, regardait l'elfe, myst�rieuse �trang�re dont ils ne savaient pas vraiment quoi faire. Le seul domaine elfique d'Erakis �tait L�an, sur Edara. Araknor le connaissait suffisamment pour avoir rencontr� la plupart des Elfes de la communaut�, pourtant jamais il n'avait encore rencontr� celle qui dormait devant lui. Elle ne d�lirait plus, plong�e dans un profond sommeil, apparemment lib�r�e de l'effet des drogues. Ils rest�rent tous silencieux autant que possible, attendant Sharkan, inquiets.

Une heure apr�s son d�part, il apparut de nouveau, mais il arriva par la for�t, ayant fait un long d�tour au cas o� des gardes l'auraient vu p�n�trer dans les bois. Apr�s s'�tre install�, il leur d�crivit la ville. A la suite des maisons les plus proches s'�levait, haut et noir, le ch�teau de l'Intendant Sham, faisant face � la crique. L'essentiel des habitations se trouvait sur la vaste plage, et de nombreux bateaux reposaient sur les eaux peu profondes. De chaque c�t� de la plage, de longs escarpements rocheux prenaient naissance et s'�lan�aient vers le sud avant de tourner brusquement, annon�ant l'entr�e dans l'oc�an. Le long de ces falaises avaient �t� construits des pontons de bois quelques m�tres au-dessus de l'eau, offrant un acc�s aux diff�rents �tablissements �difi�s contre la roche d�s qu'un espace assez grand se pr�sentait. De nombreuses tavernes s'y trouvaient, ainsi que des bordels et quelques magasins. Gr�ce � K�l, ils savaient que les nationalistes et les partisans du Conseil se r�partissaient d'un c�t� et de l'autre du port, mais Sharkan n'avait pu s'aventurer aussi loin pour apprendre o� se r�unissaient les partisans du Conseil, seuls alli�s qu'ils pourraient trouver en Arkab.
" De plus, ajouta Sharkan, j'ai pu entendre de mes propres oreilles la merveille qu'on attribue au port, le bruit des vagues ! " M�me Nejma connaissait la particularit� de ce lieu. La seule chose qu'il en avait apprise � Ourgast �tait ce fait myst�rieux : un bruit de vagues fracass�es sur des rochers s'entendait clairement bien que les eaux autour de la p�ninsule soient parfaitement paisibles. Aucune c�te ne se distinguait � l'horizon et dans ce cas, le son ne pouvait pas venir d'une autre terre. Pourtant cette sonorit� constante ne venait assur�ment pas d'Arkab, ni des montagnes de Melk, o� le bruit r�gulier des flots �tait bien connu des marins. Ce ph�nom�ne conf�rant � la p�ninsule un caract�re fabuleux et mystique avait largement contribu� � l'installation des navigateurs sur cette terre.
Les auditeurs de Sharkan br�laient d'impatience d'entendre � leur tour ce son venant de nulle part, mais avant de se fondre dans la population d'Arkab, il leur fallait se reposer. Sharkan veilla les deux premi�res heures puis tira Araknor de sa somnolence afin qu'il termine la garde pour la nuit. Le r�deur regardait ses compagnons dormir, et il aurait voulu y voir N�am. Il lui manquait. Araknor s'�tait senti proche de lui d�s le d�but, et rares �taient les hommes qui d�gageaient un tel charisme. Bien que Nejma ne le montre pas, lui aussi souffrait de l'absence de son ami et ma�tre.
Le demi-elfe tourna son attention sur leur prot�g�e. La lumi�re de la Lune filtrant � travers les branches donnait � l'elfe un teint p�le ; les ombres jouaient le long de son visage sur lequel le vent faisait danser quelques cheveux libres. Peu avant le lever du jour, Araknor l'entendit tousser. Il se h�ta vers elle lorsque doucement, elle ouvrit les yeux. Ses longs cils d�couvrirent le vert profond de son regard. Elle s'assit avec peine, et tout juste �veill�e dans ce cadre inconnu, elle demanda d'une voix douce :
- " O� suis-je ?
- Vous �tes � l'or�e de la for�t d'Arkab, nous vous avons d�livr�e des mages.
- Arkab ? D�livr�e des mages ? Quels mages ? Et qui �tes-vous ?
- Mon nom est Araknor, r�deur de L�an et du Plateau du Levant.
- Ces noms ne me disent rien, dit l'elfe tristement.
- Et vous, quel est votre nom ? demanda Araknor, toujours en chuchotant dans la nuit.
- Eh bien� Sy�, je crois. Je ne me rappelle plus rien ! "
Sy� avait perdu la m�moire. Elle ne parvenait � se souvenir de rien et s'en trouvait boulevers�e. Araknor lui donna � manger et � boire en lui expliquant o� ils l'avaient trouv�e, qu'ils devaient fuir et rejoindre Centre au plus vite. Aucun des noms de lieux ou de personnages dont Araknor parlait n'�taient familiers � l'elfe.

Araknor r�veilla ses compagnons et leur pr�senta fi�rement Sy�, heureux d'avoir eu ces quelques moments seul avec l'elfe. Son amn�sie ne leur permettrait pas de comprendre les raisons de son enl�vement, mais la priorit� ne r�sidait pas en les souvenirs de Sy�.
- " Nous aurons largement le temps d'essayer de faire revenir votre m�moire plus tard, dit Lina�lle, pour l'instant le temps nous presse et nous devons au plus vite embarquer pour Centre. Une fois sur le bateau nous pourrons discuter, seulement nous n'y sommes pas encore. L'avis de recherche a certainement �veill� plus d'un observateur.
- Il serait plus prudent de nous s�parer et de nous retrouver au port, pensa tout haut le petit moine.
- Bonne id�e, intervint Sharkan, bien que Sy� ne soit pas recherch�e, certains mages doivent conna�tre son visage. " La regardant, il continua : " Il faudra donc que vous vous d�guisiez aussi si vous n'y voyez pas d'inconv�nient.
- Aucun, r�pondit Sy�. �a peut �tre amusant ! "
Elle ne r�alisait pas encore l'ampleur de la situation et la menace qui pesait sur le groupe. Tous les noms lui �tant �trangers, elle ne parvenait pas � entrevoir pleinement le danger les guettant.

- " Voil� ce que je propose, commen�a Lina�lle, Sharkan et moi sommes les seuls de la race humaine ici, nous pourrons sans probl�me passer pour un couple. Nous partirons en premier � la recherche d'un bateau.
- Oui, je vois, poursuivit Araknor, une famille tout � fait ordinaire d�sirant rentrer sur son �le natale de Centre. Quoi de plus banal, mais quoi de plus efficace ?
- Une famille ? demanda Sharkan.
- Mais oui ", continua Araknor, fier de son id�e, " quoi de plus naturel que d'amener son enfant �couter les vagues l�gendaires d'Arkab quelques jours. "
La pens�e du r�deur devint claire. En tant qu'Halfelin, Nejma ne d�passait pas un m�tre de haut et passerait facilement pour un enfant. De plus, dans les bras de sa " m�re ", il pourrait dissimuler son visage. Le plan �tait ing�nieux et Sharkan comme Lina�lle se plaisaient � l'id�e de jouer les �poux. Nejma aurait pr�f�r� un autre r�le mais il savait que c'�tait la meilleure dissimulation possible. Lina�lle attacha ses cheveux �pais et dit :
" Nous nous occupons de trouver un livreur de poissons en partance pour Centre. Rejoignez-nous d�s le cr�puscule au bord de l'eau. Sharkan n'a vu qu'un seul bateau peint en bleu, ce sera notre rep�re. Si vous n'�tes pas l� deux heures apr�s la nuit tomb�e, nous devrons partir sans vous. Bonne chance. " L�-dessus ils s'�loign�rent et sortirent de la for�t en direction d'Arkab. Lina�lle s'amusa � dire � Nejma : " Allons mon cher fils, on va �tre bien sage, n'est-ce pas ? "
Araknor se trouvait de nouveau seul avec l'elfe. Ils avaient devant eux de nombreuses heures pour parler et surtout pour trouver un moyen de traverser la ville sans qu'on puisse les reconna�tre. Araknor entreprit donc de d�tailler � Sy� toutes ses nouvelles connaissances sur la p�ninsule. Puis il lui parla longuement du domaine de L�an d'o� elle devait en toute logique �tre originaire, pourtant Sy� hochait la t�te, la m�moire toujours vide. Il la questionna ensuite sur l'�caille qui semblait faire corps avec elle au creux de sa main, mais Sy�, qui ne la remarqua qu'� cet instant, ignorait tout de sa provenance.
La journ�e passa vite ; l'hiver d�butait, raccourcissant les jours chaque fois un peu plus. Le soir venu, ils ne savaient toujours pas comment se dissimuler aux regards des patrouilles. Ils r�fl�chissaient encore et encore jusqu'au moment o� Sy� se leva et dit : " J'ai trouv� ! Ne bougez pas d'ici. " Elle saisit la dague du demi-elfe et commen�a � s'�loigner au sein des bois mais Araknor la rattrapa.
- " O� allez-vous ? s'enquit-il, inquiet.
- Ne vous en faites pas, je n'ai pas l'intention de m'enfuir. C'est vous qui m'avez lib�r�e et je vous fais confiance, alors faites-moi confiance en retour. "
Son sourire et sa voix convainquirent le r�deur, et Sy� disparut derri�re des arbres lointains.

Elle ne se fit pas attendre longtemps, et lorsqu'elle revint, Araknor fut paralys�, �merveill�. Sy� avait coup� ses cheveux, �pargnant uniquement deux longues m�ches longeant son cou, glissant contre sa poitrine et caressant sa taille o� ils prenaient fin. Elle avait d�chir� sa robe pour se confectionner une jupe courte, coup�e en diagonale d'une cuisse � un genou, laissant appara�tre de longues et fines jambes. Enfin, les manches de sa chemise arrach�es avaient mis � nu ses �paules, et le tissu ne couvrait plus son ventre. La noirceur de ses habits comme leurs reflets verts et bleus se mariaient parfaitement avec ses cheveux t�n�breux et ses yeux d'un vert intense. Elle �tait divinement belle, et se tenait devant Araknor dont l'�bahissement �tait flagrant.
- " Vous �tes� commen�a-t-il en b�gayant,
- Une prostitu�e ! " l'interrompit Sy�, un grand sourire amus� aux l�vres. " Et ce soir, vous serez un marin en manque d'affection. A ce que vous m'avez dit, il y en a beaucoup � Arkab, nous ne ferons que nous fondre dans la masse. "
Araknor n'en revenait toujours pas. Il n'aurait pas pens� � ce genre de d�guisement, et quand bien m�me, jamais il n'aurait os� le proposer � Sy�. Mais elle avait prit les devants et cette strat�gie semblait id�ale pour ne pas �veiller les soup�ons, les gardes ne pensant pas trouver les fugitifs aux bras de prostitu�es.

A la tomb�e de la nuit, Araknor ajusta sa cape et sa capuche, et ils s'�lanc�rent � leur tour vers Arkab. Quelques patrouilles circulaient, et l'une d'elle s'approchait d'eux. " Prenez-moi par la taille " lui souffla Sy�. Araknor, la main tremblante, entoura de son bras la taille gracile de Sy� et posa la main sur son ventre. Sy� se tourna vers le visage du r�deur pour simuler une douce conversation et la troupe passa � c�t�s d'eux sans y pr�ter attention. Araknor et Sy� soupir�rent de soulagement. Ils contourn�rent le ch�teau de Sham et se h�t�rent de s'en �loigner, de nombreux soldats y �tant post�s. Ils arriv�rent dans le port �tabli au sein de la crique o� effectivement de nombreuses femmes courtement v�tues accompagnaient des hommes dont certains titubaient d�j�. Un bruit tr�s lointain de vagues fracass�es �tait audible, les fameuses vagues sans origine d'Arkab. Parmi tous les bateaux visibles au bord de l'eau, ils trouv�rent vite le seul peint en bleu, et s'y rendirent en guettant que personne ne s'int�resse � leur cas. La plupart des habitants et des marins se trouvaient sur les pontons devant les escarpements, toute l'activit� nocturne de la p�ninsule y �tant localis�e. Ils se cach�rent entre le bateau bleu et une autre embarcation, sans d�celer trace des autres.
Ils attendaient de longues minutes. Lorsque quelqu'un passait � proximit� ou qu'un bateau approchait des c�tes, Araknor et Sy� se prenaient dans les bras en cachant leur visage contre le cou de l'autre. Bien que les nombreux passages constituent un danger pour eux, Araknor souhaitait voir appara�tre plus de personnes encore afin de ne pas quitter les bras et la fragrance de Sy�.
Au bout d'un moment pourtant, l'inqui�tude le gagna et il tint absolument � se risquer pr�s des pontons pour voir s'il ne parvenait pas � localiser ses amis. Sy� se recroquevilla dans l'ombre et le r�deur s'�loigna le long du rivage.
Sy� se demandait pourquoi elle se trouvait embarqu�e dans une telle aventure. Cette histoire de captivit� ne lui aurait pas parue cr�dible si elle n'avait observ� les rougeurs de ses poignets et de ses chevilles autrefois li�s. Mais elle n'e�t pas beaucoup de temps � accorder � ses pens�es, car deux hommes avan�aient vers elle en disant : " Salut ma jolie, enfin seule ! Il t'a gard�e longtemps l'autre, remarque en voyant tes jambes je le comprends ! " Ils se mirent � ricaner en s'approchant toujours.
- " Restez o� vous �tes ! leur dit-elle effray�e. Ce n'est pas ce que vous croyez.
- Allons, faut pas avoir peur, on a largement les moyens de te payer. Et peut-�tre que tu en redemanderas de toi-m�me ! "
Leurs ricanements se poursuivaient et Sy� se leva pour fuir, mais ils �taient d�j� trop proches et la saisirent brutalement par la taille. Elle tentait de s'arracher � leur �treinte, en vain car sa force ne pouvait rien contre les bras muscl�s des marins. L'un d'eux la projeta � terre et l'autre lui bloqua les bras. Le premier, la main pos�e sur sa bouche pour �viter qu'elle ne crie, sortit un couteau et s'appr�tait � couper la robe. Sy� parvint n�anmoins � mordre la main du marin, du plus fort qu'elle put. Il geignit de douleur, la chair marqu�e. De rage, il brandit son poignard et son regard se portait sur le c�ur de l'elfe. Terrifi�e, elle ferma les yeux et comme par r�flexe pronon�a � la h�te quelques mots �sot�riques. Instantan�ment les deux hommes s'�croul�rent, plong�s dans un profond sommeil.

Alert� par le cri, Araknor revint en courant et d�couvrit les deux hommes endormis et Sy� encore haletante. Cet affolement avait aussi attir� l'attention de trois gardes se rapprochant du rivage. Gr�ce � leur agilit� naturelle, Araknor et Sy� saut�rent sans bruit sur le bateau o� ils s'allong�rent pour se cacher. La patrouille arriva et vit les deux hommes endormis. Les prenant pour des so�lards, ils les r�veill�rent � coups de pied, et les marins, apeur�s de voir des gardes mais constatant l'absence de Sy�, partirent en grognant, maudissant l'elfe dont l'un conserverait la marque.
Araknor discerna au loin trois hommes et une femme portant un enfant. Ils reconnurent leurs compagnons et partirent � leur rencontre. Ceux-ci ouvrirent de grands yeux en voyant la tenue de Sy�, mais ils n'avaient pas de temps � perdre en bavardages. Lina�lle prit la parole : " Heureuse de vous retrouver ! Araknor et Sy�, je vous pr�sente Fosiac, capitaine, et Aspial son apprenti. Nous partons imm�diatement pour Centre. "
Fosiac les guida jusqu'� une embarcation pourvue d'une large voile et y fit monter ses passagers. De nombreux tonneaux charg�s de poissons �taient r�partis ci et l�. Sharkan posa parmi eux les provisions du voyage et deux tonnelets. Le bateau s'�loignait lentement. Des eaux s'apercevaient nettement les deux pontons et toute l'agitation qui y r�gnait. Peu apr�s, ils franchirent l'entr�e de la crique et d�bouch�rent sur l'oc�an. Aspial d�plia la voile et Fosiac orienta l'embarcation vers l'ouest, pour longer les falaises avant de se diriger plein nord.
Ce fut avec satisfaction et soulagement qu'ils virent dispara�tre les lumi�res d'Arkab au profit de celles des �toiles et de la Lune Vierge. Lorsqu'une importante distance avait �t� parcourue et que le son des vagues myst�rieuses ne s'entendait plus, Sharkan prit l'un des tonnelets et en ouvrit le couvercle. Araknor reconnu l'odeur de bi�re qui s'en d�gageait et s'approcha rapidement. Ils se r�unirent tous, sauf les deux marins concentr�s sur la navigation, et trinqu�rent � leur r�ussite. Une grande tension venait de dispara�tre et ils s'en trouvaient l'esprit apais� et joyeux. A Centre, ils seraient bient�t � l'abri et entour�s d'alli�s.

Araknor demanda pourquoi ils avaient mis tant de temps � trouver un bateau et comment ils pouvaient avoir convaincu les marins de les emmener plut�t que de les livrer contre la r�compense. Sharkan r�pondit : " Eh bien, nous nous sommes d'abord tromp�s de c�t� et avons �chou� dans une taverne nationaliste. Il fallut jouer de ruse et de diplomatie pour partir sans attirer de question. Puis nous nous sommes renseign�s chez les partisans du Conseil concernant les d�parts imminents pour Centre. Ils nous pr�sent�rent Fosiac et nous avons bu quelques verres afin de cerner le personnage. Il semblait �tre un homme de confiance alors nous lui avons expliqu� bri�vement notre d�sir de partir. Quant � la r�compense - car � nous observer de pr�s il nous avait reconnus - il suffisait de lui offrir le double de ce que nous valions. "
- La bourse emplie d'or donn�e par Lersen a �t� la bienvenue ! ajouta Lina�lle. Et il faut f�liciter Nejma qui a fait preuve d'une patience exceptionnelle en dormant sagement dans mes bras. "
Elle fit un clin d'�il au petit moine qui lui rendit un sourire en disant : " On s'y fait vite, et apr�s tout ce n'est pas d�sagr�able comme moyen de transport. " Ils se mirent � rire et Nejma demanda aux deux autres comment cela s'�tait pass� pour eux. Araknor raconta le d�but et Sy� encha�na � partir du d�part du r�deur. Elle leur expliqua alors l'attaque des deux hommes et le sommeil dans lequel elle les plongea.
- " Tu es donc une magicienne� " intervint Nejma, qui ne semblait pas r�joui de la nouvelle.
- " Il semblerait, oui, r�pondit-elle. Ce sort m'est revenu car j'�tais en grand danger, n�anmoins maintenant que je me concentre, je ne le retrouve plus, et je ne me rappelle aucun autre sortil�ge. Cependant, je sais d�sormais o� orienter mes recherches au sein de ma propre m�moire.
- Mais alors, dit Araknor, si tu es une magicienne, tu as certainement appris la magie � l'Universit�, sur N�v�e.
- Je ne sais pas.
- Quoiqu'il en soit, il y a un moyen simple de le savoir. Nous devons rendre visite au Ma�tre de Magie, et il conna�t tous ceux qui sont pass�s par son Universit�. Il saura nous r�pondre, et avec un peu de chance il conna�tra un sort capable de rappeler les souvenirs.
- La m�liop�ne ! s'exclama Nejma, il est vrai qu'il faudra aussi en faire parvenir une � Bruy�re si nous le pouvons.
- Le Ma�tre de Magie ? Bruy�re ? " Sy� fron�ait les sourcils, elle ne connaissait aucun de ces noms. Sharkan reprit alors :
- Le Ma�tre de Magie a form� tous les mages puissants d'Erakis. Il n'a pas d'�ge et depuis tout temps a favoris� le d�veloppement des villes, surtout d'Ystria, en apportant conseils et aide. Quant � Bruy�re, elle est le deuxi�me et dernier personnage atemporel de notre monde. Comme pour le Ma�tre de Magie, on ne conna�t pas ses origines ; et encore moins depuis quand elle vit. Aucun des deux ne semble subir les effets de l'�ge.
- Et que fait Bruy�re ?
- Elle forme les bardes au sein du Mont Solitaire, dans son Ecole d'Art. Certains d'entre eux chantaient � Verfal. Lorsque leur formation est termin�e, ils acqui�rent le statut d'Initi�s, et Bruy�re appose sur leurs mains la marque de l'�cole, une bruy�re. Puis ils partent dans les grandes villes y gagner leur vie.
- Les bardes ma�trisent-ils aussi la magie ? " demanda Araknor, repensant � celui qui les avait suivis sur la route de Verfal.
- Non. Les �uvres produites par Bruy�re sont sans magie, et ses musiciens ne sont pas des magiciens.
- Pourtant, ajouta Nejma, certains peuvent dispara�tre � volont�, croyez-en mon exp�rience. Lui ayant saut� dessus, j'ai bien vu les bruy�res dessin�es sur ses mains.
- Je constate avec plaisir, dit Sy�, que je ne suis pas la seule � �tre dans le flou. "
Ils chang�rent de conversation et se rem�mor�rent leur travers�e respective d'Arkab. Maintenant qu'ils s'en �taient tir�s, leurs d�guisements leur paraissaient risibles et chacun commen�a � plaisanter sur la double vie imaginaire de ses compagnons. Sy� se prit elle aussi au jeu, et constata qu'elle se plaisait � partager la route de ceux qui �taient encore des inconnus le matin m�me.

Cette nuit-l� fut la premi�re depuis longtemps o� ils dormirent sans appr�hension. Ils n'avaient plus qu'� se laisser bercer vers Centre, pendant deux semaines si les vents restaient favorables. Araknor mit la nuit � profit pour fredonner des po�mes, un peu gris� par la bi�re, oubliant qu'il avait un public. Outre Fosiac ou Aspial gouvernant le bateau, il y avait aussi Sy�, qui dormait aussi peu que le r�deur. Elle s'installa � c�t� de lui, et Araknor entreprit de l'aider � retrouver quelques souvenirs. Ainsi il chanta des airs de L�an. Si Sy� avait pass� son enfance au domaine des Elfes, elle aurait d�j� forc�ment entendu ces chants, et l'un d'eux lui rappellerait peut-�tre quelque chose. Mais ce n'�tait pas le cas, ce qui n'emp�chait pas Sy� d'�couter avec ravissement les paroles elfiques.

Au fil des jours, ils virent dispara�tre les falaises, les for�ts, et les derniers pics des Montagnes de Melk vers l'est. Voguant plein nord, ils longeaient la limite invisible entre l'oc�an et l'archipel d'Aramoana endormi entre les c�tes du d�sert, des bois de H�ze, de Melk et des falaises d'Arkab. Cette galerie d'�les superbes n'�tait jamais parcourue par les marins car briser son bateau sur les recifs invisibles de ces terres d�sertes ne laissait aucun espoir de rejoindre une terre.
Fosiac et Aspial partageaient les repas des voyageurs, principalement constitu�s de poisson, sans poser de question indiscr�te. Jamais ils ne parl�rent de leurs t�tes mises � prix, et ils ne s'en trouvaient pas plus mal, d�sirant juste effectuer facilement un gros b�n�fice sans se m�ler du reste.
Sy� essayait souvent de retrouver ses sorts, mais il arrivait fr�quemment qu'elle se trompe ; elle mit m�me feu au bateau alors qu'elle essayait de produire de la lumi�re lors d'une nuit sombre, heureusement Lina�lle cr�a assez d'eau pour �teindre les flammes. Un des rares jours de grand soleil, Nejma sortit de ses habits la cordi�rite et l'orienta face aux rayons solaires. La couleur bleut�e vira au violet, comme l'avait annonc� le prince Ve�k. Voyant cela, Araknor sortit une des m�liop�nes et d�couvrit la branche o� avait �t� m�moris�e la M�lop�e des Montagnes. Les rayons frapp�rent le cristal et celui-ci se mit � briller de toute part, puis l'agitation au sein de la pierre gagna en intensit� avant de lib�rer la voix enchanteresse m�l�e � la harpe. Les marins et Sy� eurent un sursaut de surprise lorsque la musique se lan�a. En regardant le cristal de plus pr�s, Araknor aper�ut le symbole de Sable grav� au centre de la pierre. Tout s'expliquait. Armil, le neveu d'Araknor, l'avait inform� de la r�putation de Sable concernant ses objets extraordinaires. Ceci en �tait donc un autre exemple apr�s les fontaines de verre. Lorsque Sharkan vit cela, il se mit � r�ver � voix haute : " Ah, Sable, quelles armes merveilleuses et magiques rec�les-tu ? Dommage qu'il soit interdit d'aller y jeter un �il. "

Lors d'un repas en milieu de journ�e, Sy� demanda � Fosiac s'il connaissait l'origine des vagues d'Arkab. " Non, nous n'en savons rien, ni les rares marins du Levant qui per�oivent aussi ce son s'ils croisent trop � l'est de leur port, mais aucun navigateur ne veut plus partir � leur recherche. De nombreux si�cles avant aujourd'hui, certains �quipages d�cid�rent d'en trouver l'origine. Constatant qu'on ne l'entendait plus lorsqu'on s'enfon�ait dans les for�ts de la p�ninsule, ils partirent vers l'ouest. Ce mouvement fut suivi par beaucoup d'hommes ; plus de la moiti� ne revint jamais. Quelques marins disaient avoir vu un nuage de brume de taille gigantesque, immobile au ras de l'eau, d'o� le bruit semblait provenir. Voguer dans le brouillard est trop dangereux car on n'y distingue aucun obstacle, ainsi personne ne s'y est risqu�. On soup�onne aujourd'hui ces brumes mortes d'�tre le tombeau de nombreux marins. Personne ne l'approche plus, et je ferai de m�me, quand bien m�me on m'offrirait�

" Fosiac ! Fosiac ! " hurla Aspial. Tous se pr�cipit�rent vers l'apprenti, qui pointait un doigt face � lui. A la limite de l'horizon, au nord-est, une tache noire se d�tachait du bleu du ciel. Aspial et Fosiac savaient que cela ne pouvait �tre une terre, et ils ne se trompaient pas. La marque noire s'�largissait et grandissait, jusqu'au moment o� ils reconnurent d'immenses voiles d�ploy�es sur plusieurs vingtaines de navires. Ils voguaient extr�mement vite vers le sud, et si personne ne changeait de trajectoire, le bateau de p�che et l'escadre noire se rencontreraient. Quelques instants plus tard les bateaux se distinguaient mieux, et d'une part ce n'�taient pas de simples navires mais des vaisseaux de guerre, d'autre part se d�tachaient sur les voiles un dessin figurant la Lune Vierge.
- " Sortez-nous de l� ! " cria Lina�lle. Il faut changer notre trajectoire. S'ils nous voient nous sommes morts !
- Je ne peux rien faire de plus, s'affola Fosiac qui avait repris le contr�le du bateau. Ils vont bien trop vite, ils seront sur nous dans une dizaine de minutes. "
Sharkan enfila son armure et pr�para son arbal�te. Araknor bandait d�j� son arc et se concentrait. Nejma s'�chauffait en s'entra�nant � faire des mouvements brusques. Sy� r�fl�chissait et griffonnait des mots � la h�te, tentant de retrouver la formulation de quelques sorts. Aspial se r�fugia dans la soute. Enfin, Lina�lle invoqua une aura verte venant se r�pandre autour de chacun.
- " Une Assistance Divine vous aidera � mieux combattre. Remerciez H�ze !
- Nous la remercierons si nous sortons vivants de cette rencontre, intervint Sharkan.
- Regardez ! cria Fosiac, une autre flotte arrive du nord-ouest.
- Alors c'est la fin, jamais nous ne leur �chapperons.
- Attendez, leurs voiles ne sont pas noires. "
En effet, les voiles de ces navires inconnus �taient grises, et chacune portait la marque de trois griffures peintes en noir. Ces deux arm�es constituaient une nouvelle surprise d�sagr�able, car ni le Plateau du Levant ni Ystria ne poss�dait tant de vaisseaux de guerre.

La flotte de la Lune changea lourdement son cap dans la direction de l'autre arm�e, faisant d�j� tonner ses canons pendant que l'arm�e grise voguant anormalement rapidement projetait gr�ce � des balistes d'�normes fl�ches enflamm�es dans les voiles et sur le pont des vaisseaux adverses. Seul un navire noir s'approchait encore du bateau de p�che. Une chaloupe fut mise � l'eau et plusieurs gardes ramaient vers eux.
- "  Ils viennent nous tuer ! hurla Fosiac.
- Je ne crois pas, r�pondit Sharkan, ils auraient utilis� leurs canons. R�alisant ce qu'il venait de dire, il l�cha son arbal�te et couru vers Nejma : " Je t'en prie Nejma, ne pose pas de question et rentre l�-dedans " dit-il en lui tendant un grand sac de toile �paisse.
Nejma h�sita mais devant l'insistance du g�n�ral, il c�da. Pr�c�dant l'arriv�e de la chaloupe, un homme en robe apparut � la poupe du navire qui s'orientait maintenant vers le reste de l'escadre. Il tendit un bras en avant, et malgr� la distance, tous entendirent le son que pronon�a le mage. Sy� y reconnut un mot de pouvoir �tourdissant avant de tomber comme les autres.
Araknor ouvrit les yeux dans une pi�ce � peine plus grande que lui, s�par�e d'un couloir sombre par des barreaux �pais. Il n'avait plus ni arme, ni sac. Per�ant l'obscurit� par sa vision nocturne, il distingua Fosiac dans une cellule en face de lui, et en appelant ses compagnons, il entendit les voix de Lina�lle, Sy�, Sharkan et Aspial. Chacun, selon ses comp�tences, tentait de forcer la serrure de son cachot, mais rien n'y faisait. Ils n'avaient aucune id�e de l'endroit o� ils se trouvaient, et rien autour d'eux ne fournissait d'indication. Sy� r�citait quelques incantations improvis�es, pourtant ses mots restaient sans effet. Lorsque le bruit qu'ils provoquaient commen�a � s'entendre jusque dans les pi�ces voisines, une lourde grille s'ouvrit, laissant entrer un garde leur criant de se taire, sans quoi il userait de son �p�e. Les prisonniers se turent, un instant d�courag�s.

Nejma s'�tira et r�alisa qu'il �tait enferm�. Comprenant qu'il se trouvait dans le sac o� il s'�tait gliss� avant l'attaque du mage, il en for�a la ficelle et s'en d�gagea au milieu d'une obscurit� totale. Il ne voyait ni n'entendait rien, et cherchant son chemin � t�tons, il d�couvrit des �p�es et des arbal�tes au milieu d'autres affaires que Nejma reconnaissait comme les leurs. Pris de panique, il fourra les mains dans ses habits et y sentit la cordi�rite. Rassur�, il continua son inspection aveugle, et manqua plusieurs fois de renverser des fioles pos�es ci et l�. Apr�s un temps, il sentit une porte, mais n'osait pas la franchir. Pourtant Nejma ne pouvait rester ici �ternellement ; il savait que leurs affaires n'avaient pas encore �t� regard�es de pr�s sans quoi il aurait �t� d�couvert, n�anmoins ce genre de fouille ne se faisait g�n�ralement pas attendre longtemps. Il se d�cida donc � ouvrir la porte.
Elle �tait ferm�e � cl�. Nejma ragea int�rieurement et se sentit impuissant avant de penser � N�am et � sa facult� de ne jamais d�sesp�rer, quelle que soit la situation. C'est ainsi qu'il se mit � parcourir la salle, en qu�te de quelque chose qui puisse l'aider. La pi�ce n'offrant pas grand choix, il chercha de nouveau dans leurs affaires, examinant cette fois les sacs de ses amis. Dans celui de Lina�lle, il identifia une petite trousse, �veillant en lui un souvenir d�sormais agr�able. En l'ouvrant, Nejma pouvait y sentir divers instruments et quelques cl�s sommaires. Lina�lle avait donc conserv� cette trousse de cambrioleur qu'elle avait offerte � l'halfelin � Melk. Il r�alisait maintenant toute son utilit� et entreprit de s'en servir. Il essayait les instruments un � un, parvenant petit � petit � comprendre l'int�r�t de chacun, et finalement, � force de manipuler l'int�rieur complexe de la serrure, il parvint � d�verrouiller la porte. Le c�ur battant, il la franchit avec prudence.
Une autre porte se trouvait face � lui, dans un couloir qui montait sur la gauche vers une bifurcation pr�c�dant une pi�ce profonde et peu visible d'ici. Vers la droite, le tunnel descendait sur une petite distance avant de d�boucher sur une salle �clair�e. Le petit moine �ta ses chausses et avan�a furtivement jusqu'au seuil de la lumi�re. Il vit un garde de dos, somnolant sur une chaise face � une porte et une grille, cette derni�re menant � ce qu'il devina �tre les cachots. Si ses amis �taient retenus prisonniers, ils seraient forc�ment l�, cependant toute maladresse risquait d'attirer l'attention du garde qui donnerait l'alerte. Il lui fallait donc trouver un moyen de le neutraliser d'un coup unique. Il retourna dans la salle et saisit l'�p�e d'Araknor, mais elle �tait trop lourde pour lui. Quant � l'arbal�te de Lina�lle, Nejma accordait peu de confiance � ses talents de tireur. Ses sp�cialit�s �taient la rapidit� et la force de ses poings, et il ne voyait pas en quoi ceci pourrait lui servir, jusqu'au moment o� ses doigts se pos�rent sur la ficelle �paisse qui avait maintenu son sac ferm�. Alors lui vint une id�e, qui lui semblait la moins propice �  aboutir � un �chec.
Il saisit la cordelette et la tendit entre ses mains, puis avan�a jusqu'� la salle �clair�e. Prenant son �lan, il s'�lan�a vers le garde, emplit de frayeur. Ce dernier n'e�t pas le temps de r�agir car Nejma, s'�tant jet� sur son dos et ayant pass� la ficelle autour de son cou, serrait maintenant du plus fort qu'il pouvait. Le ge�lier tentait de crier mais sa gorge compress�e ne lib�rait aucun son. Malgr� sa petite taille, Nejma avait acquis lors de ses entra�nements avec N�am une force consid�rable, si bien qu'assez vite, un filet de sang se r�pandit sur les habits du garde.

Les prisonniers avaient repris discr�tement leur analyse des cachots et des serrures, lorsqu'ils entendirent des sons �touff�s. Quelques instants plus tard, la grille du couloir s'ouvrit, et leurs sourires r�jouis apparurent instantan�ment � la vue du moine brandissant les cl�s de leurs cellules. Nejma lui aussi �tait ravi de ne plus �tre seul. En lib�rant le g�n�ral, il le f�licita pour l'id�e du sac. Malgr� leur joie de se retrouver enfin libres, ils restaient discrets, conscients qu'ils n'�taient en rien tir�s d'affaire. Lina�lle chuchota :
- " Eh bien mon petit voleur, on dirait que tu progresses dans ton art !
- Lina�lle, r�pondit calmement Nejma amus�, combien de fois devrais-je te dire que je n'aime pas jouer au voleur ? Quoiqu'il en soit, j'accepte maintenant avec plaisir ce pr�sent qui nous a finalement �t� utile. Et m�me si je ne compte plus l'utiliser, au moins est-ce un cadeau de ta part. "
Nejma rangea ses outils et ils partirent vers la salle o� le garde gisait. En consid�rant l'autre porte, Sy� intervint : " Il y a probablement des cachots derri�re cette entr�e, nous devrions v�rifier si d'autres ne sont pas enferm�s. " Bien que cela ne soit pas prudent, n'importe qui pouvant arriver d'un instant � l'autre, ils approuv�rent et ouvrirent l'�paisse porte en bois. Une longue all�e s'�tendait face � eux, et derri�re les grilles qu'ils croisaient s'�tendaient de vastes et profondes ge�les, chacune capable de contenir un nombre incalculable de prisonniers.
- " Regardez ! s'�cria Sy�, il y a un signe diff�rent au-dessus de chaque cellule.
- Celui-ci est le symbole du Plateau du Levant, dit Araknor. Et ceux-l� repr�sentent L�an et les Grottes de H�ze.
- Voil� celui de Melk, puis celui de Sable, dit Lina�lle.
- Au fond j'aper�ois celui d'Arkab, ajouta Fosiac.
- Je reconnais ceux d'Ourgast et de Centre, dit Nejma.
- Et d'Ystria, ajouta la magicienne � la grande surprise de tous.
- Tu as recouvr� la m�moire Sy� ? demanda Araknor.
- Non, mais ces symboles font resurgir en moi quelques images et des noms de lieux. Je revois les rivi�res du Plateau du Levant, et d'autres choses comme un nuage � hauteur du sol dont la pluie monte vers le ciel.
- La pluie monte vers le ciel ? s'�tonna Nejma. Est-ce possible ?
- Je l'ignore, r�pondit-elle. Mais je ne crois pas que cela soit le fruit de mon imagination.
- Et le dernier symbole, que repr�sente-t-il ? 
- L'Ecole d'Art de Bruy�re, au Mont Solitaire, r�pondit Lina�lle. Toutes les r�gions d'Erakis sont repr�sent�es ici. Comme s'ils s'appr�taient � enfermer des populations de toutes provenances.
- Quelle folie ! s'exclama Araknor. Comment esp�rent-t-ils venir � bout de tous les peuples d'Erakis ?
- Rappelle-toi comme l'arm�e du Plateau a �t� balay�e, r�torqua la pr�tresse.
- Dites, les coupa Fosiac, puisqu'il n'y a personne, nous pourrions peut-�tre essayer de partir d'ici, non ? "
Les deux marins se sentaient vuln�rables. Ils ne savaient pas se battre et ne pourraient pas �tre d'une grande aide en cas de combat. Apeur�s, ils ne d�siraient que quitter ce lieu au plus vite. Nejma les guida jusqu'� la pi�ce o� il avait senti les armes de ses compagnons. Sy� n'avait rien � r�cup�rer et se trouvait toujours aussi courtement v�tue qu'� Arkab, ce qui ne lui offrait pas grande protection. Ils ne d�couvrirent rien de plus int�ressant dans cette pi�ce o� Nejma �tait fier de reconna�tre les objets qu'il avait imagin�s en les parcourant des mains.

Ils se h�t�rent de ressortir, faisant maintenant face � l'autre porte du tunnel. A cet instant ils entendirent du bruit provenant de la salle du haut. Sans r�fl�chir, Aspial ouvrit la porte devant eux et entra, contre l'avis des autres qui le suivirent pourtant au cas o� il se serait mis en danger en p�n�trant en ce lieu inconnu. Araknor referma l'issue et �couta � travers le bois. Deux personnes en armure, certainement deux soldats, descendaient � pas lents.
De leurs torches, les fuyards �clairaient une salle vou�e � la torture, comprenant entre autres des dames de fer, des foyers �teints et de lourdes cha�nes clout�es. Plus loin, les murs taill�s c�daient la place � des roches nues et informes, comme dans une grotte naturelle. Ils se trouvaient donc sous terre ou au sein d'un relief montagneux quelconque. Au bout de la caverne se dressait un autel sacrificiel r�cemment utilis�, derri�re lequel s'�levait une haute statue. Elle repr�sentait une femme, les bras �cart�s, et de ses paumes coulaient, dans deux bassins s�par�s constituant le socle de la statue, une boue noire de la main gauche et du sang de la main droite. Cette femme, certains la reconnurent sans doute possible ; la statue avait �t� sculpt�e � l'effigie d'Heka, celle-l� m�me ayant conduit l'arm�e de la Lune contre Verfal et le Plateau du Levant. Des fioles emplies de boue ou de sang �taient dispos�es autour de l'autel.
Heka
C'est alors qu'ils entendirent les gardes remonter le couloir en donnant l'alarme, clamant la fuite des prisonniers. Ils s'appr�taient � v�rifier les diff�rentes pi�ces, ainsi Araknor se pla�a devant la porte et lorsqu'elle s'entreb�illa, il fendit l'air de sa longue lame, tranchant en deux la t�te du soldat. Son compagnon s'enfuit, appelant � lui des renforts. " Pas de temps � perdre ! " s'�cria Sharkan en saisissant une �norme cha�ne clout�e garnis de pics ac�r�s qu'il se passa autour du cou. Ils se ru�rent ensemble dans le couloir, le remontant � la suite du fuyard. En approchant de la bifurcation pr�c�dant la grande pi�ce, ils aper�urent le garde revenant dans leur direction, suivi d'une quinzaine de cr�atures humano�des arm�es de dagues et d'�p�es. " Sur la gauche ! " cria Araknor, et tous s'engouffr�rent dans l'�troite galerie qui montait fortement, talonn�s par leurs poursuivants. Sy�, qui commen�ait � se rappeler certains sorts, se retourna et g�n�ra une lumi�re extr�mement vive entre ses mains avant de la projeter sur les assaillants, les �blouissant un court instant.
Ils d�bouch�rent sur un balcon sans parapet cernant l'int�rieur de la grande pi�ce d'o� venaient hommes, hobgobelins et ogres. A leur niveau se trouvait une unique porte sur le mur oppos� ; en contrebas, outre quelques passages s'enfon�ant dans l'obscurit�, ils virent sur leur gauche deux lourdes portes entrouvertes d�bouchant sur l'ext�rieur. Le balcon, assez haut, n'�tait pas facilement praticable, sa largeur ne permettant qu'� deux hommes de marcher de front. Ils se r�partirent en deux groupes, un de chaque c�t� de l'ouverture, arcs ou arbal�tes tendus, �p�es sorties et poings serr�s, pr�ts � accueillir les soldats dont les cris s'amplifiaient de seconde en seconde. En bas, des archers pr�paraient leurs projectiles. Araknor se mit � tirer fl�che sur fl�che en direction des gardes les plus prompts � tirer pendant que Lina�lle achevait nombre d'ennemis en lan�ant des cha�nes d'�clairs sur les combattants les plus faibles. Ceux qui s'�taient engag�s dans la bifurcation arriv�rent � l'�tage et furent accueillis � grands coups de lames et de poings par Sharkan et Nejma qui cernaient l'ouverture. Fosiac et Aspial restaient en arri�re, effray�s comme jamais encore dans leur vie. Malgr� les attaques � distance d'Araknor et de Lina�lle, des fl�ches commen�aient � siffler dans leur direction, les obligeant � se d�placer afin de n'�tre pas une cible trop facile pour les archers. Nejma et Sharkan marchaient � reculons, tentant de contrer les attaques des adversaires toujours plus nombreux sur ce surplomb �troit. Cela permettait aux ennemis de gagner peu � peu du terrain sur le balcon, �loignant progressivement les deux �quipes. Nejma, Lina�lle, Sy� et Fosiac �taient partis vers la droite ; Sharkan, Araknor et Aspial vers la gauche. Ces derniers contenaient avec peine les assauts des ogres leur faisant face, et se trouveraient bient�t au-dessus de la sortie. Constatant cela, deux soldats se h�t�rent vers les battants de la porte et les refermaient avec difficult�. " La porte ! La porte ! " cria Nejma, et Sharkan, cessant de taillader ses ennemis, se jeta dans le vide en l�chant son arme. Au sol, alors que les gardes abandonnaient la porte pour se pr�cipiter sur lui, le g�n�ral saisit les lourdes cha�nes suspendues � son cou et se mit � tournoyer en hurlant, d�chiquetant ceux qui s'approchaient trop. Araknor, une fl�che fich�e dans le bras, seul avec Aspial, abandonna son arc au profit de sa lame.

Soudain, la seule porte du balcon s'ouvrit, et une fine elfe noire en sortit, tenant � deux mains une longue �p�e � la garde incrust�e de pierres pourpres. A sa vue, les gardes clamant d'une seule voix " F�losyle ! " retrouv�rent de la vigueur et se firent d'autant plus agressifs. F�losyle, l'elfe noire, se dirigeait vers Fosiac qui hurlait de frayeur. Sharkan commen�ait � fatiguer contre tant d'ennemis, sans espoir de rejoindre ses amis sur le balcon. Voyant cela, Sy�, prot�g�e par Nejma et Lina�lle qui reculaient toujours en contenant la vague d'assaut, incanta, bien qu'incertaine de l'exactitude du sort afin de lancer sur le g�n�ral une magie de protection ou de force. Un rayon jaillit de son doigt, venant frapper Sharkan qui s'effondra au sol, immobile. Sy� s'�tait tromp�e. " Sharkan !! " appela Lina�lle, se jetant � son tour dans la pi�ce en contrebas en pronon�ant des paroles fuligineuses cr�ant une large zone d'obscurit� � l'endroit o� elle allait terminer sa chute. Les troupes de hobgobelins ne la virent plus jusqu'� ce que la pr�tresse sorte en trombe de l'ombre opaque, courant vers Sharkan dont elle ramassa une des �p�es en invoquant une nu�e d'insectes d�stabilisant la plupart de ses opposants.
F�losyle atteignit Fosiac qui voulu sauter du balcon, mais l'elfe noire tendit le bras dans un mouvement rapide et trancha la t�te du capitaine dont le corps s'effondra plus bas. A l'�tage ne se trouvaient plus qu'Araknor et Aspial d'un c�t�, Nejma et Sy� de l'autre, pris en tenaille. Araknor r�sistait toujours mais Nejma ne pourrait contenir seul l'assaut des ogres et les attaques de F�losyle. Sy� se savait trop faible pour se battre au corps � corps, de plus son �chec pr�c�dent avait bris� sa confiance en elle. " Sautons, Nejma ! " s'exclama-t-elle. Et alors que Sy� s'�lan�ait, Nejma resta sur place, sachant qu'en suivant la magicienne, les ennemis du balcon se jetteraient � leur suite et qu'il perdrait l'avantage de n'avoir qu'un nombre limit� d'ennemis devant lui. Il glissa entre les jambes de l'elfe noire qui ne parvint pas � le toucher. Nejma se retourna et faisait maintenant face � F�losyle et � ses hommes, sans adversaire derri�re lui.

Sy� reprenait ses esprits et parvenait � engendrer des projectiles rouges qu'elle dirigeait vers les soldats autour de Lina�lle. Le visage de la pr�tresse saignait abondamment et ses habits commen�aient � tomber en lambeaux malgr� ses sortil�ges de protection. Sur le balcon, � force de reculer, Araknor, Aspial et Nejma se retrouv�rent dos � dos au niveau de la porte ferm�e d'o� provenait F�losyle, emp�chant Nejma d'effectuer des bonds en arri�re pour esquiver les coups d'�p�e de l'elfe noire. De plus, les trois alli�s devenaient une proie facile pour les archers restant. Ainsi, pendant que Sy� bient�t encercl�e voyait avec horreur Lina�lle mettre genoux � terre, Araknor, Nejma et Aspial se jet�rent au niveau inf�rieur, entra�nant derri�re eux leurs ennemis qui se d�vers�rent telle une vague noire dans le sillage de leur ma�tresse.

Ils �taient perdus, et aucun n'�tait dupe. Loin de la porte entreba�ll�e o� se trouvait Lina�lle bient�t d�faite, ils seraient vite cern�s � leur tour. Sy� ferma les yeux. Une larme coula le long de sa joue, mais son courage et sa volont� transform�rent son d�sespoir en haine, et sa larme devint fum�e sous l'effet d'une aura blanche scintillant autour d'elle. Sy� entra en transe, et laissant son instinct prendre le dessus, elle engendra des paroles se mat�rialisant en lueurs diaphanes qui vinrent un court instant se r�pandre autour de chacun de ses compagnons. Leurs ennemis s'arr�t�rent alors, stup�faits, car ceux qu'ils allaient bient�t achever venaient de dispara�tre. Ils fendaient l'air au hasard mais rien ne se pr�sentait � eux.
Comprenant rapidement leur invisibilit�, Araknor et les autres s'�taient jet�s hors de port�e des coups. Ils voyaient parfaitement leurs adversaires d�rout�s et perplexes. Lina�lle tirait tant bien que mal Sharkan vers la porte, r�unissant ses derni�res forces pour supporter le poids de son ami. Nejma, r�solu � ne pas abandonner le combat, sauta sur le bras arm� de F�losyle et lui brisa le poignet, avant de marteler l'elfe de coups violents. Voyant leur ma�tresse ainsi attaqu�e par un ennemi invisible, plusieurs gardes se ru�rent vers elle mais n'osaient pas ass�ner de coup de peur de la toucher. De plus, ils voyaient avec effroi des t�tes choir de leur corps sans raison apparente ainsi que des projectiles magiques apparaissant chaque fois d'un endroit diff�rent, allant frapper au hasard les humano�des qui se consumaient en geignant. Certains tentaient de fuir mais un carreau d'arbal�te se fichait dans leur cr�ne � l'approche de la porte. L'elfe noire, d�sarm�e et affaiblie, ne parvenait pas � se d�barrasser de l'halfelin qui vit Araknor approcher et enfoncer son �p�e dans le c�ur de F�losyle. Elle tenta de voir la lame qui l'avait transperc�e, mais ne put que la sentir se retirer de sa poitrine.

Les derniers soldats et cr�atures couraient au hasard, se tournant de tous c�t�s, ne pouvant que se voir mourir les uns apr�s les autres. Bient�t, il n'en resta plus un. Un grand calme se fit alors, et Lina�lle, � genoux vers la porte, s'effondra au sol. Leur invisibilit� se dissipa lentement. La salle �tait jonch�e de cadavres et une forte odeur de sang envahissait l'atmosph�re. Araknor retirait la fl�che de son bras pendant que Nejma fouillait F�losyle et que Sy� courait vers Aspial, Lina�lle et Sharkan. Le marin tournait en rond, regardant dans toutes les directions au cas o� de nouveaux ennemis arriveraient d'un c�t� ou d'un autre. Araknor vint panser les plaies de la pr�tresse et du g�n�ral, mais cela ne faisait que stabiliser leur �tat, sans les sortir de l'inconscience.

Gagnant l'ext�rieur, ils d�couvrirent une petite �le d'o� s'apercevaient non loin d'autres �lots semblables, bois�s ou rocailleux. L'endroit qu'ils venaient de quitter, creus� au sein des roches, s'en trouvait parfaitement dissimul�. Quelques embarcations reposaient sur le rivage, dont le bateau de p�che de Fosiac. Les compagnons port�rent Lina�lle, Sharkan et le corps du capitaine jusqu'au bateau man�uvr� par l'apprenti. Nejma, Araknor et Sy� v�rifiaient qu'ils n'�taient pas suivis pendant qu'Aspial mettait cap au nord, s'�loignant des �les faiblement �clair�es par de p�les rayons solaires.
2005 � Julien Jay
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