Vers le sud comme � l'est, aucun relief n'apparaissait. Le sable formait � l'horizon une courbe parfaite et immacul�e. Au nord-est, ses limites vibraient, agit�es par une chaleur d�mesur�e.
- " Segin se trouve certainement l�-bas, dit Araknor. En toute logique, il nous faut donc partir � l'oppos�, �tant au-dessus du tunnel transportant la lave.
- Je ne vois rien de notable parmi le sable qui nous entoure " dit Lina�lle.
Apr�s une longue observation, Araknor s'exclama : " L�.  " Nejma, Sy� et Lina�lle regardaient mais ne distinguaient rien. Pourtant, le r�deur percevait ce jeu diff�rent de la lumi�re choquant les grains de sable. Quelques rares lueurs scintillaient d'une intensit� plus vive, bien que la diff�rence soit invisible aux yeux de la plupart. " En selle, il n'y a pas de temps � perdre. "
D�s qu'ils mont�rent leurs chevaux, ils per�urent une forme de communication �trange s'�tablir avec eux. Les montures divines semblaient r�ceptives aux pens�es de leur cavalier et aucun mouvement de jambe n'�tait n�cessaire pour faire avancer ou stopper les chevaux. Ils allaient au pas. La piste �tait dure � suivre, visible uniquement sur quelques m�tres car au moindre coup de vent, le reflet discret s'estompait et il leur fallait attendre de longs moments avant que le sable ne retrouve sa texture particuli�re. Leur route paraissait d'autant plus longue que rien ne changeait devant eux. Les sacoches des chevaux pleines de nourriture et d'eau, ils ne s'arr�taient cependant pas pour manger. Puisque les montures divines ne fatiguaient pas, ils ne descendaient plus de cheval, sauf lorsque la Lune n'avait pas encore remplac� le soleil et qu'ainsi la voie demeurait invisible. Ces pauses constituaient les seuls instants qu'ils s'accordaient pour discuter v�ritablement, la touffeur de la journ�e les accablant � tel point qu'ils d�pensaient toute leur �nergie � rester �veill�s et attentifs.
- " A ce rythme l� nous n'irons pas tr�s loin en six jours, dit le demi-elfe.
- Araknor, intervint Nejma, nous venons juste de partir. Essaie de ne pas perdre d�j� espoir.
- Mais qui nous a enlev� cet espoir ? r�torqua Lina�lle. Celle-l� m�me qui nous envoie en mission !
- Et elle a refus� de r�v�ler mon pass�, ajouta Sy�. Comment pouvons-nous lui faire confiance ?
- Elle se bat dans notre camp, r�pondit Araknor, et nous a donn� une force plus m�re.
- Agr�ment�e d'un doux poison, se rembrunit la magicienne.
- Tu ressens aussi ses effets ? demanda le moine.
- Oui, et je ne peux rien contre. C'est plus subtil qu'une simple magie.
- Sy� h�sita Nejma, toi alors, tu es� l'invit�e des Dieux ?
- Si je savais ce que cela signifie� Il manque une cl� � ma m�moire. Si je la trouvais, je pressens que tout r�appara�trait � mon esprit. H�las j'ignore o� chercher. "

Leurs conversations exprimaient toujours leurs doutes et une peur diffuse dont personne ne parlait mais que chacun ressentait. A la fin du deuxi�me jour ils aper�urent enfin une variation du paysage. Loin devant naissaient des collines de sable rompant la monotonie du d�sert. La nuit enti�re leur fut n�cessaire pour les atteindre, d'autant que le vent se renfor�ait peu � peu, dispersant ou recouvrant les grains permettant l'orientation. Il �tait possible de deviner la trajectoire du tunnel car celui-ci suivait une ligne droite depuis le d�but, n�anmoins Araknor refusait de prendre le risque d'avancer tant qu'il ne voyait pas sans le moindre doute les rayonnements � suivre.
Une dispute �clata entre le r�deur et la pr�tresse. Bien qu'Araknor pense que Sable se trouvait cach�e non loin au milieu des dunes, Lina�lle restait perplexe et regardait le troisi�me jour se lever avec appr�hension. Elle exhortait Araknor � s'�lancer dans la direction suivie par le tunnel, mais Araknor ne voulait rien entendre. Comme pour lui donner raison, les marques sur le sable d�voil�rent une courbure du tunnel. Au milieu de ces reliefs, leur route devenait plus incertaine. Au sommet des dunes, l'�paisseur du sable devenait trop importante pour que la chaleur souterraine agisse sur les poussi�res, et Araknor, sans l'annoncer aux autres afin de ne pas les affoler plus, se laissait de plus en plus guider par son intuition et sa logique, retrouvant dans chaque creux la trace de lumi�re leur indiquant le chemin.
L'anxi�t� montait sensiblement au sein du groupe. A la nuit tomb�e, la moiti� de leur temps imparti �tait presque �coul� et l'optimisme g�n�ral semblait balay� par le vent omnipr�sent. Lors de leur pause, Lina�lle s'�loigna et s'installa sur une dune d'o� apparaissait la succession des collines qu'ils auraient � franchir. Araknor la rejoignit. Il s'excusa de ses emportements, et la pr�tresse en fit autant, se sentant tout autant coupable de ses col�res.
- " Lina�lle, je sais que nous sommes lents, mais gr�ce � toi nous pouvons gagner un temps pr�cieux.
- Je t'�coute.
- Le vent efface notre route, nous freinant trop souvent. Pourrais-tu le faire cesser ? "
Lina�lle baissa la t�te. Elle resta silencieuse un long moment, d�voilant un visage d�sesp�r�, puis finit par dire : " Je n'ai plus de pouvoir. J'ai senti la sinc�rit� de Bruy�re lorsqu'elle pr�tendait que les Dieux ne se trouvent plus sur Erakis. Ainsi H�ze, ma D�esse, celle qui inspirait toute ma force, n'est plus. Durant toutes ces ann�es, j'ai cru entendre ses paroles et sentir son contentement lorsque je faisais le bien en son nom. Soudainement, je me rends compte que je suis seule. Depuis toujours. J'ai perdu la foi, mes pri�res sont sans effet. " Araknor �tait accabl�. Lina�lle continua : " Je pouvais auparavant lancer des sorts pour que la chaleur ne nous handicape pas, je pouvais cr�er eau et nourriture, briser notre �tat de fatigue et stopper le vent pour faciliter notre marche. Mais plus maintenant. " Apr�s un soupir, elle murmura en s'�loignant : " Je suis devenue inutile. "

Sy� et Nejma ne parvenaient pas � dormir non plus. La magicienne pensait tout haut :
- " Alya nous a donn� un temps limit� pour s'assurer que nous ne changerions pas de d�cision. Donc quelque chose doit ou devra nous faire douter. Que pouvait-elle bien avoir � nous cacher ? Et si elle conspirait avec Rigel et Heka ? C'est une D�esse apr�s tout, un sang similaire coule dans leurs veines. On nous a d�j� manipul�s pour que nous tendions la cordi�rite � nos ennemis. Si toutes ces guerres n'�taient qu'une fa�ade, une excuse nous poussant � lib�rer non le Cauchemar des Dieux, mais le Cauchemar des Hommes ? Comment conna�tre la part de v�rit� dans les paroles de chacun ?
- Sy�, intervint Nejma, ne te torture pas trop en vain. Beaucoup de questions m'inqui�tent �galement, mais elles sont inutiles pour l'instant. Nous devons vivre et avoir foi en Alya. Quand nous serons d�barrass�s de ce charme mortel, nous pourrons aviser de la situation, et s'il le faut, nous battre contre ce que nous viendrons d'�veiller. "
Sy� partit d'un rire manquant de joie.
- " Je te trouve bien optimiste Nejma. Nous ne sommes pas encore � Sable, nos chances d'avoir le temps de retourner vers le temple s'amenuisent chaque seconde, Alya n'a m�me pas indiqu� le moyen de traverser le lac de lave, malgr� cela tu nous vois d�j� r�ussir sans faillir et affronter des forces que nous n'�galerons jamais.
- Oui, Sy�, car de ta rencontre � celle de Bruy�re, j'ai v�cu tant de choses incroyables et de ph�nom�nes bouleversants que j'en viens � croire qu'� chaque instant l'avenir peut nous sourire et nous ouvrir une voix inattendue.
- Peut-�tre, r�pondit Sy�, perplexe. J'aimerais voir avec tes yeux, parfois. Ton esprit semble si serein par rapport au mien. J'y pense, en parlant de ph�nom�nes bouleversants� toi aussi tu nous caches des choses. Pourquoi as-tu voulu grandir ? Tu en avais assez que Lina�lle t'appelle " p'tit voleur " ?
Nejma rit et r�pondit :
- " Non� Si des combats nous attendent encore, ils ne ressembleront probablement en rien � ce que j'imaginais en temps de paix. J'ai besoin d'�tre grand, pour �tre plus fort et abattre plus d'ennemis.
- Mmm� je te connais Nejma. Tu n'aurais jamais demand� cela pour ta seule force physique. Il y a quelque chose de plus spirituel, n'est-ce pas ? "
Nejma h�sita puis dit :
- " En effet. Mais permets-moi de ne pas te confier de quoi il s'agit ce soir. Je te le dirai, je t'en fais la promesse, apr�s la fin des combats, si fin il y a� "
Sy� fut satisfaite et retrouvait un peu de courage. La Lune Vierge apparut entre les dunes ; il �tait temps de reprendre la marche.
Nejma retrouvait souvent Araknor, laissant les femmes en retrait, chacune perdue dans ses pens�es. Le moine et le r�deur parl�rent longuement de Sy� et Lina�lle. Ils se promirent que ni l'un ni l'autre ne perdrait espoir, et que jamais ils ne devraient laisser d�sesp�rer leurs amies. Araknor �tait de toute fa�on tr�s excit� � l'id�e de d�couvrir Sable. Il commen�ait � se dire que s'ils devaient tous mourir, trouver auparavant la ville interdite serait un doux r�confort.
La Lune ne leur fut pas plus favorable que le soleil. Leur avanc�e sans fin se poursuivait inlassablement et les provisions bient�t �puis�es leur rappelaient l'ultimatum fix�. A l'aube du quatri�me jour, le paysage changea de nouveau. Les collines d�sormais derri�re eux, le sable s'aplanissait presque jusqu'� l'horizon. Presque, car � la fronti�re entre la terre et le ciel, de nouveaux reliefs se pr�sentaient. De chaque c�t�, perdues dans les brumes du lointain, d'autres collines se distinguaient, encerclant cette immense surface plane. Ils �taient d�pit�s. Sable aurait pu �tre cach�e au milieu des dunes, pourtant ils ne l'avaient pas rencontr�e. Dans la plaine se pr�sentant � eux, rien ne se voyait � part du sable, encore du sable.

Araknor et Nejma se lanc�rent un regard explicite. En faisant marcher les chevaux, il leur faudrait la journ�e pour atteindre les prochains reliefs, les condamnant � ne plus avoir le temps de revenir sur leurs pas. " Coupons tout droit, dit Araknor. Galopons jusqu'aux prochaines collines, en esp�rant retrouver notre chemin par la suite. "
N'ayant plus rien � perdre, ils s'�lanc�rent � brides abattues. Les chevaux qui galopaient plus vite que n'importe quelle monture ne pr�sentaient toujours aucun signe de fatigue. Ils chevauchaient tous avec l'�nergie du d�sespoir, et cette nouvelle vivacit� lib�r�e par la rapidit� de la course se voyait d�cupl�e par leur foi perdue. Une derni�re fois au moins ils voulaient se sentir vivants et libres, ainsi se mirent-ils � crier, n'exprimant rien, juste d�sireux de se vider de leur �nergie avant qu'on ne les en prive.
Ils atteignaient la plaine, c�te � c�te. Chacun r�fl�chissait en silence, port�s par des sabots l�gers. Ils faisaient r�appara�tre en leurs esprits leur pass�, leurs amis, ce qu'aurait pu �tre leur avenir. Sy� �tait probablement la plus frustr�e. Si proche de la connaissance, elle se voyait condamn�e � p�rir sans m�me savoir qui se cachait en elle. Sy� se consolait en pensant � ses tribulations depuis Arkab. Quelle que pu �tre sa vie avant de se r�veiller amn�sique, elle partageait depuis une amiti� sinc�re avec ses lib�rateurs. De leur groupe � Arkab, seul manquait Sharkan, et elle le regrettait malgr� les complications que le Ma�tre de Magie provoqua en transformant le g�n�ral du Plateau du Levant.

Soudain, Nejma cria " Arr�tez ! " Sans en donner l'ordre � sa monture, elle se cabra et stoppa, imit�e par les autres chevaux. A une dizaine de kilom�tres se percevaient des formes indistinctes et sombres. " Je les ai vues bouger� " En effet, les ombres lointaines montraient de faibles mouvements.
- " Comment se fait-il que nous ne les ayons pas vues du haut des dunes ? interrogea Lina�lle.
- Je l'ignore, r�pondit le moine, mais approchons-nous afin de voir � qui nous avons affaire. "
Ils reprirent leur avanc�e, plus lentement. Les formes au loin, dont le nombre augmentait, grossissaient peu � peu. Observant le sable, Araknor reconnu le scintillement d� au tunnel. Ils suivaient la bonne route et celle-ci les emmenait droit vers les inconnus.
- " Ils viennent aussi vers nous, dit Nejma, et ils n'ont pas l'air amicaux.
- Ils ont surtout l'air gigantesques, ajouta Araknor, et nombreux. Mais voil� une occasion de ne pas mourir inutilement. Si ce sont des sbires de Rigel, ils payeront pour les autres.
- C'est nous qui allons y rendre notre dernier souffle, dit Lina�lle. "
Ils reprirent leur galop et se pr�paraient au combat. Lina�lle saisit son arbal�te pendant qu'Araknor bandait son arc. Des flamm�ches serpentaient autour des mains agit�es de Sy�. Dominant son �quilibre, Nejma se dressa sur la selle, pr�t � bondir.
Les hautes et massives cr�atures dont les silhouettes se modifiaient � chaque instant  s'agitaient en silence. M�me le moine sentit la peur de l'inconnu l'envahir. Les projectiles de Lina�lle et Araknor se bris�rent sur les ombres. Sy� lan�a une boule de feu qui explosa sur leurs opposants sans le moindre effet. A port�e d'eux, Nejma sauta, poings serr�s. Alors qu'il atteignait la t�te d'un ennemi, il reconnut enfin ce qui lui faisait face. Stup�fait, il n'eut que le temps de prot�ger son visage avant de s'�craser contre son adversaire et de choir sur le sable pendant que les quatre chevaux stoppaient net leur course, projetant Sy� et Lina�lle � terre.
Araknor, toujours en selle, comprit � son tour ce qu'ils affrontaient. " Incroyable ! " dit-il dans un souffle, examinant sa propre image, amplifi�e et d�form�e de telle sorte qu'elle devenait m�connaissable. Nejma avait heurt� un miroir gigantesque. Mais �tait-ce r�ellement un miroir ? Ses limites, tant en hauteur que sur les c�t�s, �chappaient � la vue. " Comment une telle chose est-elle possible ? " s'exclama Nejma.

Scrutant le sable, Araknor retrouva leur chemin, cependant le miroir bloquait leur avanc�e. Aucune faille, aucune br�che ne se pr�sentant � leurs yeux, ils se r�solurent � quitter la voix s�re et � longer le miroir jusqu'� pouvoir le d�passer.
- " Ce miroir est extraordinaire, dit Sy�. Non seulement il r�fl�chit si fid�lement le ciel, le sable et leur limite qu'on ne peut apercevoir de rupture dans le paysage, de plus il transforme nos reflets en b�tes colossales et effrayantes. Pour parfaire le tout, ce miroir n'a pas d'ombre. C'est un travail incroyable, et pourtant aucune magie ne s'en d�gage.
- Parfait ! se r�jouit Araknor. Le miroir est en verre et je ne connais qu'un peuple � qui les l�gendes attribuent de telles merveilles. Pas uniquement des l�gendes d'ailleurs. " dit-il en saisissant Sybalure et caressant l'embl�me de Sable. " Mon intuition me dit que nous sommes arriv�s, que Sable se cache derri�re cette glace, n�anmoins n'oublions pas que c'est une ville interdite et que s'ils nous re�oivent, ce sera peut-�tre � coup de fl�ches et d'�p�es.
- Le seigneur Keldish nous conna�t, r�torqua Nejma. Esp�rons qu'il soit l�. "
Plusieurs heures s'�coul�rent pendant qu'ils longeaient le miroir. Celui-ci, manifestement courbe, entourait une vaste �tendue correspondant au centre de la plaine. Malgr� leur longue marche et � en croire le soleil, ils n'avaient parcouru que la moiti� du cercle, atteignant approximativement l'oppos� de leur lieu d'arriv�e. Araknor ne trouvait plus trace du scintillement particulier, confortant leur certitude de se trouver aux portes de Sable. Araknor sauta soudain � terre puis s'agenouilla, regardant, touchant et sentant le sable.
- " Des cavaliers sont pass�s ici il y a moins d'une semaine. Je ne peux d�terminer leur nombre, mais il est tr�s loin d'�tre n�gligeable.
- L'arm�e de Sable dont Keldish parlait au Conseil, dit Nejma.
- Probablement. Les traces passent sous le miroir. S'il existe une entr�e, elle doit se trouver l�. "
Ils pr�t�rent l'oreille, sans entendre aucun son alentours. Ils cri�rent afin d'attirer l'attention, toutefois leurs appels rest�rent vains. Apr�s maintes d�lib�rations, ils d�cid�rent d'entrer par la force et de s'expliquer ensuite en demandant � voir le seigneur Keldish.
Leurs armes n'entamaient aucunement la surface du verre et la magie de Sy� ne fonctionnait pas mieux. La chaleur accablante ne les aidait pas non plus � ma�triser au mieux leurs capacit�s. Nejma s'assit en tailleur � l'�cart, r�fl�chissant pendant que les autres unissaient leurs forces. Apr�s un long moment, l'halfelin se releva et se pla�a face au miroir.
- " Ecoutez, commen�a-t-il. La conformation de ce verre est telle que sa r�sistance est d�cupl�e. Selon moi, la seule solution est de d�stabiliser cette structure afin de la fragiliser. Dans la grotte de Marsius, N�am a utilis� l'attaque de la paume vibratoire. Je sais que je ne suis pas encore capable de lancer une telle offensive sur un �tre vivant, car il faut alors �tre plus puissant que l'�quilibre naturel de l'organisme pour y transf�rer nos vibrations, mais sur un corps inerte, il y a des chances que j'y parvienne. Sy�, peux-tu aider mon esprit � se concentrer ?
- Je vais essayer. "
Suivant l'incantation de la magicienne, Nejma sentit ses facult�s c�r�brales devenir plus claires, d�chiffrables et contr�lables. Il ferma les yeux, la main pos�e sur le verre. Son bras agit� de tremblements, le moine luttait visiblement pour ext�rioriser cette vibration. Lorsque Nejma cessa de trembler, le miroir se mit � vibrer, engendrant un son cristallin irr�gulier. Les reflets se mirent � danser sous l'agitation du verre, et la vibration atteignant son paroxysme, Nejma cria : " Frappez ! " Les quatre compagnons ass�n�rent ensemble un violent coup, brisant le miroir qui vola en �clats sur plusieurs m�tres, les couvrant d'une pluie de verre. En relevant les yeux, �merveill�s, ils ne purent prononcer une parole.
Une ville verdoyante s'�tendait sous leurs yeux. De loin en loin, la v�g�tation principalement compos�e de palmiers d�coupait le paysage pour former � l'horizon une ligne verte dissimulant les limites de Sable. De l'int�rieur, le miroir laissait filtrer la lumi�re et disparaissait donc, n'agissant plus que comme une simple vitre laissant appara�tre les dunes �loign�es. Au-dessus de points d'eau �pars, une intense �vaporation faisait danser le d�cor.
Sable, unique oasis des terres br�l�es, �tait vide. Ni homme ni animal ne parcourait la ville, ainsi un lourd silence pesait sur le d�sert. " Eh bien, dit Lina�lle, jamais d�sert n'a aussi bien port� son nom ; m�me sa ville ne pr�sente �me qui vive. " Araknor r�alisait difficilement qu'ils avaient enfin atteint la cit� dont tant de l�gendes stimulaient l'imagination des enfants et des po�tes. Nejma et Sy� �chang�rent un regard satisfait, heureux d'�tre au moins arriv�s en ces lieux.
Nejma les exhorta � rester sur leurs gardes et ils s'avanc�rent jusqu'aux premi�res maisons. Constitu�es de sable conglom�r�, solide et in�branlable, elles s'accordaient harmonieusement avec le d�sert. Ils laiss�rent leurs chevaux et poursuivirent � pied. La temp�rature habituellement �reintante se trouvait adoucie par l'arriv�e d'eau fra�che au sein de fontaines prot�g�e par l'ombre des b�timents.

Araknor, Sy�, Lina�lle et Nejma convinrent de se s�parer afin de visiter les lieux au hasard. Tout v�rifier aurait demand� trop de temps, en cons�quence ils se laissaient porter par leur instinct. Lina�lle, concentr�e sur les habitations, n'y d�couvrait que des preuves du d�part r�cent des habitants. De portes en portes elle d�couvrit la forge o� bouillonnait la lave lentement achemin�e jusqu'en ces lieux, puis l'armurerie qui ne contenait aucune arme originale mais quelques armures insolites sur lesquelles se refl�tait le visage de la pr�tresse. Le m�tal dont celles-ci �taient compos�es ressemblait � s'y m�prendre � du verre. Testant leur solidit�, Lina�lle constata qu'elles comprenaient les m�mes lignes de force que celles donn�es au miroir prot�geant Sable. La couche d'argent permettant aux armures de refl�ter leur environnement les faisait presque dispara�tre, apportant certainement une aide pr�cieuse au cours d'�ventuels combats. Les images des ennemis s'y refl�tant, les hommes de Sable en deviendraient presque imperceptibles dans la masse ennemie. Lina�lle eut une pens�e nostalgique pour Sharkan dont le r�ve �tait de d�couvrir les armes de Sable ; il aurait probablement rev�tu une de ces armures sans attendre. La pr�tresse sortit et partit vers une autre maison.
De son c�t�, Nejma visitait un vaste b�timent recelant de nombreux ouvrages aux �critures diverses. Chaque livre, tri� par continent et par ville, se trouvait soigneusement consign� sur des �tag�res l�gend�es. Plusieurs pages isol�es parsemaient les murs, dont l'une repr�sentait une carte d�taill�e d'Erakis.

A la nuit tomb�e, Sy�, Lina�lle et Nejma se retrouv�rent au centre de la ville. Ils se firent rapidement part de leurs d�couvertes, mais surtout de leur inqui�tude, car depuis trop longtemps aucun n'avait vu Araknor. Leur anxi�t� gagna en force lorsqu'ils aper�urent une fum�e s'�chapper d'une maison derri�re les arbres. Ils approch�rent en silence, guettant la moindre pr�sence alentours. En jetant un �il aux fen�tres, ils eurent la surprise de trouver Araknor chantonnant un air joyeux, absorb� dans une cuisine complexe dont les ingr�dients ordonn�s s'�talaient devant lui.
- " La discr�tion qu'on attribue aux r�deurs m'�tonnera toujours, d�clara Lina�lle en entrant dans la cuisine.
- Je te croyais avide de trouver des objets magiques, Araknor, poursuivit Nejma.
- J'ai r�fl�chi, commen�a le demi-elfe d'un ton r�solu. Demain soir nous commencerons � nous d�composer, car nous savons tous que nous ne pourrons pas remplir notre mission d�sormais. Alors voil�, c'est notre derni�re nuit en vie, et bien � regret le sort d'Erakis n'est plus entre nos mains. D�couvrir des secrets dont nous ne pourrons jamais profiter sera plus frustrant qu'excitant, alors autant tout oublier et profiter une derni�re fois des merveilles qui nous entourent, je crois que ce lieu s'y pr�te bien.
- Et tu ne penses pas que certains habitants peuvent encore se trouver ici ?
- Aucune trace n'est assez fra�che et les odeurs ne trompent pas. Il n'y a plus personne depuis plusieurs jours.
- Si tu le dis. " conclut Sy�, s'asseyant, le visage marqu� de lassitude. " J'en ai assez de vivre pour l'inconnue qui sommeille en moi. Cette nuit je veux vivre telle que je me connais, uniquement. "
Le mouvement lanc�, chacun, �puis�, s'abandonna � l'id�e d'un dernier instant de plaisir. Leur attitude trop concentr�e sur les mets ou trop rieuse trahissait pourtant le d�sir de chasser leur peur et leur d�ception. Petit � petit n�anmoins, autour d'un excellent repas, amus� de voir les autres dans la m�me panique, ils se sentirent en paix et en confiance. L'alcool aidant � embellir leurs pens�es, ils parlaient de tout sauf de la guerre ou de leur mission.
- " Lina�lle, demanda Nejma, tu pourras peut-�tre me r�pondre. Comment se fait-il qu'une statue de gnome tr�ne � l'entr�e du Mont Solitaire ? Bruy�re n'en a-t-elle pas �t� la premi�re r�sidente ? Et la gnome s'appelait Melk, comme le royaume des Nains, y a-t-il un rapport ?
- Eh bien� tu m'en demandes beaucoup mon p'tit voleur, vu mon esprit quelque peu brouill�. De plus je vais remuer des souvenirs douloureux, mais de toute fa�on je dois chasser H�ze de mon esprit. " Lina�lle luttait visiblement contre elle-m�me. " Je veux bien faire un effort, pour te remercier de ton geste.
- Quel geste ?
- Ceci. " dit la pr�tresse en montrant � son poignet un bracelet duquel pendait la cl� que l'halfelin avait plac�e � ses c�t�s avant leur s�paration � Centre. " Voici l'histoire de Melk, reine des premiers Gnomes voyageurs. "
Lina�lle se concentra, retrouvant en partie ses esprits. Araknor et Sy� s'install�rent confortablement pour savourer cette histoire des temps anciens. Seule la voix de la pr�tresse et le feu cr�pitant emplissaient d�sormais le silence nocturne.
" Alors qu'Erakis �tait encore jeune, les Hommes du Levant d�couvrirent un ensemble de grottes creus�es par les vents o� les sifflements de ceux-ci s'apparentaient � des paroles �sot�riques. Les Hommes en conclurent qu'en ce lieu r�sidait H�ze, la D�esse des Vents. Une petite communaut� s'implanta en ce lieu.

" Lors de la Col�re des Dieux, les pr�tres exhort�rent les habitants � se r�fugier dans les grottes et � prier pour implorer la cl�mence de notre D�esse. R�alisant qu'ils y seraient bloqu�s pour un temps ind�termin�, ils entreprirent de creuser la roche afin de relier les diff�rentes excavations. Quand la Col�re des Dieux prit fin, un important syst�me de galerie trouait les abords des montagnes et plusieurs centaines de cavernes se rejoignaient par des tunnels. Lorsqu'ils os�rent sortir, le cri d�chirant du Cauchemar des Dieux suivi d'un tremblement agitant tout le continent d�cida les habitants � rester � jamais dans les grottes.
" Les si�cles passant, les Hommes s'accoutum�rent � l'�troitesse de leurs logis. Peu � peu, ils se tass�rent et devinrent plus petits que des hommes normaux. Ne vivant que de chasse, ils devinrent de grands chasseurs, ne craignant plus les b�tes f�roces qui s'y trouvaient depuis le cri, ayant appris � se d�fendre contre elles.
" Beaucoup de ceux qui taill�rent la roche y avaient �prouv� une r�elle passion, et devinant des possibilit�s illimit�es de constructions, ils d�sir�rent trouver des montagnes plus imposantes pour y d�velopper leur art. Plusieurs familles partirent donc, perdant tout contact avec ceux rest�s � H�ze.
" Les voyageurs s'orient�rent d'abord vers le sud o� ils apercevaient de gigantesques montagnes, ignorant que le fleuve et les falaises du plateau les bloqueraient. Sur leur route, ils d�couvrirent dans la for�t un petit mont isol� qu'ils baptis�rent le Mont Solitaire. Pour d�velopper leur apprentissage du travail de la roche, ils s'y install�rent et creus�rent le mont jusqu'� n'en laisser que la vo�te et un immense bloc de pierre dans lequel il sculpt�rent un palais spacieux, l'actuelle demeure de Bruy�re. Entre l'entr�e de la caverne et le palais, l'�tendue rocheuse formait comme un jardin int�rieur immense, cependant sans eau ni lumi�re, rien ne poussait sur le roc nu. Les Gnomes d�cid�rent donc pour parfaire leur �uvre de creuser de larges chemin�es dans la vo�te afin de laisser s'infiltrer le soleil. Ils taill�rent aussi la roche de mani�re � ce que lorsqu'il pleut, l'eau parcoure tout un circuit jusqu'au sol de la caverne. Petit � petit la v�g�tation commen�a � cro�tre sur les parois int�rieures et sur le sol devant le palais. Avec la lumi�re �clairant cet ensemble, le lieu devint magnifique et enchanteur, vous l'avez tous constat�. Segna�l, le gnome le plus charismatique, se proclama roi avec l'accord du peuple, plus pour g�rer les rares conflits que pour y apporter ses propres lois. Il �tait uni � Melk, une gnome merveilleusement belle que la plupart des gnomes admiraient en secret ou non.
" Segna�l et Melk eurent une fille, et ce fut la premi�re naissance au sein du Mont Solitaire. Cela mit en joie tous les gnomes car ils y voyaient la preuve de leur r�ussite � devenir ind�pendants et que leur propre civilisation pouvait s'�panouir et prosp�rer. Leur joie fut n�anmoins bris�e lorsque Melk, tomb�e malade apr�s avoir enfant� sa fille, mourut. Pour honorer la m�moire de Melk, les gnomes r�cup�r�rent les blocs de pierre abandonn�s et chacun se mit � sculpter une statue de leur reine, tentant d'y restituer jusqu'� la blondeur de ses cheveux. Une fois termin�es, les statues furent pr�sent�es � tous. La plus belle devait �tre d�pos�e dans le jardin de la caverne � l'entr�e du mont alors que les autres seraient d�truites. Tous surent laquelle garder lorsqu'ils virent la sculpture admirable du roi Segna�l, car connaissant parfaitement son �pouse, il parvint � immortaliser la tristesse de Melk lorsqu'elle comprit qu'elle ne verrait jamais les montagnes qui avaient provoqu� leur voyage.
" Une fois la statue �rig�e, ils d�cid�rent de partir jusqu'aux montagnes esp�r�es, n'ayant de toute fa�on plus de quoi travailler ici et d�sireux de quitter cet endroit d�sormais synonyme de nostalgie. Ils quitt�rent donc le Mont Solitaire, d�couvrirent l'entr�e du Plateau du Levant puis les montagnes. Ils s'install�rent � leur pied, impressionn�s par la taille de ces reliefs. Etant les premiers � y �lire domicile, ils les nomm�rent Montagnes de Melk. Enfin, avec le temps, les Gnomes y devinrent de robustes Nains. "
Lina�lle s'assit lourdement et saisit une bi�re. Le calme eut r�gn� un long moment si Nejma ne l'avait pas bris� en parlant de la biblioth�que de Sable dans laquelle se trouvait un ouvrage se r�f�rant � cette histoire. La pr�tresse fit un bon, retrouvant une nouvelle �nergie. Devant la perplexit� de ses amis, elle expliqua : " J'avais presque oubli� ! Une des l�gendes de Sable raconte que depuis la reconstruction de cette ville et puisqu'elle est jug�e introuvable, les seigneurs et rois r�alisent parfois une copie de leurs �crits, tant concernant l'Histoire que certains secrets r�dig�s en langage cod�. Sable et ses habitants ayant toujours eu la confiance des Erakiens, leur d�poser un double �tait sans danger, et cela permettait de conserver la m�moire d'Erakis et de ses villes m�me si certaines d'entre elles venaient � �tre d�truites. Imaginez ce que nous avons � disposition ! Le pass� et les secrets d'Erakis, les myst�res de Sable et de sa magie. Peut-�tre d'anciens textes parlent-ils de la Col�re des Dieux, et de ton pass�, Sy�. "
La magicienne d�grisa presque instantan�ment mais les hommes ne montraient aucune motivation, leur ivresse d�j� bien prononc�e ne leur donnant l'envie que de parfaire leur �tat euphorique. Lina�lle et Sy� les laiss�rent, d�pit�es, afin d'aller consulter les ouvrages.

Pendant ce temps, Araknor se lan�ait dans une nouvelle recette. Il avait bris� sa promesse de ne plus boire, ainsi il n'eut plus de scrupule � sortir de son sac des champignons odorants, les m�mes que ceux consomm�s par Deste�ne � Ypi-Na�. Il en avait subtilis� quelques-uns afin de constater par lui-m�me dans quelle transe cela plongeait la vieille elfe. Nejma, ivre, s'amusa de cette perspective qu'il allait partager. De son c�t�, il avait d�couvert un instrument intrigant. Autour d'un c�ne vertical qu'une poign�e faisait tourner sur lui-m�me �taient dispos�s des anneaux de cristal de diam�tre croissant. En se mouillant les doigts, en tournant la poign�e et en faisant glisser les doigts sur la roche, un son cristallin s'en d�gageait, grave ou aigu selon le diam�tre de l'anneau. Nejma s'improvisait donc musicien, et Araknor le suivait au chant en d�coupant les champignons. Si les femmes n'�taient pas parties pour lire, elles auraient en cet instant probablement trouv� une excuse pour fuir cette musique exp�rimentale appr�ciable uniquement dans un �tat second.
Les heures suivantes, le r�deur et le moine riaient sans raison, les mains sur le ventre tant le rire contractait leurs muscles. Leurs pens�es s'envolaient vers d'oniriques hallucinations : Nejma et Araknor se transformaient en champignon et Lina�lle entrait dans la cuisine arm�e d'une hache g�ante, puis les yeux exorbit�s, la pr�tresse les d�coupait selon la recette d'Araknor.
Lorsque l'un se montrait effray�, l'autre riait de plus belle et ils finissaient par rires de nouveau ensemble. Araknor voulut jouer de l'instrument de Nejma, et ce dernier, d�pourvu, saisit un banc afin de taper dessus selon des rythmes r�guliers. Une m�lodie plus �labor�e s'en �chappa, Nejma se d�couvrant un talent pour les percussions et les doigts du demi-elfe parcourant avec aisance les anneaux de cristal. Le moine partit chercher un instrument lib�rant des sons � partir d'une peau tendue sur du bois creus� en son sein. En attendant son compagnon de musique, Araknor tentait une nouvelle exp�rience ; il glissa des fragments de champignon parmi son tabac � pipe puis d�gusta ce m�lange euphorisant en faisant de larges cercles de fum�es. Nejma le rejoignit, et � mesure qu'ils fumaient, leurs chaotiques expirations s'abandonnaient en formes �tranges aux couleurs changeantes.
Lorsque Lina�lle entra en trombe, elle resta bouche-b�e devant ce spectacle affligeant. Nejma et Araknor ricanaient encore, ne se rendant compte de la pr�sence de leur amie que lorsque celle-ci frappa sur la table en criant :
- " Debout, bande de d�chets ! Nous partons !
- Hein, qu� quoi ? b�gaya le moine perturb� dans sa passive contemplation.
- En route ! Les chevaux sont l�, nous savons comment rejoindre Segin avant la nuit prochaine.
- Tu veux essayer ce tabac ? demanda Araknor en lui tendant la pipe.
- Araknor ! s'�nerva la pr�tresse.
- Fais attention mon ami, plaisanta Nejma, elle va sortir sa grande hache ! "
Les deux amis partirent alors d'un nouveau fou-rire et Lina�lle sortit de la cuisine en claquant la porte. Sy� arriva vers elle en courant. " Je l'ai trouv� ! " dit-elle en brandissant un objet recouvert d'un tissu marron. La nuit �tant profonde, il restait quelques heures d'obscurit� avant le lever du soleil. La pr�tresse saisit la m�liop�ne et d�couvrit la branche conservant le Souffle des Nuages. Sy� retira le tissu de sa trouvaille, r�v�lant un miroir qui lib�ra instantan�ment un rayon lumineux d'une intensit� comparable aux rayons solaires. D�s que le cristal en fut frapp�, le Souffle des Nuages s'en lib�ra, r�p�tant parfaitement la musique jou�e par Alya. Alors que les derniers rayons lumineux s'�chappaient du miroir, une lourde nu�e s'avan�a au-dessus de l'oasis. En quelques secondes, une pluie diluvienne se d�versait sur la ville. Le choc des gouttes engendrait un bruit assourdissant. La force de la pluie et du vent r�unis brisait les fontaines de verre et lac�rait la v�g�tation. Les hommes sortirent � pas lents, instables au milieu de cette temp�te, et Sy� tendit � chacun une cape identique � celle que portait le seigneur Keldish.

Sans comprendre comment, Nejma et Araknor se retrouv�rent en selle aux portes de Sable, entour�s de Lina�lle et Sy�. Le r�deur se retourna vers la ville dissimul�e derri�re un rideau de pluie puis envoya un baiser en murmurant " Adieu Sable� " Peu apr�s, ils galopaient vers les dunes. Tranchant l'obscurit�, un fin couloir de brume s'�lan�ait jusqu'� l'horizon, �levant ses vapeurs du sable aux sombres masses nuageuses. Le long de cette brume salutaire, Nejma regardait fixement devant lui, r�vant et contemplant le spectacle magnifique au milieu duquel ils �voluaient. Encore totalement ivre, ses mains tapotaient sur la selle comme sur des percussions, et sa musique l'envahissait d'autant plus que les champignons l'avaient port� en transe ; quant � Araknor, il s'accrochait des deux bras � l'encolure de son cheval, l'�quilibre lui faisant pour une fois cruellement d�faut.
- " Pas si vite " chuchota le demi-elfe.
- " Votre temps est compt�, Araknor. "
Araknor sursauta. Une voix inconnue venait de parler � son esprit.
- " Qui... Qui es-tu ? " demanda-t-il avec difficult�, continuant � lutter pour ne pas tomber.
- " Lylfel, cheval divin dont tu arraches l'encolure. Et voici Ma�va, Rystell et Sub�re, montures respectives de Sy�, Lina�lle et Nejma.
- Je d�lire, pensais Araknor. Mon cheval me parle par t�l�pathie�
- Tu ne d�lires pas, dit Lylfel. Ton esprit s'est ouvert aux n�tres et tu nous entends enfin.
- Ce n'est pas trop t�t, commenta Sub�re. N�anmoins Nejma tambourine encore sur ma selle et pas moyen d'atteindre son esprit. Il est en transe musicale. "
Araknor se concentra avec peine pour informer ses compagnons de son dialogue avec le cheval, mais Nejma n'entendait rien et Sy� et Lina�lle se regard�rent, incr�dules. " Oui Araknor, oui, c'est bien. Reprends donc des forces, tu en auras besoin. ", taquina Sy�. D�pit�, Araknor s'allongea de nouveau sur l'encolure de Lylfel.

A l'aube, le soleil per�ait de plus en plus r�guli�rement les nuages �puis�s, ainsi la brume commen�a-t-elle � dispara�tre. A peine caress�e des premiers rayons solaires, Lina�lle brandit la m�liop�ne afin d'attirer de nouvelles nues engendrant le couloir de brume. La pluie traversait la cape des cavaliers, et les nuages cachant de nouveau le soleil les emp�chait de se r�chauffer. 
Ils ne firent aucune pause durant cette journ�e. M�me en quittant les dunes, distinguant d�sormais l'horizon troubl� par la chaleur du lac de lave, ils ne s'arr�t�rent pas, le soleil d�clinant d�j�. La pluie avait au moins cela de b�n�fique qu'elle permettait � Nejma et Araknor de d�griser. Leur ivresse tombait peu � peu et ils parvenaient mal � comprendre la situation dans laquelle ils se trouvaient, les souvenirs de la veille demeurant relativement flous, voire absents.
Le cr�puscule s'annon�ait, colorant d'une teinte orang�e le sable et les rivi�res illusoires le parsemant. Ils reconnurent l'endroit o� Alya les t�l�porta, puis apr�s quelques heures de galop ils atteignirent le lac Segin dont les limites se perdaient parmi un voile de chaleur. Ils mirent pied � terre aux vestiges d'une construction humaine aux abords de la lave, la ruine de l'ancienne forge.
Ils transpiraient abondamment sous une temp�rature accablante contrastant cruellement avec la fra�cheur nocturne du vent exacerb�e par la pluie. Seuls quelques murs de la forge tenaient toujours debout. Ils d�couvrirent contre l'un d'eux le corps d'un nain mort depuis longtemps. " Encore un qui voulait trouver Sable. " dit Lina�lle. Nejma et Araknor avaient recouvr� leurs esprits et interrogeaient Sy� quant � la nuit pr�c�dente. Apr�s avoir mentionn� leur �tat lamentable, elle expliqua : " Lina�lle et moi avons beaucoup lu pendant que vous faisiez des ronds de fum�e, apprenant par exemple le secret de la voie menant � Sable, en rapport avec le tunnel souterrain : si de l'eau circule au-dessus du conduit, elle chauffe puis engendre une fine vapeur se d�gageant du sol, indiquant clairement le chemin � suivre pour trouver Sable. Comme il ne pleut pas dans le d�sert, Sable a toujours �t� � l'abri, mais poss�dant le Souffle des Nuages, la solution s'offrait � nous. Dans les livres recensant les objets de la ville, il ne fut pas dur de trouver ce miroir magique absorbant les rayons solaires. D'ailleurs je dois le recharger. "
Sy� pointa la glace face au soleil couchant ; le verre irradia une douce lumi�re avant que la magicienne ne le recouvre du tissu magique emprisonnant le rayonnement.
- " Ne perdons pas de temps, dit Nejma. Si je comprends bien nous avons encore une chance de nous sauver et d'aider Erakis.
- Pour cela il faudrait atteindre le temple avant de nous d�composer, intervint Lina�lle.
- Justement, l'heure n'est plus aux palabres ", d�clara Araknor, d�cuplant ses efforts de r�flexion pour se rattraper de son ivresse pr�c�dente. " Nous sommes devant la lave et aucune route ne m�ne en son centre. Incapables de voler, nous devons �voluer au sol. Par cons�quent, soit nos chevaux peuvent galoper sur la lave, soit il faut rendre cette derni�re inoffensive, donc la refroidir. Je pense qu'assez d'eau figerait le magma, or seul le Souffle des Nuages peut nous en procurer. "
Sur ces mots, Araknor orienta le cristal vers les derniers rayons solaires. La musique engendr�e attira la m�me nu�e les ayant accompagn�s dans le d�sert. Une pluie violente s'abattit sur le lac en �bullition, cependant avant m�me d'atteindre le sol l'eau se vaporisait, cr�ant un brouillard opaque. Ce n'est qu'apr�s une heure que ci et l� des cro�tes magmatiques se form�rent, s'agrandissant lentement. " Ca marche ! s'exclama Sy�. Mon cher Araknor, tu as d�cid�ment le don de m'�tonner autant par ton d�sir d'ivresse que par tes brillantes id�es. "

A cheval au milieu des ruines, ils guettaient le bon moment ; d�s qu'un chemin leur apparut, ils s'y �lanc�rent, contournant des crat�res de lave bouillante en tentant de garder la m�me orientation. Malgr� le brouillard et l'�tendue du lac ils finirent par deviner une structure de pierre au milieu des vapeurs suffocantes.
- " Sans doute le temple, annon�a Nejma.
- A la bonne heure, dit Araknor. La pluie ne va pas durer �ternellement et le soleil est couch�. "
Bient�t leurs chevaux gravirent des marches jouxtant la lave durcie et parvinrent sur un sol sans risque. Ils se trouvaient au sein d'une construction humaine, sur une longue terrasse prot�g�e des assauts de la lave. Une quarantaine de piliers dress�s al�atoirement ne soutenaient aucune vo�te, et le temple d�pourvu de mur, on distinguait le lac de tous c�t�s. Parcourant les lieux, ils d�couvrirent un escalier �troit s'enfon�ant dans les sombres profondeurs. " Cet endroit est trop ordonn�, dit Sy�. Selon Alya, le temple a �t� d�truit par le Cauchemar des Dieux lorsqu'il s'y est r�fugi�. J'esp�re que nous sommes au bon endroit. "

La magicienne cr�a un globe lumineux et Araknor ouvrit la marche. Ils d�bouch�rent rapidement dans une vaste salle o� la roche obscure alourdissait l'atmosph�re et o� l'absence totale de vie ajoutait � l'ambiance oppressante du lieu. Non loin de l'entr�e se percevait une statue au visage familier. Sy� y reconnut Alwa�d, mais Nejma pr�cisa : " Il lui manque la cicatrice. C'est Naos, son p�re. " Sur le socle figurait une inscription grav�e dans une langue rappelant les motifs ornant la harpe de la D�esse de la Musique. Capable de lire ces runes divines, Sy� traduisit : " Alya jouait pendant que Naos la cr�ait. Une r�unit les deux inspirations. " A c�t� de l'effigie du Dieu, une trappe au sol ne pr�sentait aucune serrure ou poign�e. Ni la force ni les sorts de Sy� ne la d�bloqu�rent. Continuant leur exploration, ils d�couvrirent pr�s d'un puits empli d'eau trois gravures au sol, creus�es de nombreuses rainures. Les trois dessins repr�sentaient respectivement les montagnes de Melk, la carte d'Erakis et un imposant �difice surmont�e d'une vaste terrasse que Sy� reconnut sans le moindre doute comme la Biblioth�que de Naos.
" Les myst�res s'accumulent, dit Araknor. Une porte inviolable, de l'eau au milieu d'un lac de lave, des messages �sot�riques. Notre salut n'est pas encore gagn�. " Araknor geignit soudain de douleur, imm�diatement imit� par ses amis. Une vive souffrance envahissant leurs corps, ils sentirent que leur consomption commen�ait. " Il nous reste � peine quelques heures pour �veiller le Cauchemar des Dieux, dit Nejma. H�tons-nous. " Devinant sans mal que l'eau du puits recelait une magie quelconque, ils d�cid�rent d'en d�couvrir les propri�t�s. Ils la burent, cela ne provoqua rien. Ils visit�rent l'int�rieur du puits mais aucun passage ne s'y d�cela. Apr�s maints essais, ils vers�rent de l'eau sur les dessins. D�s lors le liquide s'infiltra dans les rainures et y circulait, anim� d'un courant inexplicable. De la gravure des montagnes s'�leva sous forme brumesque la repr�sentation d'un grand feu. " Le Secret des Dieux br�l� par Naos et Alya ", commenta Nejma. Sur la carte d'Erakis apparut l'�le de Centre qui n'y figurait pas auparavant. Avant de pouvoir observer la r�action de l'eau sur la Biblioth�que, Lina�lle leur cria de la rejoindre. Elle venait d'arroser la statue o� apparaissait maintenant sur le front de Naos une surbrillance de la roche, formant parfaitement la cicatrice d'Alwa�d.
- " Regardez, dit la pr�tresse, la roche est molle au niveau de la griffure lorsqu'elle est humide.
- Tr�s bien, encha�na Sy� en sortant sa dague. Naos veut devenir Alwa�d, nous allons l'y aider ! "
Elle planta sa lame dans la pierre et d�logea d'un coup la roche alt�r�e du visage, marquant d�sormais la statue d'une r�elle cicatrice. La porte au sol devint alors poussi�re, d�voilant un large escalier duquel se d�gagea une vapeur dense et �touffante.
- " La route nous est ouverte, se r�jouit Araknor.
- C'est trop facile, dit Lina�lle. Pas de gardien, des �nigmes trop simples, je n'aime pas �a.
- Nous ne sommes pas chez nos ennemis apr�s tout. Le Cauchemar des Dieux veut �tre trouv� et lib�r�.
- Et nous ? Est-ce vraiment cela que nous d�sirons ?
- Il n'est plus temps de penser � cela Lina�lle. Nos corps se vident petit � petit de leur �nergie, n'attendons pas que la mort nous rattrape.
- Et si mourir �tait la meilleure fa�on d'aider Erakis ? Si finalement les Dieux ne voulaient que retrouver leur place parmi nous, et qu'Alya et Alwa�d nous trompent depuis le d�but ?
- Lina�lle ! intervint Nejma. Je t'en prie, fais-nous confiance. Par la faute de qui Sharkan est-il mort ? Qui a d�cim� mon peuple ? Ces preuves me suffisent pour l'instant, l'heure n'est plus aux doutes.
- Je partage n�anmoins sa perplexit�. " conclut Sy�.
Apr�s un silence pesant, Lina�lle acquies�a, puis sans mot ils s'�lanc�rent au sein de l'escalier obscur.
La douleur au sein de leur corps s'intensifiait distinctement, les affaiblissant in�luctablement. Une vive couleur rouge apparaissait � l'extr�mit� du couloir d'o� s'engouffraient des �manations br�lantes. Bient�t les marches d�bouch�rent sous le temple, dans une cave naturelle hors du commun. Les escaliers menaient � une large plateforme ronde cern�e de magma. La base du temple, sans pilier ni structure pour la maintenir, semblait reposer directement sur la lave qui tombait autour d'eux en cascade jusqu'au bassin entourant la plateforme. La touffeur devenant insupportable, Sy� lan�a sur elle et ses compagnons un sortil�ge les prot�geant des effets du feu.
Au sol se trouvaient grav�s six instruments de musique comportant les m�mes cannelures que les sculptures du temple. En versant l'eau du puits sur la fl�te, le violon, la percussion, la harpe, la guitare et la trompette, la vapeur engendr�e se stabilisa dans les airs, mat�rialisant ces instruments de brume.
Aucune issue ne se distinguant, leur avanc�e d�pendait de cette nouvelle �nigme. Araknor, exc�d� de tous ces interm�diaires, se dirigea vers la guitare et fit vibrer une des cordes vaporeuses. Instantan�ment deux hobgobelins apparurent et se jet�rent sur Nejma. Ce dernier esquiva leur attaque et de chacune de ses mains saisit les t�tes de ses adversaires et leur brisa le cr�ne.
- " Je reconnais bien l� ton impatience, Araknor, dit Nejma. Rappelez-vous l'inscription sur la statue : 'Alya jouait pendant que Naos la cr�ait. Une r�unit les deux inspirations.'
- Alya joue de la harpe, dit Sy�. Les autres instruments sont probablement inutiles. "
Lorsque la magicienne pin�a une corde de la harpe, un son cristallin jaillit de la brume puis explosa en dix rayons lumineux engendrant autant de gnolls brandissant leur hache en signe d'attaque. Araknor d�chirait avec aisance les chairs de ses opposants ; priv�e de magie, Lina�lle utilisait son arbal�te, esquivant avec peine les coups rapides. Sy� faisait l�viter un adversaire pour le projeter dans la lave et continuait ainsi sans rel�che. Les derniers gnolls furent rapidement tu�s, mais ces combats co�taient en �nergie, celle l� m�me dont ils �taient peu � peu vid�s.

Avant que Sy� ne joue de nouveaux accords, enferm�e au sein d'une sph�re protectrice, ses compagnons s'organis�rent. Lina�lle se trouvait sur les marches, couvrant de loin les arri�res de Nejma et Araknor qui se pla�aient de mani�re � pouvoir repousser leurs ennemis jusque dans le magma. La lame du r�deur facilitait les combats en lib�rant al�atoirement son pouvoir de mort. La magicienne tentait diff�rentes combinaisons, engendrant des flots d'ennemis finissant par emplir la plateforme. Les hommes, araign�es-sabre, m�phites a�rien, ogres et worgs issus des notes vari�es commenc�rent � se battre entre eux, ainsi Araknor profitait de la confusion pour les d�cimer sans mal. Nejma concentrait chacune de ses attaques pour tuer un adversaire � chaque coup, principalement en brisant d'un geste violent les nuques de ses opposants. Son kimono divin att�nuait l'impact des chocs et emp�chait toute arme de le traverser. Accul�e, la pr�tresse ne les couvrait plus, trop occup�e � recharger son arbal�te au plus vite pour contenir l'arriv�e des ogres s'engageant sur l'escalier.
Si les adversaires devenaient trop nombreux, Sy� arr�tait de jouer et aidait ses amis � s'en d�barrasser. N�anmoins ils pouvaient difficilement continuer ainsi plus longtemps. Macul�s de sang et �puis�s, tenir debout relevait d'efforts continus. La musique et les combats reprirent pourtant, lorsque Lina�lle comprit. " Sy�, cria-t-elle, joue la note du milieu en son centre, celle l� uniquement ! " La vibration de la corde centrale fut accompagn�e d'un rayonnement intense les aveuglant tous un instant. Quand ils ouvrirent les yeux, tout monstre avait disparu, � l'instar des instruments brumeux. Une passerelle d�sormais visible menait jusqu'aux chutes de lave s'�cartant myst�rieusement en arcade.
- " Comment as-tu su ? interrogea Nejma.
- J'ai repens� aux gravures du temple, r�pondit Lina�lle. Sur la carte d'Erakis, l'eau fit appara�tre Centre. Or, parmi les rares �crits pr�serv�s de la Col�re des Dieux dont notre mythologie s'est inspir�e, certains po�tes soutiennent que Naos lui-m�me a cr�� cette �le. La harpe d'Alya, Centre �merg�e par Naos ; une note r�unit les deux inspirations.
- Pourquoi aurait-il�
- Regardez ! " coupa Sy�, la voix tremblante.
De l'�caille de platine incrust�e dans la paume de l'elfe, une volute de fum�e s'�levait avec lenteur, dansant dans les airs puis tournoyant en de lentes ondulations autour de sa main. Confuse et boulevers�e, Sy� plongeait en son esprit � la recherche de son pass� perdu. Elle savait avoir acquis cette �caille apr�s la Col�re des Dieux, cependant ces souvenirs lui restaient inaccessibles. Une main affectueuse se posa sur son �paule. " Il nous faut continuer, Sy�. ", dit Araknor. Elle acquies�a, tout en restant prisonni�re de ses lourdes pens�es.

Avan�ant vers l'entr�e, une peur incoercible les �treignit. M�me Nejma peu familiaris� avec la magie r�alisait que chacun de leur pas les rapprochait d'une aura magique omnipr�sente et envahissante, presque tactilement perceptible. Avant de p�n�trer dans l'antre, ils ralentirent, frein�s par leur angoisse croissante. Ils savaient avec certitude que derri�re ce porche reposait le Cauchemar des Dieux.
Les yeux riv�s sur la pi�ce sombre, Sy� avan�a r�solument. Elle franchit l'arcade, d�bouchant dans une vaste caverne o� chaque bruit se multipliait en �chos lointains. Ses amis la rejoignirent aussit�t, et leur visage se figea. La lumi�re �manant du magma p�n�trait suffisamment pour laisser deviner la forme d'une cr�ature gigantesque. Son souffle saccad� t�moignait d'un sommeil tortur� l'emp�chant de percevoir toute pr�sence. Couverte d'�cailles, elle s'allongeait sur une cinquantaine de m�tres, sans tenir compte de la queue et des ailes repli�es sur son corps. Dans un murmure vibrant d'anxi�t�, Araknor demanda :
- " Qu'avons-nous sous les yeux, Sy� ?
- Un Dragon de platine. Celui qui provoqua la fuite des Dieux hors d'Erakis, et qui repose ici depuis plus de cinq mill�naires. C'est un animal de magie pure. Qu'a-t-il pu se passer pour qu'il devienne ainsi impuissant ? Mon �caille est similaire � celles qui le recouvrent ; je me rappelle maintenant que je devais trouver ce Dragon avant m�me d'en recevoir la mission par Alya. Mais pourquoi ?
- Nous le saurons en le r�veillant, intervint Nejma.
- Je ne suis pas impatiente ", dit la pr�tresse.
Malgr� leur frayeur, leur douleur devenait trop prononc�e pour qu'ils se laissent aller au doute. Ils saisirent la m�liop�ne et le miroir magique duquel ils lib�r�rent la lumi�re solaire. Le c�ur battant � tout rompre, ils �coutaient la voix d'Alya se marier � la harpe en une m�lop�e pure, envo�tante. Les spasmes du Dragon devinrent plus rapides et dangereux, il paraissait lutter contre un mal inconnu, donnant de violents coups de queue et levant la t�te avant de la laisser retomber lourdement au sol. Dans un cri, il d�ploya ses ailes, projetant Araknor et ses amis contre les parois de la caverne. Un autre cri suivit, si aigu et terrifiant qu'il �tait douloureux de l'entendre. Une forme humano�de hideuse jaillit alors du cr�ne du Dragon qui ordonna aussit�t : " Fermez les yeux ! " Ob�issant sans chercher � comprendre, ils sentirent passer au milieu d'eux une aura glaciale et malsaine laissant malgr� son d�part un sillage de malaise oppressant.
Les ondes issues de la m�lop�e de la D�esse affluaient par myriades et se ressentaient physiquement tant elles se condensaient autour du Dragon dont les hal�tements laissaient pr�sumer de sa souffrance. Les vibrations �nerg�tiques prenaient une telle ampleur que les simples mortels en souffraient � leur tour. Le calme revint subitement, puis le Dragon s'adressa directement � l'esprit de ses lib�rateurs.
- " Vous pouvez regarder, dit-il d'une voix claire. Vous �tes lib�r�s du sortil�ge d'Alya, ne soyez plus effray�s. Sortez du temple au plus vite, il n'y a pas une seconde � perdre.
- Mais� protesta Sy�.
- Pas une seconde, Sy�. Nous parlerons en chemin. "
R�g�n�r�s, ils s'�lanc�rent hors de la caverne et travers�rent les salles en courant. A l'ext�rieur, le premier quart de lune �clairait les alentours. La lave entourait de nouveau les lieux, leurs chevaux avaient disparu. Le sol se mit � trembler puis la lave s'engouffra dans une faille profonde de laquelle sortit le Dragon qui d�chira la terre, d�truisant le temple depuis la caverne o� il �tait enferm�. Se posant sur la roche, il s'allongea puis leur dit de monter sur son dos. Araknor et ses compagnons s'ex�cut�rent, n'oubliant pas qu'ils devaient s'assurer de la loyaut� du Cauchemar des Dieux. Sans attendre, le Dragon prit son envol, s'�lan�ant vers le sud-est � une vitesse vertigineuse dont les passagers ne ressentaient �trangement pas les effets.
- " Inutile de parler, je vous connais tous, commen�a le Dragon. Sy�, Lina�lle, Araknor, Nejma, je sais ce qui vous am�ne et quelles questions br�lent vos l�vres.
- Non� " souffla Sy� pour elle-m�me, la main plus que jamais entour�e de fum�e dansante. " Vous �tes�
- Oui, Sy�. Tu reconnais enfin mon �me.
- Naos�
- Oui, Dieu du Savoir et Cauchemar des Dieux. Je vais vous expliquer, ne m'interrompez plus. "
D�j� au loin apparaissait la lisi�re des bois de H�ze et ses montagnes basses ; au sud se distinguaient les cimes des montagnes de Melk, entour�es de nuages fins color�s par le jour naissant. Naos commen�a :
" Celui que vous avez aper�u au temple est Zosma, le Dieu de la Folie. Un seul regard vers ses yeux vides plonge n'importe quel mortel dans un �tat de folie irr�versible. C'est le seul qui puisse rivaliser avec moi car son esprit ne s'appuie sur aucune logique ni aucune connaissance. C'est pourquoi nous avons encore besoin de vous, pour l'�preuve finale. Nous sommes en route pour la Biblioth�que, au sein de ce que vous appelez les Brumes Mortes. Vous allez comprendre, mais pour cela vous devez conna�tre le v�ritable pass� d'Erakis.
" Lorsque j'�crivais le Secret des Dieux au sein de la Biblioth�que, toutes les divinit�s soudain m�fiantes se retourn�rent contre moi, sauf Alya. Ne pouvant me r�soudre � d�truire ce grimoire destin� aux mortels, mon �uvre la plus compl�te d�gageant la quintessence des Dieux dans leur gloire comme dans leurs instants de doute, mes fr�res cherchaient d�sormais � d�truire les humains avant que ces derniers ne puissent atteindre la paix que je d�sirais leur offrir.
" Isol�s dans les montagnes alors que les Grands El�mentaux �veill�s par les Dieux d�vastaient Erakis, Alya et moi con��mes Alwa�d, puis sacrifiant mon corps dans les flammes du Secret des Dieux, je m'incarnai en la seule arme capable de contrer mes fr�res : leur cauchemar commun. Pendant ma disparition, Alya improvisa son plus beau chant, sa m�lop�e d'adieu qui � jamais saura faire tressaillir mon �me de sursauts d'amour.
" Je griffai le visage d'Alwa�d afin de lui insuffler mon savoir et lui permettre de lire dans les esprits, puis partis pour la Biblioth�que. Ne laissant que Zosma pour combattre, les Dieux d�cid�rent de fuir hors d'Erakis pour attendre l'issue du combat. Un seul refuge se pr�sentait � eux : le Cimeti�re des Esprits. Nous l'avions cr�� en m�me temps qu'Erakis afin que les esprits des Dieux oubli�s y trouvent repos. Cependant pour acc�der � ce lieu interdit m�me aux d�it�s, il allait leur en co�ter un grand sacrifice ; les Grands El�mentaux devaient �tre endormis pour cr�er et camoufler l'Arche des Esprits Divins.
" Les quatre El�mentaux arriv�rent, abandonnant leur destruction de la vie. Terre vient se placer sur la terrasse et Air se mit � souffler intens�ment. Terre fut peu � peu �rod� et creus� jusqu'� devenir une arche inanim�e, et Air lib�ra ses derni�res forces pour entrer en r�sonance entre les montants de l'Arche, cr�ant un relais entre Erakis et le Cimeti�re des Esprits. Feu et Eau se plac�rent sur les rives oppos�es du continent avant de s'�lancer l'un vers l'autre. Le choc �teignit Feu et changea Eau en une brume morte qui se r�pandit sur le continent entier, emp�chant quiconque de pouvoir retrouver la Biblioth�que.
" Avant de franchir l'Arche des Esprits Divins, les Dieux enfant�rent un fils et une fille, divinit�s nouvelles aux noms de Rigel et Heka, gardiens de la cl� du Cimeti�re : une gemme orn�e du visage de la Lune Vierge. Une fois adultes et en ma�trise de leurs pouvoirs, ils constateraient l'issue du combat et r�ouvriraient l'Arche afin que les Dieux puissent revenir sur Erakis uniquement lorsque le Dragon et le Secret des Dieux seraient r�duits en cendres. Et dans tous les cas, ils transmettraient � l'humanit� �pargn�e la connaissance de ma 'trahison'. Les Dieux partis, la cordi�rite tomba aux c�t�s de Rigel et Heka. L'irr�fl�chi Zosma, Folie incarn�e, envoya les enfants et la cl� au hasard sur Erakis. La cl� parvint jusqu'au Plateau du Levant et vous connaissez la suite de son histoire. Cette roche n'est pas uniquement une cl�, elle constitua la carte permettant aux demi-Dieux de trouver le chemin de la Biblioth�que malgr� la brume. La direction du soleil leur �tait toujours indiqu�e par les reflets de la pierre, les guidant � travers ce monde d'aveugle.
" Lorsque je vins me poser face � Zosma sur la terrasse, ce dernier savait d�j� qu'il �tait en face du Dieu du Savoir lui-m�me. Immobiles, nous commen��mes � parler d'esprit � esprit, envahissant et parcourant les pens�es de l'autre � la recherche d'une faille ou verser son influence. Je cherchais � coloniser l'esprit de Zosma pour lui apprendre et lui faire comprendre certaines v�rit�s afin de le d�truire, et le Dieu de la Folie tentait de semer chez moi le doute et la peur, pr�mices de la folie. L'affrontement dura quatre semaines, sans le moindre mouvement physique, et sans que l'un ne put prendre l'avantage sur l'autre. N�anmoins les inspirations impr�visibles de Zosma emp�chaient toute anticipation, ainsi lorsque je pus lire en lui son id�e insens�e, la surprise me fit baisser ma garde un instant. Zosma d�sagr�gea son corps pour lib�rer son �me et envahir la mienne. Me perdant dans un hurlement de folie parcourant Erakis, la terreur v�hicul�e fut si oppressante que plusieurs esp�ces animales se chang�rent en monstres difformes et sanguinaires. A cet instant les Hommes comprirent que les Dieux venaient de les quitter. Une nouvelle �re commen�ait.
" Dans un dernier sursaut de conscience, je m'engouffrai dans un temple souterrain d�sert�. L'�me de Zosma sentit mon ultime �lan de volont� qu'il brisa par sa folie d�sormais omnipr�sente. Poussant mon dernier cri, signant la disparition de ma raison, la terre trembla si violemment que de profondes failles d�chir�rent les roches jusqu'au c�ur d'Erakis. La lave ainsi lib�r�e cerna l'ancien temple en un lac magmatique duquel je restai prisonnier jusqu'� aujourd'hui. "

Pendant le discours de Naos, ils avaient survol� le port du Levant o� la mer autrefois couverte de bateaux charriait maintenant des flots de sang dilu�. Aucun mouvement ni son n'attirait l'attention, un profond sentiment de vide se d�gageait des lieux, amplifi� par la neige recouvrant peu � peu les traces de combat.
Les terres se perdirent dans le lointain, et seuls quelques nuages blanchissaient occasionnellement le bleu de l'oc�an jusqu'� ce que se d�voile � l'horizon une brume opaque, immobile. Bient�t cette nue couvrant l'eau leur apparut clairement, accompagn�e de l'�clat assourdissant de vagues fracass�es sur les c�tes invisibles du continent brumeux. Progressivement, s'enfon�ant vers le c�ur de la brume, le bruit des flots d�chir�s fut remplac� par une cacophonie inqui�tante o� clameurs et cris de sanglants combats s'�levaient jusqu'� eux. Sy�, Araknor, Lina�lle et Nejma se sentirent envahis d'une frayeur malsaine, comme happ�s par la cruaut�, la haine et la peur �manant de corps hurlant leur agressivit�, leur courage et leur d�sespoir.
- " Assez parl� du pass�, dit Naos, nous arrivons. Fermez les yeux, ma vue sera la v�tre. Imbibez-vous du pr�sent, vous en comprendrez d'autant mieux votre mission.
- J'en ai assez d'�tre le pion des Dieux, pensa le r�deur.
- Non, Araknor, r�torqua le Dragon. Cette fois aucun ultimatum ne p�se sur vous sinon l'arriv�e des Dieux. En vos mains r�sident peut-�tre les cl�s du salut d'Erakis, ou de sa d�faite. Que la vie perdure ou non d�pendra en partie de vos choix. Maintenant, regardez. "
Lorsqu'ils ferm�rent les yeux apparut � leurs esprits le continent �pur� de tout brouillard. D�passant les derni�res falaises apr�s avoir serpent� entre des reliefs chaotiques et inaccessibles, rocs bruts o� ne naissait aucune v�g�tation, ils atteignirent une large plaine cern�e au loin de pics montagneux. Sy� et ses amis rest�rent muets. Une ligne de combattants d'une centaine de m�tres de largeur s'�tendait � perte de vue d'un c�t� et de l'autre de l'horizon. Alli�s et ennemis se heurtaient avec une rare violence, broyant sans r�fl�chir ceux qui se pr�sentaient devant eux. Au centre de cette ligne de guerre s'amoncelaient en dunes macabres des milliers de corps d�chiquet�s que les combattants pi�tinaient sans pr�caution en poursuivant leur offensive. Amis comme adversaires sombraient dans un bain de haine et de sang ; il devenait �vident qu'aucune tr�ve n'�tait possible, que seule l'�radication totale d'un des camps mettrait fin � la guerre. Ne pouvant discerner clairement les troupes en pr�sence, Naos commenta :

" A l'ouest se trouve le Prince Ve�k, guidant les Nains et les combattants d'Ystria ralli�s � notre cause. Ils se heurtent � Ypsen, ressuscit� de la main de Rigel, contr�lant des cohortes d'animaux ainsi que les hommes qui lui sont rest�s fid�les. Suivent alors, s'�tendant jusqu'� quelques kilom�tres de nous, les Initi�s accompagn�s des pr�tres de H�ze et des rares mages ayant rejoint nos rangs. Leur union est plus que n�cessaire car leurs opposants sont de loin les plus dangereux : face � eux sont r�unis les magiciens form�s � l'Universit� de Magie qui ont jur� fid�lit� au Ma�tre de Magie. Leur pouvoir consid�rable ne trouve son �gal ni chez les pr�tres ni chez les druides. Ajoutez � cela qu'ils se comptent eux aussi par milliers, vivants ou morts, et vous comprendrez la peur de vos amis. Si la brume imposant de se battre en aveugle ne cachait pas la masse adverse, les fuyards seraient l�gion. Face � nous enfin se bat l'arm�e Griff�e renforc�e par les troupes du seigneur Keldish. Ensemble ils font face aux innombrables hommes et humano�des morts-vivants d�sormais dirig�s par Lersen.
- " Lersen ? Jamais il ne servirait les ennemis d'Erakis ! s'exclama Lina�lle.
- Et pourtant� Certes il s'est toujours battu pour la paix, mais sa transformation a eu raison de son esprit et l'a avili jusqu'� en faire une b�te de combat sans morale ni id�e de justice.
- Rigel et Heka le paieront, souffla Lina�lle qui contenait difficilement sa col�re.
- Pour terminer ce sinistre tableau, imaginez enfin que depuis des centaines de g�n�rations, animaux, morts-vivants et magiciens ont �t� cach�s et entra�n�s pour cet unique instant. Il est de nombreux noms que je ne vous ai pas cit�s car ils vous sont inconnus, mais qui d�signent certains des plus talentueux guerriers ou mages de notre histoire. Vous comprendrez qu'ainsi nous n'avons aucune chance.
- O� se trouve Alwa�d s'il n'est ni l� ni aux c�t�s d'Alya ? interrogea Araknor.
- Derri�re la ligne des combats, non loin de la Biblioth�que. Il se bat en duel contre Tr��mhyr-Ankha, que vous avez d�j� rencontr� � la chute de Verfal et aux ruines d'Eclaircie. Bras droit d'Heka, sa cape cr��e par celle-ci n'a pour but que de le maintenir dans une obscurit� constante. Unique liche d'Erakis, cet archimage banni et mort depuis des mill�naires n'a de cesse de d�velopper sa magie mal�fique et mortelle. Seul une divinit� peut nourrir l'espoir de vaincre une Archiliche.
- Bien, et nous dans tout �a ? demanda Nejma. J'ai du mal � voir l'espoir que nous repr�sentons.
- Vous allez vous rendre � la Biblioth�que, acc�der � la terrasse o� Alya affronte les demi-Dieux et vous d�stabiliserez le combat en sa faveur. Une fois Rigel et Heka d�faits, Alya rejoindra la plaine et s'ajoutant � ma pr�sence, les arm�es ennemies seront rapidement annihil�es.
- Pourquoi n'allez-vous pas vous-m�me d�stabiliser le combat ? demanda Lina�lle, perplexe. Ne serait-ce pas plus s�r et rapide que de nous laisser cette responsabilit� ?
- Zosma guette mon arriv�e vers la Biblioth�que, je ne prendrai pas le risque de me lancer dans un duel sans fin avec lui. Vous ne risquez rien, il ne vous attaquera pas, pensez juste � �viter son regard. "

Soudain, lib�rant une col�re trop longtemps contenue, Sy� hurla contre le Cauchemar des Dieux sans aucune peur apparente :
- " Voyons Naos, pour qui nous prenez-vous � nous mentir ainsi ? Zosma est le Dieu de la Folie et vous avez perdu contre lui car on ne peut rien en pr�voir. Vous tentez ensuite de nous faire croire que vous pouvez pr�dire ses actes et que nous ne risquons rien ? C'en est trop. J'imagine aussi que l'�caille de ma main et la fum�e s'en d�gageant resteront un myst�re, que vous ne comblerez pas les blancs de mon esprit et que vous n'avez plus le temps de r�pondre � nos questions. Je me trompe ?
- En r�alit� Sy�, r�pondit calmement Naos, j'allais te demander de rester avec moi.  Tu permettrais � beaucoup de vies d'�tre �pargn�es ici. Je fais confiance � Araknor, Nejma et Lina�lle pour s'acquitter de leur t�che risqu�e mais facilement r�alisable. R�partissons les forces pour mieux nous battre.
- C'est hors de question, Naos. C'est trop facile et je vois clair dans votre jeu. Vous voulez que je reste pour ne pas me voir atteindre la Biblioth�que. Vous avez peur ! Peur de ce que je pourrais y d�couvrir. Je ne vous aime pas, Dieu du Savoir, et je ne vous fais pas confiance. Je pars avec mes amis et d�couvrirai ce que vous n'avez de cesse de camoufler derri�re vos grands mots. Maintenant d�posez-nous et finissons-en !
- Prends garde, jeune effront�e, s'�nerva le Dragon. Je pourrais te tuer d'un battement de cil, alors mesure tes mots. Va donc en avant, tu verras que je ne suis pas votre ennemi, mais rappelle-toi pour quelle cause tes mains sont couvertes de sang. Ne laisse pas ton jugement c�der � tes �motions, et nous sauverons Erakis. "
Avant que Sy� puisse r�pondre, tous entendirent une voix dire � leur esprit : " Vous venez ? " Araknor reconnut cette voix ; Sur le dos du Dragon apparurent derri�re eux Lylfel, Ma�va, Rystell et Sub�re, chevaux divins offerts par Alya.
- " Montez sans attendre, dit Sub�re, Naos va se poser devant Keldish et nous ouvrir un passage. Voyez par nos yeux comme par ceux de Naos et la brume ne r�appara�tra pas.
- Alors, dit le r�deur � ses compagnons avec un peu d'amertume dans la voix, quand je vous disais qu'ils parlaient ! J'esp�re que vous aurez plus foi en moi la prochaine fois, m�me sous champignons� "
A peine furent-ils en selle que Naos piqua vers le front d'attaque s�parant les arm�es de Sable de celle des t�n�breux guidant les mort-vivants. Ses griffes vinrent ravager les premi�res lignes adverses et le tremblement de terre � son atterrissage fit chuter les combattants alentours. D'un mouvement d'aile il balaya les ennemis sur une large distance puis annihila les autres plus lointains par son souffle glacial. Beaucoup cri�rent d'effroi en voyant le Dragon, mais � l'exclamation de joie des hommes d'Alwa�d et � la vue des quatre Erakiens sur le dos de la b�te, Keldish comprit qu'ils venaient de gagner un alli�. Araknor, chevauchant Lylfel et brandissant Sybalure, d�clara au seigneur de Sable :
- " Nous partons � la Biblioth�que emp�cher le retour des Dieux, tenez bon, notre salut est proche !
- Sable ne faillira pas. " Puis se tournant vers ses hommes, Keldish cria : " Tirst, accompagne-les. "
Un jeune cavalier s'avan�a au galop, levant le poing en hurlant : " Unit� des Dunes d'Orient, avec moi ! " Et alors que quatre-vingt hommes � l'armure-miroir s'�lan�aient vers le Dragon, celui-ci cracha sur leurs ennemis un flot de boules de feu de pr�s en loin, d�vastant leurs rangs jusqu'� ouvrir une br�che vers la plaine. Les chevaux divins s'�lanc�rent du dos du Dragon et se jet�rent parmi les d�bris humano�des carbonis�s. De nombreux foyers de feu restaient vivaces mais les chevaux les contournaient habilement, suivi par Tirst et ses hommes dont les montures prenaient de plus en plus de retard. Le Cauchemar des Dieux prit son envol vers d'autres zones de combats, couvrant la masse ennemie de ses jets enflamm�s.

Comme une mer se refermant apr�s avoir �t� d�chir�e, des flots de mort-vivants affluaient d'un c�t� et de l'autre des cavaliers.
- " Nous franchirons la derni�re ligne de combattants juste � temps, d�clara Ma�va.
- Mais Tirst et ses hommes vont se faire submerger " intervint Lylfel.
Seule Sy� resta impassible � cette nouvelle. Elle regardait fixement devant elle, tentant d�j� de deviner la Biblioth�que fich�e sur les hauteurs rocheuses marquant la fin de la plaine. " Sy�, s'exclama Lina�lle, tu es la seule en possession de tes sorts, tu dois les aider. " Mais la magicienne prenait de l'avance, sourde aux cris de ses compagnons comme aux appels t�l�pathiques de Ma�va. Elle n'avait plus qu'un but, et rien ne semblait pouvoir l'arr�ter.
- " Nous ne pouvons rien faire, se d�sesp�ra Nejma. Sy� ne nous �coutera pas.
- Lina�lle, m'entends-tu ? commen�a Rystell. Tu n'es pas d�pourvue de magie. Efface ta peur de commettre un sacril�ge en lan�ant un sort sans l'appui de ta D�esse. C'est ce que tu fais depuis toujours. Les moines ont d�velopp� les forces de leur corps, et vous celles de l'�sot�risme qui parcourent les esprits humains. Les pr�tres puisent en eux-m�mes les pouvoirs qu'ils attribuent aux Dieux. Les druides d'Art�sia eux aussi aid�s par les vents sont conscients que cela vient uniquement de leur communication avec la nature. C'est ainsi. H�ze n'est plus, cependant tes pouvoirs ont toujours �t� pr�sents, et le sont encore. Ce n'est plus H�ze en qui tu dois croire d�sormais, mais en toi-m�me. "
Lina�lle ne r�pondit pas, boulevers�e car elle savait que Rystell disait vrai. Depuis cinq mill�naires, les Gnomes v�n�raient une image sans vie, des vents sans message divin. Ils �taient donc libres et ind�pendants, pourtant cette ind�pendance lui faisait mal.
Peu avant de franchir la derni�re ligne ennemie, elle stoppa son cheval et cria � Nejma et Araknor : " Continuez et rattrapez Sy�, ne la laissez pas agir seule. " Ils s'ex�cut�rent et poursuivirent leur route, d�passant les derniers ennemis alors que ceux-ci �taient sur le point de fusionner de nouveau. Tirst et ses hommes paniquaient, les premi�res fl�ches sifflant dans leur direction. Lina�lle se leva sur Rystell et ferma les yeux en murmurant : " Laissez-moi vous soigner, cela vous fera le plus grand mal. H�ze, ce sort, je le jette en mon nom. Pour Erakis, je t'oublie. " Puis elle hurla � ses adversaires dont les lames n'�taient plus qu'� quelques m�tres de part et d'autre : " Mis�rables v�tilles, retournez au N�ant ! " Une onde suave et curative naquit alors de Lina�lle et se propagea en cercle autour d'elle. Des centaines de cr�atures atteintes s'�leva instantan�ment une vapeur noir�tre ; les corps ass�ch�s s'effondr�rent sans un cri. Tirst et ses hommes rejoignirent la pr�tresse qui ouvrait la marche vers la Biblioth�que alors que d�j� un nouveau flot ennemi se ruait sur eux. Les chevaux les d�pass�rent sans mal et les quelques assaillants lanc�s � leur poursuite furent rapidement distanc�s.
Nejma et Araknor se rapprochaient des falaises abruptes o� Sy� s'�tait engouffr�e. Ils n'avaient per�u aucun signe du combat entre Alwa�d et Tr��mhyr-Ankha et ne cherch�rent pas � en d�couvrir. Ils discernaient maintenant parfaitement la Biblioth�que sur les hauteurs, compos�e de trois niveaux principaux de forme identique dont la taille diminuait � mesure. Les coins de chaque �tage se terminaient en une large tour suspendue dont les fen�tres lib�raient des lumi�res faibles de couleur vari�es. Prenant naissance au dernier pallier, une tour centrale imposante menait � une vaste salle ronde dont les murs n'�taient que vitraux multicolores. Enfin, surplombant ces peintures, s'�tendait la terrasse immense de la Biblioth�que. Ils ne la voyaient que de loin mais devinaient les �clairs color�s t�moignant des combats magiques y ayant lieu. Maintenant que le bruit des combats se faisait plus discret, ils percevaient aussi un chant diffus et agr�able.
Sans attendre les instructions, Sub�re ouvrit la marche et les mena au sein d'�troites anfractuosit�s leur permettant par des chemins d�tourn�s de s'�lever le long des falaises.
- " Comment connais-tu le chemin, Sub�re ? demanda Nejma.
- Naos nous l'a enseign�, r�pondit le cheval. Comme il a ouvert nos yeux pour que nous ne voyions pas la brume et qu'� travers nous elle ne vous g�ne pas non plus. "
A mesure qu'ils gagnaient de l'altitude ils apercevaient par moment les combats de la plaine o� le Dragon survolait les arm�es ennemies d�stabilis�es face � cette surprise de taille. Les magiciens concentraient leurs sorts sur lui et le Cauchemar des Dieux ne cherchait pas m�me � �viter ces sortil�ges inefficaces contre un animal de magie pure. Lina�lle arrivait � plein galop au bas de la plaine, suivie de Tirst et des quatre-vingt hommes de l'unit� des Dunes d'Orient.
Araknor et Nejma emprunt�rent la derni�re caverne avant de d�boucher au sommet des falaises, au pied de la Biblioth�que, d'o� commen�ait un plateau infini, gris et sans vie. L'�difice en imposait tant par sa taille que par l'architecture d�taill�e des murs et des tours. De fines gravures ornaient chacune de ces structures et repr�sentaient des motifs ou des sc�nes incompr�hensibles. Les hautes portes ouvertes semblaient ne jamais avoir �t� ferm�es. Ma�va se trouvait l�, sans sa cavali�re. Araknor et Nejma laiss�rent leur monture et p�n�tr�rent avec appr�hension au sein de l'ancienne demeure du Dieu du Savoir.

Dans des braseros ci et l� br�laient un feu calme et faible �clairant une bonne partie de la pi�ce, mais le plafond s'�levait trop haut pour que la lumi�re ne parvienne jusqu'� lui. Des �tag�res vides s'�levaient jusque dans l'obscurit�, recueillant il fut un temps les ouvrages des Dieux et les diverses connaissances accumul�es et transcrites par Naos. Plusieurs balcons sillonnaient les �tag�res, accessibles par de larges escaliers en colima�on. Tout ici, � l'ext�rieur comme � l'int�rieur, avait �t� b�ti avec les roches du continent qui eurent donn� � cet �difice une allure froide et aust�re si de nombreuses tapisseries divines ne venaient couvrir les murs et certaines parties du sol. L'immensit� et le vide de la salle faisaient r�sonner les pas du r�deur et du moine, constituant les seuls sons audibles. Ils visitaient en silence, d�couvrant divans et tables abandonn�s depuis longtemps. Malgr� l'anciennet� des structures, tout se trouvait en parfait �tat, comme si les cr�ations des Dieux ne pouvaient s'alt�rer. De lourds rideaux s�paraient les diff�rentes parties de la pi�ce. Au D�init�, cet endroit re�ut nombre de Dieux et fut sans aucun doute le lieu de longues conversations. Araknor se demandait de quoi parlaient les d�it�s lorsqu'ils partageaient leur temps, et s'interrogeait plus fortement encore sur le contenu des livres disparus.
Ils laiss�rent de c�t� l'escalier central qui menait manifestement au premier �tage afin de pousser plus loin leur observation, ce qui les amena au niveau des tours dont l'entr�e semblait condamn�e par de hautes portes en bois sans serrure. Au-dessus de chacune des portes figurait un symbole diff�rent qu'Araknor et Nejma identifi�rent comme celles du Feu, de l'Eau, de la Terre et de l'Air.
- " Ces tours sont attribu�es aux �l�ments, commenta Nejma. Il est inutile de pousser plus avant nos recherches, concentrons-nous sur Sy�. Il faut la retrouver au plus vite.
- Ce qu'elle peut d�couvrir ici m'inqui�te, ajouta Araknor. Elle ne para�t plus �tre la m�me depuis quelques temps ; sa col�re envers Naos lui-m�me en est la preuve. L'�caille de sa main a cess� de produire de la fum�e d�s que nous nous sommes �loign�s du Dragon, elle est donc li�e � lui d'une mani�re ou d'une autre. M�me si je l'aime comme une amie, comme une s�ur de combat, il est certains moments o� elle m'effraie.
- Moi aussi Araknor, mais n'oublions pas d'essayer de l'aider avant de la juger. En avant mon ami, au moins sommes-nous encore tous les deux pour faire face au danger. Et Lina�lle et Tirst ne devraient pas tarder. "
Le premier �tage ressemblait � s'y m�prendre au rez-de-chauss�e. Ici, les symboles des tours moins compr�hensibles de prime abord furent identifi�s comme les repr�sentations du Bien, du Mal, du Chaos et de la Loi. Alors qu'ils s'appr�taient � poursuivre leur route vers le deuxi�me �tage, ils d�couvrirent derri�re un rideau un spectacle qui les laissa muets de stup�faction. Devant eux, une bulle h�misph�rique transparente, large et haute, emprisonnait plusieurs centaines d'elfes de L�an, d'hommes du Levant, de gnomes de H�ze et surtout, tous les halfelins d'Ourgast. Face � Nejma apparut Borion qui reconnut l'halfelin et tapait sur la bulle avec des yeux implorant de l'aide. Aucun son ne franchissait la barri�re et les prisonniers criaient en vain des messages inaudibles. Pris d'un m�lange de col�re et de satisfaction � voir ses amis encore vivants, Nejma s'�vertua � d�truire la bulle mais ses poings s'y enfon�aient mollement avant d'�tre projet�s en arri�re. Araknor d�gaina son �p�e et tentait de trancher cette prison mal�fique mais sa lame ne per�ait rien, n'entaillait aucunement la surface molle de l'h�misph�re. Le r�deur s'appr�tait � abandonner lorsque de la foule se d�gagea un visage qu'il connaissait bien, celui de Lia, sa m�re. Avec acharnement Nejma et Araknor frappaient inutilement le champ de force. Ils rageaient et regardaient autour d'eux s'il se trouvait un objet d'une quelconque utilit�, un levier dissimul�, une pierre branlante permettant l'ouverture de la prison ; aucun objet de la sorte ne se pr�sentait � eux.

C'est alors que des pas se firent entendre derri�re eux. Araknor et Nejma, immobiles et silencieux, virent appara�tre quelques instants plus tard une femme aux traits familiers, Lina�lle. D�couvrant les prisonniers parmi lesquels s'affolaient les gnomes, elle tenta � la surprise de ses compagnons de lancer divers sortil�ges afin de dissiper la magie retenant son peuple et ceux de ses amis, cependant sa magie s'�puisait vainement contre un sort lanc� par les enfants des Dieux.
- " Ravi de constater que tu incantes de nouveau, Lina�lle, dit Araknor. O� sont Tirst et ses hommes ?
- Ils n'ont pas pu me suivre � l'int�rieur de la Biblioth�que. Un champ de force les emp�che de p�n�trer au sein de l'�difice. J'en d�duis que seuls ceux ayant �t� b�nis par les Dieux peuvent p�n�trer un tel lieu saint. Je comprends maintenant pourquoi nous sommes les seuls � qui cette mission pouvait �tre confi�e : Alya nous a b�nis au Mont Solitaire ; elle savait d�j� que notre chemin nous m�nerait en ces lieux.
- Nous revoil� donc seuls, dit Nejma.
- Oui, Tirst et l'unit� des Dunes d'Orient sont repartis pour la plaine. Ils ont l'avantage de prendre les ennemis � revers et de les surprendre. Ne nous inqui�tons pas pour eux, avan�ons vers la lib�ration de nos amis, je suis d�j� bien soulag�e de les voir en vie.
- Et nous donc, s'exclama Araknor. Mais je ne comprends pas pourquoi Rigel et Heka s'encombrent de ces prisonniers.
- La solution � ce probl�me ne se trouve pas ici selon toute vraisemblance, d�clara le moine. Continuons notre route, je m'inqui�te pour Sy�. "

Laissant leurs proches, tous trois se dirig�rent vers le deuxi�me �tage. Au d�cor habituel s'ajoutaient plusieurs chevalets, des tables basses et quelques ustensiles artistiques. Cette pi�ce ressemblait plus � un lieu de cr�ation et d'�tude qu'� un endroit de retrouvailles comme pr�c�demment. L'air plus frais laissait deviner qu'ils gagnaient en altitude � chaque �tage franchi. Lina�lle, berc�e depuis toujours dans l'apprentissage des symboles �sot�riques, reconnut l'ornement de la premi�re tour, embl�me de la Vie. En poursuivant leur marche ils crois�rent la tour d�di�e � la Mort, celle d�di�e au N�ant, puis stopp�rent en apercevant la derni�re tour aux portes entre-ouvertes. Dans l'entreb�illement, une jeune femme agenouill�e, les mains au sol, le visage cach� par ses cheveux, pleurait toutes les larmes de son corps. Beaut� sauvage et myst�rieuse, Sy� demeurait immobile, un sceptre garni d'une sph�re d'air lumineuse � ses c�t�s. " Sy� ! " cria Nejma en courant vers l'elfe. Sans se retourner, Sy� g�n�ra un champ de force stoppant net le moine dans sa course. Il ne pouvait plus approcher, ni Araknor et Lina�lle qui avaient rejoint leur ami.
- " Sy�, que t'arrive-t-il ? continua Nejma. Laisse-nous approcher.
- Partez, dit Sy� au milieu de ses larmes.
- Mais voyons�
- Partez ! hurla-t-elle d'un ton p�remptoire. Je me trouvais � Arkab dans l'unique but de croiser votre route et de vous arracher la cordi�rite des mains afin d'ouvrir l'Arche. Vous avez eu la malchance de me trouver, mais mon amn�sie constitua votre salut. Maintenant, ne m'obligez pas � vous tuer, partez. "
Ses propos �taient sinc�res et la mort dans l'�me, ils surent qu'elle accomplirait ce dont elle les mettait en garde s'ils ne quittaient pas cette pi�ce rapidement. Avant de partir, Lina�lle observa le symbole de la tour mais ne put l'identifier. Ils se forc�rent � ne plus prononcer un mot et se dirig�rent vers les marches menant au niveau sup�rieur.
A la suite d'une longue ascension, Araknor, Lina�lle et Nejma parvinrent dans la salle cern�e de vitraux. A n'en pas douter il s'agissait de l'ancienne habitation de Naos. Des dizaines de livres vierges s'y trouvaient entrepos�s, accompagn�s de parchemins transcrits dans un langage inconnu. Lustres et chandeliers apparaissaient ci et l�, ainsi que de nombreux braseros lib�rant comme aux niveaux inf�rieurs des flammes color�es et vacillantes. Leurs yeux parcouraient un � un les nombreux ustensiles divins, pourtant tous n'avaient dans le regard que Sy� en pleurs les mena�ant de mort. La tristesse et l'anxi�t� les laissaient imaginer qu'ils venaient de perdre une amie, et cette peur s'ajoutait � la frayeur engendr�e par ce qui les attendait. L'escalier du fond de la chambre aboutissait tr�s certainement � la terrasse o� Dieux et demi-Dieux se livraient un combat � mort. Les explosions de ce combat s'entendaient clairement d�sormais, ainsi que les chants d'Alya accompagn�s de sa harpe divine.
- " Je ne peux pas laisser Sy� ainsi ! s'exclama Araknor, pr�t � rebrousser chemin.
- Reste l� ! intervint Lina�lle qui saisit le bras du r�deur. Tu l'as entendue comme nous, nous ne sommes plus les bienvenus � ses c�t�s. Cela m'arrache le c�ur � moi aussi, j'ignore ce qui a pu l'affliger de la sorte, n�anmoins ce n'est plus � nous d'interf�rer avec sa douleur. Nous avons une mission, au nom d'Erakis. Une fois notre monde �pargn� de la folie des Dieux, nous nous occuperons de Sy�, je te le promets. " Parlant � elle-m�me, elle ajouta : " J'aimerais savoir ce que le sceptre d'Ohk�d faisait aux c�t�s de Sy�.
- Ohk�d, l'ancien Dieu de l'Equilibre ? demanda Araknor.
- Oui. Il a quitt� Erakis lui aussi, comment Sy� peut-elle d�tenir un tel artefact ? Qu'en penses-tu Nejma ?
- Nous sommes observ�s, r�pondit l'halfelin calmement. Depuis quelques minutes je sens une pr�sence, et ce n'est pas Sy�. Je connais cette aura mais ne parviens pas encore � la d�finir. Quelqu'un nous �pie.
- De mieux en mieux, dit Araknor. C'est �tonnant que je n'aie rien entendu.
- Il ou elle ne fait pas de bruit. Je devine sa pr�sence par un affolement de mon esprit. Je ne me l'explique pas moi-m�me, pourtant je suis s�r de ne pas me tromper.
- Bien, conclut le r�deur. Alors n'attendons pas qu'il se manifeste et poursuivons notre route avant que ce ne soit toute une arm�e qui nous observe avant de se ruer sur nous. "

Gravissant les derni�res marches, ils d�bouch�rent sur la terrasse. Sans lien t�l�pathique, la brume dense et opaque leur voilait de nouveau les alentours. Devant eux pourtant se dressait bien visible une arche de pierre dont le sommet se perdait dans le brouillard. Une inscription y figurait, dans la m�me langue inconnue que celle ornant les sculptures de la Biblioth�que. Rien ne se percevait derri�re les arcades imposantes, pourtant ils se trouvaient bien aux pieds de l'Arche des Esprits Divins, relais entre Erakis et le Cimeti�re des Esprits.
La terrasse s'�tendait sur une vaste surface, et ce n'est qu'aux couleurs des sorts et aux d�tonations des attaques qu'ils purent localiser le combat. Rigel et Heka se trouvaient face � Alya qui, les yeux ferm�s, parcouraient les cordes de sa harpe avec une rapidit� fulgurante. Les demi-Dieux lan�aient sans interruption des attaques magiques, des boules de feu � r�p�tition ou des hordes de cr�atures, n�anmoins la D�esse de la Musique trouvait chaque fois les notes correspondantes, repoussant ou d�truisant b�tes et �nergies destructives. L'intensit� de l'agression emp�chait Alya d'attaquer, la d�fense occupant tout son temps et sa concentration. Depuis de nombreuses heures le combat ressemblait � cela, la D�esse r�sistant sans faille � la magie incessante des demi-Dieux. Parfois les souffles des sortil�ges parvenaient jusqu'� Lina�lle, Araknor et Nejma et manquaient de les entra�ner hors de la terrasse en une chute mortelle. Des miasmes empoisonn�s se r�pandant autour des combattants, Lina�lle lan�a divers enchantements les prot�geant des effets diffus de la lutte. " C'est � nous d'intervenir " dit Nejma, mais leur arriv�e n'�tait pas pass�e inaper�ue et le Ma�tre de Magie leur parla sans cesser le combat :
- " Ecoutez-moi, je devine pourquoi vous �tes l�, mais vous faites erreur. Aidez-nous et vos peuples seront lib�r�s.
- Mensonges et illusions sont donc tes armes Rigel, r�torqua la D�esse, tu n'es pas digne de ta lign�e. "
Sans r�pondre � Alya, Rigel continua :
- " Je n'ai pas le temps de vous expliquer pourquoi Naos accorda la magie aux hommes, constituant la premi�re menace envers les Dieux, pourquoi il engendra Centre et les conflits meurtriers qui en d�coul�rent, mais ces actes sont irr�futables. Ose dire que je mens, Alya.
- Tu ne mens pas, n�anmoins le silence t'honorerait plus que ces tentatives d�sesp�r�es de t'accorder le soutien de ceux que tu condamnes. Vos crimes trahissent les ambitions divines, la mort est votre lumi�re.
- Naos fut le premier � avoir les mains couvertes du sang des hommes, et aujourd'hui encore cela continue par sa faute. Si nous disparaissons, Alya et Naos seront les seuls Dieux pr�sents sur Erakis, ils gouverneront comme bon leur semble, vous ne serez plus que les pantins de leurs d�sirs et ne pourrez plus rien pour les d�loger de leur tr�ne.
- Heka, toi dont la sinc�rit� n'a jamais �t� entach�e d'hypocrisie, es-tu fi�re de ton fr�re ?
- Assez parl� " conclut Rigel.
D'un geste vif, le Ma�tre de Magie envoya � Lina�lle la cordi�rite, pierre qu'ils donn�rent eux-m�mes � Rigel et dont ils connaissaient maintenant l'utilisation. L'ajuster sur la gravure de l'Arche pr�sentant le visage de la Lune Vierge donnerait acc�s au Cimeti�re des Esprits.
- " H�ze attend ton retour, Lina�lle, aide-nous � la lib�rer et � sauver les prisonniers d'Erakis.
- Ils sont morts ! objecta Alya. Ceux que vous avez vus dans la Biblioth�que ne sont qu'une illusion. Ils se servent des faiblesses de vos sentiments.
- Morts� chuchota Nejma. Borion� les Halfelins� non, je les ai vus pourtant, j'ai senti leur d�tresse� "
Araknor, Lina�lle et Nejma ne savaient plus quoi penser. La confiance de Rigel qui leur r�tribuait la cordi�rite s'ajoutait aux doutes qu'ils avaient parfois nourris envers Naos et Alya. Et Sy�, en qui ils croyaient malgr� tout, �tait actuellement boulevers�e d'une d�couverte que Naos et Alya n'avaient pas voulu lui r�v�ler. L'incertitude les paralysait et la main de Lina�lle tenant la cordi�rite tremblait en r�alisant le pouvoir qu'elle contenait.
La situation serait rest�e ainsi bloqu�e si Araknor n'avait arrach� la cordi�rite des mains de Lina�lle en d�clarant :
- " Nous n'avons pas le droit de douter, plus maintenant. Rappelez-vous la plaine, nos amis sont transperc�s des armes de nos ennemis. Si nous ne faisons rien il sera trop tard et nous n'aurons plus que nos yeux pour pleurer. Ma m�re aussi est enferm�e, mais si je dois choisir entre sa mort d�s � pr�sent ou sa disparition plus tard avec tous les Erakiens, mon choix est fait, m�me s'il m'en co�te.
- Comment peux-tu dire cela Araknor ? dit Lina�lle.
- Bon sang, pour une fois que c'est moi qui suis raisonnable, croyez-moi. N'oubliez pas Sharkan, Saskia, et tous ceux que nous avons laiss�s derri�re nous. Rigel tente de nous duper une fois de plus comme il a dup� chacun de nos peuples depuis le d�but. Je vais donner cette pierre � Alya et attaquer les demi-Dieux. "
A peine eut-il finit son discours qu'il s'�lan�a vers le combat, brandissant la cordi�rite, pr�t � l'envoyer � la D�esse de la Musique. Mais � cet instant, Rigel se t�l�porta face � lui et lui barra la route. Le Ma�tre de Magie plongea son regard dans celui du r�deur qui fut instantan�ment paralys�. Rigel lui arracha la cordi�rite des mains en lui soufflant : " Tu le payeras de ta vie. " Alors que Rigel, ayant paralys� � leur tour Nejma et Lina�lle, se dirigeait avec h�te vers l'Arche, la D�esse de la Musique pouvait maintenant joindre l'attaque � la d�fense et Heka recevait de plein fouet les fl�ches enflamm�es et les nu�es de m�t�ores qu'Alya engendrait gr�ce � sa harpe. Les blessures inflig�es par un Dieu ne se r�g�n�rant pas, les plaies d'Heka seraient d�finitives, c'est pourquoi elle et son fr�re alliaient leurs forces depuis le d�but sans pouvoir ouvrir l'Arche. Lorsque Rigel pla�a la cordi�rite, un vent puissant vint balayer la terrasse avant que l'air ne se mette � fr�mir entre les montants de l'Arche, y cr�ant une d�formation de l'espace permettant l'entr�e dans le Cimeti�re.

Proche de la mort, Heka dont l'armure �tait r�duite en poussi�res se pr�cipita vers son fr�re et disparut � son tour derri�re les ondulations hors espace de l'Arche des Esprits Divins. Alya saisit sa harpe et courut vers l'Arche afin de terminer le combat au sein m�me du Cimeti�re des Esprits, mais alors qu'elle atteignait le passage, une forme sombre et malsaine fit son apparition, jusqu'alors cach�e derri�re les montants de l'Arche. Cette forme hideuse se reconnaissait sans h�sitation, et Nejma, Lina�lle et Araknor eurent � peine le temps de fermer les yeux que courb� sur lui-m�me apparut Zosma. En un �clair il se rua sur Alya, qui surprise de le voir ainsi appara�tre ne put jouer de sa harpe avant que le Dieu de la Folie ne se jette dans les limbes de son esprit, pr�cipitant Alya dans une crise de d�mence o� elle hurlait de douleur et d'effroi. Elle saisit sa harpe tomb�e � ses c�t�s, luttant pour ne pas perdre toute sa raison, mais Zosma l'envahissait in�luctablement. Alya titubait, commen�ait � jouer des accords faux et d�sordonn�s, et ses mouvements chaotiques la firent s'approcher du vide o� elle finit par tomber au milieu de ses cris abominables. Un autre hurlement se fit entendre, un cri de col�re et de haine, celui de Naos qui eut instantan�ment conscience de ce qui venait de se d�rouler sous les yeux h�b�t�s d'Araknor et ses amis.
- " Pas de temps � perdre, s'affola le r�deur. Il faut suivre Rigel et Heka.
- Araknor, r�torqua la pr�tresse, ce sont des demi-Dieux, que pouvons-nous contre eux ?
- Il a raison, intervint Nejma. Nous y laisserons la vie de toute fa�on, alors autant tenter une derni�re action pour sauver notre monde, aussi folle soit cette d�cision. "
Ils approch�rent de l'Arche, et alors qu'ils s'appr�taient � la franchir, Nejma sentit de nouveau la pr�sence de l'inconnu, qui cette fois se manifesta : " Pas si vite " dit une voix grave que Nejma reconnut dans l'instant. Derri�re eux se tenait un homme majestueux, au charisme intimidant et au regard d�termin�. " N�am " balbutia Nejma.
- " N�am ! s'exclama Araknor. Quelle bonne surprise, votre retour est...
- Ne l'approche pas, ordonna l'halfelin. Je sais maintenant pourquoi je n'ai pas imm�diatement identifi� son aura. Lina�lle et Araknor, poursuivez votre route jusqu'au Cimeti�re des Esprits, je dois affronter N�am seul.
- L'affronter ? r�p�ta le r�deur, affol�.
- Le moine que nous avons devant nous n'est plus celui que nous connaissions. C'est un mort-vivant qui nous fait face. "
Araknor resta stup�fait. Il n'aurait pas boug� si Lina�lle, apr�s un dernier regard affectueux � Nejma, n'avait prit sa main et ne l'avait entra�n� au sein des vibrations de l'Arche.
N�am
- " Tu as bien grandi, mon cher �l�ve, dit N�am.
- Vous avez bien chang� vous aussi, mon ma�tre. Je ne pensais pourtant pas vous retrouver du c�t� du mal.
- Du mal ? N'as-tu donc rien �cout� de mes enseignements ? Ne laisse pas les circonstances alt�rer ton jugement. Je croyais t'avoir appris que ces notions de bien et de mal ne sont qu'une question de perspective. As-tu d�j� essay� de comprendre le point de vue des Dieux ?
- Pour douter et devenir vuln�rable ?
- Pour ne pas rester le pantin de tes pr�jug�s, pour demeurer neutre et objectif comme un vrai moine se doit d'�tre.
- Vous m'insultez�
- Non, je te forme, car lors d'une guerre, la puissance de notre ordre ne doit �tre utilis�e qu'apr�s avoir acquis une connaissance parfaite des motivations de chacun. La v�ritable libert� d'agir est le fruit d'un choix personnel r�fl�chi plus que d'un engagement pr�cipit� n'ayant pour but que de d�fendre ses propres int�r�ts. Je n'ai pas connu les Dieux, mais je sais qu'ils sont emplis d'amour et de compassion. Ils ont cr�� Erakis et aiment cette plan�te de tout leur �tre. Ils ont engendr� les Hommes afin que l'humanit� s'�panouisse en savourant les bienfaits de leur cr�ation et que la richesse de leur diversit� anime Erakis d'une vie de sentiments et de partage. Comment pouvait-ils accepter l'existence d'un livre qui aurait pu les d�truire, brisant l'�quilibre qu'ils apportaient � leur monde ? Naos n'avait probablement pas l'intention de l'utiliser � des fins mal�fiques, pourtant le Cauchemar des Dieux est devenu r�alit� ; la peur des Dieux �tait donc justifi�e. De plus les hommes se retournent aujourd'hui contre leurs cr�ateurs, sans m�me prendre le temps de comprendre� sans chercher � voir chez les Dieux le d�sir de paix que leurs �mes lib�rent en silence au sein de leur Cimeti�re.
- Devrions-nous ainsi permettre une nouvelle Col�re et voir l'humanit� dispara�tre ?
- Dispara�tre� pour mieux rena�tre. Si les Dieux veulent purifier Erakis en y �teignant toute vie, c'est pour mieux la recr�er ensuite. Dans mille ans, aucun des mortels actuels ne vivraient encore. Est-ce donc un tel sacrifice que d'accepter la mort d�s maintenant pour renouer la paix entre les Dieux et les Hommes qui verraient le jour par la suite ? Votre vie �ph�m�re a-t-elle tant d'importance face � l'immortalit� et la justice inh�rente aux Dieux ?
- Je comprends, mais je ne peux vous donner raison. Vous n'�tes plus ma�tre de vos pens�es, pourtant c'est contre ceux qui vous ont ainsi d�voy� que ma col�re est dirig�e. Je suis triste pour vous, uniquement, car je sais que jamais de votre vivant vous n'auriez desservi les Hommes.
- Et pourtant nous voil� ennemis aujourd'hui. Cette fois-ci l'un de nous deux ne se rel�vera pas. "
Ils se mirent en garde, pr�ts � lancer la premi�re salve d'attaques.
Le paysage s'�tendant sous les yeux de Lina�lle et Araknor ressemblait peu � ce qu'ils avaient d�j� observ�. Le ciel d'un noir profond scintillait d'�toiles que le r�deur reconnut sans mal, cependant la noirceur du ciel semblait ici exacerb�e. Devant eux, des arbres grignotaient une prairie couverte d'herbe rase. Etrangement, le paysage se distinguait comme en plein jour, car de la v�g�tation �manait une lumi�re douce, un halo les rendant parfaitement visibles et diffusant une faible aura lumineuse autour d'eux bien que ni le soleil ni la Lune ne vienne les �clairer. De l'eau serpentait entre les arbres et plusieurs renard-�cureuils accompagn�s d'oiseaux inconnus venaient s'y abreuver. Chacun d'eux diffusait de m�me que les arbres cette luminosit� discr�te donnant � la sc�ne des allures de r�ve. Pour parfaire le tout, de petites boules lumineuses brillaient en voletant lentement, sans but, dans une direction ou une autre. Chacune de ces sph�res d'�nergie lib�rait une couleur diff�rente et �voluait sans bruit � travers les airs. Tout semblait paisible et en harmonie en ce lieu, si bien qu'on s'y sentait apais� et serein. Au loin, � la sortie d'une �troite vall�e bois�e se refermant en un doux relief d'o� une rivi�re se lan�ait, un haut promontoire rocheux s'�levait, � peine visible dans cette �trange obscurit�. Un �clairage discret d'une provenance myst�rieuse �clairait le haut de la vall�e et le promontoire au sommet duquel se distinguaient deux silhouettes oscillant en de lents mouvements. Rigel et Heka. Quelques-uns des globes ondoyaient autour d'eux, gagnant peu � peu en intensit� et acqu�rant � mesure des mouvements des demi-Dieux une forme plus complexe bien qu'indiscernable de si loin. Araknor et Lina�lle s'avanc�rent jusqu'� la vall�e et plong�rent au sein des arbres le long de la rivi�re.

La for�t qu'ils traversaient n'avait son �gal de beaut�. Ils la franchirent sans appr�hension, sentant au plus profond d'eux-m�mes qu'aucune agressivit� n'�manait de cet endroit. Ils atteignirent bient�t le fond de la vall�e et entam�rent leur lente ascension en suivant toujours les eaux calmes. Les arbres maintenant derri�re eux, le promontoire ne se trouvait plus qu'� une faible distance, mais ce qui les frappa lorsqu'ils parvinrent dans la zone �clair�e fut la source de cette lumi�re. Loin dans le ciel noir, un astre bleu cisel� de nuages brillait d'une lueur comparable � celle de la Lune, r�fl�chissant la lumi�re sans en �tre � l'origine. Dans l'espace obscur scintillait Erakis.
- " Nous� nous sommes sur la Lune Vierge ! s'exclama Araknor.
- Est-ce bien �tonnant apr�s tout, r�pondit Lina�lle. La Lune n'est-t-elle pas le symbole d'Heka et celui figurant sur la cordi�rite depuis le d�but ? C'est donc l� qu'est cach� aux Hommes le Cimeti�re des Esprits Divins. C'est magnifique� "
En transe � la vue de ce spectacle, Araknor et Lina�lle furent bient�t coup�s dans leur contemplation car Heka descendait les marches du promontoire. Elle haletait encore des coups port�s par Alya mais tenait fermement son �p�e. D�barrass�e de son armure d�chiquet�e, elle se pr�senta � eux couverte de tissus en lambeaux, pourtant son regard br�lait d'un air hargneux et confiant, presque satisfait, comme si la victoire lui appartenait d�j�.
N�am lan�a l'offensive par un d�luge de coups de poings. Nejma parvenait � les esquiver car ses combats pr�c�dents lui avaient permis de d�velopper ses facult�s de d�placement, de plus son corps fin d'Halfelin lui conf�rait l'avantage de se mouvoir avec une agilit� d�cupl�e. N�am pr�sentait plus un regard de d�fi que de haine, et son �l�ve ne quittait pas ce regard des yeux pendant qu'il esquivait les attaques de son ma�tre. Lass� de ces coups inefficaces, N�am acc�l�ra le rythme, projetant en plus de ses poings ses coudes et ses genoux en fendant l'air de ses impulsions presque imperceptibles. Ses frappes gagnaient en vigueur mais Nejma les parait, tant�t du bras, tant�t de la jambe, et lorsqu'il pressentait une attaque plus puissante visant son c�ur ou son visage il se contentait de la d�vier, tentant simultan�ment de d�s�quilibrer son adversaire. Les deux moines paraissaient danser en une chor�graphie organis�e, pourtant leur mobilit� gracieuse et fluide ne naissait que de leur analyse sans rel�che des techniques de l'autre. Malgr� l'intensit� du combat, aucun ne montrait de signe de fatigue, �conomisant leurs forces en se pr�servant de mouvements inutiles.

- " Je suis agr�ablement surpris Nejma, dit N�am en cessant un instant le combat. Je ne pensais pas que tu puisses autant affiner tes techniques en si peu de temps.
- Devenir quelques jours mort-vivant et recevoir une b�n�diction divine ont �t� d'une aide pr�cieuse. Je regrette que vous nous ayez quitt�s � Verfal, vous auriez b�n�fici� des m�me avantages, et avec votre force initiale vous seriez devenu invincible. "
N�am se mit � rire et r�torqua :
- " De rares moines ont appris � ma�triser avec perfection leur corps, leur �me et leur environnement. Ouvrant leur esprit � l'absolu et devenant r�ceptifs aux influences �sot�riques de ce monde, ils devinrent de r�elles entit�s magiques, atteignant l'�tat nomm� Wannizcalaf�y�. L'histoire compte trois moines ayant acc�d� � cet �panouissement supr�me, pourtant m�me eux n'�taient pas invincibles, m�me s'ils ne moururent que de vieillesse. Bien qu'immortels, les Dieux ne sont pas indestructibles non plus. Je ne t'apprendrai rien en te disant que derri�re cette Arche se trouve le Cimeti�re des Esprits, toutefois tu ignores qu'en ce lieu, le monde mat�riel fait place au domaine �th�r�, et quiconque y p�n�tre, homme ou demi-Dieu, voit son corps passer sous forme �th�r�e. Dans cet univers parall�le, les Dieux ont interdit toute magie autre que d�fensive ou r�g�n�ratrice, ainsi celui qui utiliserait un sort offensif en subirait lui aussi les effets. Tel est le prix de la qui�tude des Esprits Divins, bien que si des intrus p�n�trent ce lieu, mages comme demi-Dieux priv�s de magie agressive y seraient a priori aussi inoffensifs qu'un simple guerrier.
- Comment avez-vous appris cela ? Et pourquoi me confier ce secret qui ne peut que nuire � vos nouveaux ma�tres ?
- Tu n'es pas le seul � avoir c�toy� des divinit�s, Nejma. Et que tu le saches ne change rien, car � qui le r�v�leras-tu une fois mort ? En garde jeune �l�ve, voyons quelle erreur te co�tera la vie. "

A peine eut-il termin� sa phrase que N�am se retrouva derri�re Nejma sans que ce dernier n'ait le temps d'observer ses d�placements. Une telle rapidit� constituait un avantage pr�cieux, et l'halfelin le comprit en sentant l'une de ses c�tes se briser sous l'impact du poing de son ma�tre. Nejma se repositionna en d�fense, n�anmoins ses mouvements s'accompagnaient d�sormais d'une douleur aigu rendant ses coups moins vifs et moins pr�cis. Ses parades aussi s'en trouvaient alt�r�es, et N�am, exploitant chaque faille, multipliait les coups durs comme l'acier. Sans son kimono divin absorbant une part non n�gligeable des chocs, le corps de Nejma serait probablement d�j� enti�rement fractur� ; cependant malgr� cette pr�cieuse protection, l'halfelin sentait ses os se fendre par endroits et l'ivresse de la douleur l'emp�chait de lancer la moindre riposte. Il reculait sans cesse, f�brile, la peur commen�ant � prendre la place de son in�branlable concentration. Il cherchait en lui le moyen de renverser la situation, m�me si cela lui paraissait � pr�sent d�sesp�r�.
Bien avant le d�but de ce duel, alors que Nejma et Araknor p�n�traient seuls dans la Biblioth�que, Alwa�d gagnait l'avantage contre l'Archiliche. Si aucun mortel n'aurait pu survivre � la magie de Tr��mhyr-Ankha, Alwa�d �tait l'un des trois seuls demi-Dieux d'Erakis. L'issue du combat ne faisait plus de doute, ni pour l'un ni pour l'autre. Sous l'incantation d'Alwa�d, le temps s'arr�ta un bref instant, lui permettant d'envoyer de ses mains jointes une sph�re glaciale frappant de plein fouet la liche immobile. Tr��mhyr-Ankha sentit son esprit s'alourdir, sa conscience s'�tioler dans un flou funeste. Ses mouvements mol�culaires ralentirent in�luctablement, et une fois que ses �nergies furent totalement stopp�es, ses atomes se s�par�rent puis se dispers�rent parmi la brume omnipr�sente.
Tr��mhyr-Ankha s'�tait battu jusqu'� ses derni�res forces, qui ne s'�taient pas �puis�es aussi ais�ment qu'Alwa�d l'esp�rait. La ma�trise de l'Art des Dieux que la liche re�ut d'Heka au cours des si�cles avait fait de lui le plus expert des magiciens d'Erakis, et Alwa�d le savait d'autant mieux qu'il soignait avec difficult� ses chairs fl�tries et partiellement putr�fi�es par les sorts de son adversaire. De plus, il restait boulevers� par ce qu'il venait de lire en l'esprit de Tr��mhyr-Ankha.

De son c�t�, le Dragon quitta le combat des mortels apr�s avoir occasionn� des d�g�ts d'une telle importance que les alli�s surpassaient maintenant largement leurs ennemis et parvenaient m�me � encercler certaines troupes d�sorganis�es. Cette guerre se prolongerait certainement de nombreuses heures, malgr� cela l'optimisme et le courage renaissaient gr�ce aux Initi�s annon�ant aux diff�rentes arm�es les perc�es effectu�es et les chefs ennemis abattus. Nains, hommes de Sable ou de l'arm�e Griff�e, Initi�s et gnomes se battaient � pr�sent avec l'espoir de survivre.
Naos rejoignit son fils qu'il n'avait encore jamais vu adulte. Baign�s d'une �motion exprim�e par leur regard, Alwa�d et son p�re ne parl�rent pas. Le temps n'�tait pas aux discours, Naos venant �radiquer d�finitivement Tr��mhyr-Ankha. En effet, toute liche poss�de un phylact�re, partie int�grante de leur �tre leur permettant de se r�g�n�rer m�me si d'eux ne subsiste rien d'autre que cet artefact. La pierre fut d�truite, mais les douleurs d'Alwa�d ne cess�rent pas totalement. En tant que Cauchemar des Dieux, Naos ne pouvait plus prodiguer de soin. Pour Sy� et ses compagnons, il s'�tait content� de dissiper le sortil�ge d'Alya, mais les blessures d'Alwa�d �taient les cons�quences de la magie de la liche et non la magie elle-m�me. Une seule personne pouvait d�sormais soigner parfaitement le demi-Dieu : l'unique D�esse pr�sente sur Erakis, Alya.

H�las ce fut l'instant o� Zosma p�n�tra l'esprit de la D�esse de la Musique avant que celle-ci ne tombe de la terrasse, chutant jusqu'au pied des falaises o� se terminait brutalement la plaine. Elle se releva au milieu des d�bris de sa harpe, � peine �tourdie mais la conscience peu � peu �vinc�e par la folie. Alya se mit � l�viter � quelques centim�tres du sol, se dirigeant droit devant elle � grande vitesse, sans but. Ses l�vres bougeaient machinalement, m�lant chants et simples paroles, alternant de fa�on anarchique borborygmes et logorrh�es.
La discernant enfin, Naos et Alwa�d se plac�rent sur sa route. Le Dragon se mit � vibrer, assailli de sentiments qu'il n'avait plus v�cus depuis des mill�naires. Les habits d'Alya flottaient au vent, ce vent qu'elle aimait et qui pour elle jouait dans ses cheveux mordor�s, les faisant danser sur son visage attrist�. Derri�re elle naissaient de discrets scintillements �vanescents, reflets de la gr�ce et de la puret� qu'elle avait toujours insuffl�es � ses �uvres. Malgr� sa folie bient�t omnipr�sente, malgr� sa souffrance et son combat d�sesp�r�, Alya parvenait � concentrer les derniers soubresauts de sa raison afin que son ultime chant soit lui aussi empreint de beaut� et d'amour.
En la contemplant, Naos se rappela les conversations qu'ils avaient partag�es � la Biblioth�que, leur d�sir naissant l'un pour l'autre puis leur amour leur faisant croire un instant � l'�ternit� du paradis o� ils �voluaient ensemble. Il l'aimait plus encore que sa vie, et savait que jamais il ne pourrait porter la main sur elle. Alwa�d pleurait, car comme son p�re il �tait conscient que la raison de la D�esse resterait � jamais irr�couvrable, que bient�t Zosma n'aurait fait d'elle qu'un monstre errant.

Lorsqu'elle les atteignit, Alya les regarda un � un, le regard embu�. Toujours en l�vitation, elle s'arr�ta face � eux et Naos et Alwa�d surent alors quelle musique Alya lib�rait comme adieu � Erakis. Cette musique compos�e par Alya pendant de longues ann�es apr�s la Col�re des Dieux ne provenait pas du Secret des Dieux. De peur que son esprit soit un jour perverti par des pens�es malsaines engendr�es par ses pouvoirs de D�esse ou par une influence ext�rieure aussi puissante que celle de Zosma, elle avait cr�� une ultime �chappatoire, un dernier appel � la raison � travers cet air : le Requiem du Sacrifice.
- " Alwa�d, dit Naos, Je ne mourrai pas car je ne suis plus un Dieu, mais tu n'ignores pas les cons�quences de cette musique : toute divinit� l'entendant se d�sagr�ge lentement, dispers� au sein de la nature pour se fondre d�finitivement en elle.
- Je sais, P�re. Malgr� cela je ne bougerai pas. Sans Alya les Dieux perdent le symbole de la puret�. Quel destin nous resterait-il ensuite ? Vous �tes un cauchemar mat�rialis�, et je serais le seul Dieu ; un Dieu qui a entra�n� sa vie durant des millions d'hommes dans le but de combattre, qui a tu� cet homme de bien que fut Tr��mhyr-Ankha. Un Dieu de la Guerre en somme. Le sang couvre mon corps, comme il couvre le v�tre et ceux de vos anciens fr�res. Alya repr�sentait notre seul espoir de r�demption, sans elle la vie des Dieux n'a plus de sens. "
Sans ajouter un mot, ils laiss�rent Alya sombrer dans son requiem. En transe, elle ne voyait plus rien autour d'elle. Sa m�moire lui dessinait les paysages merveilleux d'Erakis dont elle s'�tait inspir�e, et alors que ses jambes se dissipaient d�j�, elle souriait, heureuse d'avoir pu jusqu'au bout vivre pour ce qu'elle aimait, transcender son �me en des accords subtils et harmonieux.
Alwa�d ne craignait plus de dispara�tre. Il s'effa�ait lui aussi doucement et savourait les pr�misses de ce qu'il ne concevait que depuis quelques instants : la mort. Alya ferma les yeux et ses l�vres lib�r�rent les derni�res paroles du Requiem. Son corps diaphane se dissipa totalement, entra�nant avec elle Zosma et Alwa�d sous les yeux abattus du Dragon.
Quelques minutes suffirent pour que Naos perde sa femme et son fils, ceux-la m�me qui lui procuraient les sentiments d'amour dont il se nourrissait pour ne pas sombrer dans un m�lange d'affliction, de col�re et de haine. Ses ailes sans force, ses griffes r�tract�es, Naos se sentit inutile, faible et vuln�rable. Pour la premi�re fois de sa vie, il eut peur, accabl� d'une infrangible sensation de solitude.
Heka s'avan�ait lentement, les muscles contract�s dans le seul but de d�chirer les chairs de ses ennemis. " Approche� " souffla Lina�lle en entamant une incantation offensive, la ranc�ur exacerbant sa concentration et sa puissance. Les cr�pitements rouges prenant vie autour de ses mains se chang�rent en projectiles br�lants qui s'�lanc�rent � pleine vitesse en direction d'Heka. Lina�lle savourait par avance les d�g�ts � venir mais elle d�chanta vite car une autre salve se lib�ra de ses mains contre sa volont�. Les premiers projectiles fr�l�rent Heka, magiquement prot�g�e, alors que la deuxi�me salve la contourna, revenant droit sur la lanceuse du sort. Paralys�e par la surprise, la pr�tresse ne put contenir sa propre magie et fut projet�e en l'air, violent�e et ensanglant�e, avant de retomber lourdement au sol, h�b�t�e et souffrante.
Ne c�dant pas � l'affolement, Araknor ne pensait d�s lors plus qu'� prot�ger son amie. Heka continuait son avanc�e, ainsi le r�deur saisit son arc et le banda avec appr�hension, anxieux � l'id�e que sa fl�che puisse se retourner contre lui. Pourtant il s'y risqua et Heka �vita le projectile d'un vif �cart. Araknor prit alors une poign�e de fl�ches, les planta devant lui et encha�na les tirs avec une rapidit� exceptionnelle. D'un mouvement du bras, Heka g�n�ra un mur de vent entra�nant les fl�ches comme de la paille.
En constatant que la magie d�fensive fonctionnait sans trouble, Lina�lle se risqua � s'administrer un soin, qui � son grand soulagement s'effectua normalement. De nouveau sur pieds, Lina�lle invoqua un bouclier invisible autour d'elle et du r�deur pour les prot�ger partiellement des attaques physiques. Araknor abandonna son arc et d�gaina ses deux �p�es. Il conserva Sybalure et envoya l'�p�e noire du drow � Lina�lle m�me si elle n'utilisait habituellement jamais d'arme blanche. Dans un cri de guerre commun, la femme et le demi-elfe se jet�rent au corps � corps. Bien que d�j� � l'agonie, Heka parait presque chacun des coups, usant par moment de protections magiques ou utilisant ses pouvoirs afin de pallier l'effet des rares blessures qu'elle se voyait infliger. Lina�lle aussi dispensait ses soins, n�anmoins contrairement � Heka, sa magie finirait immanquablement par s'�puiser.

Dans le m�me temps, Rigel continuait sa longue incantation, litanie rendant peu � peu vie � ses parents. Autour de lui flottaient maintenant cinq silhouettes aux contours flous. Pr�tes � franchir l'Arche, les substances psychiques parfaitement ordonn�es de ces Dieux s'y �lanc�rent sans attendre, survolant Heka qui ne put contenir un sourire de victoire � l'�gard de ses adversaires. D�j� autour de Rigel gravitaient de nouvelles sph�res lumineuses, essences pures de l'�me d'autres Dieux attendant leur nouvelle incarnation.
Les Dieux franchirent l'Arche des Esprits Divins, coupant N�am dans la derni�re s�rie de coups qu'il s'appr�tait � infliger � son �l�ve. Leurs formes immat�rielles se mirent � attirer � elles les substances de l'air et de la terre n�cessaires � la formation de leur enveloppe charnelle. Une aura divine insoutenable pour les hommes les entourait, irradiait une clart� irr�elle condensant la brume alentours en une pluie fine couvrant la terrasse d'un voile d'eau claire. Les Dieux revenaient sur Erakis, et l'atmosph�re tout enti�re annon�ait leur retour, se d�formant et s'alt�rant pour devenir mati�re divine en recouvrant les Esprits Divins. Devant N�am et Nejma prenaient forme Svenr�n, Dieu des Illusions, Art�sia, D�esse des Oiseaux, R�chel, D�esse du Myst�re, Psylnos, Dieu de l'Inconscience, et J'eann, D�esse de la Nostalgie.
Une fois reconstitu�s ils s'�lev�rent au-dessus de la Biblioth�que, contemplant leur monde quitt� depuis trop longtemps. Mais leur joie prit vite fin car ils r�alis�rent soudain l'erreur commise par leurs enfants. Rigel et Heka ignoraient l'�veil du Cauchemar des Dieux, ainsi lib�rer leurs parents pr�cipitait ceux-ci vers une mort assur�e. Coup�s dans leur instant de gloire par une frayeur qui ne les quittait plus, les cinq Dieux se regroup�rent pour joindre leurs forces. Le Dragon quitta la plaine, volant en ligne droite vers les Dieux r�unis. Il retrouvait ici ses v�ritables ennemis, ceux � cause de qui sa vie avait bascul�, ceux indirectement responsables de la mort de sa femme et de son fils. Il br�lait d'une col�re sans limite. Autour de lui des flammes et des �clairs naissaient du battement violent de ses ailes et de ses griffes d�chirant l'air. Les Dieux tent�rent de fuir, conscients de l'inanit� de leurs pouvoirs face � une b�te de magie pure, face � leur cauchemar commun, mais Naos les pourchassa l'un apr�s l'autre, les r�duisant en cendres ou les d�chiquetant entre ses griffes et ses crocs avant d'absorber leurs �mes afin de les annihiler d�finitivement, ne laissant aucun espoir � leur esprit d'�tre envoy� de nouveau dans leur cimeti�re.
" Les Dieux reviennent, tes amis ont �chou� Nejma. Et toi aussi. Je n'ai plus le temps de t'�pargner. " Nejma, ayant un instant oubli� sa douleur devant le spectacle du retour des Dieux, comprit comment reprendre efficacement le combat. La souffrance physique n'est qu'une information envoy�e au cerveau, et son ma�tre lui avait appris � d�tourner ses sensations de froid ou de fatigue en for�ant son esprit � recevoir diff�remment ces perceptions d�l�t�res. Cela devait fonctionner pour sa douleur. Nejma se concentra sur les endroits o� il ressentait son mal, l'apprivoisant peu � peu avant de le transformer en sensation neutre, voire agr�able.
Lorsque N�am se jeta sur lui, l'halfelin fit preuve de tant de vigueur que le ma�tre en fut surpris, et d�s�quilibr� par une frappe de Nejma il chuta dos sur la terrasse. Nejma se projeta au sol, glissant vers son rival, le poing pr�t � frapper violemment sa gorge, mais lorsque le coup s'abattit N�am disparut, laissant la main de Nejma s'�craser contre le sol. Effar�, il ne comprenait pas, et n'eut pas le temps de r�fl�chir plus longtemps car N�am r�apparut au m�me endroit et posa imm�diatement sa paume vibrante sur le corps de Nejma qui comme par r�flexe posa lui aussi la main contre son adversaire. Tous deux se transmirent leur vibration, le regard de l'un plong� dans celui de l'autre. Ils se relev�rent d'un bond et se faisaient face, r�alisant qu'ils se trouvaient dans la situation redout�e par tous les moines. Lors d'un duel, si les deux adversaires recevaient ces vibrations potentiellement fatales, il suffisait d'une parole pour provoquer la mort de son opposant, n�anmoins chacun savait que l'autre moine serait assez vif pour entra�ner d'un mot son meurtrier avec lui. Si l'un des rivaux succombait � la peur ou � l'affolement, cela aboutirait immanquablement � la disparition des deux moines.
Ce que Nejma ignorait, c'est qu'une fois de plus il n'avait pas r�ussi cette attaque contre un corps organique. Seul l'halfelin risquait de p�rir, pourtant son ma�tre se contentait de l'observer, d�chiffrant dans ses yeux le dilemme qui habitait Nejma. Ce dernier se mit � penser � ses amis. Quelles affres rongeaient l'esprit de Sy� ? Araknor et Lina�lle avaient-ils p�ris face aux demi-Dieux ? Il devait le savoir et ne pouvait pas s'accorder de mourir maintenant. Tant pis si son ma�tre les entra�nait vers le n�ant, lui ne le ferait pas le premier.

N�am restait immobile et calme, d'une s�r�nit� d�stabilisant peu � peu Nejma. L'halfelin parvenait encore � d�tourner sa douleur afin de se focaliser sur la concentration n�cessaire � contrer son ma�tre, pourtant le silence entre les deux combattants symbolisant leur mort latente envahissait Nejma de doutes virant � la torture. L'assurance de Nejma s'effritait � mesure que ses os bris�s lui rappelaient que son temps s'�grenait in�luctablement.
" N�am ne c�dera pas, pensait-il, j'en suis certain, pas avant qu'il ne discerne une occasion de prononcer ma sentence sans en subir les cons�quences funestes pr�visibles. Si je l'attaque, il trouvera un moyen de me rendre aphone le temps de me condamner. Que faire alors ? N'est-ce pas finalement l'occasion d'�loigner la menace qu'il repr�sente pour Lina�lle et Araknor si la route du Cimeti�re lui est ouverte ? Non, il doit y avoir une solution� et pourtant. Quelle pr�tention d'imaginer tuer mon ma�tre sans y laisser moi-m�me la vie. Serait-ce une preuve de sagesse de se sacrifier pour la cause que je d�fends ? N�am a raison, ma vie �ph�m�re a-t-elle tant d'importance face au salut d'Erakis ? Si j'aime mes amis autant que mon c�ur m'en t�moigne, plus que de savoir o� leurs pas les m�neront, ne devrais-je pas leur faire confiance et croire en la volont� in�branlable dont ils ont fait preuve jusqu'� maintenant ? Ouvre les yeux Nejma, tu es condamn�. Le seul choix qui me reste est de mourir seul ou d'entra�ner avec moi cet homme qui me fait face, que j'aime et � qui je dois tant. Non, N�am n'est plus lui-m�me, pourquoi alors m'encombrer d'une nostalgie d�sormais inutile ? Il doit dispara�tre avant que l'opportunit� ne m'�chappe, quel qu'en soit le prix. "
La gorge de Nejma se noua, conscient qu'un seul mot le s�parait de la mort.

Brisant cet instant de tension extr�me, des pas se firent entendre dans l'escalier. Une silhouette apparut, long�e de deux longues m�ches noires. Sy�, impassible, observa autour d'elle sans arr�ter son regard sur les moines. La magicienne ne portait plus les habits blancs de Centre ; elle rev�tait sa robe d�chir�e d'Arkab, sombre comme la nuit d'o� �manaient de discrets reflets verts et bleus. Un pendentif entourait sa taille, plusieurs bracelets ceinturaient ses chevilles. Divinement belle, humect�e de brume, elle scrutait le ciel en silence. Sy� d�gageait une telle noblesse, une telle force d'�me� et pourtant ses yeux trahissaient une profonde tristesse. Le c�ur de Nejma fut boulevers� d'amour. Il aimait Sy�, voulait le lui crier, d�bordant du d�sir de croiser son regard, mais il pr�f�rait encore la contempler sans un mot. Malgr� ce qu'elle avait d�couvert, malgr� sa menace, Nejma la comprenait d'une certaine fa�on, sans r�aliser ce qui les reliait ainsi. La magicienne se mit � l�viter, puis s'�leva lentement dans les airs.
Sy�
Les yeux noy�s de l'image de son aim�e, Nejma comprit d'o� la magicienne puisait son assurance et sa d�termination. Son amn�sie l'avait priv�e des barri�res naturellement tiss�es par l'exp�rience et l'�ducation. Ainsi lib�r�e de tout pr�jug�, elle en devenait cr�dule, parfois insouciante, mais libre car analysant son entourage d'un regard pur et neuf lui faisant appara�tre clairement la vie et la rendant si s�re de suivre le chemin dict� par son intuition, par son inspiration du moment. A son tour Nejma devait s'�manciper de son savoir et avancer selon les lumi�res de sa foi en l'accomplissement de ce que le bon sens qualifierait d'irr�alisable.
Puisant dans la force que lui inspirait Sy�, Nejma contracta ses muscles en regardant de nouveau son ma�tre. Il ne se donnait droit qu'� un dernier coup avant que sa douleur ne r�apparaisse pleinement. Si N�am connaissait toutes ses techniques, il lui fallait alors inventer une nouvelle attaque en donnant � l'effet de surprise une puissance meurtri�re� rassembler sa force � un unique endroit, quitte � affaiblir les autres.
Il s'�lan�a vers son ma�tre et fit un bond afin de l'atteindre par les airs. N�am pr�para sa d�fense, ayant d�j� estim� la trajectoire et la vitesse de l'halfelin. Mais pendant son saut, Nejma canalisa son esprit sur la r�partition de ses forces. Se rappelant les vibrations intenses ressenties en jouant des percussions, il fit osciller son corps entier de ces m�mes vibrations, donnant � son bras et � sa main les oscillations les plus rapides. D�pla�ant alors les plus faibles mouvements afin de tous les concentrer dans son poignet d'attaque, une fine aura bleue g�n�r�e par l'exc�s d'�lectricit� parcourant ses chairs entoura le bras de Nejma. Vid� de sa force, Nejma s'effondra sur son ma�tre, portant n�anmoins le coup meurtrier qui brisa le bras de N�am et vint fendre ses c�tes jusqu'� les enfoncer dans son c�ur. Tandis que N�am, projet� en arri�re, manqua de chuter de la terrasse, l'halfelin s'�croula, amorphe et au bord de l'inconscience.

Apr�s quelques instants, N�am se releva avec peine puis avan�a en titubant vers son �l�ve. S'asseyant � ses c�t�s, il lui souleva le visage. Etrangement, N�am paraissait heureux et calme. Il semblait en paix avec lui-m�me et arborait un sourire paisible m�l� d'amiti�. Nejma, bien que proche de l'�vanouissement, entour� d'une telle douceur �manant de son ma�tre, comprit enfin la signification des actes de N�am, de ses conseils prodigu�s jusqu'au dernier combat et des coups qu'il n'avait pas tous rendus meurtriers comme il aurait pu le faire.
- " Je vois, articulait p�niblement Nejma. Vous n'avez jamais voulu me tuer. Vous recherchiez la mort, une v�ritable mort. Votre esprit a su jusqu'� maintenant passer outre la mal�diction, le temps de trahir les demi-Dieux en ne les rejoignant pas sur la terrasse pour ouvrir l'Arche comme telle �tait certainement votre mission. Vous vouliez que je vous tue, pour �tre lib�r� de cette damnation latente.
- Je n'allais pas leur laisser le plaisir de m'achever� Mais n'ajoute rien Nejma, l'h�morragie aura bient�t raison de moi, je dois te parler. Tu as invent� une nouvelle forme de canalisation corporelle, qui reste une technique tr�s dangereuse car elle se suit d'un moment d'impuissance. N�anmoins par cela ta formation est termin�e, car tu as su ouvrir ton esprit � de nouveaux concepts, ce qui te permettra d'�tre ton propre ma�tre d�sormais. Apprend � garder cette ouverture d'esprit, tu comprendras mieux l'univers qui t'entoure et qui deviendra ton alli�. En adieu, je vais te r�v�ler la technique qui m'a permis de dispara�tre un instant pour �viter ton coup. Sache que notre univers n'est pas compos� uniquement de trois dimensions spatiales et une temporelle, il existe d'autres dimensions, infiniment plus petites, invisibles mais pourtant pr�sentes. Je n'ai pas le temps de t'en dire plus, mais sache que si tu parviens � sentir ces vibrations diff�rentes et � entrer en osmose avec elles, tu passeras un court moment dans un univers parall�le, comme le plan �th�r�. A m�me titre, dans un domaine �th�r� tu peux te mat�rialiser un instant, ton corps passant juste d'une alchimie de dimensions � une autre.
- Je� Je ne comprends pas tout...
- Alors regarde Nejma, observe cette technique appel�e D�sertion de l'�me, et ne l'oublie pas. "
Sous le regard vacillant de l'halfelin, N�am d�veloppa son ultime concentration. Peu � peu, le corps du moine s'effa�a, comme dilu� dans l'atmosph�re. Il venait de p�n�trer le domaine �th�r�, et son corps d�sormais sans vie y resta prisonnier. Jamais il ne r�appara�trait sur la terrasse. Nejma, perclus, perdit conscience.
Sy� termina son ascension dans le ciel. Elle ne bougeait plus, attendant la venue du Cauchemar des Dieux. Le Dragon de Platine vola jusqu'� elle et s'immobilisa, flottant face � la magicienne. Pr�sentant sa main dont l'�caille g�n�rait de nouveau l'�trange fum�e jouant entre ses doigts, Sy� jeta � Naos :
- " Dieu du Savoir, voyez-vous enfin l'heure de votre mort ? Je viens vous offrir le repos que vous ne m�ritez plus.
- Tu le sais, Sy�, j'avais scell� ta m�moire pour te prot�ger de ta propre force. Sans cela tu aurais d�j� r�duit � n�ant les civilisations d'Erakis en invoquant les Dieux. Vas-tu donc commettre cette erreur malgr� tout ce que tu as appris ? Mes efforts et mon sacrifice auront-ils �t� vains ? Soutiens-tu toi aussi l'apparition d'une nouvelle Col�re des Dieux ?
- Arr�tez de vous justifier. Certes vous d�fendez les Hommes, mais � travers cela c'est vous que vous prot�gez de la disparition. Sans esprit vivant vous n'�tes rien, et cela vous est inadmissible. Par fiert�, par peur d'un sacril�ge envers vous-m�me, vous avez refus� de d�truire le Secret des Dieux et avez engendr� les bains de sang qui en ont d�coul�. Vous soutenez les hommes, pourtant depuis le d�but c'est par votre faute qu'ils souffrent et meurent par milliers. Pire encore, ce n'est pas un seul monde que vous livrez � l'agonie, mais deux. Vous n'avez pas r�pondu � mon appel, lorsque revenue des Terres du Fyndel j'ai implor� votre aide. Mon peuple s'�teignait et vous �tes rest� muet, cach� dans vos montagnes � vendre votre �me contre ce pouvoir cauchemardesque. Je vous hais Naos, depuis cinq mille ans, et aujourd'hui ma main vengera mon peuple. "
Naos d�clencha une temp�te de feu s'abattant sur Sy�, mais celle-ci cria dans une langue �trang�re, transformant le feu en eau pure. Elle parcourait les airs avec gr�ce, �vitant les crocs du Dragon ou d�viant ses griffes lorsqu'elles devenaient mena�antes. Elle semblait s'amuser avec lui, voletant autour de cette b�te tournoyant sans cesse en tentant de la saisir. " Alors Naos, nargua-t-elle, il est plus difficile d'atteindre ses ennemis quand on ne lit pas dans leur esprit, n'est-ce pas ? Quelle impression cela fait-il de se battre enfin � armes �gales ? Ou presque� il est vrai que vous ne ma�trisez pas la magie du Fyndel. A vous de go�ter � la peur de l'inconnu. "
Lorsque Naos invoqua une cha�ne d'�clairs, Sy� disparut puis r�apparut sur la t�te du Dragon. La magicienne cr�a autour d'elle un champ d'anti-magie gagnant chaque instant en intensit�, entourant petit � petit le Cauchemar des Dieux. Le choc entre une b�te de magie pure et un tel champ faisait trembler l'atmosph�re en des d�flagrations distordant l'espace et la mati�re. Le Dragon se d�battait en des spasmes d�sordonn�s alors que Sy� d�veloppait toujours la zone d'anti-magie malgr� les explosions qui risquaient � tout moment de la tuer. Une fois Naos suffisamment affaibli, Sy� chuchota "     ",  mot de pouvoir de sa langue natale lib�rant de son �caille une fum�e blanche bien plus dense que pr�c�demment. Les volutes recouvrirent la main de l'elfe et s'allong�rent en une fine lame brumesque. Une garde compos�e d'�cailles de platine se mat�rialisa entre ses doigts, et Sy� brandissait maintenant l'�p�e forg�e sur sa demande dans les Terres du Fyndel. Naos se sut perdu, reconnaissant en cette lame l'Ep�e de l'Oubli. D'un geste violent, Sy� la lui planta dans le front, d�chirant les �cailles du Dragon dont la m�moire se faisait d�vorer sans espoir de retour. La magie du Cauchemar des Dieux s'�puisa lentement, puis c�dant sous son poids, il chuta dans le vide, entra�nant Sy� qui se t�l�porta une fois Naos vaincu. Le Dragon s'�crasa dans la plaine, les yeux d�finitivement clos.
Heka commen�ait � ployer sous les assauts r�p�t�s de Lina�lle et Araknor, pourtant elle r�sistait sans fuir afin de les emp�cher de perturber Rigel, jusqu'au moment o� � bout de force, elle opta pour une autre strat�gie. Ses adversaires n'�tant pas natifs du plan �th�r�, les renvoyer dans leur plan d'origine les ram�nerait devant l'Arche des Esprits Divins, sur la terrasse de la Biblioth�que. Lorsque Lina�lle d�chiffra les gestes d'Heka et comprit son objectif, elle agita � son tour les bras en des mouvements complexes. L'espace se d�chira autour du r�deur et de la pr�tresse, plongeant ceux-ci dans une obscurit� totale o� Araknor, sentant son corps flotter dans un environnement sans consistance eut la d�sagr�able intuition que Lina�lle n'�tait plus � ses c�t�s.
Son sentiment fut confirm� lorsqu'il apparut devant l'Arche, sur la terrasse embrum�e o� seule apparaissait Sy� tenant son sceptre, pench�e sur le corps fig� de Nejma. D�gainant instantan�ment Sybalure, Araknor pla�a la lame sous la gorge de l'elfe.
- " Un geste de trop et ce sera le dernier, Sy�. J'ignore ce qui s'est pass� ici mais tu vas remettre Nejma sur pieds imm�diatement.
- C'est presque fait, Araknor. Je viens de consolider son squelette, cependant il a besoin de temps pour recouvrer ses esprits.
- De quel c�t� es-tu au final ? Tu nous menaces de mort pour ensuite nous gu�rir ? A quoi joues-tu ? Tu me dois des explications.
- Commence par retirer ton �p�e, je ne suis pas ton ennemie.
- Alors portons Nejma, nous devons rejoindre Lina�lle au plus vite. Nous parlerons en route. "

Maintenant le moine, ils franchirent l'Arche, abordant les paysages de la Lune Vierge. Sy� n'en paraissait pas surprise, pas plus que de voir Rigel au loin poursuivre son incantation. La magicienne planta le sceptre d'Ohk�d sur la colline puis ils s'�lanc�rent le long de la rivi�re au sein de la vall�e bois�e.

" Je ne suis pas de ce monde, commen�a la magicienne. Je viens d'un domaine nomm� les Terres du Fyndel, situ�es sur un autre plan. En tant que Voyageuse des Plans, j'ai d�couvert Erakis alors que les Dieux y s�journaient encore. Je me suis attach�e � cette contr�e et aux divinit�s qui m'accueillirent avec chaleur et avec qui je discutai des heures durant de nos mondes respectifs. Bien que Naos fut comme Alya un ami proche, il ne voulait jamais m'entendre parler du Fyndel. En tant que Dieu du Savoir, Erakis ne pr�sentait plus de surprise pour lui et il refusait d'en apprendre sur ma terre d'origine car il lib�rait son imagination gr�ce � ce lieu inconnu et myst�rieux.
" Quoiqu'il en soit, je repartis vers les miens. Apr�s plusieurs ann�es, une grave maladie atteignit mon peuple qui fut bient�t menac� d'extinction. Or, je savais que ce mal avait s�vi en Erakis et que Naos en fournit le rem�de, mais lorsque je revins sur cette plan�te, elle se trouvait d�chir�e par les Grands El�mentaux. Les Dieux attendaient � la Biblioth�que avec appr�hension car Naos avait fui avec Alya. Je l'ai suppli� de m'aider, au nom du salut de mon peuple, pourtant il est rest� sourd � mon appel, condamnant les miens � une mort certaine. Ma col�re jointe � la supplique des Dieux m'implorant de leur venir en aide, je d�cidai de partir chercher une arme contre laquelle Naos ne pourrait rien car elle �chapperait � sa connaissance. De retour aux Terres du Fyndel, l'Ep�e de l'Oubli se forgeait pendant que mon peuple se mourait. Gr�ce � la pierre de scrutation offerte par les d�it�s, j'assistai � leur fuite dans le Cimeti�re puis � la d�faite de Naos contre Zosma. J'ai suivi l'�volution des nouvelles civilisations, de Bruy�re, du Ma�tre de Magie et d'Heka, attendant l'instant o� la cordi�rite serait retrouv�e afin de lib�rer mes seuls amis. D�sormais seule, j'esp�rais chaque jour voir revenir un habitant du Fyndel qui aurait pu fuir et r�sister � la maladie, mais personne ne s'est jamais pr�sent�.
" Puis vint le moment o� tu d�couvris la cordi�rite avec Nejma et N�am. Vous voyant fuir vers Arkab et d�cid�e � vous arracher la pierre des mains, je voulus vous y retrouver. De peur de perdre l'Ep�e de l'Oubli, je la condensai en une �caille de platine et l'incrustai dans ma paume avant de rejoindre Erakis sans savoir que Naos y avait scell� mes souvenirs. C'est ainsi que j'arrivai amn�sique � Arkab, vite captur�e par les mages m�fiants envers une elfe en ces lieux. Le hasard fit que vous me trouviez, et que nous parvenions ensemble jusqu'� la Biblioth�que. J'y ai retrouv� la tour que Naos b�tit pour moi, d�di�e aux mondes parall�les des diff�rents plans. Son sceau s'y trouvait appos�, et en le brisant la m�moire me fut rendue. C'est ce qui fut fatal � Naos.

- Tu l'as tu� ?! Comment ? Qu'est-ce qui t'a pris ? Il n'y plus personne pour vaincre les Dieux maintenant. De retour sur Erakis ils seront invuln�rables et ils nous d�truiront !
- C'est pourquoi il faut emp�cher Rigel d'incanter.
- J'ai du mal � te comprendre, Sy�.
- Naos disait vrai. Si j'�tais revenue sur Erakis avec ma m�moire, ma contribution � la lib�ration des Dieux et des Grands El�mentaux aurait probablement condamn� l'humanit�, mais au long de la route parcourue � vos c�t�s, j'ai r�alis� combien votre monde abritait de personnes de valeur, dignes d'estime et d'amour. Vous ne m�ritez pas de dispara�tre. Mon peuple ne le m�ritait pas non plus, je ne veux pas que cela se reproduise. Permets-moi de t'aider � �pargner ton monde, Araknor.
- Tu ne veux donc plus faire rena�tre tes amis les Dieux ?
- Leur esprit est ici, en ce lieu ils resteront purs.
- Je suis heureux de retrouver la Sy� que je connaissais " dit le r�deur, visiblement soulag�. " Je voulais te demander, quel est le sceptre que tu portais ?
- Le Sceptre de Perception du Dieu Ohk�d, artefact divin d�sormais restitu� � leur cr�ateur. Il porte la pierre de scrutation d'Erakis. "
- Une derni�re question, Sy� ", dit le demi-elfe, la voix tremblante. " As-tu vu toi aussi les prisonniers dans la Biblioth�que ?
- Oui. H�las, ce n'est que le fruit des pouvoirs de Rigel. Il a cr�� cette illusion afin de ralentir quiconque p�n�trerait. Je suis d�sol�e, ceux que tu as vus sont d�j� morts.
- Je vois, dit Araknor la gorge serr�e, au moins n'y a-t-il plus la moindre h�sitation � r�duire Rigel et Heka � n�ant. "

Pendant leur conversation, Nejma reprenait lentement connaissance sur les �paules du r�deur. Il ne souffrait plus mais son esprit restait quelque peu embu�, sentant son corps �voluer dans une dimension diff�rente. Il comprit qu'il se trouvait dans l'un des domaines �th�r�s dont lui parlait N�am, ainsi il garda les yeux ferm�s, se laissant porter encore un instant pendant qu'il ressentait et analysait l'influence d'un tel lieu sur son organisme.
L'ancrage dimensionnel lanc� par Lina�lle avait fonctionn�. Elle se trouvait toujours sur la Lune, � l'or�e de la for�t marquant la sortie de la combe. Heka avait disparu. Seule, entour�e d'un silence de mort, Lina�lle pla�a l'�p�e noire � sa ceinture et se concentra afin de d�tecter la probable invisibilit� d'Heka, mais personne ne se trouvait autour d'elle. Pendant de longues minutes elle soigna ses plaies profondes et lan�a sur elle-m�me ses derniers cercles de protection afin d'aller affronter Rigel.
Rassemblant son courage, la pr�tresse avan�ait vers le Ma�tre de Magie. Son �lan fut n�anmoins interrompu car elle venait d'entendre une voix provenant de la for�t. Sans h�sitation, elle reconnut Araknor l'appelant. Sa magie protectrice ne durerait pas �ternellement et rejoindre le r�deur lui ferait perdre un temps pr�cieux, pourtant elle d�cida d'aller v�rifier si son ami n�cessitait de l'aide. S'approchant des bois, elle vit le demi-elfe marcher vers elle, souriant.

- " Heka ne t'a pas t�l�port� ? interrogea Lina�lle.
- Si, mais je suis revenu aussi vite que possible.
- Nejma et N�am combattent-ils toujours ?
- Oui, ne comptons plus sur eux.
- Alors partons combattre Rigel.
- Attends, Lina�lle.
La pr�tresse stoppa, surprise.
- Qu'y a-t-il Araknor, le temps presse !
- Je suis �tonn� qu'apr�s avoir lou� H�ze toute ta vie, tu te d�cides si ais�ment � la condamner.
- Si ais�ment ! Nous en avons d�j� parl�, je me suis tromp�e et ai choisi mon camp. Je me bats pour les Hommes avant tout, m�me si mon c�ur souffre pour H�ze.
- Ta D�esse a fait de toi ce que tu es, elle a particip� � forger ton caract�re par l'influence que tu croyais voir en elle, et les valeurs que tu d�fends ne sont certainement pas si diff�rentes de celles des Dieux. Je suis d�sormais persuad� que les Dieux d�sirent vivre de nouveau en paix avec les hommes qu'ils feront na�tre � leur image. Parlons � Rigel et Heka, je suis certain que nous trouverons un compromis, fais confiance � mon intuition.
- Quel compromis ? r�torqua Lina�lle soudain gagn�e d'inqui�tude. Voyons Araknor, toi qui te montrais si s�r de la cause de notre lutte, pourquoi viens-tu semer le doute en moi maintenant ? "

Sans un mot du r�deur, elle eut pourtant la r�ponse � sa question. A l'or�e de la for�t, longeant la rivi�re, se d�tachaient les silhouettes de Nejma, Sy� et Araknor. R�alisant alors qu'en face d'elle ne se tenait pas son ami, Lina�lle comprit qu'Heka l'avait tromp�e pour essayer de la convertir. La pr�tresse tenta de saisir son arme pendant que sa rivale reprenait sa v�ritable apparence, mais l'�p�e noire se trouvait d�j� dans les mains d'Heka et la lame ondul�e s'enfon�a dans le ventre de Lina�lle. Les chairs d�chir�es, elle se sentait condamn�e, d'autant que la seconde �p�e d'Heka venait de transpercer son c�ur.
Le regard vacillant, discernant ses amis courir vers elle en criant son nom, Lina�lle voulu les aider une derni�re fois. Le combat contre les demi-Dieux �tant d�j� in�quitable et Rigel  s'appr�tant � lib�rer les prochains Dieux, elle devait ouvrir la voie vers lui. Elle posa la main sur le bras d'Heka et lui dit calmement : " Je ne serai pas la seule � y laisser la vie. "
A peine la pr�tresse eut-elle prononc� le sortil�ge que Heka, h�b�t�e de surprise, se d�sint�gra litt�ralement. Lina�lle regarda une derni�re fois ses amis, d�tacha de son poignet la cl� offerte par Nejma, puis se d�sint�gra � son tour, victime de son propre sort.
Les deux �mes condens�es en sph�res �nerg�tiques voletaient dans les airs. Araknor et Nejma hurl�rent, d�chir�s par le sacrifice de leur amie. Sy�, elle aussi triste jusqu'aux larmes, attira vers elle la lumi�re de Lina�lle. Elle murmura quelques mots et la sph�re s'envola en direction de l'Arche. " Au moins reposera-t-elle sur Erakis. "
Nejma tenait dans sa main la cl� de Lina�lle. Araknor, serrant les dents, au bord d'exploser tant cette mort r�veillait le souvenir de toutes les destructions pass�es, banda son arc et lib�ra dans un cri de rage la fl�che qui siffla jusqu'� Rigel. Malgr� la distance, le tir fut d'une rare pr�cision, n�anmoins Rigel bloqua le projectile et le brisa entre ses doigts.
" Attends Araknor, s'�cria Sy�, concertons-nous avant de combattre ! " Le r�deur n'entendait rien. D�j� il avait d�gain� son �p�e et approchait le promontoire, les yeux riv�s sur le Ma�tre de Magie. " Nejma ! continua Sy�, raisonne Araknor, sa col�re l'aveugle ! " Le moine ne r�pondit pas. Il venait d'ajuster le bracelet de Lina�lle � son poignet et suivait Araknor, les muscles contract�s de hargne et de d�sir de vengeance.
En descendant les marches, Rigel d�clara : " Il est temps de r�gler nos diff�rents je crois. " Il r�ajusta sa cape puis se lan�a au corps � corps, � mains nues. Araknor d�chirait l'air pendant que Nejma tournait autour de Rigel, tentant de l'atteindre. Aucun des coups n'atteignait le demi-Dieu qui esquivait l'arme du r�deur et lan�ait r�guli�rement un sort parant les attaques de Nejma.
- " Vos path�tiques efforts sont vains, soupira Rigel. Je vais vous apprendre � vous battre.
- Sans magie destructive, je me r�jouis de voir �a. " r�torqua Araknor.
Rigel ricana et incanta son premier sort offensif. Une brume acide entoura soudain les trois combattants. Nejma et Araknor couraient en aveugle, esp�rant sortir de la brume br�lant leurs chairs. Alors que le Ma�tre de Magie s'�tait d�j� transform� en pierre, ainsi prot�g� des effets n�fastes, son sort se retourna contre lui et l'acidit� de la brume en fut doubl�e, faisant hurler de douleur Nejma et Araknor. Sy� dissipa les deux sorts, mais chaque incantation lui co�tait un temps pr�cieux. Rigel prenait donc l'avantage en faisant na�tre simultan�ment deux sortil�ges alors que Sy� ne pouvait utiliser qu'un sort d�fensif a la fois.
Restant � l'�cart, la magicienne soigna ses amis. Sans attendre, ceux-ci se jet�rent sur Rigel qui d�s la disparition de la brume acide avait rompu son sort de pierre. Malgr� l'intensit� de l'attaque commune, une fois encore aucun coup n'atteignait son but.
Am�liorant sa technique de d�fense en analysant les mouvements de ses adversaires, Rigel parvenait maintenant � se battre contre un seul ennemi � la fois. Il repoussait Araknor lorsque Nejma approchait, puis frappait Nejma pour l'�loigner alors que le r�deur revenait � la charge. Sy� �tudiait elle aussi le comportement de leur opposant. " Il peut se battre sans difficult� contre les deux en m�me temps, pensait-elle, pourtant il les �loigne l'un apr�s l'autre. Il pr�pare quelque chose... "
D'un violent coup de pied, Nejma fut exp�di� sur la droite du demi-Dieu. Alors qu'Araknor se pr�cipitait de face vers Rigel, ce dernier fit appara�tre entre eux un mur de feu dont les flammes ne se dirigeaient que dans la direction du r�deur. Le moine, du bon c�t�, courait vers Rigel alors que le contre-sort fit na�tre des flammes dans leur direction. Le Ma�tre de Magie se t�l�porta hors de danger, laissant Nejma seul au milieu des flammes. Son kimono divin s'alt�rait visiblement � force de contenir tant de magie n�gative, et les habits d'Araknor avaient en grande partie br�l�. Leur r�sistance s'affaiblissait ostensiblement, Sy� ne parvenant que difficilement � g�rer la dissipation des sortil�ges et les soins accord�s � ses amis. Rigel, impr�visible par ses incessants changements de strat�gie, ma�trisait parfaitement sa magie, parvenant � utiliser les sorts cens�s l'atteindre contre ses opposants.
Lorsque les derni�res flammes disparurent, le Ma�tre de Magie se trouvait entre Araknor et Nejma. Profitant de la faiblesse du r�deur qui rel�cha un instant l'�treinte de son �p�e, Rigel attira par t�l�kin�sie Sybalure jusqu'entre ses mains. Saisissant Nejma encore sonn� par ses br�lures, il pronon�a une formule appelant un vent violent balayant Araknor et Sy� dans les airs. Puis il maintint Nejma, attendant le retour de son sort offensif. A leur tour ils furent projet�s dans les airs, mais Rigel avait calcul� la trajectoire de son sort de fa�on � ce que le souffle les porte lui et le moine au sommet du promontoire rocheux.
Pla�ant Sybalure sous la gorge de Nejma afin de l'emp�cher de bouger, Rigel incanta, g�n�rant autour de Sy� et Araknor d�sormais �loign�s une v�g�tation dense pr�venant tout d�placement. Les m�mes plantes prirent aussit�t vie autour du moine et du demi-Dieu. Ce dernier d�clara alors : " Un d�but d'incantation Sy�, et votre ami mourra. "
Araknor rageait. La vie de Nejma ne tenait plus qu'au fil de sa propre �p�e. Le Ma�tre de Magie, orientant son prisonnier dans l'axe du r�deur et de l'elfe afin d'en faire un bouclier humain, recommen�a la litanie permettant la r�surrection de ses parents. Les lumi�res divines s'�tant affaiblies pendant le combat, Rigel d� reprendre l'incantation du d�but. Les �mes des Dieux de retour vers leur enfant retrouvaient peu � peu la forme psychique qui leur permettrait de franchir l'Arche des Esprits Divins.
Araknor et Sy� se trouvaient dans une impasse. Sans sort de la magicienne, ils ne pouvaient ni se d�placer ni lib�rer Nejma. Pourtant s'ils restaient ainsi, les Dieux reviendraient bient�t sur Erakis.
- " Que faire ? s'affola Araknor.
- Le Ma�tre de Magie a compris qu'il ne pouvait pas nous battre au corps � corps. Il est oblig� de n'utiliser que de faibles sorts pour ne pas se mettre lui-m�me en danger. En poursuivant son incantation, il va lib�rer les Dieux, et retournera ensuite sur Erakis o� nous ne pourrons plus rien contre lui. Il paralyse notre action le temps de r�aliser sa mission.
- Et si nous nous rebellons, conclut le r�deur, nous perdons Nejma. Diable, cria-t-il, nous sommes perdus ! Je ne peux atteindre Rigel qu'avec une fl�che mais Nejma est sur la trajectoire. "
En transe, Rigel ne se souciait nullement des paroles de ses rivaux.
- " Tire, Araknor, intervint l'halfelin. Ne te soucie pas de moi. Si tu ne le fais pas, nous mourrons de toute fa�on. Si me tuer est notre dernier espoir, alors ne retiens pas ton bras.
- Nejma ! Comment peux-tu me demander de faire cela ?
- Lina�lle s'est sacrifi�e elle aussi, et nous a rapproch�s de la victoire.
- Non ! cria Araknor, je refuse ! Jamais je ne pourrai te condamner.
- Tu nous condamnes pourtant tous en n'agissant pas. Regarde-moi, mon ami. Tu me connais, alors lis dans mon regard. "
Malgr� la distance, le demi-elfe percevait les yeux de Nejma. Ils exprimaient une d�termination in�branlable, et il ne s'en d�gageait aucune f�brilit�, comme si le moine avait d�j� accept� la mort. L'halfelin ferma les yeux et ne parla plus.

Araknor voyait son esprit d�chir�, et il se for�ait � ne pas r�fl�chir, de peur de r�aliser qu'aucune alternative ne se pr�sentait � lui.
- " Nejma a raison ", dit Sy�, la voix trahissant une affliction profonde.
- " Non, Sy� ! fulmina Araknor. Comment pourrais-je volontairement tuer Nejma ?
- Araknor, r�veille-toi, tu n'as pas le choix ! Vas-tu insulter Nejma en le rendant responsable de notre d�faite ? Je ne l'accepterai pas. Et puisque tu refuses d'agir, Nejma p�rira de mes mains. Je le tuerai en tentant d'atteindre Rigel et j'en mourrai, mais tu y gagneras ainsi une nouvelle chance de sauver Erakis. Ecoute Araknor, je tiens � Nejma plus que tu ne le crois, et sa mort comme la tienne d�truirait mon c�ur, mais si se sacrifier pour faire rena�tre un soup�on d'espoir est la derni�re volont� de Nejma, je vais la lui offrir. "
Araknor regarda longuement l'halfelin, et se rappelant l'expression de son regard, il prit son arc et le banda. Sa main tremblait, il luttait contre sa volont� et visait son ami. " Nejma, pardonne-moi. "
Il tira.
La fl�che allait atteindre Nejma, pourtant le moine souriait. Durant tout le temps de son silence il avait focalis� sa concentration sur le plan �th�r�, et gr�ce aux enseignements de N�am il s'�veilla � la technique de la D�sertion de l'�me, se reliant aux dimensions du plan mat�riel pour dispara�tre. Rigel re�ut le projectile de plein fouet. Son cr�ne fut transperc�, n�anmoins un sortil�ge suffit � annihiler la fl�che et ses effets. Nejma reparut face au Ma�tre de Magie, lib�r� de l'�treinte de Sybalure. Le demi-Dieu n'eut pas le temps d'incanter de nouveau avant que Nejma n'abatte son poing sur sa gorge afin de le rendre aphone un moment.
D�s que Sy� dissipa la magie d'enchev�trement, Araknor courut vers le promontoire. Le moine continuait de frapper Rigel qui ne parvenait pas � prononcer le moindre sortil�ge. Lorsque le r�deur approchait des derni�res marches, Nejma arracha Sybalure des mains du demi-Dieu et la jeta dans les airs. Araknor fit un bon, saisit en vol son �p�e qu'il fit tournoyer dans les airs, puis d'un coup pr�cis et violent il trancha la t�te du Ma�tre de Magie.

Silencieux, Araknor et Nejma r�alisaient lentement ce qui venait de se passer. Ils observaient le corps sans vie du dernier demi-Dieu et entendaient sa t�te d�valer les roches abruptes. Une sph�re lumineuse �mana de Rigel, s'�leva dans les airs pour rejoindre les �mes de ses parents d�sormais prisonni�res � jamais du Cimeti�re des Esprits.

S'avan�ant avec calme, Sy� rejoignit Nejma et Araknor. Erakis scintillait au-dessus d'eux. Ils contempl�rent leur monde qu'ils venaient de sauver, avant que les amis du moine ne se j�tent dans ses bras en criant leur joie, heureux de le voir en vie.
- " Comme je suis heureux de te retrouver sain et sauf mon cher Nejma ! se r�jouit Araknor.
- Et moi donc ! Jusqu'au dernier moment j'ignorais si je parviendrais � dispara�tre. L'enseignement de N�am n'a pas �t� vain.
- Ni le sacrifice de Lina�lle, ajouta Sy�.
- Nous avons tous tant perdus, se rembrunit Araknor. Lina�lle, N�am, ma m�re, Sharkan, Lersen, Armil, Izar, Saskia et tant d'autres ont eux aussi disparus.
- Mais nous avons honor� leur mort par notre victoire, dit Nejma.
- Oui, et nous avons affront� un mal qui se serait abattu un jour ou l'autre sur Erakis. Au moins nos peuples sauront d�sormais qu'ils sont leurs seuls ma�tres et qu'aucune puissance divine ne viendra plus menacer leurs civilisations.
- Venez mes amis, conclut la magicienne, une derni�re t�che nous incombe, et il est temps de quitter ce lieu qui n'appartient pas aux hommes. "
Ils franchirent l'Arche, regagnant la terrasse. La cordi�rite, toujours fich�e sur l'Arche, scintillait sans faiblir d'une aura bleut�e magique. Le brouillard dense ne laissait rien percevoir de la plaine, mais tout son de combat avait cess�. Seul s'entendait le bruit l�ger des vagues fracass�es sur les c�tes lointaines. Dans un tel calme, Araknor, Nejma et Sy� se sentirent envahis d'une grande s�r�nit�. L'elfe approcha des inscriptions grav�es au sommet de l'Arche des Esprits Divins afin de traduire le langage des Dieux.
" Vous, Grands El�mentaux, Arche divine et ses protecteurs, reprenez-vie et scellez le destin du Cimeti�re des Esprits, car la vie et la mort ne peuvent se c�toyer. "
A ces mots, la brume se mit � tourbillonner, � fusionner et � se condenser en eau, ass�chant l'air � tel point que des flammes naissant ci et l� se rassembl�rent en un grand feu. Le brouillard du continent disparut et les El�mentaux Feu et Eau se dressaient sur la terrasse, gigantesques. La roche de l'Arche se mit � craqueler, et de ses failles un vent violent jaillit soudain, entra�nant la destruction de l'Arche r�duite en poussi�res. De ces d�combres et de ce souffle naquirent Terre et Air. Les quatre Grands El�mentaux, majestueux et imposants, attendaient les directives des Dieux. Sy� leur parla en langage divin, puis les forces de la nature quitt�rent la terrasse pour rejoindre leur source.
- " Que leur as-tu dis ? demanda Araknor.
- Qu'ils sont libres et peuvent regagner Erakis en paix. Sans Dieu pour les influencer, ils ne seront plus un danger pour l'humanit�. " 

Nejma, au bord de la terrasse o� l'�me de N�am r�siderait � jamais au sein du domaine �th�r�, se laissait absorber par le paysage. La Biblioth�que dominait le continent ; � perte de vue s'�tendaient de hautes cimes et de longs plateaux rocheux. Le vent souffla, m�lant aux sifflements de l'air entre les parois rocheuses les complaintes diffuses des bless�s gisant loin en contrebas. D'un bout � l'autre de la plaine se distinguait une ligne noire de cadavres, et non loin des falaises, le corps gisant du Dragon. Les scintillements irr�guliers des armures de Sable accompagn�s des lueurs des sorts de gu�rison des gnomes confirmaient la d�faite de l'arm�e de la Lune.
Regagnant l'int�rieur de la Biblioth�que, Nejma demanda � Sy� quelle �tait cette tour devant laquelle ils l'avaient trouv�e. Elle lui r�pondit qu'il s'agissait de la tour des mondes parall�les, cr��e par Naos afin qu'elle puisse retourner sur les Terres du Fyndel ou rejoindre Erakis quand elle le d�sirait. Quant � sa robe noire d�chir�e, elle fut confectionn�e par son peuple, c'est pourquoi elle tenait � la porter de nouveau. Araknor ne s'en plaignait pas, pouvant ainsi contempler d'autant mieux la beaut� elfique de son amie
Lorsqu'ils sortirent de la Biblioth�que, leurs chevaux s'y trouvaient toujours ainsi qu'une escorte de cavaliers du d�sert men�s par Keldish. Le seigneur de Sable s'avan�a vers eux et d�clara :
- " Je suis heureux de vous revoir mes amis, car votre retour est synonyme de victoire.
- Croyez que nous partageons votre joie, seigneur, dit le r�deur.
- Appelez-moi Keldish je vous prie. Je pense que nous serons amen�s � nous voir r�guli�rement d�sormais.
- Qu'en est-il des combats dans la plaine ? demanda Nejma.
- Gr�ce � l'aide providentielle du Dragon nous sommes venus � bout des mort-vivants et de ceux qui les guidaient, dont le regrett� Lersen. La mort a pris nombre d'entre nous. Chacun de nos peuples portera les stigmates de cette guerre durant de longues ann�es, je le crains. Au moins les Nains ont-ils toujours leur prince et... "
Keldish s'interrompit, apercevant les capes que portaient Sy�, Araknor et Nejma depuis leur d�part de Sable.
- " Dois-je comprendre que vous avez s�journ� en Sable ?
- En effet, r�pondit Araknor. Un objet qui est v�tre nous �tait n�cessaire afin d'emp�cher le retour des Dieux. Voil� votre miroir. Nous nous excusons Keldish, nous connaissions l'interdiction d'atteindre votre ville mais�
- Ne vous justifiez pas, coupa Keldish. Vous avez agi pour le bien, nous sommes fiers d'avoir pu vous aider. Nos portes vous seront � jamais ouvertes. Mais assez parl�, les bless�s de la plaine attendent nos soins. Nous accompagnez-vous ?
- Pour ma part, r�pondit Sy�, je crains que non. "
La magicienne fixait les yeux de Keldish, ne pr�tant pas attention aux regards interrogateurs de Nejma et Araknor. Le seigneur de Sable comprit, en lisant le d�sarroi dans les yeux de l'elfe, qu'elle souhaitait parler sans en trouver la force. Il laissa donc son regard plong� dans celui de Sy� pour la soutenir dans un tel instant.
" Je quitte Erakis " dit Sy�.
Nejma baissa la t�te, boulevers� par cette d�cision qu'il devinait irr�vocable. Araknor s'agita en de nombreuses questions, r�solu � faire changer Sy� d'avis. Keldish,  ne voulant pas interf�rer dans leur intimit�, les informa qu'il rejoignait ses hommes un instant.

Seuls, Araknor, Sy� et Nejma rest�rent silencieux un long moment, avant que l'halfelin ne demande :
- " Tu retournes sur les Terres du Fyndel ?
- Oui, r�pondit la magicienne.
- Pourquoi ? s'exclama Araknor. Nous avons besoin de toi ici, Sy�. Erakis a besoin de tes pouvoirs, et nous de ta pr�sence.
- Merci Araknor, mais je suis immortelle. Je ne veux ni �tre source de v�n�ration ni poss�der un pouvoir divin que je serais seule � ma�triser. Erakis se portera mieux sans moi.
- Que vas-tu faire alors ?
- Eh bien� Plusieurs de mon peuple �taient des Voyageurs des Plans comme je le suis. Ainsi, peut-�tre certains d'entre eux ont-ils pu fuir la maladie du Fyndel en se r�fugiant dans d'autres plans. Je vais voyager entre ces plans avec l'espoir de les retrouver.
- Je comprends, dit Araknor. Aurons-nous au moins l'honneur et le plaisir de te recevoir parfois en Erakis ?
- C'est promis, mais il se peut que ce soit dans longtemps. J'ignore beaucoup de l� o� je me rends. Tu ne dis rien Nejma ?
- Pardon, je pensais, dit le moine. Je me demandais� si tu accepterais que je t'accompagne. Les Halfelins sont d�cim�s, plus personne ne m'attend.
- Et tu es avide de d�couvrir l'inconnu, ajouta le demi-elfe. 
- Tu es le bienvenu Nejma, dit Sy�. Ne viendrais-tu pas avec nous, Araknor ?
- Merci, mais je ne peux pas. Je suis trop attach� � ce monde, je ne veux pas le quitter alors que tout est � reconstruire. N�anmoins vous quitter ne me r�jouis aucunement. Nejma, Sy�, que diriez-vous de f�ter le renouveau d'Erakis avant votre d�part ?
- C'e�t �t� un grand bonheur Araknor, h�las la magie quitte ce lieu peu � peu, bient�t le passage vers les Terres du Fyndel se refermera. Mais � notre retour, nous comptons sur toi pour organiser une f�te inoubliable, et je te promets que tu ne seras pas le seul � �tre saoul cette fois !
- Et n'h�site pas, ajouta Nejma, � aller voler quelques autres champignons � notre amie Deste�ne.
- Tiens donc, �coutez les conseils du p'tit voleur ! " taquina Araknor.

Sy� fit signe � Keldish de les rejoindre, puis elle lui annon�a son d�part et celui de Nejma.
- " Vous manquerez � Erakis, dit Keldish, certains peuples aiment avoir des h�ros � acclamer.
- Beaucoup d'autres manqueront � Erakis " dit le r�deur. Apr�s un temps, il ajouta :      " Nous n'avons vu aucune femme ou enfant au sein de votre cit�, votre domaine �tait vide. Les avez-vous men�s avec vous au combat ?
- Bien s�r que non, r�pondit Keldish en riant. Puisque vous seuls �tes parvenu en Sable, je peux vous apprendre ce secret. Sable n'est pas unique, plusieurs cit�s se trouvent dispers�es au sein du d�sert. Vous avez probablement atteint la colonie du nord, qui n'est pas la plus grande mais une des plus riches par le savoir qu'elle contient.
- Et j'imagine qu'une autre cit� est d�di�e aux armes magiques.
- Exactement. Je devine un ton d'amertume en votre voix, Araknor. Croyez-moi, Sybalure n'a rien � envier aux autres lames d'Erakis. "
Nejma, aux c�t�s de sa monture, s'adressa au seigneur de Sable :
- " Keldish, voici Sub�re, cheval divin capable de communiquer par t�l�pathie. J'aimerais vous l'offrir, vous le m�ritez amplement.
- J'accepte avec plaisir, Nejma. Soyez assur� qu'� votre retour il sera v�tre de nouveau. "
Keldish monta sur Sub�re, puis leur dit : " Merci encore, au nom de nous tous. Nejma, Sy�, je souhaite de tout c�ur vous revoir un jour. " Il ajouta, arborant un large sourire : " Je rejoins la plaine, je vous y attendrai, seigneur Araknor. "
Keldish et ses hommes s'�loign�rent puis disparurent derri�re les roches bordant la falaise.
- " Seigneur Araknor ! r�p�ta Nejma. On dirait que le Plateau du Levant ne va pas rester longtemps sans protecteur� J'esp�re seulement que nous ne serons pas oblig�s de corrompre tes gardes pour pouvoir te voir.
- Ne t'en fais pas, tu n'auras pas � escalader les murailles du ch�teau cette fois. Tout le monde conna�tra notre amiti� et saura que vous �tes les sauveurs d'Erakis, comme le fut Lina�lle. Mais j'y pense Nejma, depuis nos retrouvailles au Mont Solitaire j'ai oubli� un objet qui te revient avant ton d�part. "
Araknor retira de son petit doigt un anneau orn� de feuilles mortes � l'int�rieur duquel Nejma vit son nom grav� en �criture elfique. Le moine le remercia et ils se prirent longuement dans les bras, conscients qu'ils se s�pareraient sous peu.
" Puisque l'heure est aux cadeaux, d�clara Sy�, accepte ceci Araknor, que je n'offre pas � un futur seigneur mais avant tout � un ami cher � mon c�ur. " Sy� d�tacha de sa cheville un des bracelets au long duquel alternaient de petites perles vertes et noires. Elle l'ajusta autour du poignet d'Araknor et garda ses mains dans les siennes un long moment.
- " C'est une parure que portent les Voyageurs des Plans des Terres du Fyndel. En la portant, une partie de mon monde et une partie de moi t'accompagneront.
- Je n'ai pas de mot pour te remercier, Sy�. J'aimerais avoir un objet si pr�cieux � t'offrir.
- J'ai ton amiti� Araknor, et rien ne l'effacera. N�anmoins si tu veux me faire plaisir, �difie une statue de Lina�lle, engage les meilleurs sculpteurs et donne au visage de pierre les traits que tu conserves en ta m�moire. Rend � Lina�lle la beaut� de son �me, que personne n'oublie qui elle fut.
- Ce sera fait Sy�, je te le promets, elle r�sidera � jamais sur le Plateau du Levant. "
La magicienne sourit puis embrassa le demi-elfe sur le front. Les gorges des amis se serr�rent. Ils savaient qu'une parole de plus serait empreinte de la tristesse de leur s�paration, ainsi ils n'�chang�rent plus un mot. En silence, ils savouraient pleinement ce dernier instant de partage.
Lentement, Nejma et Sy� recul�rent et disparurent dans l'obscurit� de la Biblioth�que. Araknor se mit en selle sur Lylfel qui respecta le d�sir de silence de son cavalier. Il lan�a sa monture en direction de la plaine, suivi de Rystell et Ma�va.

En marchant, Nejma sentit un objet ins�r� dans son kimono � son insu. Il y plongea la main et en d�gagea le cristal de Sable, la m�liop�ne qu'Araknor conservait depuis le lac Segin. Le moine sourit en pensant qu'Araknor n'avait pu s'emp�cher de leur laisser un souvenir d'Erakis. Il en conclut aussi que son ami tenait � �loigner de ce monde une musique divine contr�lant les nuages, laissant la nature �voluer � son propre rythme.
Sy� et Nejma arriv�rent devant la tour menant aux Terres du Fyndel.
- " Tu n'as pas peur de quitter ton monde, Nejma ?
- Au contraire, la curiosit� transforme ma peur en excitation et je ne pourrais �tre plus chanceux, car ta volont� de vivre est aussi forte que ton d�sir de d�couverte et tu m'entra�nes avec toi� 
- Un peu de patience, mon cher moine, dit Sy� avec un l�ger rictus. Maintenant que la guerre est termin�e, tu as une promesse � tenir, et n'invoque pas l'oubli, je sais que tu te rappelles ma question, n'est-ce pas ?
- On dirait que je ne vais pas y �chapper cette fois, tu peux compter sur ma franchise, Sy�.
- Alors, pourquoi as-tu voulu grandir ?
- Pour avoir une chance de gagner ton c�ur. "
Sy� rougit visiblement, sans trouver quoi r�pondre. Et cela n'�tait pas n�cessaire, car ses yeux brillants en disaient assez long. Ils p�n�tr�rent dans la tour, vers des univers qui alimenteraient � jamais l'imagination d'Araknor.
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