
Tardif marchant
sur les eaux : 

Coup de
pouce ou coup de pompe ? 
Ma voisine… encore elle, était
très mignonne et agréable, très sage en cours,
très douée en tout et,
de surcroît, de bonne compagnie. Toujours d’humeur égale,
aimant à rigoler chaque fois qu’elle
le pouvait, « Fleur de Pissenlit », notre squaw,
était pétrie de qualités.
Mais comme la lumière ne serait
rien sans l’ombre… il fallait bien qu’il y eût une ombre à
ce charmant
tableau. Fleur de Pissenlit, un jour, pompa !
C’était par un de ces matins
glauques où cet épais brouillard d’Auvergne
éteignait les couleurs et semblait
engluer toute vie. Tout était gris, donc. Sinistre et gris. Et
triste.
Notre prof d’histoire était
sinistre, grise et triste aussi. Elle semblait porter son masque
mortuaire de son
vivant. C’est bien cela. Quant à sa coiffure, n’en parlons
pas ! Ni de sa chevelure qui était comme
poudrée pour la rendre plus grise encore, ni de sa coiffure
vieillotte. De sa voix non plus, la pauvre, ni
de l’insipidité de son discours immuablement monocorde.
De cette voix légèrement
chevrotante et d’un autre temps, elle nous avait dicté le sujet
de notre
composition d’Histoire. Un truc sur le retentissement de guerre de
14-18 sur l’économie mondiale,
je crois bien. Un thème qui avait suscité en nous un
élan effréné frisant l’hystérie et
l’exaltation…
Après avoir rapidement aéré ses bandelettes en
arpentant la salle de classe une ou deux fois, pas plus,
notre momie s’était installée derrière le bureau
et demeurait tapie derrière la pyramide que formait son
énorme
cartable.
Chacun séchait plus ou moins.
Nous nous efforcions, pour la plupart, de rassembler le peu que nous
savions pour faire semblant de ne pas être totalement
démunis. Nous brodions et délayions tout cela
pour remplir notre quota de pages … Quelle désolation, ces cours
d’histoire ! Par bonheur il existait déjà
le « Mémento Bordas »… pour mettre les
idées en place.
Dans notre salle
« mythique » nous étions installés
sur des pupitres. Comme tous pupitres, les nôtres étaient
équipés d’un abattant qui se fermait sur un grand casier
où nous pouvions remiser nos documents.
Les jeunes filles remplissaient le leur vraiment, puisqu’elles
résidaient sur place, avenue de Bergougnan.
Ma voisine, donc, s’était
attelée elle aussi à la rédaction de son devoir.
Très vite elle avait soulevé l’abattant
de son pupitre pour en retirer des feuilles de brouillon … Des feuilles
de brouillon, c’est vrai. Je n’avais pas
contrôlé, mais je voulais me persuader que c’était
vrai. Le doute m’est venu peu de temps après lorsque
le pupitre se souleva encore, un peu plus que la fois
précédente : Fleur de Pissenlit en ressortit son gros
cahier de 200 pages sur lequel elle prenait ses cours… d’Histoire.
Danger ! Je commençai alors à
m’inquiéter vraiment. Je n’avais pas du tout l’expérience
de semblables pratiques.
L’abattant se souleva de nouveau,
encore plus haut, et un autre cahier, plus modeste, genre cahier de
brouillon en fut extrait… Puis un classeur ! Le pupitre de la
squaw finissait par être très encombré.
Mais la momie ne bronchait toujours pas. Celle-ci sortit enfin de sa
léthargie lorsque l’abattant se souleva
une nouvelle fois si haut que tout son chargement bascula vers l’avant
dans un bruit inconcevable !
Tous les regards convergèrent instantanément vers nous,
cependant que, profitant du léger brouhaha,
certains échangeait de précieuses informations…
« Mademoiselle… Ramassez vite tout cela, et ne dérangez pas vos camarades ! »
Cependant que j’étais
totalement paniqué à l’idée que ma voisine venait
de se faire prendre en flagrant délit
de fraude, Fleur de Pissenlit, à peine confuse, se mit à
quatre patte pour ramasser tout son fourbi,
souleva de nouveau l’abattant pour en ressortir son livre d’histoire…
et s’installa, sereine, pour achever son devoir !
La momie, quant à elle, s’assoupit de nouveau.
Si j’en crois ce que j’ai
déjà pu lire parmi nos souvenirs exhumés… l’art de
la pompe était une pratique usuelle.
Mais tout de même, là, pour ce qui est de la
« pompe », je crois pouvoir affirmer que ma
voisine détient
bien « le pompon » !
Pour cette occasion seulement, je veux m’en persuader.
Jacques Tardif.
Coup de main pour un
poignet
de bonne compagnie. Toujours d’humeur égale, aimant à
rigoler chaque fois qu’elle le pouvait, « Fleur de
Pissenlit »,
notre squaw, était pétrie de qualités.
Mais comme la lumière ne serait
rien sans l’ombre… il fallait bien qu’il y eût une ombre
à ce charmant tableau.
Fleur de Pissenlit n’aimait pas la couture !
Elle l’aimait si peu qu’il lui arriva
de négliger l’élémentaire coquetterie qui vient
pourtant naturellement aux filles
en même temps que le souci de plaire. Ainsi en fut-il de son
tablier dont la poche, qui avait été à
moitié arrachée
à Dieu sait quelle vilaine occasion, était restée
ainsi pendant des lustres avant qu’elle ne songe enfin à la
rétablir
dans sa position. Saine et expéditive initiative qui consista
à réparer la poche… en la collant avec du Scotch !
Je crois bien qu’après la
réflexion que je lui avais faite à cette occasion elle
avait fini, un jour, par procéder à une
réparation qui correspondant mieux à l’esprit
« couture », en recourrant à une…
épingle double ! Le tablier finit
sa carrière ainsi « rapetassé ».
Et puis Fleur de Pissenlit, un jour,
m’apparut totalement déprimée, au bord des larmes, ce qui
était loin de lui
ressembler. Comme la raison de cette dépression ne pouvait pas
être une de ces causes sourdes, profondes et
sournoises qui donnent naissance à la mélancolie vraie,
je n’ai pas été long à savoir ce qui la
provoquait. Comme
toutes les autres filles, elle avait un ouvrage de couture à
rendre. Et ce n’était pas rien ! Un poignet
« mousquetaire »
à assembler et à monter sur une base de manche de chemise
d’homme…
Comme j’avais bon cœur, tout
spécialement en ce qui concernait ma voisine, comme j’avais eu
la chance d’avoir
été initié à la couture par ma mère
durant mes tendres années, comme la nécessité
m’avait contraint de m’y exercer
souvent, et comme, enfin, j’ai toujours été minutieux et
doué d’une grande patience, je me suis proposé pour
décharger
Fleur de Pissenlit de ce fardeau trop lourd pour elle toute seule. Et
la soulager de sa peine.
Je me suis chargé de la tâche, à sa place, ravi de pouvoir le faire. Elle l’était encore davantage de s’en voir déchargée.
Je crois même que nous avons eu une très bonne note, bien méritée, à tous les deux…
Auteur : Jacques Tardif.

Je
m’souviens d’une compo de philo qui a alimenté longtemps en moi
une réflexion approfondie et
amère sur l’apparence des choses, vécue
subjectivement et sur l’interprétation objective des
événements.
Sur le
sentiment du ridicule, aussi.
Le stylo
voltigeait, les pensées aussi, tant bien que mal. Le stylo
souvent plus vite
que la pensée, malheureusement.
Le plan commençait à prendre forme en même
temps que la réflexion s’organisait, que les idées se
hiérarchisaient.
La
démonstration prendrait bientôt forme.
Habituel, d’accord.
Mais, avec Nelly, tous ces efforts, dont je ne me serais pas
jugé capable
l’année précédente,
allaient de toute façon buter sur la rigueur de son analyse
et sur son exigence de perfection. Ma production était
destinée à ne pas
mériter davantage qu’un « 6 par
indulgence », perspective qui me
tétanisait, me contraignant à
gommer toute fantaisie pour demeurer dans ce que
j’imaginais être la route qu’elle nous avait tracée.
Alors forcément, tout se fanait,
se rabougrissait et se ratatinait…
On m’a
rapporté que le même processus serait incriminé en
matière de sexologie pour
justifier la perte de ses moyens
(j’entends forcément « ceux des
autres » et non « les siens
propres »…) ou celle de performances
satisfaisantes !
C’est par ce biais-là, bien sûr, que
l’on rejoint le sujet de cet article (ou « coups
de cœur » selon jcf).
Dans la
classe, j’occupais un pupitre qui me permettait d’être
réchauffé sur la gauche
par le radiateur, et de l’autre côté
par une condisciple qui ne manquait pas de
charme, c’est vrai. Chacun sait aussi que nous avons passé toute
cette
année-là
l’un à côté de l’autre sans jamais déraper.
Je n’en avais sans doute pas encore
l’âge, dirons nous.
Et je ne l’intéressais très certainement pas plus que
cela,
disons-le aussi. Mais alors que je brassais idées,
concepts
et notions, convictions, doutes et
incertitudes, les thèses des uns télescopant celles des
autres, et que tout
cela
vrombissait frénétiquement… d’un coup je ressentis un
pied décidé,
déterminé, venir au contact
de ma
jambe !...
Bien
sûr, je
reculai un peu, sans regarder ma voisine, juste pour lui laisser la
place dont
elle semblait avoir besoin :
peut-être en occupais-je de trop ? Très
peu de temps après, l’événement se reproduisit,
mais plus manifeste,
plus « franc »
cette fois-ci. J’esquivai à nouveau en regardant ma voisine qui
était aussi
sereine qu’on pouvait l’être
en composition de philo. Rien de particulier qui
pût me laisser à penser qu’il y avait un message dans
son comportement.
Du
coup le doute s’installa en moi.
Et puis
encore ! Cette fois-ci, ce fut avec davantage de vigueur – et donc
de
conviction ? – que le contact s’établit de nouveau !
Du coup les
idées bruissaient moins dans ma tête en même temps
qu’un marasme émotionnel
s’installait. Je redoutais le
ridicule en me dérobant à nouveau. Aussi
décidai-je de résister définitivement à la
pression. Ce contact appuyé et
durable
finissait, au bout du compte, par devenir tout aussi rassurant qu’il
avait, lors des premiers instants, provoqué un indescriptible
vertige. Le
devoir devait avancer malgré cela. Je continuais donc à
brasser du Kant, Hegel,
Spinoza, Descartes, à paraphraser
les stoïciens, alors que je vivais pour de
vrai un épisode du Mythe de la caverne.
Et ce contact
qui était désormais constant, de plus en plus
appuyé, affirmé, décidé,
volontaire et ne laissant pas de place
au doute… Mais à aucun moment indécent
toutefois. C’est pourquoi je n’envisageais plus de me dérober.
Je la connaissais
bien, ma voisine. Nos rapports étaient habituellement sains et
directs. Je savais
que cette extravagante fantaisie ne pouvait
déboucher sur rien d’autre et se
limiterait à ce bref instant. Etait-ce d’ailleurs une
fantaisie ? Peut-être
n’était-ce qu’un
besoin de contact tout simple, sans arrière-pensée, pour
se
rassurer et se libérer du stress. Moi-même, ce
contact-là ne me
rassurait-il
pas profondément maintenant que l’émoi initial et cette
sorte d’ivresse violente
et prolongée s’étaient dissipés ?
Rien donc ne s’opposait plus à ce
que nous restions ainsi, ce qui ne
m’empêchait pas de risquer tout de même un regard
vers elle de temps à autre.
Pour me rassurer, et non pas, véritablement,
pour quêter une confirmation.
Nous étions
loin du terme de l’épreuve et pourtant elle avait relu sa copie
et commençait à
ranger bruyamment, trop bruyamment
comme à son habitude, ses affaires dans son
pupitre. Je le redoutais : elle aurait donc fini avant moi. Elle
allait bientôt
se lever
pour déposer sa copie sur le bureau de Nelly. Le charme allait
devoir
brutalement se rompre. Comment allait-elle s’y prendre
pour rompre le
charme? Par quel trouble, nocif cette fois, allais-je être
assailli ? Je
vivais vertigineusement cette imminence.
A nouveau mon cœur se mettait à battre
plus fort, ma tête à se vider. Le souffle court,
j’attendais, tout en
m’attachant à masquer
mon désarroi en dirigeant au loin un regard
neutre et vide.
L’instant
était insoutenable et presque douloureux. Nous y étions
enfin. Je me prenais à supplier
ma voisine par le biais de ce
contact intime et bouleversant pour qu’elle
restât quelques instants encore, appliquant pour cela ma jambe
plus fermement
contre
elle. Mais une pression uniforme répondait toujours à des
sollicitations
que je voulais pourtant presque explicites. L’ingrate !
Prenant d’un
coup appui sur son pupitre, se saisissant de ses feuilles de copies
soigneusement emboîtées, elle projeta vigoureusement
sa chaise derrière elle
dans un raclement qui m’arracha une inspiration intempestive. Elle fit
un
énergique quart de tour tout en
soupirant avec brutalité et s’insinua entre les
deux rangées…
Médusé, désarçonné,
anéanti, je restais là et ne comprenais pas pourquoi,
alors qu’elle était déjà
si loin, son pied pouvait rester
encore appliqué contre mon mollet avec la même
détermination, et désormais avec la même
indécence!...
Après être
resté un grand moment paralysé par
l’incompréhension, horrifié et comme saisi
d’épouvante, je retirai vivement
ma jambe pour échapper à cette hallucination.
Dans un bruit étouffé, le fantôme responsable de
mes émois successifs et
durables
apparut et répandit son contenu : saleté de cartable
pervers qui
avait basculé entre nos deux pupitres ! Je te maudis !
Auteur
: Jacques tardif
Tardif a le nez fin :
Ah oui… je
m’souviens ! La
rentrée, un monde de parfums…
que nous avons
passée à l’Ecole Normale de Filles. Nous
découvrions, à Clermont,
un monde d’odeurs et de parfums inhabituels
pour nous.
Les bâtiments de
l’Avenue Jean
Jaurès où résidaient les garçons
étaient neufs. Ils ne seraient inaugurés
que
deux ans plus tard. Je me souviens avec une particulière
acuité de cette vaste
gamme de
parfums, tous différents, qui caractérisent pourtant la
même
entité : le neuf. Il y a le neuf des tissus,
le neuf des vernis, le neuf
du goudron, le neuf du ciment, le neuf des peintures… Tout ici sentait
le neuf.
Une orgie de parfums de neuf flottait dans les couloirs et les
escaliers, dans
les salles d’étude.
Dans ces box coquets où nous allions pouvoir nous isoler, le
dessus-de-lit, le rideau qui occultait
nos rayonnages et celui qui isolait du
couloir étaient confectionnés dans le même tissu.
Tout cela sentait le neuf.
Certains box donnaient
sur
Clermont et dominaient la « muraille de Chine »
qui s’étirait dans le
lointain. Les autres surplombaient un monastère. Un vrai
monastère avec de
vrais moines qui
arpentaient à nos pieds les allées du cloître tout
en lisant
de pieux ouvrages. Dans cet été finissant
les marronniers exhalaient encore
leurs effluves douçâtres. Nous allions nous approprier ce
kaléidoscope de parfums
comme étant celui, spécifique malgré sa
diversité, de notre retraite intime.
Le réfectoire
lui-même ne sentait
pas le réfectoire ordinaire ni la cantine commune.
Peut-être cela tenait-il au
fait que le mobilier générait ses propres odeurs. Les
cuisines aussi
n’avaient certainement rien de commun avec ce
que nous avions connu jusqu’ici.
Les mets qui nous étaient servis non plus, à
l’évidence, car il faut bien admettre que nous
étions particulièrement gâtés.
La vraie rentrée n’interviendrait que
le lendemain. Nous avions été avisés que les cours
seraient
dispensés dans les
locaux de l’Ecole Normale des Filles, avenue Bergougnan. Finalement
assez
loin
d’ici. Il faudrait nous y rendre à pied. Tous les jours. Une
promenade matinale
qui achèverait
de nous réveiller. La rue Nadaud nous conduisait à cet
interminable boulevard qu’il nous fallait
emprunter pour rejoindre l’ENF. En
longeant l’imprimerie de la banque de France il s’appelait
encore Aristide
Briand pour prendre ensuite le nom de Marcellin Berthelot.
Là nous devions
traverser un ensemble
industriel si sordide qu’aucune des lectures que j’avais pu
faire sur le sujet n’avaient
su évoquer en moi ce que je découvrais là. Des
entrelacs de tuyaux,
dont
certains laissaient échapper des fumerolles douteuses, reliaient
des bâtiments
qui semblaient
pourtant à l’abandon tellement ils semblaient vétustes.
Des
passerelles à la solidité hasardeuse
enjambaient les voies de desserte, des
cheminées gigantesques se perdaient encore dans la
brume matinale et crachaient
certainement des rejets répugnants. Des tapis roulants, suspendus
très haut
au-dessus du boulevard, transportaient en cliquetant des tonnes de
charbon qu’ils
allaient
vomir sur une sorte de terril. Rien ne semblait pourtant se passer
dans ce curieux et inquiétant enfer.
Seul un profond et
sourd
grognement, paraissant provenir des entrailles du monstre,
témoignait de
son
activité. Ce ronronnement, mais aussi un parfum sucré et
tenace. Pas de ces
odeurs
agressives et soufrées qu’on pouvait croiser en traversant des
sites
industriels. Un parfum tenace,
intense et sucré comme celui, entêtant, du
nougat ou du chocolat lorsqu’on les cuit. Entêtant et
presque écoeurant, ce
parfum que je n’ai plus jamais rencontré ailleurs allait nous
accompagner toute
cette année-là.
Décidément,
Clermont allait être
la cité des parfums !
Car nous
n’étions pas encore au
bout de nos découvertes. Il nous fallait encore atteindre le but
de notre
promenade. Pour la première fois de ma vie j’allais faire
l’expérience de la
mixité. Jusque
là filles et garçons étaient soumis à un
« développement
séparé », une sorte d’apartheid, et je
n’avais jamais été assis à côté de
jeunes filles. Je fis leur découverte dans le couloir, cette
allée
vitrée qui
longeait les salles de classe. Il régnait une relative agitation
car elles
étaient, sans trop le
montrer, impatientes de découvrir les garçons avec
lesquels elles allaient passer toute cette
année. Les unes se poussaient du
coude, d’autres pouffaient discrètement en se détournant…
Elles jouaient sur
leur terrain et tenaient à nous le montrer ! C’est dire que
ce manège
m’impressionnait, moi qui ne pouvais même pas me rassurer en me
tournant vers
les garçons
puisque je n’en connaissais aucun encore. Je me contentais de
regarder le bout de mes
chaussures et de m’imprégner de l’ambiance.
Et l’ambiance,
c’était, ici
encore, un monde de parfums. Les filles, je ne m’en doutais pas,
ça ne
sent pas
pareil lorsqu’elles sont autant. C’est vrai. Ce n’est pas que ça
sente quelque
chose de
particulier, mais ça sent le propre, les filles. Elles portaient
toutes un tablier pour dissimuler
leurs singularités. Aucune n’était maquillée,
aucune ne s’était parfumée. Peut-être un semblant
d’eau de Cologne, à cette
époque, tout au plus. Mais ce n’est pas ce parfum-là que
je percevais.
Je
découvrais les filles, et je découvrais que les filles
ça sent le propre, le
propre discret, pas le
propre éclatant. Discret, c’est ça.
On nous fit entrer dans
notre
salle. La directrice se faisait appeler pompeusement
« Madame ».
C’est elle qui nous accueillit avec une autorité si naturelle
qu’il ne serait
venu à l’idée de
personne de la discuter. Des propos sans grande originalité
destinés à installer les règles du jeu.
Nous n’étions pas là pour rigoler, mais
nous nous en doutions un peu. Une personne, pas vraiment
corpulente mais solide
tout de même, venait d’entrer dans la salle et se tenait en
retrait.
Pas
vraiment âgée, ne semblant pas toute jeune non plus, cette
personne semblait
rayonner et elle
éclipsait tout le reste dans cette salle. Elle serrait contre
elle un copieux cartable.
Comme hypnotisé,
mon regard était
incapable de s’en détourner malgré l’effroi que cela
m’inspirait de ne pouvoir
le faire. Tout aussitôt je me sentis enveloppé d’un parfum
d’une intensité
tellement inouïe que je me pris à imaginer que ce trouble
sensoriel majeur
était lui aussi un
effet de l’hypnose et que j’allais inévitablement avoir un
malaise.
Remis de mes
émotions, j’allais faire
la connaissance ce jour-là de la personne la plus parfumée
au monde… Il était
dit que les parfums iraient crescendo jusqu’à cet Everest
imprévisible et
inconcevable !
Elle ne s’était
pas parfumée
spécialement ce jour-là parce que c’était la
rentrée. Non, ce serait tous
les
jours ce même parfum entêtant, toute l’année, avec
la même intensité. Lorsque
nous arrivions à
l’Ecole Normale des Filles le matin, nous pouvions avoir la
certitude, rien qu’en passant le portail pour
emprunter l’allée, que Nelly
Viallaneix était déjà arrivée. Et lorsque
nous poussions la lourde porte
de
l’école son sillage était si manifeste qu’il paraissait
vibrer puissamment, avec
le timbre profond et
l’éclat charnel d’un violoncelle.
J’ai conservé
longtemps cette
image de Nelly, sans comprendre pour quelles raisons elle se parfumait
autant.
Jusqu’au jour où quelqu’un m’a livré l’explication. Nelly
était affublée d’une
tare que personne
n’aurait soupçonnée. Cette révélation m’a
longtemps perturbé
sans pour autant atteindre l’image que
j’ai toujours conservée d’elle.
Il fallait
pourtant l’admettre :
Nelly Viallaneix fumait. Et pire encore, elle fumait la pipe avec du
gros tabac
gris ! Du Saint Claude ! Elle corrigeait nos copies en fumant
la
pipe ! Ensuite, elle s’inondait de parfum pour
masquer son vice…
Il est des mythes qui
ne se
remettraient jamais d’une semblable souillure. Le mythe de Nelly
Viallaneix,
lui, est intangible…
Auteur : Jacques tardif