Jacques Tardif
On avait failli l'oublier dans nos recherches, mais ça aurait été dommage !

 


  Tardif marchant sur les eaux : 
Je m'souviens de Tardif à la piscine: c'est Moïse domptant la Mer Rouge , Tarzan Johnnyweissmulérant,
comment qu'y fait le salopiaud pour flotter comme ça?

Auteur : JP Daudé
 
    Jacques fait ses débuts au théâtre => Porfirio    

  Coup de pouce ou coup de pompe ?    

 

Ma voisine… encore elle, était très mignonne et agréable, très sage en cours, très douée en tout et,
de surcroît, de bonne compagnie. Toujours d’humeur égale, aimant à rigoler chaque fois qu’elle
le pouvait, « Fleur de Pissenlit », notre squaw, était pétrie de qualités.

Mais comme la lumière ne serait rien sans l’ombre… il fallait bien qu’il y eût une ombre à ce charmant
tableau. Fleur de Pissenlit, un jour, pompa !

C’était par un de ces matins glauques où cet épais brouillard d’Auvergne éteignait les couleurs et semblait
engluer toute vie. Tout était gris, donc. Sinistre et gris. Et triste.

Notre prof d’histoire était sinistre, grise et triste aussi. Elle semblait porter son masque mortuaire de son
vivant. C’est bien cela. Quant à sa coiffure, n’en parlons pas ! Ni de sa chevelure qui était comme
poudrée pour la rendre plus grise encore, ni de sa coiffure vieillotte. De sa voix non plus, la pauvre, ni
de l’insipidité de son discours immuablement monocorde.

De cette voix légèrement chevrotante et d’un autre temps, elle nous avait dicté le sujet de notre
composition d’Histoire. Un truc sur le retentissement de guerre de 14-18 sur l’économie mondiale,
je crois bien. Un thème qui avait suscité en nous un élan effréné frisant l’hystérie et l’exaltation…
Après avoir rapidement aéré ses bandelettes en arpentant la salle de classe une ou deux fois, pas plus,
notre momie s’était installée derrière le bureau et demeurait tapie derrière la pyramide que formait son énorme
cartable.

Chacun séchait plus ou moins. Nous nous efforcions, pour la plupart, de rassembler le peu que nous
savions pour faire semblant de ne pas être totalement démunis. Nous brodions et délayions tout cela
pour remplir notre quota de pages … Quelle désolation, ces cours d’histoire ! Par bonheur il existait déjà
le « Mémento Bordas »… pour mettre les idées en place.

Dans notre salle « mythique » nous étions installés sur des pupitres. Comme tous pupitres, les nôtres étaient
équipés d’un abattant qui se fermait sur un grand casier où nous pouvions remiser nos documents.
Les jeunes filles remplissaient le leur vraiment, puisqu’elles résidaient sur place, avenue de Bergougnan.

Ma voisine, donc, s’était attelée elle aussi à la rédaction de son devoir. Très vite elle avait soulevé l’abattant
de son pupitre pour en retirer des feuilles de brouillon … Des feuilles de brouillon, c’est vrai. Je n’avais pas
contrôlé, mais je voulais me persuader que c’était vrai. Le doute m’est venu peu de temps après lorsque
le pupitre se souleva encore, un peu plus que la fois précédente : Fleur de Pissenlit en ressortit son gros
cahier de 200 pages sur lequel elle prenait ses cours… d’Histoire. Danger ! Je commençai alors à
m’inquiéter vraiment. Je n’avais pas du tout l’expérience de semblables pratiques.

L’abattant se souleva de nouveau, encore plus haut, et un autre cahier, plus modeste, genre cahier de
brouillon en fut extrait… Puis un classeur ! Le pupitre de la squaw finissait par être très encombré.
Mais la momie ne bronchait toujours pas. Celle-ci sortit enfin de sa léthargie lorsque l’abattant se souleva
une nouvelle fois si haut que tout son chargement bascula vers l’avant dans un  bruit inconcevable !
Tous les regards convergèrent instantanément vers nous, cependant que, profitant du léger brouhaha,
certains échangeait de précieuses informations…

 « Mademoiselle… Ramassez vite tout cela, et ne dérangez pas vos camarades ! »

Cependant que j’étais totalement paniqué à l’idée que ma voisine venait de se faire prendre en flagrant délit
de fraude, Fleur de Pissenlit, à peine confuse, se mit à quatre patte pour ramasser tout son fourbi,
souleva de nouveau l’abattant pour en ressortir son livre d’histoire… et s’installa, sereine, pour achever son devoir !

La momie, quant à elle, s’assoupit de nouveau.

Si j’en crois ce que j’ai déjà pu lire parmi nos souvenirs exhumés… l’art de la pompe était une pratique usuelle.
Mais tout de même, là, pour ce qui est de la « pompe », je crois pouvoir affirmer que ma voisine détient
bien « le  pompon » !

Pour cette occasion seulement, je veux m’en persuader.

Jacques Tardif.



Coup de main pour un poignet          

 

 Ma voisine… encore elle, était très mignonne et agréable, très sage en cours, très douée en tout et, de surcroît,
de bonne compagnie. Toujours d’humeur égale, aimant à rigoler chaque fois qu’elle le pouvait, « Fleur de Pissenlit »,
notre squaw, était pétrie de qualités.

Mais comme la lumière ne serait rien sans l’ombre… il fallait bien qu’il y eût une ombre à ce charmant tableau.
Fleur de Pissenlit n’aimait pas la couture !

Elle l’aimait si peu qu’il lui arriva de négliger l’élémentaire coquetterie qui vient pourtant naturellement aux filles
en même temps que le souci de plaire. Ainsi en fut-il de son tablier dont la poche, qui avait été à moitié arrachée
à Dieu sait quelle vilaine occasion, était restée ainsi pendant des lustres avant qu’elle ne songe enfin à la rétablir
dans sa position. Saine et expéditive initiative qui consista à réparer la poche… en la collant avec du Scotch !

Je crois bien qu’après la réflexion que je lui avais faite à cette occasion elle avait fini, un jour, par procéder à une
réparation qui correspondant mieux à l’esprit « couture », en recourrant à une… épingle double ! Le tablier finit
sa carrière ainsi « rapetassé ».

Et puis Fleur de Pissenlit, un jour, m’apparut totalement déprimée, au bord des larmes, ce qui était loin de lui
ressembler. Comme la raison de cette dépression ne pouvait pas être une de ces causes sourdes, profondes et
sournoises qui donnent naissance à la mélancolie vraie, je n’ai pas été long à savoir ce qui la provoquait. Comme
toutes les autres filles, elle avait un ouvrage de couture à rendre. Et ce n’était pas rien ! Un poignet « mousquetaire »
à assembler et à monter sur une base de manche de chemise d’homme…

Comme j’avais bon cœur, tout spécialement en ce qui concernait ma voisine, comme j’avais eu la chance d’avoir
été initié à la couture par ma mère durant mes tendres années, comme la nécessité m’avait contraint de m’y exercer
souvent, et comme, enfin, j’ai toujours été minutieux et doué d’une grande patience, je me suis proposé pour décharger
Fleur de Pissenlit de ce fardeau trop lourd pour elle toute seule. Et la soulager de sa peine.

Je me suis chargé de la tâche, à sa place, ravi de pouvoir le faire. Elle l’était encore davantage de s’en voir déchargée.

Je crois même que nous avons eu une très bonne note, bien méritée, à tous les deux…

Auteur : Jacques Tardif.


     

Emois... et moi et moi et moi . C'est compliqué les filles !
 

Je m’souviens d’une compo de philo qui a alimenté longtemps en moi une réflexion approfondie et
amère sur l’apparence des choses, vécue subjectivement et sur l’interprétation objective des événements.
Sur le sentiment du ridicule, aussi.
Le stylo voltigeait, les pensées aussi, tant bien que mal. Le stylo souvent plus vite que la pensée, malheureusement.
Le plan commençait à prendre forme en même temps que la réflexion s’organisait, que les idées se hiérarchisaient.
La démonstration prendrait bientôt forme.
Habituel, d’accord. Mais, avec Nelly, tous ces efforts, dont je ne me serais pas jugé capable l’année précédente,
allaient de toute façon buter sur la rigueur de son analyse et sur son exigence de perfection. Ma production était
destinée à ne pas mériter davantage qu’un « 6 par indulgence », perspective qui me tétanisait, me contraignant à
gommer toute fantaisie pour demeurer dans ce que j’imaginais être la route qu’elle nous avait tracée.
Alors forcément, tout se fanait, se rabougrissait et se ratatinait…
On m’a rapporté que le même processus serait incriminé en matière de sexologie pour justifier la perte de ses moyens
(j’entends forcément « ceux des autres » et non « les siens propres »…) ou celle de performances satisfaisantes !
C’est par ce biais-là, bien sûr,  que l’on rejoint le sujet de cet article (ou « coups de cœur » selon jcf).
Dans la classe, j’occupais un pupitre qui me permettait d’être réchauffé sur la gauche par le radiateur, et de l’autre côté
par une condisciple qui ne manquait pas de charme, c’est vrai. Chacun sait aussi que nous avons passé toute cette
année-là l’un à côté de l’autre sans jamais déraper. Je n’en avais sans doute pas encore l’âge, dirons nous.
Et je ne l’intéressais très certainement pas plus que cela, disons-le aussi. Mais alors que je brassais idées,  concepts
et notions, convictions, doutes et incertitudes, les thèses des uns télescopant celles des autres, et que tout cela
vrombissait frénétiquement… d’un coup je ressentis un pied décidé, déterminé,  venir au contact de ma jambe !...

Bien sûr, je reculai un peu, sans regarder ma voisine, juste pour lui laisser la place dont elle semblait avoir besoin :
peut-être en occupais-je de trop ? Très peu de temps après, l’événement se reproduisit, mais plus manifeste,
plus « franc » cette fois-ci. J’esquivai à nouveau en regardant ma voisine qui était aussi sereine qu’on pouvait l’être
en composition de philo. Rien de particulier qui pût me laisser à penser qu’il y avait un message dans son comportement.
Du coup le doute s’installa en moi.
Et puis encore ! Cette fois-ci, ce fut avec davantage de vigueur – et donc de conviction ? – que le contact s’établit de nouveau !
Du coup les idées bruissaient moins dans ma tête en même temps qu’un marasme émotionnel s’installait. Je redoutais le
ridicule en me dérobant à nouveau. Aussi décidai-je de résister définitivement à la pression. Ce contact appuyé et durable
finissait, au bout du compte, par devenir tout aussi rassurant qu’il avait, lors des premiers instants, provoqué un indescriptible
vertige. Le devoir devait avancer malgré cela. Je continuais donc à brasser du Kant, Hegel, Spinoza, Descartes, à paraphraser
les stoïciens, alors que je vivais pour de vrai un épisode du Mythe de la caverne.
Et ce contact qui était désormais constant, de plus en plus appuyé, affirmé, décidé, volontaire et ne laissant pas de place
au doute… Mais à aucun moment indécent toutefois. C’est pourquoi je n’envisageais plus de me dérober. Je la connaissais
bien, ma voisine. Nos rapports étaient habituellement sains et directs. Je savais que cette extravagante fantaisie ne pouvait
déboucher sur rien d’autre et se limiterait à ce bref instant. Etait-ce d’ailleurs une fantaisie ? Peut-être n’était-ce qu’un
besoin de contact tout simple, sans arrière-pensée, pour se rassurer et se libérer du stress. Moi-même, ce contact-là ne me
rassurait-il pas profondément maintenant que l’émoi initial et cette sorte d’ivresse violente et prolongée s’étaient dissipés ?
Rien donc ne s’opposait plus à  ce que nous restions ainsi, ce qui ne m’empêchait pas de risquer tout de même un regard
vers elle de temps à autre. Pour me rassurer, et non pas,  véritablement, pour quêter une confirmation.
Nous étions loin du terme de l’épreuve et pourtant elle avait relu sa copie et commençait à ranger bruyamment, trop bruyamment
comme à son habitude, ses affaires dans son pupitre. Je le redoutais : elle aurait donc fini avant moi. Elle allait bientôt se lever
pour déposer sa copie sur le bureau de Nelly. Le charme allait devoir brutalement se rompre. Comment allait-elle s’y prendre
pour rompre le charme? Par quel trouble, nocif cette fois, allais-je être assailli ? Je vivais vertigineusement cette imminence.
A nouveau mon cœur se mettait à battre plus fort, ma tête à se vider. Le souffle court, j’attendais, tout en m’attachant à masquer
mon désarroi en dirigeant au loin un regard  neutre et vide.

L’instant était insoutenable et presque douloureux. Nous y étions enfin. Je me prenais à supplier ma voisine par le biais de ce
contact intime et bouleversant pour qu’elle restât quelques instants encore, appliquant pour cela ma jambe plus fermement contre
elle. Mais une pression uniforme répondait toujours à des sollicitations que je voulais pourtant presque explicites. L’ingrate !
Prenant d’un coup appui sur son pupitre, se saisissant de ses feuilles de copies soigneusement emboîtées, elle projeta vigoureusement
sa chaise derrière elle dans un raclement qui m’arracha une inspiration intempestive. Elle fit un énergique quart de tour tout en
soupirant avec brutalité et s’insinua entre les deux rangées…
Médusé, désarçonné, anéanti, je restais là et ne comprenais pas pourquoi, alors qu’elle était  déjà si loin, son pied pouvait rester
encore appliqué contre mon mollet avec la même détermination, et désormais avec la même indécence!...
Après être resté un grand moment paralysé par l’incompréhension, horrifié et comme saisi d’épouvante, je retirai vivement
ma jambe pour échapper à cette hallucination. Dans un bruit étouffé, le fantôme responsable de mes émois successifs et durables
apparut et répandit son contenu : saleté de cartable pervers qui avait basculé entre nos deux pupitres ! Je te maudis !

Auteur : Jacques tardif

Tardif a le nez fin :   

Ah oui… je m’souviens !  La rentrée, un monde de parfums…

Ce fut sans conteste la première chose qui nous aura marqués durant cette trop courte année
que nous avons passée à l’Ecole Normale de Filles. Nous découvrions, à Clermont,
un monde d’odeurs et de parfums inhabituels pour nous.

Les bâtiments de l’Avenue Jean Jaurès où résidaient les garçons étaient neufs. Ils ne seraient inaugurés
que deux ans plus tard. Je me souviens avec une particulière acuité de cette vaste gamme de
parfums, tous différents, qui caractérisent pourtant la même entité : le neuf. Il y a le neuf des tissus,
le neuf des vernis, le neuf du goudron, le neuf du ciment, le neuf des peintures… Tout ici sentait le neuf.
Une orgie de parfums de neuf flottait dans les couloirs et les escaliers, dans les salles d’étude.
Dans ces box coquets où nous allions pouvoir nous isoler, le dessus-de-lit, le rideau qui occultait
nos rayonnages et celui qui isolait du couloir étaient confectionnés dans le même tissu.
Tout cela sentait le neuf.

Certains box donnaient sur Clermont et dominaient la « muraille de Chine » qui s’étirait dans le
lointain. Les autres surplombaient un monastère. Un vrai monastère avec de vrais moines qui
arpentaient à nos pieds les allées du cloître tout en lisant de pieux ouvrages. Dans cet été finissant
les marronniers exhalaient encore leurs effluves douçâtres. Nous allions nous approprier ce
kaléidoscope de parfums comme étant celui, spécifique malgré sa diversité, de notre retraite intime.

Le réfectoire lui-même ne sentait pas le réfectoire ordinaire ni la cantine commune.
Peut-être cela tenait-il au fait que le mobilier générait ses propres odeurs. Les cuisines aussi
n’avaient certainement rien de commun avec ce que nous avions connu jusqu’ici.
Les mets qui nous étaient servis non plus, à l’évidence, car il faut bien admettre que nous
étions particulièrement gâtés.
La vraie rentrée n’interviendrait que le lendemain. Nous avions été avisés que les cours seraient
dispensés dans les locaux de l’Ecole Normale des Filles, avenue Bergougnan. Finalement assez
loin d’ici. Il faudrait nous y rendre à pied. Tous les jours. Une promenade matinale qui achèverait
de nous réveiller. La rue Nadaud nous conduisait à cet interminable boulevard qu’il nous fallait
emprunter pour rejoindre l’ENF. En longeant l’imprimerie de la banque de France il s’appelait
encore Aristide Briand pour prendre ensuite le nom de Marcellin Berthelot.

Là nous devions traverser un ensemble industriel si sordide qu’aucune des lectures que j’avais pu
faire sur le sujet n’avaient su évoquer en moi ce que je découvrais là. Des entrelacs de tuyaux,
dont certains laissaient échapper des fumerolles douteuses, reliaient des bâtiments qui semblaient
pourtant à l’abandon tellement ils semblaient vétustes. Des passerelles à la solidité hasardeuse
enjambaient les voies de desserte, des cheminées gigantesques se perdaient encore dans la
brume matinale et crachaient certainement des rejets répugnants. Des tapis roulants, suspendus
très haut au-dessus du boulevard, transportaient en cliquetant des tonnes de charbon qu’ils allaient
vomir sur une sorte de terril. Rien ne semblait pourtant se passer dans ce curieux et inquiétant enfer.

Seul un profond et sourd grognement, paraissant provenir des entrailles du monstre, témoignait de
son activité. Ce ronronnement, mais aussi un parfum sucré et tenace. Pas de ces odeurs
agressives et soufrées qu’on pouvait croiser en traversant des sites industriels. Un parfum tenace,
intense et sucré comme celui, entêtant, du nougat ou du chocolat lorsqu’on les cuit. Entêtant et
presque écoeurant, ce parfum que je n’ai plus jamais rencontré ailleurs allait nous accompagner toute
cette année-là.

Décidément, Clermont allait être la cité des parfums !

Car nous n’étions pas encore au bout de nos découvertes. Il nous fallait encore atteindre le but
de notre promenade. Pour la première fois de ma vie j’allais faire l’expérience de la mixité. Jusque
là filles et garçons étaient soumis à un « développement séparé », une sorte d’apartheid, et je
n’avais jamais été assis à côté de jeunes filles. Je fis leur découverte dans le couloir, cette allée
vitrée qui longeait les salles de classe. Il régnait une relative agitation car elles étaient, sans trop le
montrer, impatientes de découvrir les garçons avec lesquels elles allaient passer toute cette
année. Les unes se poussaient du coude, d’autres pouffaient discrètement en se détournant…
Elles jouaient sur leur terrain et tenaient à nous le montrer ! C’est dire que ce manège
m’impressionnait, moi qui ne pouvais même pas me rassurer en me tournant vers les garçons
puisque je n’en connaissais aucun encore. Je me contentais de regarder le bout de mes
chaussures et de m’imprégner de l’ambiance.

Et l’ambiance, c’était, ici encore, un monde de parfums. Les filles, je ne m’en doutais pas, ça ne
sent pas pareil lorsqu’elles sont autant. C’est vrai. Ce n’est pas que ça sente quelque chose de
particulier, mais ça sent le propre, les filles. Elles portaient toutes un tablier pour dissimuler
leurs singularités. Aucune n’était maquillée, aucune ne s’était parfumée. Peut-être un semblant
d’eau de Cologne, à cette époque, tout au plus. Mais ce n’est pas ce parfum-là que je percevais.
Je découvrais les filles, et je découvrais que les filles ça sent le propre, le propre discret, pas le
propre éclatant. Discret, c’est ça.

On nous fit entrer dans notre salle. La directrice se faisait appeler pompeusement « Madame ».
C’est elle qui nous accueillit avec une autorité si naturelle qu’il ne serait venu à l’idée de
personne de la discuter. Des propos sans grande originalité destinés à installer les règles du jeu.
Nous n’étions pas là pour rigoler, mais nous nous en doutions un peu. Une personne, pas vraiment
corpulente mais solide tout de même, venait d’entrer dans la salle et se tenait en retrait.
Pas vraiment âgée, ne semblant pas toute jeune non plus, cette personne semblait rayonner et elle
éclipsait tout le reste dans cette salle. Elle serrait contre elle un copieux cartable.

Comme hypnotisé, mon regard était incapable de s’en détourner malgré l’effroi que cela
m’inspirait de ne pouvoir le faire. Tout aussitôt je me sentis enveloppé d’un parfum d’une intensité
tellement inouïe que je me pris à imaginer que ce trouble sensoriel majeur était lui aussi un
effet de l’hypnose et que j’allais inévitablement avoir un malaise.

Remis de mes émotions, j’allais faire la connaissance ce jour-là de la personne la plus parfumée
au monde… Il était dit que les parfums iraient crescendo jusqu’à cet Everest imprévisible et inconcevable !

Elle ne s’était pas parfumée spécialement ce jour-là parce que c’était la rentrée. Non, ce serait tous
les jours ce même parfum entêtant, toute l’année, avec la même intensité. Lorsque nous arrivions à
l’Ecole Normale des Filles le matin, nous pouvions avoir la certitude, rien qu’en passant le portail pour
emprunter l’allée, que Nelly Viallaneix était déjà arrivée. Et lorsque nous poussions la lourde porte
de l’école son sillage était si manifeste qu’il paraissait vibrer puissamment, avec le timbre profond et
l’éclat charnel d’un violoncelle.

J’ai conservé longtemps cette image de Nelly, sans comprendre pour quelles raisons elle se parfumait
autant. Jusqu’au jour où quelqu’un m’a livré l’explication. Nelly était affublée d’une tare que personne
n’aurait soupçonnée. Cette révélation m’a longtemps perturbé sans pour autant atteindre l’image que
j’ai toujours conservée d’elle.

Il fallait pourtant l’admettre : Nelly Viallaneix fumait. Et pire encore, elle fumait la pipe avec du gros tabac
gris ! Du Saint Claude ! Elle corrigeait nos copies en fumant la pipe ! Ensuite, elle s’inondait de parfum pour
masquer son vice…

Il est des mythes qui ne se remettraient jamais d’une semblable souillure. Le mythe de Nelly Viallaneix,
lui, est intangible…


Auteur : Jacques tardif



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