FRIEDRICH NIETZSCHE, Ecce Homo
POURQUOI JE SUIS SI SAGE
1
Le bonheur de mon existence - sa singularité peut-être
- tient tout à sa fatalité : pour employer une formule sibylline
: en moi mon père est mort, mais ma mère vit et devient vieille.
Il y a là dans mes origines - je viens à la fois du plus
haut et du plus bas échelon de la vie, je suis un décadent
et un premier terme - un dualisme qui peut seul expliquer, si quelque chose
en est capable, cette neutralité qui me distingue peut-être,
cette absence de parti pris dans la position que j'adopte par rapport au
problème général de la vie. J'ai pour flairer les
symptômes d'essor et les symptômes de décadence une
muqueuse plus sensible que jamais homme n'en posséda ; c'est moi
le maître par excellence en ces matières, - je les connais,
je les incarne toutes deux. Mon père mourut à trente-six
ans ; il était tendre, aimable et morbide, comme un être fait
pour passer... un souvenir bienveillant de la vie plutôt que l'existence
même. L'année où sa vie déclina la mienne suivit
la même pente : dans ma trente-sixième année ma vitalité
toucha son étiage... j'existais encore, mais sans voir à
trois pas devant moi. J'abandonnai alors mes cours de Bâle - c'était
en l879 - je vécus tout l'été à Saint-Moritz
semblable à - une ombre, et l'hiver suivant, le plus pauvre en soleil
de toute mon existence, à Naumburg : là j'étais devenu
l'ombre même. J'avais atteint mon minimum : Le Promeneur et son Ombre
naquit de ce temps-là. Et, sans conteste, en matière d'ombre,
j'étais alors compétent... L'hiver suivant, mon premier à
Gênes, un adoucissement et une spiritualisation que suffit presque
à expliquer une extrême pauvreté du sang et des muscles
donnèrent naissance à Aurore. La parfaite sérénité,
la gaieté, voire l'exubérance de l'esprit que reflète
cette Ruvre s'accordent chez moi non seulement avec la pire anémie
physique, mais même avec l'excès de la douleur. Au milieu
des tortures provoquées par un mal de tête qui dura trois
jours sans répit,- accompagné de vomissements de bile, je
conservais pour la dialectique une lucidité parfaite et j'approfondissais
posément des problèmes pour lesquels, en période normale,
je manque de finesse, de sang-froid et des vertus de l'alpiniste. Mes lecteurs
savent peut-être à quel point je considère la dialectique
comme un symptôme de décadence, par exemple dans le cas le
plus célèbre celui de Socrate. J'ai toujours ignoré
les troubles morbides de l'intellect, même la stupeur de la fièvre
; il a fallu les livres savants pour m'apprendre leur nature et leur fréquence.
Mon sang coule lentement. Jamais personne n'a pu me trouver de fièvre.
Un médecin, qui m'avait traité assez longtemps comme un nerveux,
finit par me dire : « Non ! Vos nerfs ne sont pas en cause ; c'est
moi qui suis un nerveux ! » Décidément, je dois donc
avoir quelque dégénérescence locale impossible à
diagnostiquer ; il ne s'agit pas d'une maladie organique de l'estomac,
bien que je souffre cruellement et constamment, par suite de mon épuisement
général, d'une extrême faiblesse du système
gastrique. Mes maux d'yeux qui m'amènent parfois au bord de la cécité
ne sont eux-mêmes qu'un effet, non une cause : quand ma vitalité
augmente ma vue s'améliore elle aussi. Une longue, trop longue série
d'années équivaut pour moi à la guérison ;
elle marque malheureusement aussi un recul, une nouvelle descente et la
périodicité d'une sortie de décadence. Est-il besoin,
après tout cela, de dire que j'ai l'expérience des problèmes
de la décadence ? Je les ai épelés de A jusqu'à
Z et de Z jusqu'à A. Mon doigté de filigraniste, mes antennes
de penseur, mon instinct de la nuance, ma divination de psychologue et
tout ce qui me caractérise c'est seulement à cette époque
que je l'ai acquis ; c'est le vrai présent de cette période
où tout en moi devint plus subtil, l'observation comme tous ses
organes. Observer en malade des concepts plus sains, des valeurs plus saines,
puis, inversement, du haut d'une vie riche, surabondante et sûre
d'elle, plonger des regards dans le travail secret de l'instinct de la
décadence, voilà la pratique à laquelle je me suis
le plus longtemps entraîné, voilà ce qui fait mon expérience
particulière, et en quoi je suis passé maître, s'il
est matière où je le sois. Maintenant je sais l'art de renverser
les perspectives, j'ai le tour de main qu'il demande première raison
pour laquelle je suis peut-être, le seul à pouvoir opérer
une « Transmutation générale des Valeurs ».
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En effet, non seulement je suis un décadent, mais
j'en suis encore le contraire. Je l'ai prouvé, c'est un exemple
entre bien d'autres, en choisissant toujours le remède approprié
à mes malaises, alors que le décadent prend toujours celui
qui lui fait du mal. Dans mon ensemble j'étais sain, dans mon individualité,
ma différence spécifique, je me montrais décadent.
L'énergie que je déployai pour conquérir l'absolue
solitude et m'arracher au train habituel de la vie, et la violence que
je me fis pour ne plus me laisser soigner, servir et droguer, témoignent
de la parfaite sûreté de l'instinct qui me faisait discerner
alors ce qu'il me fallait avant tout. Je m'étais pris moi-même
en main et me guéris par mes propres moyens : la condition nécessaire
au succès dans une crise de ce genre - tout physiologiste en conviendra
- C'est qu'on soit sain dans son ensemble. Un être morbide ne saurait
guérir, encore moins se guérir lui-même. Pour un être
sain, la maladie peut, au contraire, pousser énergiquement à
vivre et à vivre plus. C'est à la lumière de ces réflexions
que j'envisage maintenant ma longue période de maladie : je découvris
en quelque sorte une nouvelle vie, et moi avec ; je goûtai à
toutes les bonnes choses, et jusqu'aux plus petites, d'une façon
interdite aux autres ; de mon désir de guérir, de ma volonté
de vivre je tirai ma philosophie... Car, qu'on y fasse bien attention ce
fut pendant mes années de moindre vitalité que je cessai
d'être pessimiste : l'instinct de la conservation m'interdisait une
philosophie de la pauvreté et du découragement. Et à
quoi reconnaît-on, au fond, la bonne conformation ? Au plaisir que
nous procure l'individu bien conformé : à ce qu'il est taillé
d'un bois à la fois dur, tendre et parfumé. Il n'aime que
ce qui lui fait du bien ; son plaisir et son envie cessent dès qu'il
dépasse la limite de ce qu'il lui faut. Si quelque chose lui nuit,
il devine le remède ; il fait tourner la mauvaise fortune à
son profit ; tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort. II fait instinctivement
son miel de tout ce qu'il voit, entend et vit ; il est un principe de sélection,
il laisse tomber bien des choses. Les hommes, les livres, les paysages
ne l'empêchent pas de rester toujours en sa propre société
: il honore en choisissant, en acceptant, en faisant confiance. Il ne réagit
aux excitations de tout ordre qu'avec cette lenteur qu'il tient de ses
disciplines : une longue circonspection et une fierté voulue. Il
ne croit ni à la « malchance » ni à la «
faute » ; il sait venir à bout de lui-même et des autres,
il sait oublier, il est assez fort pour obliger tout à tourner à
son profit. Décidément, je suis bien le contraire d'un décadent
car c'est mon portrait que je viens de faire.
3
Cette dualité d'expériences, cette aisance
a accéder dans des mondes en apparence opposés se retrouve
dans tous les aspects de ma nature ; je suis mon propre sosie, j'ai une
« seconde » vue pour doubler la première. Peut-être
en ai-je aussi une troisième... Mes origines suffiraient déjà
à me permettre de voir plus loin que les perspectives purement locales
ou nationales, je n'éprouve aucune difficulté à être
un « bon Européen ». D'autre part, je suis peut-être
plus allemand que ne sauraient encore l'être ceux d'aujourd'hui,
simples Allemands de l'Empire, moi qui suis le dernier Allemand antipolitique.
Et pourtant mes aïeux étaient des gentilshommes polonais :
ils m'ont laissé bien des instincts de race, qui sait ? peut-être
même le liberum veto. On m'a si souvent en voyage, et je parle de
Polonais, adressé la parole en polonais, on me prend si rarement
Allemand que, quand j'y songe, il me semble presque que je ne suis que
moucheté de germanisme. Pourtant ma mère, Francisca Oehler,
est sans conteste très allemande, de même qu'Erdmuthe Krause,
ma grand-mère paternelle. Cette dernière passa toute sa jeunesse
au sein du bon vieux Weimar où elle ne fut pas sans fréquenter
le cercle de Goethe. Son frère, le professeur Krause, théologien
de Königsberg, fut appelé à Weimar comme surintendant
général après la mort de Herder. Et il ne serait pas
impossible que leur mère. ma bisaïeule, figurât sous
le nom de « Muthgen » dans les tablettes du jeune Goethe. Elle
épousa en secondes noces le surintendant Nietzsche d'Eilenbourg
; ce fut en l813, l'année de la grande guerre, le l0 octobre, jour
où Napoléon fit son entrée à Eilenbourg, escorté
de son état-major, qu'elle mit son enfant au monde. Saxonne, elle
adora toujours Napoléon ; il se pourrait que même aujourd'hui
je conserve encore ce culte. Mon père, né en l813, mourut
en l849. Avant de devenir, près de Lützen, le pasteur de la
commune de Röcken, il avait passé quelques années au
château d'Altenbourg comme précepteur des quatre princesses
qui sont devenues la reine de Hanovre, la grande-duchesse Constantin, la
grande-duchesse d'Oldenbourg et la princesse Thérèse de Saxe-Altenbourg.
Il nourrissait une profonde dévotion à l'endroit du roi de
Prusse Frédéric-Guillaume IV qui lui avait donné son
pastorat ; les événements de l848 lui causèrent une
peine extrême. Etant né le jour anniversaire de la naissance
du roi, je reçus comme de juste moi aussi le prénom des Hohenzollern...
On m'appela Frédéric-Guillaume. Le choix de ce nom eut en
tout cas un avantage : pendant toute mon enfance mon anniversaire fut un
jour de fête. Je considère comme un grand privilège
d'avoir eu un pareil père : il me semble même que cette circonstance
explique tous les autres privilèges que je possède, sauf
la vie et ma faculté de l'approuver toujours sans réserve.
Je lui dois surtout de n'avoir besoin d'aucune intention préalable,
mais simplement d'une certaine attente pour pénétrer dans
un univers de délicatesse et de grandeur ; j'y suis chez moi, ce
n'est que là que ma plus secrète passion se sent à
l'aise. J'ai failli payer de ma vie ce privilège. Ce n'eût
pas été un mauvais marché. Pour pouvoir comprendre
la moindre chose à mon Zarathoustra, il faut peut-être se
trouver dans les mêmes conditions que moi, un pied au-delà
de la vie.
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Je n'ai jamais su l'art de prévenir contre moi,
- c'est encore une chose que je dois à mon incroyable père
- même quand j'y aurais beaucoup tenu. Quelque peu chrétien
que cela paraisse, je ne peux même pas prendre parti contre moi ;
on peut tourner et retourner ma vie en tous sens, on n'y découvrira
guère qu'une fois les traces du mauvais vouloir de quelqu'un ; par
contre, on en trouvera un peu trop de bon vouloir... Toutes les expériences
que j'ai faites, même avec ceux qui en font subir de mauvaises à
tout le monde, parlent sans exception à la louange des gens ; il
n'est ours que je n'apprivoise ni guignol que je n'assagisse. Durant les
sept années où j'ai enseigné le grec dans la classe
supérieure du lycée de Bâle je n'ai jamais eu l'occasion
d'infliger une punition ; les plus paresseux s'appliquaient chez moi. Je
suis toujours à la hauteur de l'imprévu ; il faut que je
ne m'attende à rien pour être maître de moi. Quel que
soit l'instrument en cause, si désaccordé qu'il puisse être,
et que peut l'être seulement l'instrument « homme »,
il faudrait que je fusse malade pour ne pas arriver à en tirer quelque
chose d'écoutable. Et combien de fois n'ai-je pas entendu les «
instruments » eux-mêmes dire qu'ils n'avaient jamais joué
aussi bien que sous ma main !... Le cas le plus beau fut, peut-être,
celui de cet Heinrich von Stein, mort impardonnablement jeune et qui, après
en avoir demandé soigneusement la permission, apparut pour trois
jours à Sils-Maria, expliquant à qui voulait qu'il n'y venait
pas pour l'Engadine. Cet homme excellent qui s'était embourbé
dans le marais de Wagner (et celui de Dühring encore !) avec toute
l'impétueuse simplicité d'un jeune hobereau prussien fut
pendant ces trois jours comme transfigure par un ouragan de liberté,
tel un être enfin transporté soudain à sa véritable
altitude et auquel les ailes se mettent à pousser. Je ne cessai
de lui répéter que c'était le fruit du bon air de
ces hauteurs, qu'il en prenait ainsi à chacun et qu'on ne s'élevait
pas en vain à 6 000 pieds au-dessus de Bayreuth, mais il ne voulait
pas m'en croire... Si pourtant il m'est arrivé d'avoir à
subir mainte infamie, petite ou grande, la cause n'en a pas été
dans la « volonté » des gens, surtout pas dans la mauvaise
; j'aurais eu bien plutôt à me plaindre au contraire - j'y
ai déjà fait allusion - de leur excès de bonne volonté
: il n'a pas peu sévi dans ma vie. Mes expériences me donnent
surtout le droit de me méfier de ce qu'on appelle les instincts,
« désintéressés » et de ce fameux «
amour du prochain » qui est toujours prêt à vous venir
en aide et de la voix et du geste. Je le considère en soi comme
une faiblesse et comme un cas particulier de l'incapacité de résistance
aux impulsions ; la pitié ne s'appelle vertu que dans le monde des
décadents. Je reproche aux compatissants d'oublier trop facilement
la pudeur, le respect, le tact et les distances, à la pitié
de sentir trop vite la populace et de ressembler à s'y tromper aux
mauvaises manières ; je dis que les mains compatissantes peuvent
parfois avoir une action destructrice sur une grande destinée, quand
elles viennent farfouiller dans les blessures d'une solitude et le privilège
d'une grande faute. Vaincre la pitié c'est, à mon avis, une
vertu aristocratique : j'ai raconté, en lui donnant pour titre «
La Tentation de Zarathoustra », l'histoire de ce grand cri de détresse
qui parvient un beau jour au sage, et la pitié, comme un dernier
péché, est déjà près de l'assaillir
et de l'arracher à lui-même. Rester maître de soi dans
ces situations-là, conserver pure la hauteur de son devoir en face
des bas et myopes instincts mis en oeuvre par les actions prétendues
« désintéressées », voilà la preuve,
la suprême preuve peut-être que doit donner un Zarathoustra,
le véritable témoignage de sa force.
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Il est un autre point sur lequel je ne représente
que mon père et ne constitue, en quelque sorte, que son prolongement
au-delà d'une mort précoce. Comme tous ceux qui n'ont jamais
vécu parmi leurs pairs et auxquels l'idée de « représailles
» demeure aussi étrangère que celle de « droits
égaux », je m'interdis, dans les cas où l'on commet
contre moi une sottise, petite ou grande, toute mesure de représailles
ou de protection, comme aussi toute défense, toute « justification».
Ma façon de riposter consiste à faire suivre la bêtise
aussi vite que possible d'une chose intelligente : c'est la seule méthode
qui donne des chances de la rattraper. Pour employer une image : j'envoie
un pot de confiture à mon adversaire pour le débarrasser
de son aigreur... Qu'on me fasse une crasse, je prends toujours «
ma revanche », - on peut en être certain : je ne tarde pas
à trouver une occasion d'exprimer ma gratitude au « malfaiteur
» (au besoin pour son « méfait »), ou à
lui demander quelque chose, ce qui oblige parfois plus que de donner...
Il me semble aussi que le mot le plus grossier, la lettre la plus injurieuse
sont plus honnêtes que le silence, partent d'un meilleur naturel.
Ceux qui se taisent manquent presque toujours de finesse et de politesse
du coeur ; le silence est une objection, à force d'avaler on s'aigrit
le caractère et on se gâte l'estomac. Tous ceux qui se taisent
sont des dyspeptiques. Comme on le voit, je ne voudrais pas qu'on sous-estimât
l'impertinence ; elle est la forme de beaucoup la plus humaine de la contradiction,
et, dans notre époque amollie, l'une de nos premières vertus.
Quand on est assez riche pour s'en offrir le luxe c'est même une
chance d'avoir tort. Un dieu qui viendrait sur la terre n'y devrait faire
que des injustices ; le divin ne serait pas de prendre la punition mais
la faute sur ses épaules.
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Si j'ignore le ressentiment, si je sais de quoi il retourne
dans cette affaire du ressentiment, qui sait si, en fin de compte, je ne
le dois pas surtout à ma longue maladie ! Le problème n'est
pas précisément simple : il faut l'avoir vécu dans
la force et dans la faiblesse. S'il est vraiment un argument valable contre
la faiblesse et la maladie c'est qu'elles rongent le véritable instinct
de la guérison, l'instinct de la défense armée. On
ne sait plus se dépêtrer de rien, on ne sait venir à
bout de rien, on n'arrive plus à rien rejeter. Tout blesse. Hommes
et choses vous talonnent de trop près, les événements
frappent trop profond, le souvenir est une plaie purulente. La maladie
est une sorte de ressentiment. Le malade n'a contre elle qu'un seul grand
moyen de salut, ce que j'appelle le fatalisme russe, ce fatalisme sans
révolte avec lequel le soldat russe pour qui la campagne devient
trop dure finit par se coucher dans la neige. Ne plus rien accepter du
tout, ne plus rien prendre, ne plus rien absorber, - n'avoir plus aucune
réaction... La grande sagesse de ce fatalisme, qui n'est pas toujours
simplement le courage de mourir, mais aussi l'art de sauver la vie dans
les circonstances les plus périlleuses, consiste à réduire
les échanges du corps, à les ralentir et à lui faire
vouloir l'engourdissement hivernal. Quelques pas de plus dans cette voie
et on obtient logiquement le fakir qui dort des semaines dans un tombeau...
Pour éviter de se gaspiller trop vite en réactions il faut
cesser complètement de réagir ; c'est la logique même.
Or rien ne vous consume plus vite que le ressentiment. Le dépit,
la susceptibilité maladive, l'impuissance à se revancher,
l'envie, la soif de la vengeance, autant de toxines, autant de réactions
qui sont les pires pour un épuisé ; elles entraînent
une usure rapide de la résistance nerveuse et une recrudescence
morbide des évacuations nuisibles comme l'épanchement de
la bile dans l'estomac. Le ressentiment doit pour le malade être
essentiellement tabou, c'est sa maladie elle-même : c'est aussi malheureusement
son penchant le plus naturel. Bouddha l'avait compris, le grand physiologiste.
Sa « religion » - qu'on ferait mieux d'appeler hygiène
pour ne pas la commettre avec d'aussi pitoyables choses que le christianisme
faisait dépendre son efficacité de la défaite du ressentiment
: libérer l'âme du ressentiment C'est le premier pas vers
la guérison. « Ce n'est pas l'inimitié, mais l'amitié
qui met un terme à l'inimitié » : voilà la première
leçon du Bouddha ; ce n'est pas le langage de la morale, c'est celui
de la physiologie. Le ressentiment né de la faiblesse n'est nuisible
à nul plus qu'au faible ; dans les autres cas, chez les natures
riches, c'est un sentiment superflu : on prouve presque sa richesse en
le matant. Pour qui sait avec quel sérieux ma philosophie fait la
guerre à tous les sentiments de vengeance et de rancune jusque dans
la doctrine du « libre arbitre » - ma lutte contre le christianisme
n'en est qu'un épisode - il sera facile de comprendre pourquoi je
tiens à mettre en lumière mon attitude personnelle et la
sûreté pratique de mon instinct. Dans mes périodes
de décadence je me suis défendu ces sentiments comme nuisibles
; dès que la vie me revenait avec assez d'abondance et de fierté
je me les interdisais comme inférieurs à moi. Le «
fatalisme russe » dont je parlais intervenait chez moi pour m'obliger
à me cramponner opiniâtrement à des situations, des
endroits, des demeures, des compagnies presque insupportables, une fois
qu'elles m'avaient été données par le hasard : c'était
mieux que de les changer, que de les sentir modifiables, que de se révolter
contre elles... J'en voulais à mort à cette époque
à qui me dérangeait dans ce fatalisme, à qui m'arrachait
de force à ce sommeil ; c'est qu'en effet il y avait toujours danger
de mort. S'accepter comme un Fatum, ne pas se vouloir « autrement
», en pareil cas c'est la raison même.
7
Il en va autrement de la guerre. Je suis de tempérament
guerrier. Attaquer est un de mes instincts. Etre ennemi, pouvoir être
ennemi suppose peut-être une nature forte, c'est en tout cas une
possibilité qu'on trouve chez toutes les natures fortes. Elles ont
besoin de résistances, elles en cherchent par conséquent
: la passion de l'attaque fait aussi nécessairement partie de la
force que le goût de la vengeance et de la rancune font partie de
la faiblesse. La femme est rancunière : cela vient de sa faiblesse,
tout comme sa sensibilité en face du malheur d'autrui. La force
de celui qui attaque peut se mesurer à la qualité de l'ennemi
dont il a besoin ; toute croissance se trahit par le choix d'un adversaire
puissant, ou d'un problème ardu : car un philosophe belliqueux provoque
aussi les problèmes en combat singulier. II ne s'agit pas de vaincre
les obstacles d'une façon générale, mais seulement
ceux contre lesquels il faut déployer toute sa force, sa souplesse
et sa science des armes, ceux qui se présentent à force égale...
Ne se battre qu'entre pairs c'est la première condition d'un duel
loyal. Si on méprise l'adversaire, on ne peut pas faire la guerre
; si on commande, si on a affaire à plus petit que soi, on ne doit
pas. Ma façon de pratiquer la guerre peut se résumer en quatre
points. Premièrement : je n'attaque qu'un adversaire victorieux,
et au besoin j'attends qu'il le devienne. Secondement : je n'attaque jamais
que quand je suis sûr de ne pas trouver d'alliés, quand je
suis isolé, seul à me compromettre... Je n'ai jamais fait
en public un pas qui ne m'ait compromis c'est mon critérium du bien
faire. Troisièmement je n'attaque jamais de personnes, je ne me
sers d'elles que comme de loupes pour rendre visibles les calamités
publiques latentes et insaisissables. C'est ainsi que j'ai attaqué
David Strauss, ou, pour parler plus exactement, le succès d'une
oeuvre sénile auprès des Allemands « cultivés
» ; c'était pour prendre cette culture en flagrant délit...
Et c'est encore ainsi que j'ai attaqué Wagner, ou, pour m'exprimer
plus précisément, la mauvaise conscience d'une « civilisation
» dont l'instinct faussé confondait le raffinement avec la
richesse et le faisandé avec la grandeur. Quatrièmement :
je n'attaque qu'en l'absence de tout différend personnel, quand
le tournoi ne couronne pas une série de mauvais procédés.
Car attaquer est, au contraire, de ma part, une preuve de bienveillance,
et de gratitude parfois. En liant mon nom à celui d'une cause ou
d'une personne, - pour ou contre, ici c'est tout comme, - je lui fais honneur
et je la distingue. Si je combats le christianisme c'est que j'en ai le
droit parce qu'il ne m'a jamais causé de désagréments
ni de gêne : les chrétiens les plus sérieux m'ont toujours
voulu du bien. Et moi-même, ennemi décidé de leur doctrine,
je suis bien éloigné pourtant d'en vouloir aux particuliers
d'une fatalité que leur imposent des siècles.
8
Puis-je oser encore esquisser un dernier trait de ma
nature qui n'est pas pour me faciliter le commerce des humains ? Mon instinct
de la propreté est d'une sensibilité absolument inquiétante
; je perçois physiquement la proximité d'une âme ;
que dis-je, sa proximité ? Son tréfonds, ses « entrailles
» mêmes. Je la « flaire »... Cette sensibilité
me procure des antennes psychologiques qui me permettent de tâter
tous les mystères et de les mettre dans ma main : toute la fange
qui se cache au tréfonds de certaines natures, et qui a peut-être
sa cause dans une impureté du sang, mais que l'éducation
replâtre, je la découvre presque toujours du premier coup.
Si je ne me suis pas trompé ces natures que ma propreté ne
peut souffrir devinent aussi de leur côté la méfiance
que m'inspire mon dégoût : elles n'en sentent pas meilleur.
Une absolue limpidité étant essentielle à ma vie,
car je péris dans une atmosphère douteuse, j'ai l'habitude
de nager, de me baigner et de m'ébrouer constamment dans l'eau ou
dans quelque autre élément parfait de transparence et d'éclat.
Aussi mes rapports avec les humains mettent-ils ma patience à rude
épreuve ! Mon humanité ne consiste pas à sentir à
l'unisson de mon prochain, mais à supporter de le sentir... Mon
humanité est une victoire constante sur moi-même. - Mais la
solitude m'est nécessaire, j'ai besoin de guérir, de revenir
à moi, de respirer le grand air léger... Mon Zarathoustra
n'est qu'un dithyrambe en l'honneur de la solitude, de la pureté
si l'on m'a compris... Je ne dis pas de la pure folie. Pour qui sait voir
les couleurs c'est un hymne adamantin. - Mon dégoût pour l'homme,
pour la « racaille », a toujours été mon plus
grand péril... Veut-on entendre ce que disait Zarathoustra sur la
façon dont on se délivre du dégoût ?
« Que m'est-il arrivé ? Que fis-je pour
m'affranchir du dégoût ? Qui rajeunit mon Sil ? Quel coup
d'aile m'a enlevé jusqu'aux hauteurs où la canaille n'est
plus assise au bord des sources ?
« Mon dégoût m'a-t-il de lui-même
donné des ailes et le don de deviner les sources cachées
? Il m'a fallu voler à la cime des cimes pour retrouver la source
de la joie.
« Oh ! je l'ai bien trouvée, mes frères
! Voyez, sur la cime des cimes coule pour moi la source de la joie ! Il
est une vie dans laquelle la canaille ne vient plus boire à mes
côtés !
« Tu coules presque trop fort pour moi, source
de joie ! Bien souvent tu vides mon verre en essayant de le remplir.
« Il me faut apprendre encore à t'approcher
plus modestement : mon coeur s'élance trop fort vers toi :
« Mon coeur, où brûle mon été,
court, torride, mélancolique et bienheureux : ah ! que mon coeur
d'été désire ta fraîcheur !
« Adieu, tristesses hésitantes de mon printemps
! Adieu, neiges d'un juin perfide. Je suis devenu tout été,
je suis midi en. plein été - l'été sur la cime
des cimes avec ses ruisseaux froids et sa paix bienheureuse : oh ! venez
ici, mes amis, pour que le calme soit encore plus radieux.
« Car c'est ici notre altitude, car c'est ici notre
patrie : nous sommes trop haut, la pente est trop raide pour les impurs
et pour leur soif.
« Mais vous, mes amis, jetez vos yeux purs dans
la fontaine de ma joie ! Vous ne sauriez troubler ses ondes. Sa pureté
vous sourira.
« C'est sur l'arbre de l'Avenir que nous allons
bâtir notre aire ; aux aigles de nous apporter, à nous qui
sommes les solitaires, la nourriture dans leur bec !
« Non, nous ne mangerons pas des viandes que les
impurs puissent souiller ! Car ils croiraient bouffer du feu et ils s'y
brûleraient la gueule.
« Nous n'avons pas de place ici pour les impurs
et pour leur race. Notre bonheur serait pour leur corps comme une caverne
de glace, notre bonheur gèlerait leurs esprits.
« Et nous vivrons aux dépens d'eux comme
les vents de la tempête, voisins des aigles, voisins des neiges,
voisins de palier du soleil : voilà la vraie vie du grand vent.
« Et c'est pareil à ce grand vent que je
viendrai souffler sur eux ; mon esprit coupera le souffle à leur
esprit : ainsi le veut mon avenir.
« En vérité, je vous le dis, Zarathoustra
est un grand vent pour les bas-fonds : et voici le conseil qu'il donne
à ceux qui voudraient le combattre, à tout ce qui crache
et vomit Gardez-vous de jamais cracher contre le vent. »
Suite
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