FRIEDRICH NIETZSCHE, Ecce Homo
POURQUOI J'EN SAIS SI LONG
1
Pourquoi j'en sais un peu plus long que les autres ?
Pourquoi, plus généralement, j'en sais si long ? Je n'ai
jamais réfléchi aux questions qui n'en sont pas, je ne me
suis pas gaspillé : mon expérience ignore, par exemple, les
vraies difficultés religieuses. Une chose m'a toujours complètement
échappé : pourquoi je devrais être un « pécheur
». Je manque de même du critérium qui me permettrait
de savoir ce qu'est un remords : d'après ce qu'on en entend dire
le remords ne me parait pas estimable... Je ne voudrais pas abandonner
après coup une action que j'aurais faite, j'aimerais mieux laisser
systématiquement son issue fâcheuse et ses conséquences
en dehors de la question des valeurs. On perd beaucoup trop facilement,
en cas de mauvais dénouement, la juste vue de ce qu'on a fait :
le remords est, il me semble, une sorte de « mauvais oeil ».
Honorer d'autant plus l'échec qu'il est échec, voilà
plutôt le fait de ma morale.
« Dieu », « immortalité de l'âme
», « rédemption », « délivrance »,
autant d'idées auxquelles je n'ai jamais consacré ni mon
attention, ni mon temps, même dans ma tendre jeunesse, - je n'ai
peut-être jamais été assez enfant pour le faire ? -
Je ne saurais voir dans l'athéisme un résultat, un événement
: il est chez moi instinct naturel. Je suis trop curieux, trop sceptique,
trop hautain pour accepter une réponse grossière. Dieu est
une réponse grossière, une goujaterie à l'égard
du penseur ; ce n'est même, au fond, qu'une grossière interdiction
à notre endroit : Défense de penser... Il est une question
bien plus intéressante dont le « salut de l'homme »
dépend beaucoup plus que de toutes les curiosités des théologiens
: celle de l'alimentation. On peut pour l'usage courant, la formuler de
la façon suivante « Comment faut-il que je me nourrisse, moi
particulièrement, pour atteindre à mon maximum de force,
de virtù au sens de la Renaissance, de vertu sans moraline ? »
Les expériences que j'ai faites à ce sujet
sont aussi mauvaises que possible ; je suis étonné d'avoir
tant attendu pour me poser cette question, et pour profiter de ces expériences
dans le sens de la « raison ». La bassesse de notre culture
allemande, son « idéalisme », peut seule m'expliquer
un peu pourquoi j'étais resté à ce sujet d'une routine
qui confinait à la sainteté : une « culture »
dont le premier souci est de vous faire perdre des yeux les réalités,
pour vous lancer à la poursuite de fins problématiques qu'elle
appelle « idéales », la « culture classique »
par exemple : comme si la tentative de fondre les deux concepts «
classique » et « allemand » n'était pas condamnée
d'avance ! C'en est même réjouissant : qu'on essaie de s'imaginer
un Leipzigois « de culture classique » !
Effectivement, jusqu'au milieu de mon âge mûr,
je n'ai jamais que mal mangé, d'une façon « impersonnelle
», pour employer le jargon moral, « désintéressée
», « altruiste », pour le bonheur des cuisiniers et autres
chrétiens. Manger la cuisine de Leipzig, comme je le fis en 65 tout
en étudiant Schopenhauer, c'était nier catégoriquement
mon « vouloir vivre ». Réussir, sans manger assez, à
se ruiner quand même l'estomac, voilà le problème que
cette cuisine me semblait résoudre avec éclat. (On dit que
l'année 66 a apporté des modifications.) D'ailleurs, d'une
façon générale, quels crimes la cuisine allemande
n'a-t-elle pas sur la conscience ! La soupe au début du repas (au
XIV siècle les livres de cuisine vénitiens l'appellent encore
alla tedesca), les viandes desséchées, les légumes
à la farine et à la graisse, et l'entremets presse-papiers
! Ajoutez-y ce besoin animal des vieux Allemands - pas seulement des Allemands
vieux ! - de boire encore après les repas, et vous comprendrez l'origine
de l'esprit allemand : une affliction de l'intestin... L'esprit allemand
est une indigestion, il ne peut venir à bout de rien. - Mais le
régime anglais lui-même, qui, en comparaison, du régime
allemand et même du régime français, représente
pourtant une sorte de « retour à la nature », savoir
: le cannibalisme - répugne aussi à mon instinct ; il me
semble qu'il donne à l'esprit des pieds pesants, des pieds d'Anglaise...
La meilleure cuisine est celle du Piémont. Les boissons alcoolisées
me font du mal ; un verre de vin ou de bière par jour suffit à
me faire de la vie une vallée de larmes, - mes antipodes sont à
Munich. Si je ne l'ai compris qu'un peu tard j'en ai fait l'expérience
dès ma plus tendre enfance. Petit garçon, je crus d'abord
que boire était, comme fumer, une fanfaronnade de jeune homme ;
plus tard je vis que c'était une mauvaise habitude. Peut-être
le vin de Naumburg est-il pour quelque chose dans cette dureté.
Pour croire que le vin égaie, il me faudrait être chrétien,
je veux dire avoir la foi, ce qui est pour moi une absurdité. D'ailleurs,
et c'est assez étrange, si les petites doses d'alcool très
diluées me dépriment extrêmement, je me comporte en
loup de mer devant les quantités sérieuses. Petit garçon
j'y mettais déjà de la bravoure. Il m'arrivait souvent, lorsque
j'étais élève à la vénérable
école de Pforta, de rédiger et de recopier en une seule veillée
ma dissertation latine - avec l'ambition de faire aussi dense, aussi serré
que Salluste, mon modèle, - et d'arroser tout ce latin de quelques
grogs de fort calibre ; rien ne réussissait mieux à ma physiologie
d'écolier, rien n'était moins contraire à celle de
Salluste quoique la vénérable école eût à
objecter à ces moeurs... à vrai dire, plus tard, vers le
milieu de ma vie, je suis devenu de plus en plus sévère envers
tous les spiritueux : adversaire du végétarisme à
la suite de mes expériences, comme Richard Wagner qui m'a converti,
je ne saurais pourtant trop prêcher la suppression complète
de l'alcool à la race des « spirituels ». L'eau suffit...
Les lieux que je préfère sont ceux qui vous offrent partout
la facilité de puiser dans l'eau vive (Nice, Turin, Sils) ; un petit
verre me harcèle comme un chien. In vino veritas, dit-on ; je crois
que c'est encore là un point sur lequel la vérité
me brouille avec tout le monde : chez moi l'esprit plane au-dessus des
eaux...
Encore quelques préceptes tirés de ma morale.
Un repas copieux est plus facile à digérer qu'un repas léger.
Il faut que tout l'estomac travaille pour que la digestion se fasse bien,
on doit connaître la dimension de son estomac. Pour la même
raison il faut déconseiller ces interminables ripailles, ces suicides
écourtés que l'on célèbre à table d'hôte.
Rien entre les repas, pas de café : il altère. Le thé
n'est bon que le matin. Buvez-en peu, mais prenez-le fort : pour peu qu'il
soit trop faible il vous fait du mal et vous indispose pour la journée.
Le degré de concentration à choisir dépend du tempérament
de chacun, il est souvent très délicat à déterminer.
Dans un climat énervant le thé est mauvais à jeun
: il faut le faire précéder une heure avant d'une tasse de
cacao épais et déshuilé. - Rester assis le moins possible
; ne se fier à aucune idée qui ne soit venue en plein air
pendant la marche et ne fasse partie de la fête des muscles. Tous
les préjugés viennent de l'intestin. Le cul de plomb, je
le répète, c'est le vrai pêché contre l'Esprit.
2
Les problèmes de la résidence et du climat
sont étroitement apparentés à la question de l'alimentation.
Il n'est donné à personne de pouvoir vivre partout ; et si
l'on doit faire face à des devoirs qui réclament le jeu de
toute l'énergie, le choix est même très limité.
L'influence du climat sur les échanges organiques, sur leur ralentissement
ou leur accélération, est si grande qu'au moment du choix
la moindre erreur géographique peut arriver non seulement à
vous éloigner de votre tâche mais encore à l'obnubiler
complètement : vous ne la voyez plus. La vigueur animale n'est plus
assez grande pour permettre à la liberté d'envahir votre
esprit jusqu'aux plus hauts étages et vous rendre capable de dire
: c'est ceci ou c'est cela que je puis seul... La moindre paresse de l'intestin,
pour peu qu'elle soit devenue habituelle, suffit largement à faire
d'un génie quelque chose de médiocre, quelque chose d'allemand
; le climat allemand à lui seul pourrait décourager les entrailles
les plus fortes, les intestins faits pour l'héroïsme. Le rythme
:des échanges physiologiques est en rapport direct avec l'agilité,
ou l'engourdissement, des organes de l'esprit ; l' « esprit »
lui-même n'est, au fond, qu'une des formes de ces échanges.
Groupez les lieux où de tout temps se soient trouvés des
gens d'esprit, où l'ironie, la finesse, la malice aient toujours
fait partie du bonheur : ils ont tous un air merveilleusement sec. Paris,
la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes, ces noms-là
prouvent une chose : c'est que le génie ne saurait vivre sans un
air sec et un ciel pur, c'est-à-dire sans échanges rapides,
sans la possibilité de se ravitailler continuellement en énergie
par énormes quantités. J'ai sous les yeux le cas d'un esprit
remarquable qui, né cependant pour la liberté, s'est rétréci,
ratatiné, bloqué dans sa spécialité et ne fait
plus qu'un vieux grincheux, uniquement pour avoir manqua de discernement
dans le choix de son climat. Tel eût pu être aussi mon sort
si la maladie ne m'eût ramené à la raison et contraint
à réfléchir au rôle de cette raison dans la
réalité. Maintenant que je lis sur moi les influences climatériques
et météorologiques comme sur un instrument de précision
et que j'enregistre physiquement les variations hygrométriques de
l'atmosphère, même sur un faible parcours, comme entre Turin
et Milan, je songe avec inquiétude et terreur que jusqu'à
ces dix dernières années, qui m'ont mis en danger de mort,
ma vie s'est toujours écoulée dans les lieux les plus mal
choisis et les plus contre-indiqués, Naumburg, Pforta, toute la
Thuringe, Leipzig, Bâle, Venise, autant d'endroits meurtriers pour
mon organisme. Si je n'ai gardé aucun bon souvenir de mon enfance
ni de ma jeunesse il serait fou de vouloir l'expliquer par ce qu'on appelle
les causes « morales », comme l'irréfutable absence
d'une compagnie suffisante : car cette pénurie continue comme devant
sans m'empêcher aujourd'hui d'être gaillard et vaillant. Non,
c'est mon ignorance de la physiologie - cet « idéalisme »
trois fois maudit - qui fut la vraie fatalité de mon existence,
qui fut son « en trop », sa bêtise, la chose dont rien
ne sort de bon et que rien ne contrebalance, que rien ne saurait compenser.
Cet idéalisme m'explique toutes mes erreurs, toutes les grandes
aberrations de mon instinct, tous les actes d'humilité que j'ai
commis en m'écartant du devoir de ma vie, en me faisant philologue,
par exemple, - pourquoi pas médecin ou du moins quelque chose qui
eût servi à m'ouvrir les yeux ? Tant que je suis resté
à Bâle mon régime intellectuel, y compris la répartition
du temps, a constitué un gaspillage de forces énorme et parfaitement
insensé sans qu'aucun ravitaillement vienne équilibrer la
dépense, sans que j'aie même jamais songé à
compenser la consommation. C'était la négation de l'individualité,
la mort de toute aristocratie, le coudoiement de la racaille, « l'oubli
de soi » et des distances, - c'était une chose que je ne me
pardonnerai jamais. Lorsque, presque à bout, j'en fus presque au
bout, je commençai à méditer la déraison fondamentale
de ma vie : l' « idéalisme ». Il fallut la maladie pour
me rendre à la raison.
3
Choix de l'alimentation ; choix du lieu et du climat
; il reste à fixer un troisième point sur lequel fuir l'erreur
à tout prix c'est le choix de sa récréation. Là
aussi plus l'esprit s'éloigne du type courant, plus les limites
du permis, c'est-à-dire de l'utile, sont restreintes. Pour moi toute
lecture est récréation : elle m'arrache donc à moi,
me promène dans d'autres sciences, d'autres âmes, dans ce
que je ne prends plus au sérieux. C'est justement de mon sérieux
qu'elle me repose. Dans les moments où je travaille beaucoup on
ne voit pas de livres chez moi : je me garderais bien de laisser parler
ou seulement penser quelqu'un dans mon voisinage... Et ce serait le cas
si je lisais... A-t-on remarqué que dans l'état de profonde
tension auquel la gestation condamne l'esprit et même l'organisme
entier, tout hasard, toute influence du dehors agit avec trop de véhémence,
frappe « trop profondément ? Il faut éviter autant
que possible ces hasards et ces influences. En période d'incubation
intellectuelle la première chose à faire est de s'emmurer.
Irais-je tolérer que des pensées étrangères
viennent franchir mon mur d'enceinte ? C'est ce qui arriverait si je me
mettais à lire... Après le temps du travail et de la fécondité,
le temps de la récréation : accourez, livres agréables,
livres d'esprit, livres savants ! Lirai-je des livres allemands ?... Je
dois me reporter à six mois en arrière pour me - surprendre
un livre en main. Qu'était-ce? Les Sceptiques grecs, une excellente
étude de Victor Brochard, dans laquelle mes Laertiana ont été
utilisés avec profit ; les Sceptiques, seul type honorable de toute
cette gent philosophique dont chaque mot veut dire deux choses quand ce
n'est pas cinq !... Les autres fois je me réfugie presque toujours
dans les mêmes livres, très peu au fond, mes « probati
». Peut-être n'est-il pas dans mon tempérament d'aimer
beaucoup ni avec électisme : une salle de lecture me rend malade
à l'égard des livres nouveaux mon instinct me porte plutôt
à la méfiance, voire à l'hostilité, qu'à
la « tolérance », la « largeur de coeur »
et autres charités... Au bout du compte c'est toujours à
quelques vieux auteurs français que je reviens : je ne crois qu'à
la civilisation française et tiens pour victime d'un malentendu
tout ce qui se croit « cultivé » sans elle dans les
limites de l'Europe ; quant à la culture allemande je n'en parle
évidemment pas... Les rares esprits vraiment cultivés que
j'aie rencontrés en Allemagne devaient leur mérite à
la France, et d'abord madame Cosima Wagner, la voix de loin la plus autorisée
que j'aie jamais ouïe en matière de goût. Si je lis Pascal,
si je l'aime comme la victime la plus instructive du christianisme - lente
victime de corps, puis d'âme, logique victime de la forme la plus
horrible de la cruauté humaine, si j'ai quelque chose de Montaigne
dans la pétulance de l'esprit et - qui sait ? peut-être du
corps, si mon goût défend, non sans âpreté, l'art
de Molière, Corneille et Racine contre la barbarie géniale
d'un Shakespeare, je n'en goûte pas moins non plus la société
charmante des tout derniers Français. Je ne vois vraiment pas en
quel siècle le filet pourrait ramener d'aussi nombreux, et curieux,
et délicats psychologues que ceux qu'on peut pêcher dans le
Paris de nos jours : je nomme, au hasard - le nombre est trop grand - MM.
Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître
; ou encore, pour distinguer un écrivain de la forte race, un vrai
Latin que j'aime entre tous, je citerai Guy de Maupassant. Je préfère
même, entre nous, cette génération à celle de
ses anciens maîtres toute gâtée par la philosophie allemande
(M. Taine, par exemple, par Hegel auquel il doit de s'être mépris
sur les grands hommes et les grandes époques). Partout où
va l'Allemagne elle corrompt la culture. II a fallu la guerre, en France,
pour affranchir enfin les esprits... Stendhal, l'un des « hasards
» les plus beaux de ma vie - car tout ce qui fait époque en
moi. m'a été donné d'aventure et non sur recommandation,
- Stendhal possède des mérites inestimables la double vue
psychologique, un-sens du fait qui rappelle la proximité du plus
grand des réalistes (ex ungue Napaleonem [par la machoire (on reconnaît)
Napoléon]), - enfin, et ce n'est pas la moindre de ses gloires,
un athéisme sincère qu'on rencontre rarement en France, pour
ne pas dire presque jamais. (Saluons pourtant au passage le nom de Prosper
Mérimée.) Peut-être suis-je même jaloux de Stendhal.
Il m'a volé le meilleur mot que mon athéisme eût pu
trouver : « La seule excuse de Dieu c'est de ne pas exister »...
J'ai dit moi-même quelque part : « Quelle a été
jusqu'à présent la plus grande objection à l'existence
? Dieu... »
4
C'est Henri Heine qui m'a donné la plus haute
idée du lyrisme. Je cherche vainement à travers tous les
siècles musique aussi douce, aussi passionnée. Il possédait
cette divine méchanceté sans laquelle je ne saurais imaginer
la perfection, - je mesure la valeur des hommes et des races à leur
plus ou moins grand besoin d'identifier satyre et dieu. - Et comme il manie
l'allemand ! On dira un jour de Heine et de moi que nous avons été,
et de très loin, les plus grands artistes de la langue allemande
et que nous avons laissé à des abuses au-dessous de nous
tout ce que les simples Allemands ont su faire d'elle. Il faut que j'aie
avec le Manfred de Byron quelque parenté bien profonde : tous ses
gouffres je les trouve en moi : à treize ans j'étais mûr
pour lui. Je ne perds pas un mot, - un regard tout au plus, - avec qui,
en face de Manfred, ose prononcer le nom de Faust. Les Allemands sont incapables
de concevoir le sublime sous quelque forme que ce soit : témoin
Schumann. J'ai composé tout exprès, de rage contre l' orgeat
de nos Saxons, une contre-ouverture de Manfred, dont Hans von Bülow
disait qu'il n'avait jamais rien lu de pareil sur du papier à musique
: il y voyait le viol d'Euterpe. - Lorsque je cherche à formuler
ma plus haute idée de Shakespeare j'en reviens toujours à
dire : C'est l'homme qui a conçu le type de César. On ne
devine pas chose pareille, on est ainsi ou on ne l'est pas. Le grand écrivain
ne puise jamais que dans sa réalité personnelle, au point
qu'il lui arrive, après coup, de ne plus supporter son oeuvre...
Quand j'ai jeté un regard sur mon Zarathoustra je passe une demi-heure
à tourner dans ma chambre, incapable de maîtriser une crise
de sanglots irrésistible. - Je ne sais rien de plus déchirant
que la lecture de Shakespeare : que n'a pas dû souffrir un homme
pour avoir un tel besoin de faire le pitre ! Comprend-on Hamlet ? Ce n'est
pas le doute, c'est la certitude qui rend fou... Mais il faut, pour sentir
ainsi, toute la profondeur de l'abîme... Nous avons tous peur de
la vérité... Et, que je fasse ici un aveu, je suis instinctivement
certain que c'est Lord Bacon qui se martyrise lui-même dans cette
inquiétante littérature et qu'il en est le créateur
: que me font les pitoyables bavardages de ces plats brouillons d'Américains
? La faculté de faire vivre une vision avec un réalisme intense
n'est pas seulement compatible avec l'énergie de l'homme d'action
la plus grande, la plus monstrueuse, avec l'énergie criminelle,
elle en est même le corollaire... Nous sommes loin d'en savoir assez
sur Lord Bacon, le premier réaliste aux grands sens du terme pour
avoir vent de tout ce qu'il a fait et de tout ce qu'il a voulu et pour
connaître le fin mot de l'expérience qu'il a opérée
sur lui-même... Au diable, messieurs les critiques ! Si j'avais publié
mon Zarathoustra sous le nom d'un autre, celui de Richard Wagner par exemple,
la perspicacité de vingt siècles n'aurait pas suffi pour
deviner que l'auteur d'Humain, trop humain était le visionnaire
de Zarathoustra.
5
Puisque j'en suis à parier des récréations
de ma vie, je tiens ici à dire un mot pour exprimer ma reconnaissance
à ce qui m'a le plus profondément et le plus cordialement
récréé. Ce fut, sans aucun doute, la fréquentation
familière de Richard Wagner. Je fais bon marché de mes rapports
avec tous les autres hommes ; mais je ne voudrais à aucun prix rayer
de ma vie les jours que j'ai passés à Tribschen, jours de
confiance, de gaieté, de hasards sublimes et d'instants profonds...
J'ignore les expériences que d'autres ont pu faire
avec Wagner : jamais nuage n'est passé sur notre ciel. Et ceci me
ramène à la France ; je n'oppose aucune objection, simplement
une moue de dédain, aux wagnériens et à toute la gent
de ceux qui se figurent honorer Wagner en le trouvant à leur image...
Tel que je suis, étranger jusqu'aux moelles tout ce qui est allemand,
au point que le voisinage d'un Allemand suffit à retarder ma digestion,
il a fallu que je rencontre Wagner pour pouvoir enfin respirer : je sentais,
j'honorais en lui l'air de l'étranger, le contraire personnifié
de toutes les « vertus allemandes » : car Wagner était
une protestation. Nous qui avons passé notre enfance dans l'air
marécageux des dix ans qui ont suivi 1850, nous sommes nécessairement
pessimistes au sujet de tout ce qui touche à l' « idée
allemande » ; nous ne saurions être que révolutionnaires
; nous n'admettrons jamais une situation qui donne la haute main aux tartufes.
Qu'ils aient aujourd'hui changé leurs couleurs, qu'ils se vêtent
d'écarlate et qu'ils paradent en uniforme de houzard, cela ne change
rien aux choses... Eh bien ! Wagner était un révolutionnaire
; les Allemands le faisaient fuir... Comme artiste on n'a en Europe d'autre
patrie que Paris : la délicatesse des cinq sens artistiques - qui
est la condition de l'art wagnérien, le sens des nuances, la morbidesse
psychologique ne se rencontrent qu'à Paris. On ne trouve nulle part
ailleurs une telle passion pour les questions de la forme, un tel sérieux
dans la mise en scène ; car c'est là par excellence le sérieux
parisien. On n'a aucune idée en Allemagne de l'extraordinaire ambition
qui habite l'âme d'un artiste parisien. L'Allemand est bonasse, Wagner
ne l'était pas. Mais j'ai déjà assez expliqué
(dans Par-delà le Bien et le Mal, aph. 256. et suivants) comment
il faut situer « Wagner et quels sont ses proches parents ce sont
les, romantiques français de la seconde période, la race
sublime et exaltante des Delacroix et des Berlioz, ceux qui ont par essence
un fonds de maladie, les incurables de naissance, tous fanatiques de l'expression
et virtuoses de pied en cap... Quel a d'ailleurs été le premier
partisan intelligent de Wagner ? Charles Baudelaire, le même qui
avait été le premier à comprendre Delacroix, - ce
décadent typique dans lequel s'est reconnue toute une race d'artistes.
Il fut peut-être aussi le dernier... Ce que je n'ai jamais pardonné
à Wagner c'est d'avoir condescendu à l'Allemagne, d'être
devenu Allemand de l'Empire... Partout où va l'Allemagne elle corrompt
la civilisation.
6
Tout bien pesé, ma jeunesse n'eût pas été
tolérable sans la musique de Wagner. Car j'étais condamné
aux Allemands. Quand on veut s'arracher à une oppression insupportable
on a besoin de haschisch. En cas d'intoxication par l'Allemagne Wagner
est le contrepoison par excellence, poison lui-même, je n'en disconviens
pas... Dès l'instant qu'il y eut de Tristan une partition pour piano
- mes compliments, monsieur de Bülow - je fus wagnérien. Ses
oeuvres antérieures étaient au-dessous de moi, trop vulgaires
encore, trop allemandes... Mais j'en suis encore aujourd'hui à chercher
dans tous les arts une oeuvre d'une aussi dangereuse séduction,
d'une aussi douce, aussi terrible infinité que le Tristan j'en suis
encore à chercher en vain. Tous les mystères de Léonard
de Vinci se dépouillent de leur magie à la première
note du Tristan. C'est le nec plus ultra de Wagner ; les Maîtres
Chanteurs et l'Anneau ne furent ensuite qu'un délassement. Devenir
plus sain, c'est là un recul pour une nature comme celle de Wagner.
.. Je considère comme un bonheur de premier ordre d'avoir vécu
en temps opportun et vécu au milieu d'Allemands, pour être
mûr pour cette oeuvre-là : oui, voilà jusqu'où
va chez moi la curiosité psychologique ! Le monde est pauvre à
qui ne fut jamais assez malade pour cette « volupté de l'enfer
» : une formule mystique est permise ici, je dirais presque qu'elle
s'impose. Je pense connaître mieux que quiconque les choses formidables
que peut Wagner et les cinquante univers d'extase pour lesquels personne
que lui n'avait les ailes qu'il fallait ; et, tel que je suis, assez fort
pour faire tourner à mon profit les pires dangers et les pires problèmes
et en devenir encore plus fort, je dis que Wagner a été le
grand bienfaiteur de ma vie. Ce qui nous apparente tous deux c'est d'avoir
souffert plus profond que ne le pourrait supporter la génération
de ce siècle - et souffert aussi l'un par l'autre, - et c'est ce
qui unit à jamais nos noms ; aussi certainement que Wagner est en
Allemagne un malentendu, aussi certainement j'en suis un et je le resterai
toujours. - Deux siècles, s'il vous plaît, d'abord, de discipline
psychologique et artistique, deux siècles, messieurs les Germains
!... Mais ce sont de ces choses qui ne se rattrapent pas.
7
Encore un mot pour mes auditeurs les plus choisis, je,
leur dirai ce que je demande à la musique. Je veux qu'elle soit
profonde et gaie comme une après-midi d'octobre. Qu'elle soit elle,
exubérante et tendre comme une petite femme pétrie de perfidie
et de grâce... Je ne concéderai jamais qu'un Allemand puisse
savoir ce qu'est la musique. Ceux qu'on appelle musiciens allemands, les
plus grands en tête, sont des, étrangers, des Slaves, des
Croates, des Italiens, des Hollandais, ou encore des Juifs ; ou alors des
Allemands de la forte race, de celle qui est éteinte aujourd'hui,
les Heinrich Schütz, les Bach, les Haendel. Pour moi, je suis encore
assez Polonais pour sacrifier à Chopin tout le reste ; j'excepte,
pour trois raisons, la Siegfried-Idyll de Wagner, peut-être aussi
quelques passages de Liszt dont la noblesse d'orchestration n'a pas d'égale
; et enfin tout ce qui s'est fait outre-monts ; car en deçà...
Je ne saurais me passer de Rossini, et moins encore de Pietro Gasti, mon
maître vénitien, mon midi musical. Et quand je parle d'outre-monts
ce n'est qu'à Venise que je pense. Quand je cherche un autre mot
pour désigner la musique, c'est toujours Venise qui me vient à
esprit. Je ne sais pas faire de différence entre la musique et les
larmes - je sais le bonheur de ne pouvoir songer au Midi sans un frisson
de terreur.
Je me tenais au bord du pont
dernièrement dans la brune nuit.
De loin venait une chanson,
et des gouttes d'or ruisselaient
sur le miroir tremblant de l'eau.
Gondoles, lumières, musiques,
s'en allaient ivres dans le crépuscule...
Mon âme, un accord de harpe,
touchée par des doigts invisibles, se chantait
en secret une barcarolle,
et frémissait d'une félicité diaprée.
Mais quelqu'un l'a-t-il écoutée ?
8
En tout cela, - choix de la nourriture, choix du lieu
et du climat, choix de sa récréation - on suit les ordres
donnés par un instinct de conservation dont la manifestation la
plus nette est celle de l'instinct défensif. Fermer les yeux sur
bien des choses, s'abstenir de les écouter, ne pas les laisser venir
à soi, c'est le premier commandement de la sagesse, la première
façon de prouver qu'on n'est pas un hasard mais une nécessité.
Le mot qu'on emploie couramment pour désigner cet instinct de défense
c'est celui de « goût ». Son impératif ne commande
pas seulement de dire « non » quand le « oui »
serait une marque de « désintéressement », mais
encore de dire « non » le moins souvent possible. Eloignons-nous,
séparons-nous de ce qui nous obligerait à répéter
le « non » sans cesse. Rien de plus raisonnable : car, si petites
qu'elles soient, les dépenses de force défensive, quand elles
deviennent la règle habituelle, amènent une pauvreté
extrême et parfaitement superflue. Nos grandes dépenses sont
faites de la répétition des petites. La défensive,
la faction constante constituent - qu'on ne s'y trompe pas - une vraie
dilapidation, un vain gaspillage des forces. En prolongeant l'état
précaire que représente la défensive on s'affaiblit
facilement au point de ne plus pouvoir se défendre. Supposez qu'en
sortant de chez moi, je trouve, au lieu du calme et aristocratique Turin,
la petite ville allemande : mon instinct m'obligerait à me replier
sur moi-même pour repousser l'envahissement de tout ce plat et lâche
monde. Ou encore, je serais en face de la grande ville allemande, ce stupre
en pierre de taille, ce sol où rien ne pousse, où tout s'importe,
bien et mal. Comment ne pas s'y transformer en hérisson ? - Mais
les piquants sont un gaspillage, un double luxe, alors qu'il est loisible
non seulement de n'en point avoir mais de tenir les mains ouvertes...
Une autre mesure de sagesse et de tactique défensive
consiste à réagir le plus rarement possible, à se
soustraire aux situations, aux conditions qui vous condamneraient à
suspendre en quelque sorte votre initiative et votre « liberté
» pour devenir un simple réactif. Je prends comme terme de
comparaison nos rapports avec les livres. Le savant, qui ne fait plus au
fond que « déplacer » des livres - deux cents par jour
pour un philologue de dispositions moyennes finit par perdre radicalement
la faculté de penser par lui-même. S'il ne remue plus de livres
il cesse de penser. Il répond simplement à une excitation,
à une idée qu'il a lue, et finit par se contenter de réagir.
Le savant dépense toute sa force à approuver et à
contredire, à critiquer du déjà pensé, lui-même
ne pense plus du tout... Son instinct de défense s'est usé,
autrement il se garderait des livres. Le savant est un décadent.
J'ai vu de mes yeux des natures riches, douées et nées pour
la liberté, ruinées dès la trentaine par la lecture
et réduites pour jamais au simple rôle d'allumettes qu'il
faut frotter pour leur faire donner des étincelles, des «
pensées ». Lire un livre de bon matin, au lever du jour, en
pleine fraîcheur d'esprit, en pleine aurore de la force, j'appelle
cela du vice !
9
Parvenu là je ne puis éviter de répondre
plus spécialement la question : Comment devient-on ce qu'on est
? Et je touche ici au chef-d'oeuvre de l'art de la préservation
personnelle, à l'égoïsme souverain... à supposer,
en effet, que la tâche, sa détermination, son sort dépassent
de beaucoup la mesure moyenne, il n'y a pas de danger plus grand que de
s'apercevoir soi-même en même temps que cette tâche.
Devenir ce qu'on est suppose qu'on n'a pas la moindre idée de ce
qu'on est. De ce point de vue les méprises que l'on commet dans
la vie prennent elles-mêmes un sens et une valeur ; détours,
traverses provisoires, temporisations, « modesties », sérieux
gaspillé en tâches étrangères à la tâche,
une grande sagesse se manifeste en tout cela, je dirai même la sagesse
suprême : quand le nosce te ipsum [Connais-toi toi-même] mènerait
droit à la ruine la raison même recommande de s'oublier, se
méconnaître, se borner, se rapetisser, se médiocriser.
Pour employer le langage moral, il se peut qu'aimer le prochain, vivre
pour d'autres et autre chose devienne une mesure de protection capable
de sauvegarder l'égoïsme le plus dur. C'est là le seul
cas où j'épouse contre ma règle et ma conviction le
parti des instincts « désintéressés »
: car ils travaillent alors au service de l'égoïsme, de la
discipline du moi. II faut conserver intacte la surface totale de ]a conscience,
- la conscience est une surface, la préserver de tous les grands
impératifs. Gare même aux, grands mots, gare aux grandes attitudes
! Autant de périls, pour l'instinct de se « comprendre »
prématurément... Cependant, l'idée organisatrice appelée
à dominer ne cesse de grandir dans les profondeurs, elle commence
à commander, elle vous ramène petit à petit des traverses
et des détours, elle prépare certaines qualités et
certaines capacités qui se révéleront un jour essentielles
au grand but et parachève, l'une après l'autre, toutes les
facultés destinées à servir, avant de rien laisser
percer du devoir supérieur du « but », de la «
du sens final » à cet égard ma vie se présente
d'une façon tout simplement merveilleuse. Transmuter les valeurs
constituait une tache qui nécessitait peut-être plus de capacités
que n'en a jamais pu réunir un seul homme, et surtout des capacités
contradictoires capables de cohabiter sans se gêner ni se détruire.
Une hiérarchie des capacités ; une distance ; l'art de séparer
sans brouiller, de ne rien confondre, de ne rien « concilier »
; une multiplicité formidable qui fût pourtant le contraire
du chaos, voilà tout ce qu'exigeait mon instinct comme condition
préalable, tout ce qu'il dut élaborer secrètement.
L'intelligence de sa tutelle éclate dans le fait qu'il ne me laissa
jamais soupçonner ce qui grandissait en moi, et que mes facultés
surgirent un beau jour dans toute leur perfection, au point et mûres
pour leur tâche. Je n'ai aucun souvenir d'effort, on ne trouverait
pas dans ma vie une seule trace de lutte, je suis le contraire d'une nature
héroïque. Mon expérience ignore complètement
ce que c'est que « vouloir » quelque chose, y « travailler
ambitieusement », viser un « but » ou la réalisation
d'un désir. En ce moment même mon avenir - un avenir immense
- s'étend à mes yeux comme une mer d'huile : nul désir
ne ride ses eaux. Je ne veux pas qu'une seule chose devienne autrement
qu'elle n'est ; je ne veux pas changer moi-même... Et j'ai toujours
vécu ainsi. Sans désir. Quelqu'un qui peut dire, ayant passé
quarante-quatre ans, qu'il ne s'est jamais soucié d'honneurs, de
femmes, ni d'argent ! - Non que j'en aie manqué... J'ai été
par exemple professeur d'université, mais je n'y avais jamais songé,
car j'avais à peine vingt-quatre ans. Deux ans auparavant, de la
même façon, j'étais devenu philologue : j'entends que
mon premier travail philologique, mon début - de tout point de vue
- m'avait été demandé, pour son « Musée
rhénan », par Ritschl, mon maître (Ritschl qui fut,
je le dis avec vénération, le seul savant génial que
j'aie jamais rencontré jusqu'ici. Il possédait cette agréable
dépravation qui nous distingue, nous autres Thuringiens, et qui
arrive à rendre sympathique un Allemand même : nous préférons
les voies détournées pour arriver à la vérité.
Je ne voudrais pas donner à penser par là que je n'estime
pas à sa valeur mon compatriote plus proche, le sage Léopold
de Rauhe).
10
On me demandera pourquoi je raconte ces petites choses
que l'opinion courante jugerait insignifiantes : on me dira que je me nuis
d'autant plus que j'ai de grands devoirs à remplir. Réponse
: toutes ces petites choses : nourriture, lieu, climat, récréation,
sont infiniment plus importantes que tout ce qu'on a pris jusqu'ici au
sérieux. Et c'est à leur sujet surtout qu'il faut se mettre
à réapprendre. Rien de ce que l'humanité a traité
jusqu'à nos jours si gravement ne fait partie de la réalité
; ce ne sont que chimères, ce ne sont, pour parler plus exactement,
que mensonges nés des mauvais instincts de natures maladives et
foncièrement nuisibles : ainsi les notions de « Dieu »,
d' « âme », de « vertu », de « péché
», d' « au-delà », de « vie éternelle
»... Malheureusement on a voulu chercher en elles la grandeur de
la nature humaine, sa « divinité »... Toutes les questions
de politique, d'ordre social, d'éducation ont été
faussées dans le germe parce qu'on a pris pour de grands hommes
les plus nuisibles d'entre eux, parce qu'on a enseigné le mépris
des « petites » choses, c'est-à-dire des affaires essentielles
de la vie... Or, si je me compare aux hommes qu'on a honorés jusqu'ici
comme les premiers d'entre nous, la différence entre eux et moi
me saute aux yeux. Je ne range même pas parmi les hommes ces gens
qu'on prétend les « premiers » d'entre eux ; je les
considère comme le rebut de l'humanité, des produits - de
la maladie et de l'instinct de vengeance : ce ne sont que monstres incurables
et néfastes qui cherchent à se venger de la vie... Je veux
être leur contraire ; j'ai le privilège d'une sensibilité
extrême capable de discerner dans les instincts tous les symptômes
de santé. Il. n'y a rien en moi de maladif ; même en période
de maladie ,grave je ne le suis jamais devenu ; on chercherait en vain
chez moi la moindre trace de fanatisme. On n'y trouvera pas un instant
la moindre attitude prétentieuse ou emphatique. La grandeur exclut
l'emphase ; qui a besoin d'attitude est faux ; ... gare aux hommes pittoresques
! - La vie m'est devenue facile, m'est devenue le plus facile, quand elle
a le plus exigé de moi. Qui m'a vu pendant cet automne au cours
des soixante-dix jours où je n'ai, fait, sans interruption, que
des choses de premier plan, des choses que personne ne saurait imiter,
sur lesquelles personne ne pourrait m'en rendre, qui m'a vu à ce
moment-là, chargé de la responsabilité de tous les
siècles à venir, n'a pas pu surprendre en moi la moindre
trace de tension : tout au contraire, il a dû constater une fraîcheur
d'esprit, une gaieté débordantes. Jamais je n'ai mieux mangé,
jamais je n'ai mieux dormi. - Je ne sais d'autre méthode que le
jeu pour s'occuper des grands problèmes : c'est un des signes essentiels
auxquels on reconnaît la grandeur. La moindre contrainte des traits,
la moindre ride du front, le moindre grincement de la voix, autant d'objections
contre un homme, et combien plus contre son oeuvre ! On n'a pas le droit
d'avoir des nerfs... Même souffrir de la solitude, mauvais signe
; je n'ai jamais souffert que de la « multitude »... Absurdement
jeune, à sept ans, je savais déjà que jamais nul mot
humain ne m'atteindrait : m'en a-t-on jamais vu morose ? - J'ai gardé
pour tout le monde la même affabilité, je-suis plein d'égards
pour les plus petits : en tout cela pas un grain d'orgueil ou de mépris
caché. Lorsque je méprise quelqu'un il devine que je le méprise
: je scandalise par ma seule présence tout ce qui charrie du sang
corrompu... La grandeur de l'homme s'exprime dans son amor fati, voilà
ma formule ; ne pas demander de changement, ni au passé, ni à
l'avenir, ni à l'éternité. II ne faut pas se contenter
de supporter ce qui est nécessaire, - il faut encore moins le cacher,
tout idéalisme est mensonge en face de la nécessité,
il faut l'aimer.
Suite
Contenu