Les régions minières approvisionnant le Levant en métaux durant l´Age du Bronze et l´Antiquité sont encore méconnues (Wertime, 1973). Le cuivre provenait probablement de Chypre colonie phénicienne. Le plomb a eu vraisemblablement différentes origines au cours du temps (mines du Laurion, d’Espagne ou de Sardaigne). La source de l’étain n’est pas bien définie (Weeks, 1999; Yener et al., 1989).

Sidon est connue dans le monde méditerranéen pour sa métallurgie du bronze et du fer (Falsone, 1992; Jidejan, 1995). Toutefois il n’existe pas au Liban de ressources importantes en métaux (Dubertret, 1955) et les Sidoniens devaient se pourvoir en métaux loin de leurs bases (Baurain and Bonnet, 1992).

Dans cet article, pour pallier au manque d´artefacts métalliques et de documents écrits renseignant sur l´activité métallurgique de Sidon, nous proposons d´étudier l´impact de la métallurgie durant l´histoire du Port Antique de Sidon et les origines des métaux grâce aux concentrations et aux rapports isotopiques en plomb des sédiments (Article précédent).



    1. Méthodes



Le plomb a déjà fait l´objet de nombreuses études paléoenvironnementales (pour une revue: Weiss et al., 1999) et archéologiques (pour une revue: Begemann et al., 1989). En effet :

Ces variations de rapports isotopiques sont utilisées par les géochimistes pour confirmer les variations des concentrations en plomb dans les enregistrements paléoenvironnementaux tels que les glaces, les tourbes ou les lacs (Weiss et al., 1999). Ceux sont aussi ces rapports qu´étudient certains archéomêtres pour compléter les analyses pétrogéochimiques des artefacts (Nehlig, 1999). Les rapports isotopiques des artefacts métalliques comparés à ceux des principaux minerais exploités durant l’Âge du Bronze et l’Antiquité (FIGURE 1) permettent alors de suivre les métaux de leurs lieux d’extraction à leurs lieux d’utilisation (Gale and Stos-Gale, 1982).



Les objectifs en mesurant des concentrations et des rapports isotopiques dans des sédiments de ports antiques sont les suivants:

  1. L’importance du signal anthropique permet de caractériser l’évolution de l’activité métallurgique en cas d’absence d’évidences historiques et d’artefacts ou bien dans le cas d’un site historique bien décrit, de quantifier géochimiquement, la contamination/pollution résultant de l’anthropisation. Cette quantification associé à d’autres analyses (sédimentologiques ici, palynologiques, biologiques…) illustre alors l’impact anthropique (construction du port, ateliers métallurgiques…) sur l’environnement.

  2. En cas de contamination anthropique, il permet d’émettre des hypothèses sur la provenance du plomb utilisé, de mieux caractériser les échanges commerciaux et ainsi de mieux cerner l’évolution socio-économique du site étudié.



La préparation des échantillons a été effectuée ainsi :



Les concentrations mesurées dans les sédiments dépendent de la contamination anthropique mais aussi de facteurs minéralogiques et sédimentaires (flux particulaire, taux de carbonates, origine des sédiments). Dans cette étude les différents sites ne possède pas tous les éléments nécessaires pour tenir compte de ces facteurs, toutefois:



2. Résultats (FIGURE 2)



Il est possible de distinguer trois phases dans l’évolution des rapports isotopiques et des concentrations en plomb. En dessous de 4m, les concentrations sont inférieures à 20ppm et le 206Pb/207Pb est de l’ordre de 1,200.

Vers 3,75m les rapports isotopiques changent (diminution du 206Pb/207Pb jusqu’à 1.190) et la concentration augmente. Ensuite et jusqu’à la fin de l’unité IV (0.83m de prof.), les rapports isotopiques sont très peu variables et les concentrations variables mais toujours supérieures à 40ppm.

Enfin le point mesuré dans la période moderne (Article précédent) indique une concentration similaire à celle mesurée dans les niveaux précédents et en revanche des rapports isotopiques différents moins radiogéniques (206Pb/207Pb=1.174).



  1. Discussion



La base de la carotte montre des rapports isotopiques naturels avec des concentrations inférieures à 20ppm. Les rapports isotopiques changent avant les concentrations. La très faible concentration mesurée (5,5ppm) peut-être due à une variation des apports sédimentaires (incursion de ballast).



Les rapports isotopiques montrent ensuite une remarquable constance (206Pb/207Pb toujours proche de 1.190) à travers les périodes phéniciennes puis romaine. L’activité métallurgique est mise en évidence avant la mise en place du port caractérisé par un changement de dépôt (environ 4900 av. J.-C. d´après les corrélations avec la carotte BHI). Cela n’est toutefois en désaccord avec l’ensemble des données archéologiques puisqu’il existe au Sud un site chalcolithique (cf. ARTICLE PRÉC). Les concentrations varient quelque peu, en particulier lors des événements de haute énergie. Ces faibles variations sont vraisemblablement dues à la minéralogie. Il est difficile d’expliquer cette constance dans les rapports isotopiques sans imaginer une source constante dans les minerais utilisés de l’Âge du Bronze à l’Époque Romaine.



La Figure 3 montre les signatures du Pb de Sidon. Pour dissocier le plomb provenant de la métallurgie avec celui contenu naturellement dans la matrice sédimentaire, nous avons soustrait cette influence en utilisant comme naturelles les données de la base de la carotte. Les rapports isotopiques du plomb anthropique ne se situent pas dans le domaine d’une mine connue mais sont sur une droite de mélange entre les mines espagnoles de plomb du Rio Tinto et de Carthagène. Toutefois l’influence des mines sardes n’est pas impossible; les phéniciens étant aussi installés dans le Sud de la Sardaigne (Baurain and Bonnet, 1992). La signature des sédiments de Sidon n’est pas influencée par la signature du plomb des minerais de cuivre de Chypre. Or Sidon était une grande utilisatrice du cuivre chypriote (Jidejan, 1995) mais à priori le plomb contenu dans les minerais est insuffisant pour avoir un effet sur la contamination locale en plomb. A posteriori, le cuivre étant acheminé sous formes de lingots de cuivre (Stos-Gale et al., 1997) déjà purifié avec une teneur en plomb plus faible que le minerai, il est normal que la métallurgie du cuivre ait une influence négligeable sur la contamination des sédiments. De même les mines de Cuivre de Jordanie bien que placées sur la droite de mélange ne sont pas à l’origine du Pb anthropique des sédiments sidoniens. Le plomb ayant contaminé les sédiments portuaires de Sidon ont donc une origine espagnole ce qui confirme leur exploitation massive durant l´Antiquité par les phéniciens puis les romains (Nriagu, 1983).



La mesure daté de l’époque moderne (post XVIIIième siècle) montre une signature très peu radiogénique. Celle-ci est effectivement caractéristique de l’ère industrielle (Dunlap et al., 1999; Rosman et al., 2000) et peut s’expliquer par l’utilisation de minerais américains ou australiens.

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  1. Synthèse et perspectives



L’utilisation du plomb et de ses isotopes comme traceur de l’activité métallurgique dans un Port Antique a été montrée pour la première fois. Des contaminations due à la métallurgire locale ont été trouvées et tracées isotopiquement. Les implications archéoenvironnementales de ce travail sont importantes:

  1. les contaminations des sédiments semblent être principalement dues à la métallurgie du Pb et non pas à celle d’autres métaux dont les minerais contiennent des traces de Pb,

  2. ces contaminations permettent de confirmer l’occupation protohistorique de Sidon avant la mise en place du port.

  3. le plomb utilisé à Sidon provenait des mines espagnoles.



L’étude d’une deuxième carotte de Sidon (BHI) va permettre d’apporter des réponses quand à la variation spatiale de la contamination des sédiments et donc à l’origine du Pb (aérosols, eaux). Elle permettra aussi de comparer les corrélations biosédimentologiques déjà effectuées avec les corrélations géochimiques. Des datations 14C vont être effectuées pour permettre de mieux contraindre les flux de plomb et de confirmer la contamination des sédiments par du plomb espagnol durant toute l´Antiquité.

Des études isotopiques dans les os et les dents de sépulutures seraient aussi possibles ce qui permettraient de contraindre l’impact environnemental de la métallurgie phénicienne. De telles travaux ont déjà été effectués et malgré le problème de la diagénèse des os (Budd et al., 1998), il a été montré par exemple que le Pb incorporé aux os de scandinaves médiévaux était d’origine local (Aberg et al., 1998).

Afin de valider la méthode de traçage des sources de plomb par ses isotopes et de l’utiliser dans des sites où on ne trouve pas d’artefacts, il serait nécessaire de mesurer les isotopes du plomb dans des objets ou artefacts fabriqués in situ.

Enfin les sédiments portuaires d’autres villes phéniciennes (Byblos, Beyrouth, Larnaca, Tyr) pourront être étudiés. L’analyse des sédiments chypriotes permettraient de savoir à quelle point la métallurgie du cuivre contamine les sédiments. Des différences en termes de sources et d’évolution temporelle dans les différents ports phéniciens pourraient confirmer les périodes de la domination de telle ou telle cité sur le Levant et de savoir si les modes d’approvisionnement des villes phéniciennes étaient identiques selon qu’ils s’agissent de Byblos citée comme la ville du commerce du métal (Wertime, 1973) ou Sidon ville grande productrice de bronze.







FIGURES



FIGURE 1 : Signatures isotopiques des principales mines dont les sidoniens auraient pu utiliser les minerais dans un diagramme (données dans Le Roux, 2001).



FIGURE 2 : Log stratigraphique et mesures des concentrations et rapports isotopiques.



FIGURE 3 : Signatures isotopiques du plomb retrouvé dans les sédiments de Sidon représentées dans un diagramme 208Pb/206Pb vs. 206Pb/207Pb + domaines des principales mines ayant pu fournir du plomb aux sidoniens.



BIBLIOGRAPHIE



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