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| La puissance des Etats Unis est une réalité:
il ne faut ni la nier, ni en faire un facteur totalisateur. Unique hyperpuissance,
dotée d'une suprématie économique, militaire, financière
écrasante, l'Amérique est la première nation de la
planète: c'est comme çà.
Pour autant l'Amérique n'est pas le maître du monde. Ses prodigieuses richesses n'y suffiraient pas; surtout elle n'estime pas y avoir d'intérêt. Plus, elle n'en n'a pas envie. Le plan reflète cette antinomie puisque il évoqe tour
à tour:
Le premier point tritera très classiquement quatre aspects
Le deuxième point est évidemment plus tarabiscoté.
Il faut parler successivement de:
Et maintenant, allons y... |
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| 1)
la réalité de la puissance américaine
1.1) les fondements physiques de la puissance américaine 1.1.1. les atouts de la géographie physique Les Etats Unis sont un pays-continent, et l'immensité est en soi un élément de la puissance (cf notion de recul stratégique); elle l'est d'autant plus que l'étendue du territoire rend plus probable la multiplicité des ressources du sol et du sous sol, dont la présence simultanée dans un même Etat sont un gage d'indépendance et un atout évident du développement. Dans le cas de l'Amérique, ce facteur joue de façon considérable: 9.200.000 km2, soit 18 fois la France ou la moitié de la Russie; entièrement englobé dans les latitudes tempérées (quoique avec de fortes influences continentales et polaires au Nord) sauf l'Alaska et la frange subtropicale (Golfe du Mexique et Floride). Des terres arables abondantes, des littoraux découpés, et une pénétration facile des transports hors de Appalaches. 1.1.1.1 les sols arable 20% de la superficie des Etats Unis est constitué de sols arables directement exploitable (18% dans l'Union Européenne et moins de 10% dans l'ex URSS), plus 25% de pâturages et 30% de sols forestiers. Assez pauvres dans la Nouvelle Angleterre, les terres sont fabuleusement riches dans le Midwest (podzolls, loess) et le sud. D'où la mise en place d'une céréaliculture intensive au sud ouest des grands lacs (corn belt de l'Illinois et de l'Iowa), plus extensive au Nord Ouest (terres sèches à blé du Nebraska, des Dakota et du Wyoming).
Le sud mélange céréales, coton et soja; le sud ouest est le domaine de l'open ranch (mais l'élevage en feed lot est présent sur toute la grande plaine et très intensif dans le "dairy belt", la ceinture laitière proche des Grands lacs et de la mégalopolis atlantique). La Floride, le littoral du Golfe du Mexique et les oasis de l'ouest pacifique (210 000 km2 irrigué dont 42 000 pour l'imperial valley en Californie) produisent quand à eux toute la gamme des produits subtropicaux (agrumes, primeurs, mais pas les fruits tropicaux type banane/ananas qu'on trouve cependant à Hawaï et Puerto Rico). Quoique elle ne représente que 2% du PIB, l'agriculture est un secteur essentiel: elle ne saurait en effet s'appréhender sans tenir compte aussi de l'industrie agro-alimentaire (Cargill, United Fruit, Nabisco), l'industrie chimique (Monsanto, Du Pont) et la distribution alimentaire avec lesquelles elle est en symbiose. Prises ensemble, les activités connexes à l'agriculture emploient un actif américain sur dix. Ce premier atout détermie encore ce que l'on appelle aujourd'hui l'arme alimentaire, et l'expression, évidente dans les années 70 avant que la CEE ne dégage des excédents (lesUSA assurent alors l'équilibre alimentaire de l'URSS et du monde arabe) redevient pertinente avec la montée des maïs OGM: les Etats Unis détiennent 35% de cette céréale et 55% de son commerce mondial, ce qui les place en position de force sur la chaîne alimentaire animale. Si la France fait du bruit autour des OGM, c'est pour tenter de contenir ce formidable retour du maïs américin, dont je rappelle qu'il n'est pas contingenté à l'entrée dans la CEE du fait d'accords avec l'Espagne antérieurs à 1986. 1.1.1.2 les climats L'Amérique est situé dans les latitudes tempérées,
avec du subtropical au sud (humide à l'est, aride à l'Ouest)
et du continental à influence polaire au nord. Cela signifie que
l'essentiel du territoire est habitable, mais qu'il y a des influences
plus violentes qu'en Europe: hivers polaires jusqu'en Virginie et au Missouri,
typhons sur le sud (Floride et Géorgie) et tornades estivales sur
la prairie dans le sud ouest (Oklahoma). L'Ouest est aride, désertique
aux confins du Mexique (grand désert de Sonora) et dans le Nevada,
mais plus humide en Altitude (Utah) avec des influences montagnardes qui
prennent le dessus. Sur la facade pacifique, on trouve des climats d'oasis
au sud (été perpétuel de la Californie méridionale)
et un climat très humide au Nord Ouest (Orégon, Washnigton,
sud de l'Alaska) propice au développement de hautes futaies. En
clair il y a à peu près partout des endroits propices à
l'installation humaine.
Après l'essor des métropoles dans les régions tempérées
froides au XIXeme (Nouvelle Angleterre, Grands Lacs) l'économie
des services attire la population vers le sun belt: mégapole de
Los Angeles, San Diego, Las Vegas (qui a créé plus
d'emploi que la France ces cinq dernières années)... Phoenix,
Albuquerque, San Antonio ou Austin au Texas. La population vieillissante
opère la même migration: vers la Floride dès les années
1930, vers le Sun Belt aujourd'hui (les "retirements" de Palm Springs (Californie)
et Sun City (Arizona) dépassent les 50.000 habitants).
1.1.1.3. les facades littorales Un des atouts de la puissance américaine réside dans la position maritime du pays et à l'excellence de ses ports naturels, qui ont permis l'essor considérable de son commerce pendant l'ère industrielle. Les Etats Unis sont nés autour des ports de la Nouvelle Angleterre: Boston, Providence (Rhode Island) l'East river de New York, les estuairesde la Delaware et surtout de Cheasapeake (sur lesquel sont situés Baltimore et en Amont Philadelphie). A côté de ces exellentes rades, le système de navigation des Grands lacs (amélioré par le canal Erié dans les Années 30)) et les écluses de Sault St Marie (vers le lac supérieur). Côté Golfe du Mexique, quatre sites excellents: Corpus Christi, New Orleans, Mobile et la Baie de Tampa; côté pacifique, trois baies excellente (San Diego, Sn Francisco et le Puget Sound de Seattle).
Avec tout cela, il est facile à l'amérique de développer des ports industriels (comme Baltimore et Oakland) minéralier (Hampton Roads sur le Cheasapeake) ou de guerre (Norfolk ou San Diego). Le pays a accès aux deux principaux théatres océanique; il dispose pour ses flottes de guerre de relais distants (Puerto Rico et les iles vierges à l'est, Hawaï à l'ouest). 1.1.1.4. une circulation générale facile Ultime injustice, les Etats Unis sont un pays où la circulation
est facile. Hors de la barrière des Appalaches, il y a peu d'obstacles
géographiques sérieux d'un océan à l'autre:
les rocheuses sont en effet fciles à franchir, sauf au centre. Siur
la prairie, il suggit de poser des trazverses et des rails pout crer une
voie ferrée. Les contraintes qui ont freiné la pénétration
de la Sibérie russe ou du Turkestan chinois sont absente, sauf
au Nord. En conséquence, l'appropriation de l'espace par l'homme
a été facile. Il en résulte, l'histoire aidant, une
organisation en grands sous ensembles aux différentes étapes
de la pénétration d'est en ouest, schématiquement
représentée ici.
1.1.2. Les ressources naturelles et l'espace, fondements de la prospérité industrielle 1.1.2.1. ressources métalliques Les Etats Unis disposent d'un sous sol obscènement riche. Ce
n'est pas l'eldorado minier comme en Afrique du Sud avec 2 ou 3 monopoles:
mis il y a pas mal de presque tout...
1.1.2.2. ressources énergétiques -charbon : dans les appalaches, le Montana, les Grands Lacs
1.1.3. Une démographie quantitativement et qualitativement très favorable 1.1.3.1. une population dynamique, jeune, mobile. Bien qu'ayant une population inférieure de 100 millions à
celle de l'Union Européenne en 1995, les États-Unis présentent
un nombre de naissances équivalent (environ 4 millions par an) et
un nombre de décès très sensiblement moindre : 2,3
millions contre 3,7, soit un écart de 1,4 million par an. D'où
une différence considérable d'accroissement naturel : moins
de 300 000 pour l'Union Européenne, plus d'1,5 million outre Atlantique.
Le contraste s'accentue au fil du temps ; l'Union Européenne a vu
son nombre annuel de naissances tomber de près de 2 millions depuis
les années 1960 (6 millions vers 1965, 4 vers 1995), cependant qu'aux
États-Unis, après le creux des années 1970, le nombre
des naissances est, depuis le milieu des années 1980, revenu au
niveau qu'il avait vers 1965, soit 4 millions.
Cette divergence est liée à deux facteurs : la plus forte
puissance du baby-boom américain, d'où une répartition
par âges plus jeune et, depuis le début des années
1980, l'écart de fécondité. Aux États-Unis,
la fécondité a connu une légère remontée
: de 1989 à 1996, l'indicateur conjoncturel est compris entre 2,0
et 2,1 enfants en moyenne par femme, alors que de 1974 à 1988 il
oscillait autour de 1,8. Pour l'Union Européenne, c'est le mouvement
opposé qui s'est produit : en 1980, l'indice était de 1,8
comme aux États-Unis ; depuis 1995, il avoisine 1,4 seulement. Cette
meilleure résistance à la crise de la fécondité
demeure inexpliquée. Tout au plus peut-on avancer quelques hypothèses
: persistance de l'esprit pionnier, afflux d'immigrants « hispaniques
», force du sentiment religieux, faiblesse du coût de l'espace
et de l'énergie, ...
Autre trait décisif: la mobilité. Entre 1900 et 1995, la population de l'Ouest est passée de 4,3 à 57,6 millions d'habitants (l'équivalent de la population française), soit de 5,7 % à 21,9 % du total. Ce boom s'est produit, pour l'essentiel, depuis 1950, date à laquelle elle comptait 20 millions d'habitants. La nouvelle donne démographique est également très favorable aux États du Sud qui, en 1995, regroupent 92 millions d'habitants, soit 35 % de la population du pays (31 % en 1950). Les régions d'occupation plus ancienne du Nord-Est et du Mid-West sont, en revanche, en phase de stagnation. La géographie économique des États-Unis se déplace ainsi de l'Est vers l'Ouest et du Nord au Sud. La Californie est désormais, de loin, l'État le plus peuplé, avec 32 millions d'habitants, soit 12 % de la population du pays ; la population y a été multipliée par 20 depuis 1900 et par 3 depuis 1950. L'État de New York, qui a longtemps figuré au premier rang, stagne autour de 18 millions depuis 1970 et il est, depuis le milieu des années 1990, aussi dépassé par le Texas (18,7 millions en 1995) où une forte poussée démographique est en cours. Parmi les sept États actuellement les plus peuplés, les trois autres États de l'Ouest (Pennsylvanie, Illinois et Ohio) sont, à l'instar de New York, en phase de stationnarité démographique, autour de 11 à 12 millions chacun ; leur population a été devancée par celle de la Floride (14 millions). Au total, les sept États les plus peuplés de l'Union rassemblent près de 120 millions d'habitants en 1996, soit 45 % de la population américaine. 1.1.3.2. des apports extérieurs constants et complémentaires
L'immigration est redevenue forte en valeur absolue, surtout depuis le début des années 1980, avec des flux d'entrants permanents comparables à ceux du début du siècle (près d'un million par an). Cependant, si l'on tient compte de l'effectif de la population, le taux d'immigration actuel n'a rien d'exceptionnel ; il est près de deux fois moins élevé que celui observé lors de la grande vague de peuplement des années 1845-1914 : 4,4 en 1991-1994, 7,5 en 1860-1910. Mais la transformation des courants migratoires est radicale. Il s'ensuit une modification progressive de la composition ethnique de la population américaine. La « question noire » est ainsi en passe de se trouver relativisée. En 1964, l'égalité politique des Noirs a été reconnue et la ségrégation interdite dans tous les lieux publics. La part des Noirs dans la population semble désormais stabilisée autour de 12 %, après avoir fortement reculé à la suite de la grande vague d'immigration européenne (à l'époque de l'Indépendance, 1776, un habitant sur cinq était Noir). Comme le montrent les travaux sur l'illettrisme, la pauvreté ou la délinquance, le « problème noir » est loin d'être résolu, mais il n'est plus au coeur des préoccupations sociales. Une nouvelle composante démographique occupe le devant de la
scène : la minorité « hispanique ». Soudée
par une langue commune (l'espagnol) et peu éloignée de sa
zone de provenance, l'Amérique latine, elle paraît moins désireuse
de s'intégrer à la société nord-américaine.
Compte tenu du sous-enregistrement qui l'affecte plus que toute autre fraction
de la population, on peut l'estimer à 30 millions de personnes en
1997. Elle s'accroît au rythme de 4 % par an, et d'ici cinq à
dix ans elle devrait dépasser la population noire. Si la composante
hispanique représente un habitant sur neuf, elle fournit déjà
une naissance sur sept (14 % du total des naissances en 1995).
A l'horizon d'une cinquantaine d'années, c'est un remodelage complet du peuplement qui se dessine, au détriment de la majorité dominante depuis la colonisation : les « Anglo-Saxons blancs protestants », ou les « Blancs non hispaniques », pour reprendre la terminologie actuelle. Le choix d'une telle dénomination, plus ouverte, sous-entend que les catholiques et les orthodoxes européens sont déjà implicitement amalgamés aux Anglo-Saxons, descendants de la première vague d'immigration. Non seulement les « Blancs non hispaniques » reculent au profit des Noirs et des Hispaniques catholiques, au point qu'ils pourraient devenir minoritaires vers le milieu du prochain siècle, mais la nation américaine devient de plus en plus diverse et tend à se revendiquer comme universelle. La recherche de la diversité, comme source de richesse culturelle et fondement des choix d'apports migratoires est d'ailleurs devenue un objectif explicite et central de la politique d'immigration. Comme l'Australie, les États-Unis tendent à être désormais plus influencés par leur géographie que par leur histoire ; ils se tournent sans cesse davantage à la fois vers leur façade Pacifique - c'est-à-dire vers l'Asie - et vers leur Sud « hispanique »o;, en réalité latin, et amérindien. 1.1.3.3. un spectaculaire atout éducatif et productif La population américaine est par ailleurs fortement qualifiée:
totalement alphabétisée, ayant accès à un système
éducatif optimal -en tout cas à la tête. De ce fait
, elle est capable de fournir au pays les talents dont il a besoin, et
l'économie américaine y consacre les moyens nécessaire.
En matière de R/D, seul le Japon fait mieux (source UNESCO 1997):
1.2) une suprématie économique mondiale 1.2.1) une assise industrielle et agricole solide 1.2.1.1. persistance et adaptation des secteurs industriels traditionnels Bon, on ne va pas refaire la vie de l'industrie américaine ici. Mais même avec 75% du PIB dans les services, il en reste 23 pour l'industrie, et General Motors à soi tout seul pèse plus lourd que le Danemark. Il y a des pôles de puissance industrielle auxquels il faut penser: -industrie lourde, c'est dégagé en touche, mais il en
reste assez pour alimenter les industries mécaniques et la défense
1.2.1.2. persistance de l'arme alimentaire - les céréales (surtout le blé) sont mises en cultures
en fonbction des besoins de crise du reste du monde
1.2.2. la puissance financière 1.2.2.1. les paradoxes de la puissance bancaire américaine Retenez que la puissance des banques US n'est pas du côté des dépots (car elles n'ot pas le droit d'agir dans plusieurs Etats): elle est dans les banques d'affaires, en tête desquelle JP Morgan, Goldman Sachs et Morgan Stanley. 1.2.2.2. la domination des marchés financiers Cette puissance est évidente la capitalisation sur le NYSE représente 1000 fois Paris; le CME (Chicago mercantile exchange) exerce, pour les denrées de base, un monopole à trois avec Londres et Hong Kong. Mais le phénomène nouveau, c'est l'émergence des fonds de pensions sur les marchés. Les fonds de pension, tels qu'ils existent dans nombre de pays, et tels qu'ils viennent d'être créés en France par la loi Thomas votée en février dernier, visent seulement en apparence à garantir l'avenir des retraites. Leur véritable objectif est de répartir toujours davantage au profit des détenteurs d'actifs financiers les richesses résultant de l'activité productive au sens large Lorsqu'il y a capitalisation de l'épargne individuelle versée par des salariés dans une caisse de retraite d'entreprise ou de branche d'industrie (un fonds, pour reprendre le terme anglo-saxon), le montant de la retraite ne dépend pas de celui des dernières fiches de paie. Il n'est pas non plus indexé sur les salaires ou sur les prix. Il est fonction, d'une part, de ce que le salarié aura pu accumuler personnellement au cours des heurs et malheurs de sa vie active - donc du nombre d'années pendant lesquelles il aura été employé, ainsi que du type de contrats de travail dont il aura " bénéficié " - et, d'autre part, du " succès " avec lequel on aura fait " fructifier " son épargne. Dans des proportions variables d'un pays et d'un fonds à un autre, les gestionnaires privilégient deux types de placements. En premier lieu, ceux sous forme de titres de la dette publique et d'obligations émises par les Etats de par le monde, notamment dans les pays industrialisés. Dans la première moitié des années 90, ceux-ci ont représenté 20 % à 25 % des actifs des fonds américains, et environ 15 % de ceux des fonds britanniques. La libéralisation et la déréglementation financière, et donc la mondialisation du capital qui en a été la conséquence, ont entraîné l'internationalisation des titres détenus. Le marché obligataire public est le compartiment le plus actif et le plus internationalisé de la place de Paris, comme de celles de tant d'autres pays. Avec des variations importantes de mois en mois, entre 20 % et 40 % de la dette publique française ont été détenus par les fonds étrangers au cours de cette décennie . La seconde forme majeure de placement consiste en portefeuilles d'actions cotées dans les principales Bourses de valeur. Elle domine en termes de calcul des actifs, mais pas nécessairement en termes de flux réguliers de revenus. Elle représente quelque 45 % à 50 % des actifs des fonds de pension américains, mais jusqu'à 65 % de ceux des fonds britanniques. On estime qu'environ un tiers des actions de Wall Street, comme de la City, sont ainsi entre les mains des fonds de pension. Dans le cas des obligations publiques, le flux de richesses qui alimente les fonds de pension - et leur permet de servir les retraites promises - repose sur le transfert de revenus transittant par l'impôt, avant de tomber dans leur escarcelle au titre du service des intérêts de la dette. Ces revenus naissent dans l'activité économique, notamment sous forme de salaires. Ils sont captés par la fiscalité directe et indirecte, puis dirigés vers les marchés financiers qui en redistribuent une fraction aux bénéficiaires des systèmes privés. Dans le cas des actions, la " bonification " de l'épargne repose sur les dividendes versés par les sociétés et sur la cotation des titres - dépendant, dans les deux cas, du montant des profits -, ainsi que sur les opérations d'achat et de vente de titres boursiers qui, lorsqu'elles sont réussies, dégagent des plus-values parfois très importantes. Il n'y a pas de miracle de la multiplication des pains. L'" épargne " ne crée aucune richesse en elle- même. Elle ne permet pas, en soi, de servir des retraites. Elle n'est " fertile " qu'en tant que pompe à capter des flux de richesses créés autre part dans le système économique, national ou mondial . Les fonds de pension ont ainsi une nature double. D'un côté,
ils sont le résultat accumulé de cotisations perçues
sur des salaires et des traitements. Leur but affiché est d'assurer
aux salariés concernés, après leur départ de
la vie active, une retraite décente et stable. D'un autre côté,
dès que le montant de l'épargne accumulée dépasse
un certain seuil, ces fonds prennent place dans la catégorie des
institutions financières non bancaires, dont la fonction est de
faire fructifier un montant élevé de capital-argent en conservant
à celui-ci sa liquidité, et en maximisant son rendement.
Leur nature économique change alors radicalement, et les cotisants
anciens salariés, ainsi qu'une partie des ménages qui ont
placé leur épargne dans les sicav et autres fonds de placement
collectifs, se trouvent, pour ainsi dire, pris en otage .
Le rendement des actions, l'autre composante majeure de leurs portefeuilles,
est étroitement lié au degré d'efficacité avec
lequel
les préceptes du corporate governance sont mis en oeuvre dans les
groupes industriels cotés en Bourse. Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne,
le capital financier est parvenu à faire en sorte que d'anciens
salariés dépendent, pour le niveau de leurs retraites, de
la férocité avec laquelle sont exploités leurs camarades
en activité.
Dans le cas des systèmes par capitalisation, la capacité à servir les retraites dépend de trois conditions : - que les marchés veillent sur les gouvernements afin que le service de la dette ne souffre pas d'interruption, et que tout doute soit levé sur la capacité des pays à continuer à l'" honorer " dans le long terme ; - que ne survienne pas de krach boursier, ni même de correction sévère des bulles spéculatives qui se forment sur les marchés; - que soient réunies les conditions politiques et économiques permettant la consolidation et l'accroissement du nombre des places financières sûres et " performantes " situées dans les pays hors de la zone de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Le second point est particulièrement sensible. On sait l'inquiétude d'une partie des responsables américains, dont le président de la Réserve fédérale, quant au niveau actuel des cours de Wall Street. M. Alan Greenspan n'a pas oublié le krach de 1987. Il se souvient aussi du vent de panique qui souffla, le 17 juillet 1996, lorsque l'indice Dow Jones perdit 3 % en une seule séance, portant à 6 % une chute commencée un mois et demi auparavant. Depuis cette date, le marché s'est repris, pour atteindre des niveaux sans précédent, accroissant d'autant l'inquiétude des experts. A coups de restructurations, de " dégraissage " des effectifs et d'austérité salariale, les investisseurs institutionnels sont parvenus à accroître le rendement des actions au rythme de 13 % par an depuis le début des années 90. Même si, au cours des trois années écoulées, la croissance économique américaine a été supérieure à celles de l'Europe et du Japon, il reste que, en moyenne, elle s'est seulement élevée à 1,9 % depuis 1991. Or il faudrait qu'elle soit supérieure à 3 % pour justifier une telle hausse des rendements... La valeur des titres n'est assurée que si les opérateurs parviennent à maintenir en existence les conventions soutenant la hauteur des cotations, et dont la base est toujours en partie fictive. Tôt ou tard, les éléments sous-tendant ces fictions s'érodent, et arrive le temps des " corrections ". On entre alors dans la zone des tempêtes, celle où la panique peut s'emparer des détenteurs d'actions, notamment des gestionnaires de portefeuille, dont les responsabilités sont évidemment particulièrement lourdes. Cela peut déboucher en quelques heures sur des krachs boursiers, tel celui d'octobre 1987 : le Dow Jones perdit 22,6 % en une seule journée et aurait coulé à pic sans injection massive d'argent frais par la Fed. Les conséquences d'une chute de cette ampleur seraient aujourd'hui d'une tout autre gravité. Depuis mars 1991, la valeur nominale - au mieux fruit de conventions, au pire fictive - des actifs financiers détenus par des particuliers, directement ou par l'intermédiaire de leurs fonds de pension et de placements collectifs, s'est accrue de 5 500 milliards de dollars, soit l'équivalent du montant total de leur épargne personnelle des vingt-cinq années précédentes. Un krach un tant soit peu important aurait pour effet de priver, en quelques jours, des millions - voire des dizaines de millions - de retraités de l'essentiel, sinon de la totalité de leurs revenus de vieillesse (selon les dispositions exactes du système de pension privé auquel ils appartiennent) et de les jeter dans la pauvreté. Les répercussions sur la consommation privée, et donc sur la production et l'emploi, seraient immédiates. Un tel krach aurait des effets non réversibles de leur vivant sur un grand nombre de membres de la classe moyenne. A dix ou quinze ans de leur cessation d'activité (à supposer qu'ils conservent leur emploi), les souscripteurs aux fonds ne seraient plus en mesure de reconstituer une épargne suffisante pour assurer leurs retraites. En longue période, la viabilité des systèmes de retraite privés dépend aussi - c'est la troisième condition - de la consolidation et de l'accroissement du nombre de places financières sûres et " performantes " situées hors de la zone des pays développés de l'OCDE. Les études anglo- saxonnes sur la mondialisation financière n'en font pas mystère. Un rapport sur le marché mondial des capitaux, publié en 1994 par l'institut McKinsey, examine, dans son introduction, la question de l'âge et de la santé des populations des pays industrialisés. Même si les 29 pays de l'OCDE adoptaient (comme le préconise évidemment l'étude) des systèmes de retraite privés, et réduisaient d'autant leurs dépenses sociales et leurs déficits, la question resterait posée d'assurer, à l'avenir, un flux régulier de revenus aux retraités. Car c'est du " bon fonctionnement " du marché mondial du capital que ce flux dépendra. Pour l'institut McKinsey, " les grandes institutions, notamment les fonds de pension et les fonds d'investissement mutuels, qui sont des acteurs dans le marché du capital global, et qui ont la capacité de chercher des rendements sur le plan mondial , peuvent les y aider. Cette diversification planétaire sera d'autant plus cruciale que les rendements décroissants des placements, auxquels le rapport estime qu'il faut s'attendre dans les pays développés, impliquent " qu'on puisse faire des placements à rendements élevés dans les pays en développement ". La diversification internationale des portefeuilles hors de la zone OCDE a commencé à se faire dans les années 90, avant d'être freinée passagèrement par la crise mexicaine et le krach de la place de Mexico. A la fin de 1992, les fonds de pension avaient placé moins de 2 % de leurs avoirs sur les marchés dits " émergents ". En 1993, les fonds britanniques y avaient porté leur part à 2 %, et les fonds de retraite américains à 0,7 %. Sur la base de travaux d'experts, une étude technique de l'OCDE a tenté une projection des tendances à l'horizon 2000. L'encours des fonds de pension sur les marchés " émergents " pourrait passer de 12 milliards de dollars en 1992 à 353 milliards en 2000, soit une croissance de 2 900 % en huit ans, l'Asie et l'Amérique latine recevant 95 % de ces flux. Les mesures adoptées par le Fonds monétaire international
(FMI) pour renforcer la surveillance de ces marchés traduisent certes
sa crainte qu'une crise financière de grande ampleur n'y prenne
naissance. Mais elles doivent aussi être lues dans le contexte de
l'organisation de flux de revenus stables, à la suite des placements
réalisés sur ces places financières sous forme de
titres de la dette ou d'actions. Nous voici bel et bien en face d'une nouvelle
mouture, fût-elle " démocratisée ", des " pays rentiers
", dont Hobson et Veblen, sans parler de Hilferding et de Lénine,
faisaient l'analyse au début du siècle, en en montrant toutes
les conséquences politiques. Beaucoup d'entre elles ont retrouvé
leur actualité à l'approche de l'an 2000...
1.2.2.3. le rôle stratégique de la FED La FED est le flic efficace des marchés américains, et son pilotage des taux d'intérêts permet de calmer les surchauffes. En principe: lors de sa déposition, le 21 juillet 1998, devant le sous-comité sur les questions bancaires du Sénat des Etats-Unis, M. Alan Greenspan a lancé une nouvelle mise en garde contre le « caractère irréaliste » du niveau du prix des actions à Wall Street et des projections des analystes boursiers quant au rendement escompté des titres. Confronté à une hausse de 60 % de la valeur de ces derniers en dix-huit mois et au refus des marchés d'entendre raison, M. Greenspan a laissé percer son fatalisme : « L'histoire nous enseigne qu'il y aura une correction significative des cours, car l'histoire est ponctuée de contractions périodiques, et je n'ai aucun doute, étant donné la nature humaine, que cela se produira encore, et encore, et encore. » 1.2.3. l'atout technologique 1.2.3.1. des pôles particulièrement avancés -voir la fiche NTI 1.2.3.2. la maitrise exclusive du contrôle des réseaux -voir la fiche "Echelon"
1.3) un système social et politique redoutablement efficace 1.3.1. La dynamique sociale américaine: avantages objectifs et cruautés relatives 1.3.1.1. les dynamiques sociales américaines 1.3.1.2. relativité des injustices sociales, réalité
de la brutalité sociale
Les Etats Unis, à la différence de la France dont le débat droite gauche se polarise sur le niveau du SMIC, pratiquent violemment la redistribution, et surtout la redistribution fiscale. Kevin Philipps, analyste républicain et ancien aide du Président Nixon, a dressé la liste des changements spectaculaires intervenus dans la redistribution des revenus aux Etats-Unis entre 1977 et 1988. Durant cette décennie, les premiers dix pour cent des familles américaines ont accru leur revenu moyen de 16 pour cent, les premiers cinq pour cent de 23 pour cent, alors que le très riche premier percentile pouvait remercier Reagan d'une augmentation de 50 pour cent de ses revenus passés d'un confortable 270 000 dollars à un vertigineux 405 000 dollars. Pour ce qui est des américains plus pauvres, les 80 pour cent les moins bien lotis ont tous perdu quelque chose ; bien sûr, plus ils étaient situés au bas de l'échelle et plus ils ont perdu. Les dix pour cent des américains les plus démunis ont été les plus touchés : d'après les chiffres de Phillips, ils ont perdu 15 pour cent de leurs revenus déjà insignifiants : d'une moyenne déjà très basse de 4 113 dollars par an, ils sont tombés au niveau inhumain de 3 504 dollars.(10) Autrement dit, en 1977, le premier un pour cent des familles américaines les plus nanties avaient des revenus moyens 65 fois supérieurs à ceux des derniers 10 pour cent des familles les moins nanties. Une décennie plus tard, la proportion était de 115 à 1. Aujourd'hui, l'écart s'est contracté, mais tend à se stabiliser (rapport 70) malgré l'amélioration du sort des pauvres sous les démocrates, et cela en raison des succès rapide de la net-économie. Mais ce qui est important, c'est que l'écart s'est réduit par le relèvement du niveau de revenus des plus pauvres, qui a cru de 50% en sept ans. S'il convient de relativiser l'injustice économique de la société américaine, lâchez vous en revanche sur sa brutalité: le meilleur témoin en est l'explosion carcérale. La croissance des populations emprisonnées aux trois paliers de l'appareil carcéral - dans les maisons d'arrêt des villes et comtés, les centrales des cinquante Etats de l'Union et les pénitenciers fédéraux - est fulgurante. Durant les années 660, la démographie pénitentiaire du pays s'était orientée à la baisse, si bien qu'en 1975 le nombre des détenus était tombé à 380 000 après une décrue lente mais régulière (d'environ 1 % par an pendant une décennie). On débattait alors de « décarcération », de peines de substitution et de réserver l'enfermement aux seuls « prédateurs dangereux » (soit 10 % à 15 % des criminels) ; d'aucuns annonçaient même avec audace le crépuscule de l'institution carcérale . Mais la courbe allait brusquement s'inverser puis s'envoler : dix ans plus tard, les effectifs des personnes emprisonnées avaient bondi à 740 000 avant de dépasser 1,6 million en 1995. Pour la décennie 90, leur rythme de croissance s'établit à 8 % par an. Ce triplement en quinze ans est un phénomène sans précédent dans une société démocratique. Il vaut aux Etats-Unis de caracoler très loin devant les autres nations avancées puisque leur taux d'incarcération - 645 détenus pour 100 000 habitants en 1997, soit cinq fois le chiffre de 1973 - est de six à dix fois supérieur à ceux des pays de l'Union européenne (voir tableau ci- contre). Même l'Afrique du Sud sous le régime d'apartheid emprisonnait moins que ne le font aujourd'hui les Etats-Unis. En Californie, leader national il y a peu en matière d'éducation et de santé publique, reconverti depuis dans le tout pénal, le nombre des détenus consignés dans les seules prisons d'Etat est passé de 17 300 en 1975 à 48 300 en 1985, avant de franchir le cap des 130 000 dix ans plus tard. Si on leur adjoint les effectifs des maisons d'arrêt (celle du comté de Los Angeles contient à elle seule plus de 20 000 reclus), on atteint le total faramineux de 200 000 âmes, soit l'équivalent d'une grosse ville de province française. En 1995, les 22 millions d'adultes noirs fournissaient un contingent de 767 000 détenus, 999 000 condamnés placés en liberté surveillée et 325 000 autres en libération conditionnelle, un taux global de mise sous tutelle pénale de 9,4 %. Chez les Blancs une estimation haute donne un taux de 1,9 % pour 163 millions d'adultes. Pour la seule incarcération, l'écart entre les deux communautés est de 1 à 7,5 ; et il est allé en se creusant durant la décennie passée : 528 contre 3 544 pour 100 000 adultes en 1985, 919 contre 6 926 dix ans plus tard (voir tableau ci-dessous). En probabilité cumulée sur la durée d'une vie, un homme noir a presque une « chance » sur trois de purger au moins un an de prison, et un hispanophone une chance sur six, contre une chance sur ving-trois pour un Blanc. 1.3.1.3. réalité de la société éclatée: des ghettos au communautarisme Les jeux de cartes ci dessous sont éclairants: vous voyez bien
le ghetto noir de LA sur la première série, et le ghetto
blanc de Beverly Hills et San Fernando à l'ouest et au nord des
quartiers noirs. ais l'implantation ultérieure des hispaniques est
différente: on en retrouve dans le ghetto noir, mais aussi dans
les ghettos blancs. Signe qu'au dela du clivage ethnique, persistant, s'installe
un clivage économique: l'identité est autant raciale que
financière...
1.3.2. La dynamique politique américaine: un système désaffecté mais incontesté 1.3.2.1. faiblesse de la participation, puissance de la délégation Les électeurs amricains votent peu: 38% en 1994 au Congrès. Mais on n'en concluera rien: ce n'est pas pour autant qu'il y a des velléités anarchistes ou sécessionniste. CE qui est important, c'est que le scrutin des groupes qui eux votent est du coup magnifié: juifs, polonais, irlandais, gays et lesbiennes, vieux: tous les groupes bien structurés votent massivement. (toujours plus de 70% dans la communauté juive). Chez les noirs, les taux sont dérisoires. Ce qui fait que cette communauté, hors des considérations économique, pèse politiquement moins lourd qu'un groupe dix fois moins nombreux... 1.3.2.2. la politique, un sport de riches Après le scandale du Watergate, la loi américaine a établi un plafond des contributions et des dépenses des hommes politiques en même temps qu'elle les a rendues transparentes ("sunshine laws"). Depuis 1974, les plafonds ont allègrement sauté, pas l'obligation de transparence. Or la coïncidence d'une déréglementation quasi totale des financements et dépenses électorales, d'une part, et d'une information pléthorique sur l'origine et la destination des sommes versées, d'autre part, permet de comprendre, presque sans effort, ce que l'argent achète. Et comment le système opère. "L'économie globale est un mécanisme très coûteux et très délicat qui exige la participation des investisseurs à la place des citoyens." Cette "règle", que Lewis Lapham résume sur le mode ironique, les révélations sur le financement des élections américaines de 1996 l'éclairent d'une lumière crue: en échange de leurs cadeaux financiers, un escroc libanais, un marchand d'armes chinois, un mafieux russe et un trafiquant de drogue de Floride n'ont-ils pas été reçus à la Maison Blanche par le président de "la nation indispensable du monde"? Déjà, le New York Times a rationalisé la nouvelle équation: "L'économie américaine est devenue de plus en plus internationale et les sociétés étrangères éprouvent un intérêt croissant pour le système politique américain (...).Tout cela brouille le clivage entre politique intérieure et commerce extérieur. Cette tendance est peut-être inévitable. Les électeurs du président américain sont maintenant globaux." Loi du commerce plutôt que débat civique: la mondialisation semble dissoudre la représentation démocratique plus sûrement que le décret d'un tyran. Car, alors même que ses effets passent sous la toise des "tendances inévitables" et des "clivages brouillés", la politique risque de ressusciter le suffrage censitaire. Sauf si la loi limite les dépenses des candidats et interdit toute publicité électorale, sauf si les élus relèguent leurs coûteux conseillers en communication à la place subalterne qu'ils n'auraient jamais dû quitter. Ici, la comparaison entre pays démocratiques est parfois éclairante: alors que l'Allemagne, l'Italie et la France garantissent un financement public des partis et limitent strictement les dépenses de campagne, le contribuable américain ne finance que l'élection présidentielle. Et, de fait, le plafonnement des dépenses n'existe plus. Résultat: en Europe, l'élection d'un député "coûte" environ 300 000 FF .Il en faut aux Etats-Unis presque dix fois plus pour un siège de représentant, et encore dix fois cette somme pour un mandat de sénateur. Globalement, les élections américaines de 1996 (présidentielle, législatives, locales) ont coûté près de 4 milliards de dollars; à lui seul, le scrutin présidentiel a englouti 800 millions de dollars, soit le double du montant de 1992 (qui lui-même était déjà le double du montant de celui de 1988...); en 1996, 28 des 100 sénateurs disposaient d'une fortune supérieure à 1 million de dollars et, dans deux Etats (le Massachusetts et l'Oregon) l'élection opposa entre eux deux millionnaires, l'un démocrate, l'autre républicain. Rien de tout cela n'a cependant empêché M. Christopher Dodd, alors président du Parti démocrate, de marteler l'évidence: "Que vous soyez Bill Gates, l'homme le plus riche d'Amérique, ou quelqu'un qui n'a pas d'emploi, votre vote compte pareil ." Mais alors, combien de coïncidences fâcheuses... Les 61 sénateurs qui ont maintenu les subventions des sucriers avaient reçu une moyenne de 13 473 dollars chacun du lobby du sucre; ceux qui ont voté contre n'avaient obtenu que 1 461 dollars par élu. Chacun des 276 représentants ayant modifié les règles de sécurité d'acheminement par oléoduc dans un sens favorable aux industries du pétrole et du gaz a reçu 5 700 dollars des lobbies intéressés; ceux qui s'y sont opposés n'avaient obtenu que 1 200 dollars. Destinée à freiner la consommation d'essence, une loi limitait la vitesse à l'échelon fédéral. Elle ne plaisait ni au lobby automobile ni au lobby pétrolier: le Congrès l'a abolie. M. Alfonse D'Amato, président (républicain) de la commission bancaire du Sénat, reçoit beaucoup d'argent de Wall Street. M. Robert Rubin, ministre des finances, vient de Wall Street; l'année dernière, le trésorier de la campagne de M. Clinton l'a qualifié de "plus grand collecteur de fonds électoraux de l'histoire de la planète". Tabac (lire, pages 22 et 23, l'article de Mark Pertschuk), casinos, armes à feu, complexe militaro-industriel ou médicalo-hospitalier, éthanol, Hollywood, télécommunications, bananes produites en Amérique centrale par M. Carl Lindner : les exemples d'excellents "investissements" politiques sont si nombreux que leur recension alimente un genre littéraire. Un sénateur démocrate en a ainsi résumé l'intrigue: "Ceux qui signent les chèques écrivent les lois." Trésor de guerre électoral ON sait maintenant que l'équation - qui s'applique aussi aux questions pos&eaccute;es par certains parlementaires britanniques - ne s'arrête pas aux portes de la Maison Blanche... Le 7 octobre 1996, le président Clinton confiait: "Je me suis longtemps demandé pourquoi le Parti démocrate ne devrait pas avoir le soutien du patronat autant sinon plus que l'autre parti." Si ce n'est pas encore tout à fait le cas, nul ne peut l'imputer à la pusillanimité de MM. Clinton et Gore. Pour se constituer un trésor de guerre électoral (9), ils ont en effet, plus systématiquement encore que leurs prédécesseurs, tarifé le séjour dans leurs résidences officielles. Et une partie de leurs activités, y compris privées. Une donation de trois à cinq chiffres permettait d'assister au cinquantième anniversaire du président des Etats-Unis, en tête-à-tête ou par écran interposé (selon le montant versé). Recette: 10 millions de dollars. Pour quatre chiffres et plus, c'était le "goûter" ("coffee") à la Maison Blanche. Recette: 27 millions de dollars. Au moins cinq chiffres ouvraient les portes de "la chambre de Lincoln". Recette: 10 millions de dollars. Et la liste des honneurs mis aux enchères continuait: ambassades prestigieuses, invitation à l'enregistrement d'une allocution radiodiffusée du président, présence à la tribune de la convention démocrate au moment où toutes les chaînes de télévision retransmettent l'événement (le plus cher: 5 millions et demi de dollars). M. Clinton a plaidé: "Il faut que le président reste en contact avec les gens." Et le vice-président Albert Gore - dont les sollicitations télé;phoniques ont parfois ressemblé à de l'extorsion de fonds - , a désormais prouvé qu'il pouvait s'intéresser à autre chose qu'à Internet ou à l'état de la couche d'ozone. Les pauvres n'ont pas toujours été oubliés. L'une des tribus indiennes les plus déshéritées, celle des Cheyennes Arapao, a ainsi versé 107 000 dollars à des lobbyistes proches de M. Gore, qui leur promettaient d'obtenir la restitution d'une terre occupée par l'Etat fédéral. Cette terre, ils l'attendent encore. Mais, pour rassembler les 107 000 dollars exigés, les Cheyennes ont dû puiser dans un fonds de solidarité qui aidait les plus pauvres d'entre eux (le taux de chômage des membres de la tribu est de 80 %) à régler leur note de chauffage ou d'hôpital. Les chefs cheyennes ont eux aussi rencontré MM. Clinton et Gore. Lors d'une réception destinée aux gros donateurs .. "Ce qui nous a empêchés
de reprendre le contrôle de la Chambre des représentants,
c'est que les républicains ont collecté 150 millions de dollars
de plus que les démocrates" , a néanmoins conclu le président
des Etats-Unis. L'analyse souligne un transfert de pouvoir du citoyen qu'on
méprise à l'investisseur qu'on courtise. Ceux qui versent
plus de 200 dollars à un candidat ou à un parti ne représentent
que 0,3 % de la population, mais leur domination du financement de la vie
politique américaine contribue à l'affairisme des choix publics.
Evoquant la confluence du bipartisme
américain vers un "centre vénal", un ancien stratège
républicain a expliqué: "Le Congrès votera très
probablement - et le président signera - de nouvelles réductions
d'impôts et de crédits publics, des mesures de libéralisation
des échanges et de déréglementation. L'influence de
l'argent chasse celle des électeurs." L'essayiste Garry Wills ajoute:
"Nous devons choisir entre un parti qui néglige les pauvres et un
autre qui les assaille, un parti qui s'en remet aux riches et un autre
qui les déifie. L'un signe un pacte faustien avec le diable, l'autre
offre le contrat. "Au Royaume-Uni, depuis qu'il alterne douceurs pour M.
Murdoch et la City et fermeté à l'encontre des syndicats
et des pauvres, M. Anthony Blair ne démontre-t-il pas que ce modèle
américain se mondialise?
1.3.2.3. un fédéralisme efficace En septembre 1996 le Vice-président Al Gore, qui pilote le National Performance Review (NPR - Examen de la performance au niveau fédéral) a remis au Président Clinton son 3ème rapport annuel sur la "réinvention des administrations publiques". Ce rapport, intitulé Les secrets les mieux gardés dans l'administration, a révélé que les effectifs de l'administration fédérale étaient à leur plus bas niveau depuis 30 ans, et que les économies réalisées se montaient à $118 milliards. Le programme s'appuie sur des idées-forces telles que : donner la priorité aux clients, alléger les formalités, fournir aux fonctionnaires les moyens d'obtenir des résultats, et opérer un rencentrage sur les fonctions essentielles. La réforme actuelle, communément appelée National Partnership for Reinventing Government (NPR), anciennement le National Performance Review, est la plus récente dune série dinitiatives (Planning Programming Budgeting System, Zero Based Budgeting, Management by Objective) qui, au cours des trente dernières années, ont été mises en place par les gouvernements afin daméliorer l'administration publique. Elle diffère des précédentes car, selon Pfiffner, lobjectif des réformes précédentes était de renforcer les fonctions de ladministration centrale, alors que la NPR, au contraire, rejette les principes traditionnels de gestion de ladministration publique que sont la hiérarchie et la réglementation, et séloigne, du moins en principe, de la centralisation. Lapproche américaine, comme les autres réformes, tend vers un fonctionnement plus souple de la gestion publique. Dans un rapport de recherche, lOCDEdémontre que, pour atteindre un tel objectif les États-Unis comme le Canada, la Suède et les Pays-Bas, ont mis laccent sur lamélioration de la gestion plutôt que sur une démarche de type commerciale du genre de celle que lon retrouve au Royaume-Uni, en Nouvelle-Zélande et en Finlande. Le présent document fait suite à un précédent Télescope dans lequel on retrouve les principaux éléments du rapport Gore) qui a donné naissance en 1993 au National Partnership for Reinventing Government (NPR). À la suite du dépôt de ce rapport, la réforme de ladministration fédérale sest concrétisée en trois étapes. La première, qui débute en 1993, porte tout particulièrement sur lamélioration de la gestion et de ladministration alors que la deuxième, amorcée en 1994 par le vice-président se penche principalement sur le rôle de lÉtat : la restructuration des organismes, la dévolution des responsabilités et la déréglementation. Ces deux premières phases ont été implantées au cours des cinq dernières années, alors que la troisième, amorcée par le Président en 1997, porte de façon prioritaire sur la gestion de la performance. Il faut souligner que ces différentes étapes ne sont pas mutuellement exclusives et que les éléments qui les composent sont tous inter reliés. Chacune met laccent sur un aspect particulier de la réforme sans pour autant négliger les autres caractéristiques. Cinq ans après le dépôt du rapport Gore, les principales réalisations mentionnées par le NPR sont :
1.1 Government Performance and Results Act (GPRA) Afin de créer un cadre global pour la gestion de la performance, le Congrès et le Président ont adopté la Government Performance and Results Act (GPRA). Ce dernier demande à chaque responsable dorganisme de :
Il est difficile de prévoir, à moyen
terme, les impacts de limplication du Congrès par le biais du GPRA,
dans un cadre, jusquà maintenant, réservé exclusivement
à lexécutif. Comme on le fait remarquer dans un rapport
de la National Academy of Public Administration, le Congrès
a facilement accepté le GPRA, car son niveau dabstraction
est tel quaucun politicien ne se sentait impliqué directement.
Cependant, lapplication de cette loi signifie la mise en place de mesures
de performance et dobjectifs précis susceptibles daffecter de
façon significative la distribution des ressources, ce qui peut
entrer en conflit avec les intérêts particuliers des politiciens.
Le Président a aussi tenu à montrer
que la politique de gestion de la performance pouvait compter sur le soutien
du plus haut niveau de ladministration gouvernementale avec le dépôt,
en 1998, dun premier Government-Wide Performance Plan. Ce plan
sappuie sur trois grands secteurs de performance :
Depuis le rapport Gore en 1993, des taux dintérêt relativement faibles, une croissance économique soutenue, des coupes importantes dans les dépenses et les ajustements entrepris dans la gestion de ladministration fédérale ont permis de réduire le déficit de façon significative. Cependant, en dépit de cette réduction, lOffice of Management and Budget et le Congressional Budget Office ont émis lopinion que, si le gouvernement ne pose pas de gestes additionnels, il est probable que le déficit recommencera à augmenter . Aussi, afin dassurer un budget équilibré pour les années à venir, le Président et le Congrès ont décidé, en 1997, de renforcer le Budget Enforcement Act dont lobjectif était déquilibrer le budget pour 1998. Pour ce faire, ils ont adopté le Balance Budget Act qui vient compléter les efforts amorcés. En dépit du fait que lAdministration fédérale a déjà fait de nombreux efforts pour rendre ladministration publique plus efficace, le Président propose de nouvelles actions de plus en plus précises. Parmi les actions mentionnées dans le Government-Wide Performance Plan, le Président identifie11 secteurs dintervention prioritaires auxquels il fixe des objectifs très précis pour lannée 1999. Il fixe aussi des objectifs à 11 des 14 départements. De plus, le Président demande à 32 organismes (High Impact Agencies) qui ont des contacts réguliers avec les citoyens (annexe 2) de développer pour un ensemble de programmes déterminés des objectifs opérationnels mesurables pour lan 2000. Plusieurs autres activités sont aussi identifiées, dont Access America, lune des pièces maîtresses de limplantation dun gouvernement électronique. Composé de 18 éléments différents (annexe 3), ce projet doit rendre accessible lensemble des programmes et services gouvernementaux aux citoyens et aux entreprises. On peut aussi mentionner la mise en place de plusieurs groupes de travail intersectoriels, notamment, le Presidents Management Council (PMC) composé des dirigeants des plus importants organismes gouvernementaux, dont le rôle est danalyser différentes situations problématiques et de faire des recommandations au Président. Depuis 1997, de nombreuses actions ont été
entreprises et différents outils de gestion de la performance ont
été développés. À date, cette gestion
sest toujours faite dans le cadre de ladministration dun seul organisme.
Cependant, à la demande du Président, les programmes des
différents départements sont désormais regroupés
et étudiés en fonction des objectifs quils ont en commun,
ce qui les oblige à coordonner leurs efforts et à fonctionner
dans un cadre intersectoriel. De plus, lanalyse des budgets par les administrations
centrales (Office of Management and Budget et Congressional Budget
Office) sappuie maintenant sur les mesures de performance développées
par les agences dans le cadre des plans stratégiques soumis au Président
et au Congrès en septembre 1997.
Lors du dépôt du Blair House Paper, le Président américain propose la création de Performance Based Organizations (PBO) dont les buts sont de libérer ladministration gouvernementale des contraintes administratives traditionnelles, de rendre les administrations imputables des résultats obtenus et de permettre aux gestionnaires de gérer comme sils étaient dans le secteur privé. Limplantation des Performance Based Organisations sappuie tout particulièrement sur lexpérience des agences britanniques. Cest en 1997 que le Congrès adoptait le Performance Based Organizations Bill et que ladministration mettait en place un projet pilote, le St-Lawrence Seaway Development Corporation. Actuellement, mis à part cette expérience, aucune PBO nest opérationnelle. Cependant, ladministration Clinton souhaite voir la création dune douzaine dentre elles dans un avenir rapproché. Tout dernièrement, le 14 juillet 1998, le Congrès a accepté la transformation du Departments Student Financial Aid en PBO. La gestion des PBO se fait dans un cadre de gestion bien défini. Ainsi, à tous les cinq ans, le Secrétaire du Département et le Chief Operating Officer (COO) responsable de la PBO doivent sentendre dans le cadre dun contrat sur les buts poursuivis par cette dernière. De plus, à chaque année, le COO doit préparer et faire accepter par le Secrétaire les objectifs opérationnels que son organisme entend poursuivre au cours de la prochaine année budgétaire. Finalement, la loi oblige le Secrétaire à transmettre, au plus tard cinq ans après la création dune PBO, un rapport au Président recommandant ou non la poursuite des activités de lorganisme (Sunset Clause). Dans une analyse des Performance Based Organisations,Robertsconstate
que le principal problème origine de lobligation de consulter le
Congrès, entre autres, sur le contenu des mesures de performance,
ce qui donne à ce corps législatif un rôle beaucoup
plus important que celui donné aux politiciens en Grande-Bretagne.
Tremblay, dans une analyse comparative, souligne que le modèle américain,
contrairement au modèle britannique, nest pas le pivot organisationnel
de la réforme, mais plutôt un élément complémentaire.
Roberts souligne aussi une résistance importante de la part de ladministration
et des syndicats qui ont soulevé la possibilité que le manque
de contrôle central peut faire en sorte que lon retombe dans le
favoritisme quon a connu, il y a de nombreuses années.
La réforme américaine sappuie sur de multiples éléments, tous orientés vers lamélioration de lefficience et de lefficacité ainsi que vers une amélioration de la gestion budgétaire. Les principaux éléments de la réforme sappuient sur une volonté ferme de lexécutif et du Congrès. Si le NPR trouve son origine dans le rapport Gore, la GPRA et les PBO résultent dune action législative concertée du Président et du Congrès. Ces modifications doivent sajuster au cadre de travail dans lequel elles opèrent. Ainsi le NPR, qui na pas de cadre légal, doit sappuyer principalement sur la volonté présidentielle et sur limplication des dirigeants dorganisme et de département, alors que le cadre légal qui encadre le GPRA et les PBO oblige une action concertée de lexécutif et du législatif. La réforme américaine a atteint certains résultats depuis son lancement en 1993 ; ils sont cependant inégaux. Dans le cadre dune recherche, Kettl conclut que les efforts de ladministration, tout particulièrement ceux du vice-président, pour réformer ladministration fédérale sont très valables et méritent dêtre soulignés. Cependant, en dépit dun fort leadership des hautes autorités politiques, il souligne que les employés des niveaux inférieurs ont souvent reçu des signaux contradictoires qui ont mené à beaucoup dincompréhension et dinsécurité. Son rapport présente aussi une évaluation détaillée des différents éléments de la réforme où il classe ces derniers à partir des résultats obtenus selon une échelle de A à D (voir annexe 4). Par exemple, il donne la note B+ pour lamélioration du service à la clientèle, C pour la gestion de la performance et D pour la capacité à identifier les objectifs. 1.4) une prévalence militaire durable 1.4.1. dissuasion et sanctuarisation 1.4.1.1 de la MAD à la sécurité globale
Je vous renvoie sur l'analyse de fond, remarquable (mais en Anglais) de l'Institut de défense stratégique de l'Université nationale de défense américaine End Year US SU UK FR CH Total ________________________________________________________ 1945 6 - - - - 6 1950 369 5 - - - 374 1955 3,057 200 10 - - 3,267 1960 20,434 1,605 30 - - 22,069 1965 32,135 6,129 310 32 5 38,611 1970 26,492 11,643 280 36 75 38,526 1975 27,235 19,443 350 188 185 47,401 1980 23,916 30,062 350 250 280 54,858 1985 23,510 39,197 300 360 425 63,792 1986* 23,410 45,000 300 355 425 69,490 1990* 21,781 37,000 300 505 435 60,021 1995* 14,111 27,000 300 485 425 42,321 1996* 12,937 25,000 260 450 400 39,047 ________________________________________________________ FR = France and CH = China *The figures for the United States (from 1988) and Soviet Union/Russia (from 1986) include warheads with active, operational forces and retired, non-deployed warheads awaiting dismantlement and weapons in reserve. For recent years the estimate for the former SU/Russia is 50 percent active, 50 percent retired/reserve. C'est dans son « discours sur l'Etat de l'Union » que, le 19 janvier 1999, le président a exprimé officiellement la nouvelle position des Etats-Unis : « Alors que nous oeuvrons pour la paix, nous devons également faire face aux menaces contre la sécurité de la nation, notamment celles, croissantes, que font peser les groupes terroristes et les nations hors-la-loi. Nous défendrons notre sécurité chaque fois qu'elle est menacée, comme nous l'avons fait cet été lorsque nous avons frappé le réseau de terreur d'Oussama ben Laden [en Afghanistan et au Soudan]. » Depuis, l'administration Clinton a annoncé plusieurs mesures qui semblent conforter la tendance à l'action unilatérale. La plus importante est l'augmentation de 112 milliards de dollars des dépenses militaires dans les six prochaines années : elles devraient ainsi passer de 274 milliards de dollars en l'an 2000 à 331 milliards de dollars en l'an 2005. C'est la première augmentation de ce type depuis le début de la décennie 1980. Malgré l'absence d'un danger comparable à celui de l'Union soviétique, les Etats-Unis restent ainsi déterminés à préserver leur supériorité militaire face à tous les adversaires possibles et imaginables. En consacrant un budget plus important à la défense, ils entendent « s'employer à ce que les forces armées américaines soient parfaitement prêtes à relever les défis du prochain siècle en demeurant les plus performantes du monde ». Si une partie de ces fonds supplémentaires est allouée à l'augmentation du salaire des militaires et à une intensification de l'entraînement, l'essentiel sera affecté à la modernisation de l'armement. Les dépenses d'acquisition de matériel militaire devraient ainsi passer de 49 milliards de dollars en 1999 à 75 milliards de dollars en 2005. Tous les services profiteront de cette augmentation, mais c'est la « projection de forces », c'est- à-dire la capacité à se déployer sur n'importe quel théâtre extérieur qui en bénéficiera le plus. Pour renforcer la marine américaine, le Pentagone va acquérir 47 navires de guerre entre 2000 et 2005, parmi lesquels 16 frégates antimissiles, 11 navires de combat amphibies, 5 sous-marins d'attaque et un porte-avions nucléaire. Pour faciliter le transport de soldats vers des théâtres éloignés, l'aviation va commander plusieurs dizaines d'avions-cargos C-17. Et, afin de garantir la supériorité américaine en matière d'information, de communication et de renseignement, le Pentagone va étendre son infrastructure militaire dans l'espace. Le développement d'un système de défense antimissiles (NMD) constitue la deuxième grande mesure annoncée cette année. Alors que M. Clinton n'avait que modestement financé la recherche sur les armes antimissiles, des sommes considérables y seront consacrées : 6,6 milliards de dollars supplémentaires seront alloués à la recherche sur le système de défense nationale antimissiles entre les années 2000 et 2005, soit un total de 10,5 milliards de dollars. La décision de déployer ce système ne sera prise qu'en juin 2000, mais le rythme de la recherche et des essais s'est grandement accéléré . Une telle décision est lourde de conséquences : elle signifie, d'une part, que M. Clinton ne s'oppose plus à de tels armements et, d'autre part, elle pourrait entraîner la dénonciation par les Etats-Unis du traité sur les armements antibalistiques signé en 1972. Le président Reagan avait, le premier, proposé la mise en place d'un système antimissiles dans l'espace, surnommé « guerre des étoiles » par ses adversaires. La plupart des démocrates, dont M. Clinton, s'étaient déclarés opposés à cette initiative, susceptible de provoquer une riposte de Moscou. Le président semble donc adopter le projet républicain, quitte à sacrifier le traité qui interdit de tels systèmes de défense. Il est en effet peu probable que Moscou accepte cette remise en cause des engagements pris par Washington. Cela pourrait menacer d'autres accords portant sur la réduction des armements stratégiques, notamment les accords Start I et Start II (lequel n'a toujours pas été approuvé par le Parlement russe) . Une troisième décision importante a été annoncée le 22 février dernier : l'interdiction, pour des raisons de sécurité nationale, de la vente d'un satellite de communications à la Chine. Bien que celui-ci soit destiné à un usage civil (l'extension du réseau de téléphones mobiles en Asie), les experts américains craignaient que les militaires chinois ne l'exploitent, comme dans le passé, à des fins stratégiques. Désormais, la vente de technologie spatiale à Pékin sera soumise à de sévères restrictions. La position de l'administration Clinton a, là encore, des conséquences importantes. Elle signifie d'abord que le président a renoncé à favoriser l'exportation de technologies de pointe vers la Chine, avec l'espoir d'améliorer ainsi les relations entre Washington et Pékin et de promouvoir les exportations américaines. La Maison Blanche prend donc le risque de voir se détériorer les rapports économiques entre les deux pays au moment où d'autres aspects des relations sino-américaines sont déjà fragilisés. Une telle décision ne pourra que conforter les républicains du Congrès dans l'idée que la Chine et les Etats-Unis sont voués à devenir des adversaires politiques et militaires au cours du prochain siècle. Le président avait jusqu'à présent affirmé que, grâce aux échanges bilatéraux, notamment commerciaux, les relations sino-américaines étaient appelées à s'améliorer. L'attaque de l'OTAN contre la Serbie n'est pas une décision américaine unilatérale. Mais, s'il s'agit en théorie d'une opération multilatérale pour rétablir la stabilité dans une région de l'Europe, côté européen elle fut perçue comme essentiellement américaine. La date et l'heure des offensives, les objectifs stratégiques, l'utilisation des avions et des missiles auraient d'ailleurs tous été décidés par le président des Etats-Unis et ses chefs d'état-major. La politique de sécurité américaine se détourne donc des engagements multilatéraux de Washington pour privilégier la seule puissance militaire américaine. Cette nouvelle orientation s'appuie sur la convergence entre républicains du Congrès et démocrates de la Maison Blanche. Ayant échoué à destituer M. Clinton, les républicains ont cherché un nouveau sujet de harcèlement. La poursuite de la croissance assurant les démocrates d'un avantage sur les questions économiques, les républicains ont attaqué sur le terrain de la sécurité nationale. Après avoir reproché à M. Clinton d'avoir amputé les moyens de défense, ils ont réclamé à la fois une forte augmentation du budget militaire et un développement des armements antimissiles. M. Clinton aurait pu réagir en observant que l'armée était largement en mesure d'affronter tous les dangers. Mais, son autorité affaiblie par l'affaire Lewinsky, il a préféré éviter toute controverse de type militaire. Et, comme dans d'autres domaines (réduction de l'aide sociale, équilibre budgétaire, durcissement pénal), il s'est placé sur le terrain des républicains en cherchant à se poser en champion d'une défense nationale puissante. Soucieux de la manière dont les historiens analyseront sa présidence, M. Clinton semble déterminé à redorer son blason en mettant en avant son rôle de commandant en chef des forces américaines et en exaltant la puissance militaire de son pays. Mais les stratèges américains prennent aussi en compte un environnement international qu'ils jugent plus inquiétant. Si, au début des années 90, ils pensaient que l'avenir serait plus dégagé et les problèmes d'instabilité réglés par des négociations internationales, cet optimisme s'est dissipé. M. George Tenet, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), a reflété cette appréhension le 2 février dernier : « Dans ce dernier bilan du XXe siècle, je dois vous dire que les citoyens américains ainsi que leurs intérêts sont menacés sur de nombreux fronts. » Ces menaces auraient pour origine le terrorisme et les conflits régionaux, mais aussi les nouvelles données de la situation internationale, notamment « le fait que des pays hostiles aux Etats-Unis disposent de plus en plus largement d'une technologie avancée qu'ils utilisent avec facilité et rapidité ». Une telle perception commence à influencer la politique américaine.
D'une part, elle pousse les Etats-Unis à s'alarmer de toute action
des autres puissances, particulièrement la Russie ou la Chine. D'autre
part, elle conduit les Américains à s'en remettre à
leurs seules forces armées plutôt qu'aux institutions internationales
pour défendre leurs intérêts à l'étranger.
D'où, comme on l'a vu, l'augmentation du budget militaire, l'élaboration
d'un système de défense nationale antimissiles et le refus
de vendre à la Chine des technologies avancées.
Pour le Pentagone, puisque Washington ne peut pas toujours compter sur des alliés locaux pour protéger les intérêts américains à l'étranger, les Etats-Unis doivent être capables de projeter leurs forces armées dans les régions en conflit et d'y surmonter toute forme de résistance. Cette capacité « permet aux Etats-Unis de maîtriser [les crises étrangères] et d'y répondre même lorsqu'ils n'ont pas de présence permanente dans la région et n'y disposent que d'une infrastructure limitée ». Le ministère de la défense semble par ailleurs déterminé à assurer indéfiniment la supériorité américaine sur tous les adversaires potentiels. A cet effet, le Pentagone s'apprête à investir au cours des cinq prochaines années plusieurs milliards de dollars dans le développement des technologies militaires avancées, tels les nouveaux armements et les systèmes de surveillance. Une telle dépense serait « essentielle pour s'assurer que les forces de demain continueront à dominer tout l'éventail des opérations militaires ». Tels sont les principes sur lesquels s'appuie l'actuel développement militaire américain et dont tous les aspects - acquisition de nouveaux navires de guerre et d'avions-cargos, importance accordée à la projection des forces dans les régions en crise ainsi que mise au point de nouveaux armements et systèmes de surveillance - doivent renforcer la capacité de l'Amérique à conduire à l'échelle mondiale des opérations militaires de forte intensité. Où tout cela mène-t-il ? Si le président Clinton n'a pas fait de grande déclaration sur les projets stratégiques américains, il ne fait aucun doute que leur ambition s'est accrue. Puissance mondiale ayant partout des intérêts économiques à défendre, les Etats- Unis se jugent directement concernés par le maintien d'une « stabilité » planétaire qu'ils sont les seuls à pouvoir garantir. Dans un discours prononcé le 26 février 1999, M. Clinton a bien résumé le propos : « Il est facile de dire que nous ne nous soucions pas de savoir qui habite dans telle ou telle vallée de Bosnie, est propriétaire de telle partie de la brousse dans la corne de l'Afrique ou d'une parcelle de terre aride sur les rives du Jourdain. Mais ce qui compte pour nous, ce n'est pas que ces pays soient éloignés ou minuscules ou que leur nom nous semble difficile à prononcer. La question que nous devons nous poser, c'est de connaître les conséquences que le fait de laisser des conflits s'envenimer et se propager peut avoir sur notre sécurité. Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas tout faire ou être partout. Mais lorsque nos valeurs et nos intérêts sont en jeu et lorsque nous pouvons agir, nous devons être prêts. » Pour qui a suivi le débat stratégique à Washington,
cette déclaration est étonnante. Elle annonce la disposition
des Etats-Unis à utiliser leurs forces armées chaque fois
que la Maison Blanche déciderait que des intérêts supérieurs
américains sont en jeu. Dans un passé récent, aucun
président américain n'avait exposé une conception
aussi ambitieuse. Les Etats-Unis semblent ainsi avoir pris une nouvelle
orientation dans leur politique internationale. Il est possible que les
événements dans les Balkans ou ailleurs entraînent
un réajustement de la politique américaine. Faute de quoi,
les mesures annoncées au cours des derniers mois pourraient déboucher
sur une transformation aussi spectaculaire qu'imprévisible de l'espace
politique mondial.
1.4.1.2. survivance de la guerre des étoiles: le rêve du
sanctuaire retrouvé
En octobre 99 , un missile américain, l'Exo Atmospheric Kill Vehicle (EKV), décollant de l'atoll de Kwajalein, dans les îles Marshall, a intercepté et désintégré un missile stratégique Minuteman tiré - sans sa tête nucléaire - à partir de la base aériennee de Wandenberg, en Californie, à 225 km au-dessus du Pacifique. C'était la première fois qu'une expérience de ce type, à une telle altitude, était réalisée avec ce niveau de précision et d'efficacité. Avant la fin du mois, un autre épisode suggérait les options qui semblent prévaloir dans les choix stratégiques des Etats-Unis : le Sénat repoussait le traité d'interdiction totale des expériences nucléaires (CTBT) malgré les exhortations du président William Clinton (lire ci-dessous l'article de Phyllis Bennis) L'EKV n'est autre qu'un nouveau modèle de missile antimissile. Et ce n'est évidemment pas la première fois que les Etats-Unis s'efforcent de mettre en échec d'éventuelles frappes de missiles adverses. En 1956, moins d'un an après le premier essai de missile intercontinental soviétique, on y étudia le programme Defender, qui prévoyait un système de défense antimissile basé dans l'espace et baptisé pour cette raison Bambi (Ballistic Missile Boost Intercept). Mais sa mise au point parut trop difficile et le projet fut abandonné au début des années 60. Les recherches s'orientèrent ensuite vers la destruction des engins dans la phase terminale de leur trajectoire : l'expérience du système Nike Zeus, en juillet 1962, en fut le point de départ. Cependant les Soviétiques s'étaient engagés dans la même voie et, cette année-là, ils commencèrent à mettre en place des missiles antimissiles Galoch autour de Moscou. Les Etats- Unis songèrent alors à une défense étendue de leur territoire : ce fut l'objet du programme Sentinel, auquel s'ajouta, au début des années 70, le projet Safeguard destiné à protéger les silos de missiles intercontinentaux. Cette course aux missiles antimissiles pouvait évidemment avoir pour résultat de remettre en question la parité nucléaire entre les deux plus grandes puissances, si l'une parvenait à neutraliser les engins adverses avant que l'autre y arrive. Toutes deux allaient s'épuiser dans cet effort. D'où l'accord conclu entre Leonid Brejnev et Richard Nixon, le 26 mai 1972 à Moscou, sur la limitation des systèmes de missiles balistiques : connu sous le nom de « traité ABM », il interdisait en pratique le développement des missiles antimissiles et réduisait à cent le nombre de ceux qui existaient de part et d'autre, avant que Soviétiques et Américains décident de les détruire. Mais, le 23 mars 1983, le président Ronald Reagan annonça le nouveau projet américain de déploiement dans l'espace de systèmes antimissiles utilisant les armes à énergie dirigée, laser ou armes à faisceaux de particules, capables de désintégrer les missiles adverses en diverses phases de leur trajectoire. A son tour, ce projet fut abandonné par ses successeurs, non sans que, le 10 juin 1984, une expérience à objectif plus modeste ait permis l'interception de l'ogive d'un missile balistique par un missile antimissile à 180 km de l'objectif qu'elle devait atteindre. L'EKV n'a nullement les prétentions du système annoncé par le président Reagan. Son objectif n'est pas la neutralisation systématique de missiles adverses qui auraient été tous repérés - mais sans doute pas tous détruits - dans les couches hautes de l'atmosphère, à partir de plates-formes spatiales. Il s'agit d'un système antimissile basé à terre, mais qui s'appuierait sur la détection des engins adverses par le réseau américain de satellites d'observation. Seraient ainsi protégées, non l'ensemble du territoire des Etats-Unis, mais les zones considérées comme les plus menacées par un ennemi potentiel, qu'elles se situent sur le sol américain ou chez des alliés, et dont la sauvegarde serait jugée d'intérêt capital. L'objectif est de mettre en échec les missiles développés par ce que l'on appelle, dans le vocabulaire stratégique à la mode, les « puissances émergentes ». Le déploiement de ces armes par de nombreux Etats du monde constitue, en effet, une des caractéristiques les plus notables des relations stratégiques internationales actuelles. Ceux qui disposent des technologies les plus avancées peuvent se doter de missiles d'une très grande portée et d'une certaine précision. C'est essentiellement le cas des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni et France. Mais, malgré les dispositions prises en 1987 pour interdire les transferts de technologies les concernant - c'est le but du régime de contrôle des technologies balistiques (MTCR) -, d'autres Etats se sont engagés dans cette voie avec succès : on citera notamment l'Inde, le Japon et Israël, mais aussi le Brésil, l'Ukraine, l'Irak, l'Iran et peut-être la Syrie, qui ont développé des missiles à courte ou moyenne portée, certains de plus de 1 000 km, souvent par adaptation des missiles construits par les grandes puissances, comme les Scud ex-soviétiques, le SS1 russe, d'une portée de moins de 300 km, et le M11 chinois, ou même certains missiles tactiques américains dont les technologies sont connues. Seule la Corée du Nord serait en train de s'équiper d'un missile à longue portée, le Taepo-Dong 2 (environ 6 000 km). La prévention serait d'une réalisation très complexe contre des missiles de croisière, qui se déplacent à très basse altitude. En se lançant dans le déploiement d'un nouveau système antimissile, si la décision en est confirmée, les Etats-Unis veulent mettre en échec les missiles balistiques à moyenne portée et, plus encore, à portée stratégique. Ce qu'ils recherchent, c'est de neutraliser les engins développés par les Etats qu'ils considèrent maintenant comme ennemis virtuels, les « rogue states », ces « Etats voyous » tels l'Iran, la Libye, l'Irak, peut-être la Syrie... Certains s'étonneront de voir les responsables américains s'engager dans un effort qui, pour être efficace, sera long et coûteux, alors que leur supériorité militaire sur le reste du monde est acquise. Ce serait oublier que leur préoccupation est de garantir cette supériorité en toute hypothèse, dans toutes les situations, pour toutes les formes de menaces et de conflits . Ainsi, dans la littérature militaire américaine, des critiques ont été émises concernant la relative lenteur de la concentration d'effectifs suffisants dans les Balkans pendant la guerre du Kosovo, ou encore les échecs répétés des moyens de renseignements, desurveillance et de détection, malgré les 20 milliards de dollars qui leur sont consacrés chaque année : ceux-ci n'ont prévu ni les essais nucléaires indiens de mai 1998 ni le lancement du dernier missile nord-coréen en août de la même année, pas plus qu'ils n'ont évité l'erreur de tir - si c'en était une - qui a conduit à la destruction partielle de l'ambassade de Chine à Belgrade. De fait, mettant à profit les nouveaux excédents budgétaires, l'administration Clinton a proposé pour l'année fiscale 1999-2000 des dépenses militaires accrues, que le Congrès a augmentées à son tour. Elles vont ainsi se monter à 267,8 milliards de dollars, soit près de 7 % de plus que le budget précédent. Cet accroissement concernera surtout le budget de recherche et développement, de sorte que la supériorité scientifique et technique des forces américaines augmentera par rapport au reste du monde. Les Etats-Unis conserveront l'arsenal d'armes nucléaires stratégiques capables de dissuader ou de menacer n'importe quel agresseur éventuel. Ils maintiendront leur système d'armes nucléaires « de théâtre », dont ils ont décidé de conserver la composante aérienne, contrairement à la Russie qui a renoncé à toutes les siennes lors de la double décision prise à cet égard en septembre et octobre 1991. Et ils se préparent donc à développer un système antimissile nouveau de nature à mettre en échec le déploiement de missiles par les « puissances émergentes » considérées comme ennemis potentiels. Sur ce dernier point, les projets américains contredisent le traité international ABM : c'est, en tout cas, la position affirmée par leurs partenaires. Les avertissements russes, du reste, ne manquent pas. Le 2 novembre 1999, par exemple, dans une lettre remise par le premier ministre russe Vladimir Poutine à l'occasion de la rencontre d'Oslo, le président Boris Eltsine avertissait son homologue William Clinton que le développement du système antimissile américain pourrait avoir des conséquences « extrêmement dangereuses » et que la Russie s'opposerait à toute modification du traité ABM qui serait une menace « pour tout le processus de contrôle des armements ». L'opposition française n'est pas moins nette : tous les présidents et tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis que celle-ci a fait le choix de sa stratégie de dissuasion nucléaire se sont prononcés contre tout ce qui menacerait éventuellement l'efficacité de la dissuasion, c'est-à-dire, en pratique, la capacité de pénétration des missiles balistiques stratégiques. Telle fut, en particulier, leur position au temps où il était question du déploiement d'un système spatial antimissile annoncé par le président Reagan, et telle est encore leur position face au projet actuel de missiles antimissiles américains. La mise en place d'un système antimissile américain aura pour conséquence logique la relance générale d'une course aux armements pour toutes les catégories d'armes qui pourraient ainsi être mises en échec : missiles à portée stratégique, y compris pour les plus anciennes puissances nucléaires comme la Russie ou la Chine, missiles à courte, moyenne ou plus longue portée pour les « puissances émergentes ». Les initiatives américaines en disent long sur les orientations générales de la politique de défense des Etats-Unis et sur l'état d'esprit qui prévaut à Washington. Les responsables politiques et militaires, qu'ils appartiennent à l'administration ou à l'opposition républicaine, partagent la même conviction : les Etats-Unis doivent garder les mains libres à l'égard de tout ce qu'ils considèrent comme d'éventuelles menaces pour leurs intérêts, de quelque façon que ce soit et où que ce soit dans le monde. De toute évidence, les dispositions d'un traité ne leur paraissent pas un obstacle insurmontable : les porte-parole officiels et officieux disent volontiers que le traité ABM, vieux de vingt-sept ans, doit maintenant donner lieu à une interprétation « souple ». En tout cas, les deux Chambres du Congrès américain ont approuvé, en mars 1999, un programme de défense contre la menace constituée par les missiles développés par les « Etats voyous », qui est à l'origine de la mise au point de l'EKV et de la réussite de l'expérience du 3 octobre. De la même façon, le rejet par le Sénat américain, le 13 octobre dernier, du traité d'interdiction totale des essais nucléaires traduit une volonté délibérée de juger unilatéralement de ce qui doit être accepté ou refusé en matière de désarmement. Les arguments avancés par les adversaires du traité n'allaient pas sans paradoxe. Certains ont prétendu que le risque était de voir d'autres Etats procéder à des essais qui pourraient échapper au contrôle international, alors que les Etats-Unis respecteraient leurs engagements. Or c'est plutôt l'inverse qui est probable : l'expérience a déjà montré que, dans les profondeurs du territoire américain et dans les abris et silos construits à cet effet, des expériences de petite amplitude - mais très utiles pour la mise au point de têtes nucléaires dont la précision de frappe doit être améliorée - pouvaient être réalisées sans être repérées. De surcroît, les Etats-Unis ont une avance considérable par rapport à toute autre puissance pour la mise au point et la mise en oeuvre de systèmes de simulation réellement capables de se substituer, au moins jusqu'à un certain point, aux essais nucléaires que le traité CTBT interdit. Les exigences de la politique intérieure américaine ont, ici, prévalu. L'opposition républicaine a fait du rejet du traité un enjeu de son offensive contre l'administration Clinton et, dans cet esprit, plusieurs sénateurs républicains connus pour être favorables au contenu du traité lui-même ont voté pour son rejet. Plus clairement encore, le probable candidat du Parti républicain à la prochaine élection présidentielle, M. George W. Bush, déclarait déjà, au mois de septembre 1999, qu'il « prendrait l'engagement solennel de protéger le peuple américain et ses alliés, mais non de préserver un accord de contrôle des armements signé il y a près de trente ans ». Le président Clinton doit se décider, en juin prochain,
pour ou contre le déploiement de l'EKV et d'un système antimissile
: la question est de savoir s'il est encore concevable qu'il prenne le
risque de répondre « non ». De toute façon, ce
système sera l'un des enjeux de l'élection présidentielle
américaine de novembre 2000.
1.4.2. la suprématie sur terre 1.4.2.1. des moyens conventionnels avancés La guerre classique, celle qui tue car elle met vraiment les adversaires face à face, n'est bien sûr pas éliminée. Ainsi, le Pentagone s'inspire-t-il désormais du document intitulé Bottom up Review, qui prévoit que la puissance militaire américaine soit prête à mener simultanément deux conflits régionaux d'une dimension comparable à la guerre de Golfe . En même temps, les Etats-Unis se réservent toujours la possibilité de déclencher, si nécessaire, une « première frappe » nucléaire, même si le président William Clinton a officiellement renoncé, à la fin 1997, à l'idée de « gagner » une guerre atomique majeure. Il importe donc de garantir la capacité des forces armées américaines à mener de front ces conflits « à l'ancienne ». Plus généralement, Washington entend pouvoir mener à bien des missions de maintien de l'ordre partout où, sur la planète, la remise en cause de celui-ci porterait sérieusement atteinte à ses intérêts. « Après la disparition de l'URSS, écrit le
Livre
blanc sur la défense, édité en 1994 par le ministère
français en charge de ce secteur, même si la diminution
du poids relatif de la puissance américaine paraît devoir
se poursuivre, les Américains s'attachent avec vigueur à
renforcer les fondements intérieurs de leur sécurité
(...).
Entre le rêve du leadership d'un nouvel ordre mondial et la tentation
du repli sur soi, il semble qu'il y ait place pour la définition
d'une politique de grande puissance, sélectionnant ses intérêts
stratégiques et par conséquent les zones dans lesquelles
ils se situent ainsi que les moyens de leur défense en cas de menace
(...).
La capacité à maîtriser la vitesse, notamment dans
l'informatique et les espaces immatériels, est devenue primordiale.
Le développement considérable des moyens nationaux du renseignement
et leur orientation vers des risques nouveaux confèrent aux Etats-Unis
une forme de leadership des pays industrialisés. Ces choix dessinent
une stratégie qui ne permet pas systématiquement d'éviter
les affrontements violents et la gestion du combat, mais qui favorise la
sélection des engagements, l'économie en vies humaines et
une gestion plus souple des conflits qu'il faut justifier à une
opinion et à des responsables politiques de plus en plus informés
...
Dans le contexte, c'est la notion même de victoire qui change : l'objectif est moins de mettre l'adversaire « à genoux » au terme d'un affrontement que de le « prévenir », de le « précéder », donc de connaître à l'avance ses intentions et ses possibilités. La révolution technologique militaire permet, par les progrès incroyables de la miniaturisation d'équipements électroniques de plus en plus « intelligents », l'adéquation des buts et des moyens. D'où les caractéristiques des forces armées futures, telles qu'elles se dégagent des documents officiels américains, mais aussi de certains textes français, comme l'étude réalisée par le général Alain Baer : « Omniprésence du renseignement, besoins croissants en matière de mobilité et de projection rapide des forces, versatilité et flexibilité de l'architecture des équipements et des systèmes d'armes, modularité, souplesse et adaptabilité des unités, interopérabilité et coordination croissante de toutes les forces (terrestres, aériennes, maritimes), importance nouvelle de la »bataille de l'information« et de la »manoeuvre médiatique«, couplage des décisions et des actions politiques, diplomatiques et militaires, omniprésence de la simulation ... » Pour y parvenir, les états-majors travaillent à la mise en oeuvre de nouveaux types d'armes, ou plutôt de « systèmes » et d'« architectures » d'armes. Aux missiles « intelligents » (dirigés par lasers) capables de frappes « localisées » de grande profondeur, aux satellites capables de détecter des cibles avec une résolution de 2 mètres, aux systèmes électroniques d'information et de communication de plus en plus performants, aux extraordinaires moyens de digitalisation et de simulation du champ de bataille, s'ajoutent les armes non létales = c'est-à-dire destinées à paralyser les équipements et les hommes sans pour autant les tuer. La guerre de demain tendra essentiellement à éloigner l'homme du champ de bataille. Absorbé dans l'interface homme-machine, le soldat mènera avant tout une guerre de l'information. Les premiers « guerriers de l'information » (les I-warriors) sont actuellement formés à l'Université de la défense nationale à Washington.Pour freiner, voire empêcher la montée aux extrêmes, la panoplie des armes non létales = dont plusieurs semblent sorties d'une bande dessinée futuriste des années 50 (filets électriques, mousses collantes, encres indélébiles, projectiles qui rendent malade...) = doit s'intercaler entre la matraque du gendarme et la mitraillette du soldat. Ces armes incapacitantes et paralysantes utilisent toutes les possibilités techniques offertes par les lasers, la maîtrise des ondes acoustiques, électromagnétiques, la psychologie, les nouveaux matériaux capables de « coller », de « geler » les individus et les matériels, de façon à les empêcher d'agir. Outre les individus, les équipements (chars, transports de troupes, etc.) et les infrastructures (routes, aéroports, etc.) sont aussi les cibles de ces armes non létales dont les pionniers, comme le colonel John Alexander, l'ancien patron des bérets verts de la guerre du Vietnam, offrent une bizarre collection d'adeptes d'une variante militaire du New Age : diplômés en neurolinguistique, enthousiastes de parapsychologie et partisans de l'existence de vies extraterrestres. Avec le développement de ces armes non létales, les forces
armées des Etats-Unis = et avant tout le Marine Corps = se préparent
à mener des opérations qui, sous certains aspects, seront
plus de caractère policier que véritablement militaires.
Dans la doctrine américaine, l'ennemi extérieur et l'ennemi
intérieur tendent à se confondre. Dans les académies
de l'armée de terre, on dissèque l'intervention de la garde
nationale et de certaines unités militaires lors des émeutes
des ghettos de Los Angeles comme celle de l'armée brésilienne
dans les favelas de Rio. Et c'est le « patron » du Centre d'urgence
du shérif de Los Angeles qui entraîna les marines au maniement
des armes non létales avant leur débarquement en Somalie.
Pour Washington, le maintien de l'ordre est désormais un continuum
: local, international et national. L'armée se « gendarmise
». N'est-ce pas un comité conjoint des ministères de
la justice et de la défense qui dirige le programme des armes non
létales ? Cette tendance, il faut le dire, est ouvertement combattue
par un courant (minoritaire) de l'establishment militaire aux Etats-Unis
et par une majorité de ses homologues français.
1.4.3. la suprématie sur mer 1.4.3.1. les moyens de la flotte Le maître des Américains en matière stratégique
n'est pas Clausewitz, dont la réflexion se limitait aux enseignements
des guerres terrestres européennes de l'époque napoléonienne.
C'est l'amiral américain Mahan, qui codifia à la fin du XIXe
siècle la vieille pratique britannique de domination du monde par
la maîtrise des océans, qui occupent 70 % de la surface du
globe, encerclent donc toutes les terres émergées, et sur
lesquels le droit international permet de circuler et séjourner
en toute liberté. Depuis cinquante ans, ce « Sea-Power »
a été l'apanage des Task- Forces américaines de porte-avions,
sans rivales au monde. Aujourd'hui, les dimensions réduites du Tomahawk
ont permis d'en placer des milliers sur 76 sous-marins et 77 bâtiments
de surface de la marine américaine, moins coûteux ; tandis
que sa portée de 2 800 kilomètres - 3 600 à partir
de 63 avions B-52 disposant eux-mêmes d'un rayon d'action de 16 000
kilomètres - leur permet de couvrir pratiquement tous les pays du
monde.
1.4.4. la suprématie aérienne
LES armes et munitions ne sont plus désormais qu'une partie d'un tout complexe, aux éléments constamment reliés entre eux, communiquant automatiquement et préprogrammés. A terme, selon l'amiral William Owen, il s'agit de transformer les forces armées américaines en un « système de systèmes ». Chaque combattant, chaque système d'arme, chaque système d'information sera « abonné » à une sorte de gigantesque Intranet qui mettra à disposition des processus en temps réels (messageries multimédias, automatismes de conduite de systèmes d'armes, outils d'aide à l'utilisateur ainsi qu'à l'analyse et à la décision...). La surveillance globale du champ de bataille constitue un préalable stratégique décisif pour, grâce à l'information obtenue en plusieurs dimensions, simuler, préparer et engager le combat. La numérisation toujours plus précise de la topographie mondiale, du champ de bataille en particulier (ce que les Américains nomment le Digital Battlefield), est devenue une priorité. Les progrès des microtechnologies permettront de mettre en oeuvre des essaims de microsatellites d'écoute et d'observation et de multiples systèmes au sol (des milliers de minicapteurs et senseurs autonomes, acoustiques, magnétométriques, infrarouges, thermiques, pourront être activés par le passage de satellites spécifiquement programmés). Des programmes d'engins téléguidés aptes à réaliser ce genre de tâches sont à l'étude, mais les avions espions pilotés, type J-Stars, restent encore extrêmement performants. Ils sont ainsi capables de surveiller les mouvements sur une surface de près de 250 000 km 2. Ils font quelquefois appel à des drones (petits avions télécommandés utilisés, par exemple, en Bosnie). La France talonne les Etats- Unis dans ce domaine essentiel : le drone futuriste Mars HAGV s'apparente à un missile de croisière destiné au renseignement sur le dispositif ennemi dans sa profondeur ; volant à trois fois la vitesse du son, il sera lancé à partir d'un chasseur de type Rafale et naviguera au moyen d'une centrale inertielle ; il emportera des systèmes de radars et/ou de charges Sigint et pourra fonctionner de jour comme de nuit, quelles que soient les conditions météorologiques, en complémentarité avec d'autres systèmes : avions espions, satellites... Frapper le premier en tout lieu et en toute circonstance (donc savoir avant l'adversaire), c'est l'ambition des stratèges américains. Ils imaginent pouvoir y parvenir en un maximum de trois heures en tout point du globe depuis leur territoire. Pour ce faire, ils utiliseront : des cargos hypersoniques, assurant l'acheminement des missiles et des drones offensifs ; des véhicules pilotés de parachutage ; des armes de neutralisation et de destruction à énergie dirigée (lasers, électromagnétiques, etc.). Les états- majors espèrent qu'à l'horizon 2020 des drones porteurs télécommandés permettront d'organiser des frappes avec une précision encore accrue en délivrant des munitions à effets dirigés. Une dizaine d'années plus tôt, les forces aériennes américaines auront développé un nouveau concept de drones de combat capables d'engager des manoeuvres au-delà de la résistance humaine. Plus furtif (pas de cockpit) et « hypermanoeuvrable » un Unhabited Combat Air Vehicle (Uncav) pourra échapper aux missiles lancés à sa poursuite. A plus long terme, l'agence spatiale américaine (NASA) a lancé, en septembre 1994, un programme (Erast) dont l'objectif est de concevoir un drone capable de tenir l'air plusieurs jours à une altitude de 30 kilomètres. L'espaceC'est la quatrième dimension de la guerre, et son rôle stratégique et tactique devient de plus en plus important. Grâce aux satellites, il est en effet possible de « communiquer, voir et écouter » et bientôt de se défendre et d'attaquer.D'ici 2025, affirment les concepteurs du programme Air Force 2025, l'intégration de la dimension spatiale des missions de l'armée de l'air sera réalisée par l'établissement d'une plate-forme spatiale multirôle (le S3), composée d'un drone lanceur de systèmes d'armes, d'un avion hypersonique d'attaque piloté, d'un ensemble de missiles de croisière hypersoniques et de véhicules transatmosphériques utilisés pour des missions de lancement et de réparation de satellites en orbite, mais aussi comme engins d'attaque des bases spatiales ennemies. La « microrévolution »A l'horizon stratégique de 2025, le Pentagone envisage un monde où la guerre se ferait au moyen de « fourmis » et de « guêpes » « exterminatrices », des nanorobots ultraminiaturisés, minuscules capteurs (certains mobiles et mus par micromoteurs) capables de s'introduire dans tous les bâtiments, les installations de commandement, les « noeuds » de communication informatique, etc., ou de les survoler (à la façon de microdrones) dans le but de les paralyser ou de les brouiller.1.4.5. la suprématie sur les réseaux 1.4.5.1. la NSA Etablie en 1952 par une directive secrète du président Harry Truman, la NSA est chargée du contre-espionnage, de la protection des communications gouvernementales et militaires, mais également d'espionnage : elle est allée jusqu'à infiltrer la Commission spéciale des Nations unies en Irak . Elle se consacre aussi à la recherche et au développement tous azimuts. L'organigramme de l'agence montre que ses services couvrent tout le champ des technologies de l'information militaire et civile : cryptologie (des algorithmes mathématiques aux super- ordinateurs), interception des signaux électromagnétiques, sécurité des réseaux informatiques, satellites d'observation... jusqu'à une énigmatique division « combat, nucléaire et espace ». L'agence est la figure de proue d'un pacte de collecte d'informations entre les Etats-Unis et les services de renseignements du Royaume-Uni, du Canada, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande. Ce pacte, dénommé « Ukusa », date de 1947. Ses attributs sont montés en puissance à partir des années 70 et 80 , quand fut mis en place le réseau « Echelon ». Dans le monde entier, « toutes les communications par courrier électronique, téléphone et fax sont régulièrement interceptées » par « Echelon », dont les ordinateurs extrayent de la masse d'informations les messages contenant les mots -clés sensibles . C'est à partir de ses communications téléphoniques que le dirigeant kurde Abdullah Öçalan aurait été « pisté » durant son errance par les services secrets américains, pour le compte de la Turquie. FACE à un tel dispositif, les Européens sont tétanisés. En l'absence de « preuves » de l'utilisation d'« Echelon » pour l'espionnage économique, on hésite à compromettre les « bonnes relations économiques avec les Américains ». « D'autant, nous confie le député européen Glyn Ford, qu'au sujet des écoutes, les relations entre les Etats-Unis, l'Union européenne et les gouvernements nationaux sont assez complexes, alternant partenariat et compétition. » 1.4.5.2. Echelon En temps de paix ou non, la guerre informatique permet de saboter les systèmes informatisés des infrastructures stratégiques (civiles et militaires), de mener des actions d'espionnage (à des fins militaires et économiques) par intrusion dans les systèmes. Ses principales armes sont : des virus (petits programmes qui contaminent le fonctionnement des réseaux) ; des vers (des virus qui se reproduisent et circulent dans le réseau pour contaminer petit à petit d'autres ordinateurs et programmes, jusqu'à en occuper tout l'espace mémoire et le paralyser) ; des trappes (système installé secrètement par le concepteur qui permet de s'y introduire en contournant les protections) ; des « chevaux de Troie » (programmes dissimulés dans un autre programme capable de détruire le contenu d'un ordinateur) ; des « bombes logiques » (programmes qui injectent des virus et des vers dans un système, activables à distance ou qui se déclenchent lors de la mise en oeuvre de certains programmes ou de certaines commandes qui font ainsi office de détonateurs) ; des canons hyperfréquence (l'impulsion radio qui perturbe les composants électroniques) ; les ondes électromagnétiques - il s'agit de canons à « microo-ondes » embarqués sur un engin (ou bientôt portés sur le champ de bataille par un fantassin) qui génèrent une impulsion de très courte durée et de très grande puissance capable de paralyser tout ou partie d'un système électronique, qu'il s'agisse des commandes d'un avion, d'un tank, d'un navire ou de la « mise à feu » de missiles et autres systèmes d'armes. La révolution de l'information transforme aussi considérablement les armes de la « guerre psychologique ». Lors de la préparation de l'intervention en Haïti en 1994, les forces spéciales avaient préparé une bande-son destinée à mettre les partisans du vaudou dans leur camp : à partir d'éléments digitalisés de la voix de papa Doc, elles ont reconstruit un discours d'outre-tombe du dictateur mort demandant à ses sujets d'accueillir les troupes américaines en bienfaitrices. Toujours à Haïti, plusieurs unités de GI étaient équipées de mini caméras digitales, installées sur leur casque, filmant les alentours en direct et transmettant les images par réseau vers l'état-major à Washington. A partir de cette expérience, le Pentagone cherche à établir les bases d'un « robinet d'images » concurrent à CNN et, bien entendu, plus contrôlable. Les laboratoires des forces armées américaines travaillent aussi à la mise en oeuvre d'images holographiques destinées à jouer sur la peur et les superstitions de certains peuples. Dans le même ordre d'idée, on expérimente la possibilité, grâce à un procédé dérivé du morphing (fusion de deux images), d'intervenir en temps réel sur les réseaux de télévision d'un ennemi en ajoutant des images, en inventant des situations, en transformant des visages... Internet pourrait être, selon une étude du Pentagone, une
excellente arme de « contre-information » en même
temps que de désinformation.
2) les limites à l'exercice de la puissance américaine 2.1) les limites objective à l'hyperpuissance mondiale: "l'imperial overstretch" 2.1.1. le cout de l'imperialisme 2.1.2. vieux rivaux et puissances montantes Même si les dirigeants américains continuent d'insister sur la menace des « régimes parias », ils se soucient des dangers que suggèrent, à terme, les développements militaires en Russie et en Chine. La Russie, qui aurait commencé à s'extraire du tourbillon dépressif des années 90, serait désormais capable de reconstruire et de moderniser ses forces armées. La Chine utiliserait sa puissance économique pour poser les bases d'une infrastructure militaire de rang mondial. Le 6 février 1997, la commission des forces armées du Sénat a entendu une déposition significative du cours nouveau : celle du général Patrick Hughes, directeur de l'Agence de renseignement de la défense (Defense Intelligence Agency, DIA). Rompant avec les pratiques antérieures, le général Hughes a d'abord parlé de la Chine : « Au total, la Chine est l'une des rares puissances à disposer du potentiel nécessaire - politique, économique et militaire - lui permettant de devenir d'ici dix à vingt ans une menace régionale significative pour les intérêts américains. » Au cas où la Chine choisirait d'affirmer davantage ses visées régionales, « la perspective d'un affrontement direct avec d'autres puissances régionales augmenterait d'autant ». Dans la pire des hypothèses, elle « pourrait estimer que les Etats-Unis représentent pour elle une menace militaire directe ». Le général Hughes ajouta alors : « Comme la Chine, la Russie dispose du potentiel nécessaire lui permettant de devenir d'ici vingt ans une menace régionale majeure pour les intérêts américains. » Dans les dix années à venir, la faiblesse économique du pays écarte ce genre de risque, mais, « après cela, la possibilité que la Russie redevienne une puissance régionale rivale des Etats-Unis augmente de façon significative ». Des appréciations de ce type se retrouvent aussi dans les textes des universitaires et des think tanks qui analysent les relations internationales. Dans le livre The Coming Conflict with China, un journaliste du New York Times, Richard Bernstein, et un membre d'une fondation conservatrice de Philadelphie (le Foreign Policy Research Institute), Ross Munro, suggèrent que l'assurance gagnée par la Chine dans ses rapports avec le reste de l'Asie pourrait déboucher sur une guerre avec les Etats-Unis. Ceux qui insistent davantage sur le potentiel russe se soucient des liens de Moscou avec les anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale et plus particulièrement de l'importance décisive du pétrole de la mer Caspienne. Recrutés par des compagnies pétrolières américaines, un certain nombre d'anciens des administrations républicaines veillent d'ailleurs à mobiliser l'opinion américaine contre le danger que la Russie ferait peser sur la région. Ainsi, en mai 1997, M. Caspar Weinberger, ancien ministre de la défense du président Reagan, a tiré la sonnette d'alarme : « Au moment où l'Occident célèbre l'expansion apparente de l'OTAN en Europe centrale, la Russie s'affaire à remporter sa victoire stratégique à elle : l'emprise sur les ressources énergétiques de la région de la mer Caspienne. Si Moscou y parvient, cette victoire pourrait bien signifier davantage que le succès occidental en matière d'élargissement de l'OTAN. » Une tension existe bien entre ceux des experts diplomatiques qui mettent l'accent sur le danger russe et ceux qui souligneraient plutôt l'existence d'une menace chinoise, mais ces deux groupes se retrouvent pour mettre en garde contre la coopération militaire qui se noue entre Moscou et Pékin. En juillet dernier, plusieurs parlementaires américains ont signé une proposition de loi qui suspendrait l'aide des Etats-Unis à la Russie au cas où Moscou persisterait dans son projet de vendre des missiles SS-N-22 à la Chine. S'il se généralisait à Washington, un tel climat de défiance à l'encontre des « concurrents de puissance comparable » transformerait la donne internationale. Les progrès du dialogue entre l'OTAN et la Russie seraient remis en question, au risque de ranimer des foyers de tension tout au long de la périphérie de l'ex-Union soviétique. En Asie, la dégradation des rapports sino-américains provoquerait un durcissement de la position chinoise sur Taïwan et sur les questions de la mer de Chine. Le risque d'une nouvelle guerre froide et de l'apparition de plusieurs points de friction internationaux ne pourrait plus être écarté. Pour le moment, cette analyse n'est pas partagée par les dirigeants américains. Les « régimes parias », et non la menace éventuelle posée par la Russie ou la Chine, les préoccupent réellement. En dépit de différends sur les questions de transfert de technologie militaire, notamment vers l'Iran, l'administration Clinton continue de cultiver des relations cordiales avec ces deux pays. Elle a cherché à rassurer Moscou, inquiet de l'élargissement de l'OTAN, en facilitant la signature d'un partenariat entre la Russie et l'Alliance. Avec Pékin, Washington a mis une sourdine aux critiques concernant les droits de l'homme. Là, les intérêts économiques ont joué : la Chine est l'un des principaux partenaires commerciaux des Etats-Unis et les firmes américaines entrevoient tous les avantages du marché gigantesque qui se développe. Cependant, le discours sur les « concurrents de puissance comparable
» a cessé d'être marginal et il commence à
influencer les stratèges du Pentagone. Beaucoup dépendra
de l'état des rapports sino-américains et russo-américains.
L'éruption d'une crise impliquant à la fois Washington et
Moscou ou Pékin provoquerait presque certainement une remise en
cause des anciens postulats stratégiques. Et un durcissement de
la politique étrangère américaine.
2.1.3. la difficulté pratique à gérer certains théatres 2.2) les limites isolationnistes à l'exercice de la puissance 2.2.1. Les sottises du camp isolationniste 2.2.1.1. conséquences budgétaires du "America First"
2.2.2. focalisation sur les zones essentielles 2.2.2.1. les priorités de l'arrière cour latino américaine
2.2.3.le coût politique interne de l'action extérieure 2.2.3.1. bénéfice de la "guerre CNN" et coût des "body bags" L'information est alors à la fois et simultanément un « moyen au service de toutes les forces », un « milieu », un « environnement » (l'infosphère qui déborde largement la sphère militaire) et un « enjeu ». La guerre de demain sera donc avant tout une guerre grâce, dans, et pour l'information. Concept central de la RMA, l' information warfare = la guerre de l'information = se déploie ainsi tous azimuts. La guerre de l'information, c'est aussi la « manoeuvre médiatique » : la manipulation programmée des médias, télévisuels en premier lieu. Si les responsables américains ont rapidement pris conscience de l'effet CNN, c'est que leur opinion publique n'est pas disposée à voir ses enfants mourir sur des théâtres d'opération lointains dont elle ne comprend pas les enjeux. D'où cette nouvelle philosophie de la guerre : le « zéro mort». Cette volonté de « vaincre sans tuer » se manifeste dans l'adoption par le Pentagone d'une directive sur la politique des armes non létales. Les armes électroniques sont par nature non létales et leur utilisation est désormais généralisée à tous les systèmes d'armes (les composants électroniques comptent pour au moins 40 % dans les armes actuellement déployées). Mais la non-létalité concerne en particulier les conflits autres que la guerre. C'est d'ailleurs le département des conflits de basse intensité et des opérations spéciales du ministère américain de la défense qui a été chargé de la rédaction de cette directive. Dans ces conflits où le soldat se confond avec le civil, l'émeute avec l'insurrection, il ne s'agit pas tant de gagner que de s'interposer, de gérer des crises et de tenter d'en sortir en évitant l'affrontement armé direct, c'est-à-dire en organisant d'emblée la désescalade. Une mission de maintien de l'ordre en définitive. On a vu en Somalie que ce n'était pas chose aisée. 2.2.3.2. la pression des lobbies géographiques 2.2.3.3. la déconnection du local 2.3) le paradoxe messianique américain: n'être que la puissance désirée. 2.3.1. les rêves du camp atlantiste Comment optimiser la condition d'hyperpuissance dont jouissent les Etats-Unis ? Dans les milieux dirigeants de Washington, bien rares sont ceux qui contestent le bien-fondé d'une « politique impériale », quel que soit l'euphémisme utilisé pour la formuler. Le débat porte seulement sur le meilleur moyen de la mener. Un des stratèges « modérés » pose ainsi le problème : « L'objectif de la politique étrangère américaine est d'oeuvrer, avec d'autres acteurs partageant les mêmes idées, à »améliorer« le fonctionnement du marché et à renforcer le respect de ses règles fondamentales. Si possible de bon gré, mais, si nécessaire, par la contrainte. En dernière instance, la régulation du commerce international est une doctrine impériale dans le sens où elle cherche à promouvoir un ensemble de normes auxquelles nous adhérons. Ce qu'il ne faut pas confondre avec l'impérialisme, qui n'est qu'une politique étrangère d'exploitation» Dans cette optique, l'impérialisme est donc défini comme une pratique exclusivement européenne... D'autres voix ne se privent pas d'utiliser une terminologie plus vigoureuse pour prescrire le rôle de l'Amérique dans le monde. Ainsi M. Irving Kristol, théoricien de longue date d'un conservatisme agressif, balaie la notion de contraintes et considère comme allant de soi « l'émergence d'un empire américain ». Une approche plus musclée, mais qui évite cependant d'employer le terme « impérialisme ». « Un prochain jour, écrit M. Kristol, le peuple américain va prendre conscience du fait [qu'il est devenu] une nation impériale. » Il s'empresse cependant de rassurer ses lecteurs : « C'est arrivé, dit-il, parce que le monde voulait que cela arrive. » Explicitant cette étrange théorie, il observe qu' « une grande puissance peut insensiblement être amenée à assumer des responsabilités sans s'y être explicitement engagée». M. Kristol imagine l'Europe se félicitant de sa dépendance envers les Etats-Unis, et renonçant à toute politique étrangère autonome : « Les nations européennes sont des nations dépendantes, bien qu'elles jouissent d'une très large autonomie locale. » Une situation comparable, en quelque sorte, à celle de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie. Quant à l'Amérique latine, région traditionnellement réfractaire aux interventions américaines, M. Kristol affirme qu' « elle commence à reconnaître la légitimité du leadership des Etats-Unis et à [accepter] une américanisation progressive de sa culture populaire et de son mode de vie ». M. Irving Kristol se dit lui-même stupéfié par ce phénomène, qu'il distingue de l'impérialisme européen d'autrefois, caractérisé par une coercition ouverte et brutale. « Nos missionnaires, écrit-il, vivent à Hollywood. » Il conclut cependant sur une note plus sombre : « C'est un empire absolu, avec un minimum de substance morale. Même si pour l'instant le reste du monde le réclame et en a besoin, on peut se demander s'il ne va pas rapidement s'en lasser » M. Irving Kristol fait partie de ces théoriciens pour lesquels l'actuelle domination américaine sur la planète ne fait aucunement problème : les rivaux des Etats-Unis peuvent être mis à la raison d'une manière ou d'une autre. Néanmoins, l'opinion dominante au sein du monde politique américain est que l'hégémonie totale sur le monde n'est pas garantie. Réaliser cet objectif par des actions unilatérales restera dangereux et coûteux. Pour que le XXIe siècle soit américain, il faudra s'assurer l'appui, même provisoire, de partenaires. M. Richard Haass, directeur des études de politique étrangère de la Brookings Institution et ancien conseiller spécial du président George Bush, est un représentant de ce courant de pensée majoritaire. Il voit dans la guerre du Golfe le modèle à suivre à l'avenir. Dans son livre The Reluctant Sheriff (Le Shérif malgré lui), M. Haass suggère que les Etats-Unis deviennent le shérif planétaire. Dans son scénario, le shérif, contrairement au policier, n'est occupé qu'à temps partiel. Il se met au travail seulement quand il est nécessaire d'organiser un raid contre des puissances récalcitrantes - des « Etats- parias » dans son jargon -, autrement dit des zones ou des groupes qui n'acceptent pas l'ordre imposé par Washington. Le shérif réunit alors un détachement d' « Etats volontaires » pour l'aider à rétablir cet ordre. Dans cette conception qui bénéficie d'un large consensus aux Etats-Unis - la Brookings Institution est considérée comme une boîte à idées « centriste » -, la politique étrangère se réduit à la mobilisation de milices. Comme dans les westerns. Il est loisible de s'interroger sur les chances de succès d'une telle politique dans un monde où trois milliards de personnes vivent au-dessous du seuil de pauvreté et où, comme des melons dans un champ, des têtes nucléaires sont disséminées dans une bonne douzaine de régions. De telles conceptions stratégiques se fondent sur une lecture sommaire de l'issue de la guerre froide : « Nous avons gagné, et l'autre camp n'a pas seulement perdu, mais disparu. » Forts de cette interprétation, les nouveaux géopoliticiens s'adonnent à des rêves éveillés impériaux. Portant davantage à conséquence sont les projets, pour partie déjà couchés sur le papier, qui posent l'architecture matérielle de l'économie mondiale des prochaines années. Dans ce domaine s'est constituée une coalition, à la fois informelle et opérationnelle, où convergent des intérêts gouvernementaux, militaires et commerciaux embrassant les industries de l'information, des médias et de l'informatique. La perception du monde qu'ont ces acteurs est résolument électronique. Tout autant que chez les géostratèges, son champ de vision est une planète sous emprise américaine. Le moyen d'atteindre cet objectif, fait valoir cette coalition avec insistance, est le complexe information-médias, parce qu'il confère le pouvoir culturel et le pouvoir tout court. On trouve des représentants de cette thèse aux plus hauts échelons du pouvoir. En 1996, par exemple, M. Joseph S. Nye et M. William A. Owens, respectivement ancien secrétaire adjoint à la défense et ancien vice-président du comité conjoint des chefs d'état-major, s'exprimèrent sur « l'avantage décisif de l'Amérique en matière d'information ». Selon eux, « le pays à l'avant-garde de la révolution de l'information sera plus puissant qu'aucun autre. (...) Dans l'avenir prévisible, ce pays se trouve être les Etats-Unis». Reprenant la position des mobilisateurs de milices qui ont besoin de supplétifs, comme lors de la guerre du Golfe, les auteurs ajoutent : « La suprématie nucléaire était la condition sine qua non pour diriger les coalitions d'antan. A l'ère de l'information, c'est la suprématie en matière d'information qui jouera ce rôle. » D'où leur optimisme : « En vérité, c'est au XXIe siècle, et non au XXe, que les Etats-Unis seront au faîte de leur prééminence. L'information est la nouvelle monnaie du royaume international, et les Etats-Unis sont mieux placés que tout autre pays pour valoriser leur potentiel de ressources matérielles et logicielles par le biais de l'information. » Ce n'est pas là une opinion isolée. Autre ancien responsable de l'administration Clinton, M. David Rothkopf, actuellement directeur général de Kissinger Associates, le cabinet de consultants du « cher Henry », n'est pas moins enthousiaste dans ses prévisions d'un « siècle américain » reposant sur la culture et l'information. Son essai « In Praise of Cultural Imperialism ? » (« Eloge de l'impérialisme culturel ? »), publié dans la revue Foreign Policy, non seulement utilise le mot tabou d'impérialisme, mais l'applique avec gourmandise à la situation américaine : « Pour les Etats-Unis, l'objectif central d'une politique étrangère de l'ère de l'information doit être de gagner la bataille des flux de l'information mondiale, en dominant les ondes, tout comme la Grande-Bretagne régnait autrefois sur les mers. » M. David Rothkopf, de même que MM. Nye et Owens, est confiant en l'avenir : « Inévitablement, les Etats-Unis [sont] la »nation indispensable« pour la conduite des affaires mondiales et le principal fournisseur de produits de l'information dans ces premières années de l'ère de l'information. » Il observe donc les tendances actuelles avec satisfaction : « Il y va de l'intérêt économique et politique des Etats-Unis de veiller à ce que, si le monde adopte une langue commune, ce soit l'anglais ; que, s'il s'oriente vers des normes communes en matière de télécommunications, de sécurité et de qualité, ces normes soient américaines ; que, si ses différentes parties sont reliées par la télévision, la radio et la musique, les programmes soient américains ; et que, si s'élaborent des valeurs communes, ce soient des valeurs dans lesquelles les Américains se reconnaissent. » Après avoir dessiné ce grand projet, notre auteur conclut en expliquant benoîtement pourquoi chacun en ressentira les bienfaits : « Les Américains ne doivent pas nier le fait que, de toutes les nations dans l'histoire du monde, c'est la leur qui est la plus juste, la plus tolérante, la plus désireuse de se remettre en question et de s'améliorer en permanence, et le meilleur modèle pour l'avenir. » Si fantasmagorique et arrogante que cette interprétation puisse paraître, elle colore les décisions politiques de Washington en matière d'information. Dès le début de son premier mandat, le président Clinton a noué d'étroites relations - ne serait-ce que pour la collecte de fondss électoraux - avec les industriels de la Silicon Valley. Le vice- président, M. Albert Gore, est présenté comme un fou de l'ordinateur. Dans la perspective de sa candidature à l'élection présidentielle de l'an 2000, il s'est entouré d'un groupe de patrons de l'électronique, surnommé « Gore Tech ». « Une fois par mois, nous dit-on, le vice-président rencontre officieusement un groupe choisi d'entrepreneurs de la Silicon Valley. (...) Les thèmes de discussion varient d'un mois à l'autre, mais l'ordre du jour dominant reste le même : évaluer les implications de la »nouvelle économie« américaine et imaginer des solutions concrètes aux problèmes, petits et grands, de l'action publique. » Un des participants à ces rencontres le reconnaît : « Notre vanité nous conduit à penser que ce qui est bon pour nos entreprises est bon pour l'ensemble du pays » Après avoir ainsi garanti des conditions matérielles favorables au secteur privé, le gouvernement a facilité la constitution de groupes géants encouragés à exploiter les réseaux numérisés en cours de création. La dernière en date de ses interventions en leur faveur a trait à la question cruciale des marchés, et prioritairement des marchés étrangers. Personnellement présenté et entériné par M. William Clinton, le 1er juillet 1997, le rapport de M. Ira Magaziner, « The Framework for Global Electronic Commerce » (« Un cadre général pour le commerce électronique global »), préconise le développement sans entraves du commerce électronique, tant aux Etats-Unis que dans le reste du monde. Ce document prend acte de l'utilisation déjà considérable de la NII, ainsi que de la Global Information Infrastructure (GII) (Infrastructure mondiale de l'information). Il souligne que « le commerce mondial des logiciels informatiques, des produits de divertissement (films, vidéos, jeux, enregistrements de sons), des services d'information (bases de données, journaux en ligne), de l'information technique, des licences de produits, des services financiers et des services professionnels (activités de conseil technique et commercial, comptabilité, conception architecturale, conseils juridiques, agences de voyages, etc.) s'est développé massivement ces dix dernières années. Il représente actuellement, à lui seul, plus de 40 milliards de dollars d'exportations américaines », et note qu' « une partie croissante importante de ces transactions s'effectue en ligne ». Ce commerce va prendre rapidement de l'ampleur dans les années à venir. L'Union internationale des télécommunications, par exemple, annonce que « l'utilisation d'Internet double chaque année depuis dix ans [et que], autour de l'an 2000, quelque 110 millions d'ordinateurs seront probablement connectés à Internet, ce qui signifiera une base d'environ 300 millions d'utilisateurs ». Le plaidoyer du rapport Magaziner pour un libre flux du commerce électronique irait de soi - et serait même le bienvenu - si les participants étaient très nombreux et de force plus ou moins égale dans l'arène nationale et internationale. La réalité est tout autre. L'économie naissante de l'électronique, sur un aspect crucial, ressemble à la situation des lendemains de la seconde guerre mondiale. A l'époque, en exigeant et en imposant une « libre circulation de l'information », les Etats-Unis permirent à leurs conglomérats géants des médias et de la culture de saturer la planète de leurs produits et services. Cette doctrine a prévalu pendant le demi-siècle écoulé, activement encouragée et soutenue : aide à l'étranger, subventions, pressions économiques et politiques sur les éventuels réfractaires. D'où la domination sans partage des produits informationnels et culturels made in America, ainsi que de la langue anglaise, sur les écrans de télévision et de cinéma, la production musicale, les lieux de divertissement et la communication des milieux d'affaires . Mais le soubassement technologique de l'Etat industriel américain s'est modifié de fond en comble en cinquante ans. L'informatisation et la numérisation de l'économie ont progressé à un rythme accéléré. Des secteurs d'activité qui n'existaient pas ont grandi spectaculairement, donnant naissance à quelques-unes des plus puissantes entreprises du monde comme Intel ou Microsoft. La production et la vente de l'information sont aux mains d'entreprises de premier plan. De même, les sociétés de télécommunications qui acheminent les flux d'information (données, messages et images) opèrent à l'échelle de la planète, et de plus en plus souvent en partenariat ou en alliance avec des opérateurs étrangers. Ces développements et quelques autres constituent le coeur de
ce qu'il est convenu d'appeler la « mondialisation ». En réalité,
ce terme est trompeur puisqu'il donne, à tort, l'impression que
tout a été mondialisé. Les principaux acteurs de la
mondialisation sont les grandes firmes - de l'automobile, du pétrole,
de la banque, des biens de consommation, de la communication, des médias,
des services électroniques -, et leur mode de fonctionnement est
de plus en plus transnational. C'est pour leur compte et dans leur intérêt
que se prennent aujourd'hui les décisions politiques aux Etats-Unis,
au Japon et en Europe. Il existe une certaine coordination entre ces groupes
afin de garantir un minimum de stabilité et de sécurité
aux opérations planétaires de ce système transnational
pris dans son ensemble et, dans chaque pays, aux « champions nationaux
». Car, en dernière instance, si chaque firme transnationale
se bat pour ses propres intérêts, l'Etat dans lequel est situé
son siège social ou, tout du moins, sont domiciliés ses principaux
actionnaires ne lui ménage pas son appui.
2.3.1.1. croyance dans les valeurs américaines et ignorance de celles des autres 2.3.1.2. la volonté de démocratisation, frein à l'influence hors du champ 2.3.1.3. le libre echange et ses effets rétifs sur les alliés et sur les PVD 2.3.2. les limites spontanées de l'angélisme américain 2.3.2.1. les effets de découragement: le reste du monde reste perçu comme source de dangers La stratégie militaire américaine est en train de vivre une révolution tranquille. Jusqu'à la fin de la guerre froide, en 1991, les stratèges du Pentagone s'étaient exclusivement souciés de la menace posée, selon eux, par les Etats hostiles du tiers-monde, ces adversaires que Washington appelait les « régimes parias » (rogue regimes). Mais, il y a peu, nombre d'experts militaires ont mis en garde contre l'émergence possible d'un « concurrent de puissance comparable » (peer competitor), c'est-à-dire suffisamment puissant pour pouvoir affronter les Etats-Unis avec des chances presque égales de l'emporter. Ce concurrent n'existe pas encore mais l'éventualité de son émergence commence à modifier les perspectives stratégiques des Etats-Unis. A Washington, la politique militaire officielle n'a pas changé. La priorité reste le maintien d'une force militaire suffisante pour mener et remporter simultanément deux « conflits régionaux majeurs». Le Pentagone pense que l'un de ces conflits aurait lieu dans le golfe Persique (contre l'Iran ou contre l'Irak), et l'autre en Asie (contre la Corée du Nord). Mais, récemment, les stratèges américains se sont penchés sur des scénarios très différents : un conflit avec Moscou pour les ressources de la Caspienne, une guerre avec Pékin pour garantir la liberté de navigation dans la mer de Chine. Détaillés par des documents internes et des éditoriaux spéculatifs, ces scénarios ne sont, pour le moment, envisagés que par un petit groupe de stratèges militaires, de responsables des services de renseignement et d'experts civils. Mais le général Colin Powell, nouveau secrétaire d'Etat, a participé à cette réflexion. Par ailleurs le Congrès n'a pas été inactif sur le sujet et le nouveau schéma de défense que dessine GW Bush va dans le sens de ces scénarios. Pour les partisans de la stratégie officielle de lutte contre les « régimes parias », les niveaux actuels de dépenses militaires suffisent pour garantir la sécurité des Etats-Unis. En revanche, ceux qui pensent que la menace principale viendra bientôt de Chine ou de Russie estiment que le budget des forces armées doit beaucoup augmenter. Inutile de préciser que l'enjeu d'un tel débat stratégique n'est pas mince, qu'il s'agisse de l'affectation des dépenses publiques aux Etats-Unis ou de l'état des relations internationales. Depuis l'effondrement de l'Union soviétique, les dirigeants américains ont cherché à identifier les contours du « nouvel ennemi » afin d'orienter le développement de leur tactique et de leurs nouveaux systèmes d'armes. Auparavant, tout était simple : les forces américaines devaient se préparer à un combat de Titan contre le déferlement des armées du pacte de Varsovie sur les plaines d'Europe. La dissolution du pacte - dont plusieurs des membres ont rejoint l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) - a obligé Washington à envisager ces nouveaux scénarios. Depuis 1989, les dirigeants militaires américains cherchent qui pourrait tenir le rôle autrefois dévolu à l'Union soviétique. Avec cet objectif en vue, le général Colin Powell avait, sitôt après la chute du mur de Berlin, constitué une équipe de planification politique et stratégique au sein du Pentagone. Ce groupe décida d'insister sur la menace des pays du Sud comme l'Iran et l'Irak, à la fois perçus comme potentiellement hostiles au monde occidental et dotés de forces armées importantes. Au printemps 1990, cette nouvelle approche, appelée « Stratégie de défense régionale », fut approuvée par les chefs du Pentagone et par le président George Bush. Elle fut ensuite présentée au peuple américain par M. Bush lui-même, dans un discours prononcé le 2 août 1990, jour de l'invasion du Koweït par l'Irak. Même si ce téléscopage laissa croire que la nouvelle stratégie répondait à la situation créée dans le Golfe, elle avait bien été approuvée par la Maison Blanche plusieurs mois avant l'invasion irakienne. La guerre du Golfe permit de résoudre le problème de l'ennemi manquant. Comme l'expliqua à l'époque M. Richard Cheney, ministre de la défense : « La guerre du Golfe est l'avant-coureur du type de conflits que nous risquons le plus de rencontrer dans la nouvelle ère : des confrontations régionales nous opposant à des ennemis bien armés et dotés à la fois d'armes conventionnelles sophistiquées et de charges chimiques et nucléaires . » Nous allons donc revoir la même chose maintenant. A partir de 1993, cette orientation d'ensemble servit aussi de base
à la stratégie militaire de la nouvelle administration Clinton.
Dans sa remise à plat stratégique (Bottom-Up Review),
le
ministère de la défense conclut en effet que, malgré
la cuisante défaite de l'Irak, les Etats-Unis continueraient à
faire face à une vraie menace venant de puissances hostiles du Sud.
Et, pour y faire face, l'Amérique devrait maintenir un appareil
militaire capable d'affronter simultanément deux « grands
conflits régionaux ». Dans son analyse stratégique
la plus récente, en mai 1997, le Pentagone a confirmé cette
politique. Tout en recommandant qu'un effort de recherche plus poussé
soit fait dans le domaine des armes de très haute technologie, l'analyse
réitérait la nécessité de se préparer
à un conflit avec les « Etats parias ». Et affirmait
que le principal danger pour les Etats-Unis venait de la « menace
de coercition ou d'agression ouverte contre des alliés ou des amis
dans des régions-clés, de la part d'Etats hostiles et pourvus
d'une capacité militaire significative ».
Plusieurs facteurs expliquent la perte de crédit de l'actuelle stratégie « antiparia ». D'abord, le niveau de la menace potentielle posée par les Etats ciblés a sensiblement baissé. La Corée du Nord, par exemple, est souvent décrite comme ravagée par la famine et elle a commencé à démanteler son potentiel nucléaire. L'Iran, qui vient d'élire un président plus modéré, ne manifeste plus un comportement très agressif. L'Irak a perdu le contrôle de ses provinces kurdes du nord du pays et ne détient plus qu'une fraction de sa puissance militaire d'antan. Ceux qui critiquent la fidélité à l'orientation décidée en 1990 s'inquiètent aussi du risque de la voir mettre en cause le vote de crédits militaires destinés à l'acquisition de nouveaux systèmes d'armes. La plupart des acquisitions faites lors de la période de réarmement des années Reagan commenceront à devenir obsolètes au début du siècle prochain et le ministère de la défense aimerait bien leur substituer des produits plus avancés : avions de combat F-22, F/A-18E/F et Joint Strike Fighter. Le tout pour un montant d'environ 350 milliards de dollars, inflation non comprise Afin d'obtenir de tels crédits, le Pentagone devra pouvoir expliquer que les forces américaines risquent d'affronter des ennemis puissants et bien équipés. Or la plupart des armes dont disposent les « Etats parias » sont technologiquement dépassées. Peu susceptibles de faire le poids avec les équipements actuels de l'armée américaine, ils justifient mal l'acquisition de nouveaux dispositifs coûteux. Le Congrès, obsédé par l'objectif d'un retour à l'équilibre budgétaire, pourrait rechigner devant les demandes du Pentagone. A moins d'être convaincu que la situation internationale est lourde de menaces. Or les Etats-Unis dépendent de leurs importations de matières premières, et en particulier de pétrole. Ils importent environ la moitié de leur consommation pétrolière et cette dépendance, de nature stratégique, croîtra à mesure que les réserves intérieures américaines s'épuiseront. Washington se soucie donc de voir garanti l'acheminement des importations venues du Golfe. Et s'intéresse aux zones de la mer Caspienne et de la mer de Chine, riches en pétrole et en gaz naturel. Tout cela a ravivé l'inquiétude concernant l'évolution de la Russie (qui estime que la mer Caspienne appartient à sa sphère d'influence historique) et de la Chine (qui revendique une bonne partie de la mer de Chine, « territoire national offshore ») . Un nombre croissant de stratèges américains en viennent à remettre en cause la doctrine « anti-paria » encore en vigueur et envisagent la perspective d'un affrontement avec la Chine ou la Russie. Ces stratèges admettent volontiers qu'aucun des deux pays ne constitue encore une vraie menace pour la sécurité américaine. Mais ils prétendent que d'ici dix ou vingt ans l'un ou l'autre pourrait devenir un concurrent sérieux. Dans une telle éventualité, les Etats-Unis doivent être prêts. Pour le moment, c'est le dernier rapport publié par l'Institut d'études de la sécurité nationale (INSS) qui fournit le signe le plus net de ce basculement de perspective géostratégique. Il relève en effet que , même si le risque d'un conflit mondial a pour l'essentiel disparu, « les Etats-Unis ne doivent pas juger invraisemblable tout défi militaire venant d'une puissance majeure ». Celle-ci n'aurait sans doute pas les moyens de les affronter pour le leadership mondial, mais elle pourrait « être assez forte pour vouloir, dans un théâtre d'opérations proche de son territoire, équilibrer les Etats-Unis ». Accusant les différences avec la stratégie actuelle, le
rapport de l'INSS insiste sur ce qui distingue les « Etats parias
» de ce prochain concurrent. Ce dernier possédera des forces
nucléaires en bon état de fonctionnement ; il sera capable
d'envoyer des satellites ; il conservera des effectifs militaires importants.
Pour ces raisons, « les concurrents potentiels régionaux
constituent une menace beaucoup plus significative que les régimes
parias ». Pour le moment, seules la Russie et la Chine remplissent
ces conditions. Mais le rapport suggère qu'« une des puissances
régionales importantes, comme l'Inde, pourrait devenir militairement
significative dans la décennie à venir ».
2.3.2.2. l'emploi inapproprié des enceintes internationales et le mépris pour les traités. Nous avons vu dans la séance sur l'ONU combien les Etats Unis avaient pu malmener l'institution alors qu'elle leur est très utile (dans l'affaire de l'Irak par exemple). Je m'apesantirai ici sur le cas du nucléaire, de l'échec de la ratification du TICE devant le Congrès à la répudiation annoncée du traité ABM. L'échec final de la ratification du TICE (traité d'interdiction complète des essais) devant le Congrès aura été l'un des revers majeurs de Mme Albright. Elle témoigne, au delà de l'action partisane des républicains contre le président Clinton lors de son second mandat, de certaines conséquences lourdes de l'isolationnisme, et d'un mépris pour les instances internationales (alliances comprises) qui peut comprommettre le crédit américain. Au plan politique, et au moins jusqu'au milieu des années 90,
les armes nucléaires semblaient connaître un recul régulier.
En 1996, dans une déclaration surprenante, l'ancien commandant des
forces nucléaires stratégiques des Etats-Unis, le général
George Lee Butler, appelait à l'élimination globale des armes
nucléaires. Cette déclaration s'inscrivait dans une campagne
plus vaste menée par d'anciens chefs d'Etat, des officiers et des
hauts fonctionnaires en retraite, et des experts éminents du monde
entier. D'aucuns estimaient que l'objectif d'un monde exempt d'armes nucléaires
cessait soudain d'être la vision idéaliste des partisans du
désarmement pour devenir une possibilité que les gouvernements
pouvaient envisager. Alors que le débat public commençait
à examiner le détail des opérations nucléaires,
plusieurs personnalités, comme l'ancien sénateur Sam Nunn,
apportèrent leur soutien à des suggestions invitant à
mettre les armes nucléaires hors d'état d'alerte et à
supprimer les attitudes inconstantes des dispositifs nucléaires.
Si l'on se souvient que le sénateur Sam Nunn est une des rares personnalités
démocrates courtisée même par la nouvelle administration
Bush, on pouvait espérer que ces positions intelligentes prendraient
du crédit aux USA.
Cependant, aux Etats-Unis (comme en Russie d'ailleurs), les courants politiques conservateurs témoignent d'une réticence profondément ancrée à l'égard de toute réduction considérable du rôle des armes nucléaires. Lors des essais nucléaires de l'Inde et du Pakistan , les Etats-Unis, comme le prévoyait leur législation (avec le Nuclear Proliferation Prevention Act de 1994), ont interdit toute assistance militaire, toute aide économique ou tout prêt bancaire aux entreprises publiques. Aucun autre pays industrialisé ne leur a toutefois emboîté le pas. Depuis cet incident, l'attitude des Etats Unis a changé D'abord, et malgré une politique inverse suivie depuis longtemps par les Etats-Unis, la décision de menacer de riposte nucléaire des agresseurs qui ne sont pas des Etats dotés d'armes nucléaires, mais qui détiennent ou ont la possibilité de se procurer des armes de destruction massive, a été récemment codifiée dans la doctrine nucléaire américaine. Cette décision remet sérieusement en question la crédibilité des engagements pris par les puissances nucléaires à l'égard des garanties de sécurité négatives à la Conférence de 1995 des Parties au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires chargée d'examiner le Traité et la question de sa prorogation et ne fera que renforcer le sentiment que le TNP est discriminatoire. Contredisant la position de la Cour internationale de Justice et de plusieurs juristes, les responsables américains ont interprété les garantie négatives de sécurité comme des déclarations politiques à caractère non obligatoire. Surtout, l'affaire des essais indiens a servi de prétexte à la répudiation du Traité d'interdiction complète des essais (TICE), contre les engagements pris notamment avec l'Alliance atlantique. Le rejet, au dela de l'esprit partisan d'un sénateur Helms, a eu des causes plus profondes: les craintes suscitées par l'échec en matière d'anticipation ou de détection totale des essais nucléaires indiens ont renforcé les arguments de ceux qui soutenaient l'impossibilité de vérifier le traité et apporté de nouveaux arguments à ceux qui redoutent la menace grandissante d'attaques surprises posée par les Etats qui se dotent clandestinement de forces de missiles opérationnelles. La Commission instaurée par le Congrès pour évaluer la menace des missiles balistiques a effectué une étude dont les conclusions ont été récemment mises en circulation. Elle décrit différents scénarios d'attaques au missile qui pourraient être lancées contre le territoire américain et souligne les limites des services de renseignement américains qui ne peuvent pas nécessairement détecter un tel risque suffisamment à l'avance. La pression politique favorable à l'abandon du Traité sur la limitation des systèmes de missiles antimissiles et à la poursuite des défenses nationales s'est donc logiquement accrue depuis. avec la victoire de G.W. Bush, c'est devenu une ambition affichée. Ce revirement est catastrophique envers l'alliance et il n'est pas sans
risque pour la sécurité des Etats Unis. En effet, à
vouloir rétablir le "sanctuaire" du sol américain, on découple
de fait la sécurité des Etats Unis de celle de l'Alliance
atlantique: les armes d'interception ABM peuvent fonctionner contre les
missiles intercontinentaux, durant leur trajet extra atmosphérique,
totalement prévisible (parabole). Ils sont inopérant contre
les missiles courte et moyenne portée qui menacent l'Europe, car
ceux ci ont des trajectoires intra atmosphérique. Et, appuyés
sur l'air, ils sont guidables dans tous leur parcours et peuvent déjouer
une attaque. Mais ce qui est très grave, c'est qu'en rendant l'adversaire
(URSS et Chine) impuissant à menacer le sol américain par
des armes classiques, on l'incite à utiliser des armes de dissémination
comme les bombes "portables" déjà placées sur cible.
Ces armes, confiées à un agent, sont à la discrétion
de celui ci, avec le danger qu'emporte la faiblesse humaine. Le rapport
du général Llebed sur les quelques 140 bombes atomiques portables
disséminées par l'URSS dans les années 80 démontrait
que 60 d'entre elles n'étaient plus localisées et était,
sans doute, passée sur le marché parallèle. La politique
ABM des Etats Unis risque de relancer la fabrication et l'acquisition de
telles armes. Elle rend plus ralisable l'hypothèse "cauchemard"
d'une arme atomique à petit rayon atterrissant dans les mains de
groupes terroristes. Ce choix "sanctuariste" ne mesure pas les conséquences
politiques que pourrait avoir un attentat nucléaire contre une grande
ville, mais l'on peut craindre qu'un "état voyou" devenu bouc émissaire
ne fasse les frais d'une frappe punitive, avec des risques d'escalade au
moins régionale extrêmement graves. Ce choix, qui néglige
le travail institutionnel mené à Vienne, trouble donc fortement
l'image qua le reste du monde se fait de la politique de sécurité
américaine.
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