Bab avait participé à quelques tournages des films en 8 millimètres que Lasse Braun tournait à Breda, dans le but d’envahir l’Europe avec des copies encore clandestines. Elles étaient transportées par des camionneurs qui se chargeaient de contacter les revendeurs. Un bon business qui avait commencé en 70, et qui devenait d’autant plus florissant que la pression policière se faisait de moins en moins forte au fil des années. Bab m’avait montré quelques films où il officiait généreusement, et j’avoue avoir été conquis par la qualité technique de ces petites « boucles »  comme on les appelait à l’époque de la préhistoire des films pornographiques. J’étais surtout convaincu qu’autour de Lasse Braun gravitait une quantité de petites demoiselles délurées qui seraient certainement heureuses de participer à de véritables films « professionnels ». Sylvia Bourdon, Claudine Beccarie, Béatrice Harnois, toutes ses filles superbes étaient passées par Breda, et bien d’autres encore que nous envisagions, avec une joie non dissimulée, de connaitre cinématographiquement et si possible horizontalement.

Nous imaginions l’antre secret du Maître comme un lieu magique où s’effectuaient des opérations à hautes teneurs fornicatives. Muni de slips propres, d’eau de toilette et de dentifrice à la fraise, nous nous préparions à vivre l’expérience la plus sensuelle de notre nouvelle existence.

Pendant le voyage Mulot ne cessait de m’interroger : «  Tu es certain qu"il faut d’abord partouzer avant de parler ? »

- Bab a été formel sur ce point. Ce gars là ne parle qu’à ceux de sa race. Il faut montrer queue raide avant de pénétrer plus avant dans son intimité.
- Dans le cas de Brigitte Maier, ça ne doit pas être trop difficile.

Nous avions vu un film où sa célèbre égérie Brigitte Maier, se faisait prendre par deux hommes en même temps par devant, un un troisième par derrière parmi lesquels un vrai fou malade extrèmement sympathique des films marginaux français, l’inérrable Willy Braque vedette en 1969 de «  Massacre pour une orgie » de Jean-Loup Grosdard un pionnier, malheureusement oublié, des premiers pornos-soft (Prix de la critique Avoriaz 1970).

Bab nous avait bien fait la leçon. Lasse était très fier de sa vedette, il était donc nécessaire que nous montrions notre intêret à son égard en la baisant d’abord avant toute discussion.

Autant le réalisateur Francis Leroi pouvait se montrer bloqué face à certaines situations, autant le patron de Cinéma Plus était prêt à toutes les compromissions pour faire prospérer son entreprise, comme il l’avait déjà démontré, notamment avec la vicieuse Claudine. Si, pour trouver de superbes créatures il fallait en passer par Brigitte Maier, je me ferai une raison. Mulot ricanait… jaune.

A Breda, un homme assez enveloppé, petit, costard cravatte sombre, nous attendait. Il se prèsenta : «  Peter  » (prononcer Piteur). Il parlait français. C’était le Directeur de Production-Homme d’Affaire de Monsieur Alberto, autrement dit Lasse Braun. Déjà il lachait le vrai nom de son patron.

Il ne lacha pas que cela, loin s’en faut, Monsieur Peter.

C’était un matin ensoleillé, mais assez frais.

Pendant le trajet notre homme d’affaires ouvrit en grand toutes les fenêtres de sa voiture. Je caillais. Il s’excusa, mais les vitres ne fonctionnaient pas. Cela me sembla bien suspect. Bon, il nous largua sur la place central de Breda, dans un bistrot face à l’Hotel de Ville à clochetons. Puis il disparu.

A la cinquième bière, nous avions déjà assisté à la sortie de trois mariages, et il s’était passé quatre heures. Pas de nouvelles de notre directeur de production.

Mulot commença à s’énerver. J’appelais au studio de Lasse Braun. Personne ne parlait français. Finalement, je crus comprendre qu’on viendrait nous chercher.

Le temps d’avaler deux sandwichs et une glace, arrosés d’autres bières, la voiture, toutes fenêtres ouvertes, arriva sur les chapeaux de roue. Le gros homme gris en sortit, se prècipita comme une furie dans le bistrot, et nous dit d’aller le rejoindre dehors ou il nous attendrai. «  Je suis désolé, dit-il. Je suis impoli. Très impoli. » Et le voilà qui fonce dehors.

On le rejoint, un peu surpris quand même, et il démarre en trombe. A peine cinq minutes après, nous arrivons devant une petite une adorable petite maison de deux étages, dans un quartier résidentiel paisible, toute rose bonbon.

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Je ne savais pas pourquoi, mais Monsieur Peter se mit à courir à travers l’escalier qui menait à une belle pièce ouverte sur la rue. Il ouvrit aussitot toutes les fenêtres avec son habituel : «  Je m’excuse, je suis très impoli… ». Il était bien déjà 15 heures et nous devions reprendre le train pour 18 heures.

- Monsieur Alberto va arriver. Excusez-moi, je suis impoli, mais je dois sortir !
Et voilà notre Directeur de Production qui dévalle les escaliers à toute vitesse nous plantant là, au milieu de la pièce. Je regardais Mulot qui commençait à devenir rouge. Il avait du mal à retenir ce fameux sourire sardonique qui faisait son charme déléteire.

Je me penchais par la fenêtre, et je vis notre homme marchant de long en large devant le perron en fumant nerveusement une cigarette.

J’allais faire signe à Mulot de venir constater l’étrange attitude de Monsieur Peter, quand une porte du fond s’ouvrit mollement sur un homme à longs cheveux cerclés d’un foulard de soie mauve et rose, à la barbe courte poivre et sel, portant une longue robe fuscia et bouton d’or parsemé d’étoiles argentées et d’éléphants vert-pomme. Il était nu pieds. Il tenait entre les doigts jaunis aux ongles longs un sérieux pétard. De la pièce qu’il venait de quitter sortait des effluves de canabis mélangés à de l’encens à la rose. Il s’affala sur un canapé recouvert par du tissus indien, et nous fit signe de le rejoindre. Je m’assis au bout du canapé, et Mulot se posa dans un fauteuil. Alberto nous fixa avec des yeux vagues, très vagues, se demandant ce que nous faisions là. Visiblement il n’avait pas été informé de notre visite.

Je me levais pour tenter de ramener, à notre secours son plus proche collaborateur. Je me penchais à la fenêtre pour l’appeler. Plus de Monsieur Peter.

Mulot souriait bêtement à Alberto qui tirait égoïstement sur son joint.

Quand surgit brusquement, venu dont on ne sait où, comme Guignol face au gendarme, Monsieur Peter qui, tout en tachant de rester le plus près possible d’une fenêtre ouverte, fit les prèsentations.

- Messieurs Mulot et Leroi sont là pour préparer le casting de leur prochain film. Ils viennent de terminer "Le sexe qui parle", vous avez entendu parler par Bab …

Alberto levait une main apaisante, comme un Prince qui est disposé à accorder son pardon aux assassins de son père. Il nous manifestait par là que nous avions commis un crime de lèse-majesté en voulant nous attaquer à son business, mais qu’en raison de la recommandation de Bab il était peut-être disposé à nous pardonner.

Quand Monsieur Peter, entre deux : " je suis impoli", expliqua plus avant que nous aurions, éventuellement, au cas bien sur où cela serait possible, sans vouloir vous offenser Ô Grand Maître Mondial de la Pornographie, put juste rencontrer la sublime Brigitte Maier, nous aurions été honorés, avec votre Haute Autorisation, de pouvoir lui proposer, moyennant une rétribution digne de sa Grande Notoriété et de ses Magnifiques Qualifications Sexuelles, un rôle dans la prochaine production dont l’ambition artistique ne pourra pas, évidemment, égaler ne serait-ce qu’à un milliardième la beauté des Oeuvres du Grandissime Lasse Braun, Alberto émit un grognement sourd suivi de deux larges taffes, avant de se lever majestueusement, puis de faire demi-tour, suivi d’un sourire à mon intention, et de s’engouffrer de nouveau dans l’antre sentant le canabis et l’encens à la rose.

Monsieur Peter, le regard hagard d’un chef de gare, s’enfuit prècipitamment non sans lancer un dernier : " Excusez-moi, je suis impoli, très impoli ! " . Je l’entendis dévaller l’escalier et claquer la porte. Je fis signe à Mulot de me rejoindre à la fenêtre pour le regarder s’allumer une cigarette et marcher de long en large dans la ruelle.

Ces fous commençaient sérieusement à nous porter sur les nerfs. Trois heures de train. Quatre heures d’attente. Un type qui fuit après chaque phrase en s’excusant. Un baba-cool mégalomane et drogué. Tout ça dans une maison petite-bourgeoise à la Simenon.

Notre rencontre avec le hardcore international tournait en histoire belge. Nous allions incessament décider de tout laisser en plan, quand ce que nous craignions le plus arriva.

Alberto revenait dans la pièce accompagné par une sorte de fantome vert-pâle, entouré d’un longue robe blanche quasi-transparente, à travers laquelle nous pouvions discerner un squelette décharné, qui titubait péniblement, s’efforçant de nous sourire. Telle était la jeune femme que nous avions vu triplement pénétrée dans Sensations le long-métrage "professionnel" du grand Lasse Braun.

Mulot émit une grimace. Mentalement je me cachais le sexe de peur d’avoir à l’offrir à l’horreur. Nous venions de passer de Benazéraf à Terence Fisher le Maître des films d’épouvante. C’était " Le Cauchemar d’Ejacula "!

Monsieur Peter était revenu. Il regarda le fantome avec des yeux émerveillés en disant : " Brigitte Maier ! " comme un sommelier de la tour d’Argent aurait annoncé "Dom Perignon 1946 ". Puis il ressortit à son habitude avec un "Je vous laisse. Je vais chercher la voiture pour vous conduire à la gare".

Dans tout cela, je n’oubliais pas la raison profonde de notre venue à Breda. Je pris Alberto dans un coin pour lui expliquer péniblement, avec un mélange de français et d’anglais, que nous comptions sur sa collaboration pour trouver quatre sublimes jeunes femmes pour ce prochain film qui marquera, je l’espérais, l’histoire du cinéma hardcore. Alberto m’assura qu’il ne manquerait pas de me faire savoir si ils se souvenaient de jeunes beautés inédites. Enfin il me confirma que la superbe Brigitte Maier était en contrat exclusif avec lui. J’eus du mal à retenir un sourire, derrière une attitude de désespoir total. Ouf, nous l’avions échappé belle ! Comment aurions-nous pu expliquer à Alberto, dont nous avions besoin de la collaboration active pour le casting, que sa Brigitte me paraissait trop maigre et trop droguée pour venir tourner à Paris, avec Mulot, pendant 4 semaines ?

La voiture de Monsieur Peter claquessonna. C’était l’heure. Nous quittions Alberto et son égérie avec soulagement, pour nous engouffrer dans la voiture qui nous attendait devant le perron.

Monsieur Peter était rouge de confusion. Les fenêtres électriques de sa voiture ne fonctionnaient plus. Elles ne pouvaient plus s’ouvrir. Il eut beau s’escrimer sur toutes les portes, impossible : le système électrique s’était mis subitement hors service.

Une odeur pestilentielle commençait à envahir la voiture. Le conducteur devait stropper tous les 500 mètres pour aérer. Finalement, il renonça à son petit jeu, nous larguant à dix minutes de la gare, disant pour une dernière fois : " Excusez-moi, je suis impoli ! ".
 
 
 
 
 
 
 
 

Nous avions du mal à marcher vers la gare, tordus par des crises de rire que Mulot relançaient sans cesse avec son humour cynique. Monsieur n’était pas seulement Peter mais pété, autant que Lasse Braun et son égérie. Il était véritablement "impoli". Nous avions échappé belle toute la journée à cette cascade de "vents odorants qui se forment tantot avec bruit et tantot sourdement et sans en faire " selon la définition en usage au XVIIIem siècle.

Hors cette question de pets qui devint rapidement annexe, lorsque nous méditions sur l’échec relatif de notre virée à Breda, il devint clair que la fameuse Brigitte Maier ne pourrait pas collaborer à "La grande Baise", et que Alberto ne participerait que très vaguement à notre casting, n’ayant pas intérêt à favoriser une entreprise concurrente à la sienne. D’autant plus que la rumeur d’un succès probable du Sexe qui Parle ne pouvait que lui porter ombrage.

J’ai eu l’occasion de constater souvent qu’entre français la compétition était vécue comme stimulante, créative et productive , alors que les étrangers Allemands, Américains ou Italiens comme Lasse Braun la vivaient très mal, comme si notre talent pouvait les menacer. Alors que nous étions à l’aube d’un immense marché qui venait de s’ouvrir et dans lequel tout le monde avait sa place.

Entre Davy, Payet et nous, il y avait émulation. Entre Damiano, De Renzy et plus tard Andrew Black, ou même le français Eric Neveu, j’ai toujours eu le sentiment qu’il y avait comme un contentieux, un acharnement à ne pas accepter l’existence de l’autre, à refuser de partager quoi ? Je n’ai jamais compris ce qui nous opposait. Puisque nous produisions essentiellement des films de consommation très périssables, qui étaient, une fois vus, remplacés par de nouveaux.

Au fond de notre siège du Trans-Europe-Express, Mulot et moi-même étions loin d’être satisfaits de notre virée. Nous avions subi un échec odorifiant, à peine compensé par la fierté d’avoir été considéré par l’incontesté King Of The Porno comme des compétiteurs menaçant son royaume.

Nous avions aussi été confrontés, pour la première fois, à la sinistre association de Sexe et de Drogue qui était plutot un mal étranger que français. Je ne dirai pas que certaines comédiennes, avec lesquelles j’ai pu travailler par la suite, n’aient pas gouté aux drogues dures (je ne parle que de celles-ci, ne considérant pas que le canabis soit plus une drogue que l’alcool ou le tabac). Globalement, il faut reconnaitre que l’association drogue-sexe était très rare en France, pour la raison très simple que les filles qui s’adonnaient à une vie sexuelle disons très "remplie" le faisaient plus par vice réel que par vénalité. Elles n’étaient donc pas malheureuses, bien au contraire. Alors que les filles et les garçons américains par exemple avaient beaucoup plus de difficulté à dépasser leur éducation puritaine et castratrice. Donc, ils plongeaient plus aisément dans les drogues pour justifier ou pour adoucir leur transgression "morale".

En France, avoir la "cuisse légère" pour une jeune fille dans les années 70, était plus une qualité morale qu’un péché. C’était le signe d’une liberté nouvellement conquise grace à la contraception chimique. Avoir des "aventures", oser "s’exhiber" dans un film porno, ou fréquenter les "partouzes" reprèsentaient, pour une fille de vingt ans, une réalisation exceptionnelle, et lui ouvrait des portes auprès d’une intelligentzia cultivée.

Il y avait comme une sorte de conformisme, dans un certain milieu social dit "évolué", qui faisait qu’il ne pouvait pas y avoir de soirée réussie sans une "orgie" agrémenté de "joints". Ceux qui ne se pliaient pas à cette règle se trouvaient rejetés. N’oublions pas que Jean Cau, par exemple, l’ex-secrétaire de Jean-Paul Sartre devenu, pendant ces années de baise, le défenseur acharné de "l’ordre moral" en opposition frontale avec ses nouvelles moeurs conventionnelles, fut un jour drogué au L.S.D. sans le savoir. Il se mit dans une rage folle, accusant ces "criminels" d’avoir voulu le faire plonger dans "l’enfer du vice". Pour lui drogue et pornographie allaient tuer les valeurs morales chrétiennes de la société occidentale, fer de lance et lumière de l’Humanité depuis le XVIIIem siècle. Cette vision antropomorphiste du monde commençait à subir ses premières attaques venant justement des amis de Jean Cau, et notamment Louis Pauwels. Dans sa revue "Planète", associé au volubile Jacques Bergier, Pauwels jetait des ponts entre Orient et Occident, Matérialisme et Spiritualité, Science et Occultisme. Louis Pauwels était devenu le chantre officiel de l’amour de groupe, retrouvant, à travers ces rites, le paganisme et ses valeurs d’amour de la nature. Cette philosophie imprègnait profondément les esprits cultivés de l’époque. Et très franchement, il m’est venu plusieurs fois la possibilité de rencontrer et de discuter avec des personnalités aussi incontestables que Jean-Paul Sartre, Eugène Ionesco, Maurice et Elie Faure ou même le discret Julien Gracq, qui n’étaient pas soupçonnables d’être acquis à priori à la cause des pornocrates, des nouvelles attitudes sexuelles, et je fus surpris de constater à quel point les esprits avaient changé, dans notre pays, depuis le gaullisme triomphant antérieur à 68. Je prècise bien, dans notre pays, car à l’inverse, aux USA que j’ai beaucoup fréquenté après les années 75, l’attitude des gens "éclairés et cultivés " que j’ai pu rencontrer était restée profondément puritaine. Pour l’élite intellectuelle américaine Ginsberg le poête beatnick, Timothy Leary le chantre du L.S.D., Germaine Greer la féministe reine de la masturbation clitoridienne, ou même encore Harry Miller étaient toujours considérés commes des suppots de Satan et des personnes peu fréquentables.

" It stinks" disaient-ils en se bouchant le nez !

Il y avait bien "un petit monde" autour de la revue Play-Boy et son patron Hugh Effner à Los Angeles, et à New-York autour de Screw-Magazine et son épais mentor Al Goldstein, mais cela ne dépassait pas le millier de personnes. En France à Paris comme en province, ce vent de "liberté" était devenu un véritable raz de marée tant dans la jeunesse que dans la bourgeoisie cultivée ouverte aux idées neuves.

Je me souviendrai toujours d’une réunion du Rotary Club d’une ville de province de moyenne importance où je fus invité par un des patrons d’une grande compagnie maritime à plancher sur "La sexualité contemporaine et attitudes nouvelles", devant un auditoire bon genre et attentif. Le plus intéressant se passa après la conférence, où un petit groupe m’attira chez lui pour vérifier que ses jeux très "libres" étaient bien dans l’air du temps. Et ces personnes fort cordiales, intelligentes n’étaient pas en reste avec les parisiens en ce qui concernait la richesse imaginative de leurs amusements. Ils furent très heureux de recevoir d’un "spécialiste" qui fut néanmoins timide, une saine bénédiction.
 

C'est trop bien. Je veux relire ENCORE !
 
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