Mordre la vie à pleine dent.
Jamais, sans doute, cette expression ne fut mieux utilisée qu’en cet été 75. Les promesses de succès commercial et financier, associé à la prèsence d’un quarteron de jeunes et très jolies filles extrèmement peu farouches, conduites par un pervers polymorphe généreux qui désirait partager avec tous son exceptionnel talent pour révéler nos désirs les plus secrets, le tournage de ce deuxième film contribua à laisser en nous des traces indélébiles.
Le Sexe qui parle n’était qu’une étrange aventure, menée par deux désargentés qui rêvaient à la Lune (à tous les sens du terme). Ils jouèrent comme deux enfants aux terroristes et à se faire peur, dans l’inconscience la plus totale. Ils réalisèrent leurs limites : ils étaient plutot inhibés, le sexe les effrayait plus qu’autre chose, et leur seul véritable souci était : comment trouver du pognon ? Ils furent récompensés par 500.000 dollars US de ventes à Cannes, l’espoir d’un gros succès en France si la sortie ne trainait pas trop, et un financement plus que correct pour leur seconde production. Autour d’eux l’ambiance était à l’optimiste.
Le sexe devenait un support de communication apprécié autant par le grand public que par les intellectuels, réconciliés, pour une fois, autour d’un très gros oreiller, plein d’argent pour ceux qui seraient assez rusés pour s’en emparer.
Nous n’étions pas fondamentalement intéressés à faire fortune, mais nous étions très motivés à arréter le cycle infernal de notre endettement chronique. En un mot nous étions plein d’illusions. Et sans nous en rendre compte réellement nous commençions une entreprise de libération sur un plan plus personnel, grace à nos rencontres avec des personnalités hors du commun.
Parmi celles-ci, une mention particulière devrait être décernée à Harry, notre directeur de production. A l’inverse de Monsieur Peter (prononcer "piteur"), Harry avait la cinquantaine joviale, un visage rubicond qui dénotait un gout prononcé pour les apéritifs anisés, un professionalisme inattaquable. Il m’avait bien dépanné lors du tournage du Sexe qui parle en me prêtant personnellement de l’argent sur des garanties inexistantes. Je lui proposais de venir controler lui-même l’usage de ses fonds, en devenant un membre à part entière de notre équipe.
Et il fut, il faut bien le reconnaître, notre joie permanente au sein de la joyeuse bande de Cinéma Plus.
Il avait géré les budgets les plus importants des films à succès. Il sortait d’une triste expérience avec un réalisateur "intellectuel" par ailleurs considéré comme un de nos plus grands metteur en scène de théatre, sur un film "difficile" dont le budget éclata, et qui de surcroit ne connut pas le succès public escompté. Il concevait de l’amertume à l’égard du cinéma "sérieux", ainsi s’engagea-t’il corps et âme dans notre entreprise de déstabilisation des moeurs de nos contemporains. Quand je dis corps, ce n’est pas un cliché. Il offrit véritablement son corps à la cause. Quand à son âme, sans doute avons nous contribué à la sauver de la tristesse d’une vie de comptable pour films ennuyeux.
Son intronisation s’effectua lors d’un déjeuner bien arrosé. Mulot toujours provocateur, mis Harry au défi de draguer Dawn Cummings. Il ne fit ni une ni deux, lui enjoignant de se mettre sous la table afin d’oeuvrer à la rédition de son membre viril. Qu’il n’hésita pas à montrer à tous en disant : " Vous en avez vu d’autres ! " Dawn Cummings, très jolie blonde à la dendition bien américanisée, en avait vu d’autres effectivement, et même si, sur le tournage elle préférait jouer avec son petit ami, dans la vie, surtout après trois verres de vin rouge, elle était toujours disposée à rendre service à la production. Il était donc de son dévoir de s’occuper des parties intimes d’un employé qui avait pour fonction essentielle d’établir sa paye. Harry ne se contint plus de joie sous les auspices très aspirants de notre belle blonde.
En fait, il était pour nous le reflet parfait de notre joie de vivre. Il était le premier spectateur de nos frasques, le complice idéal, car grâce à lui nous pouvions réaliser à quel point nous étions chanceux de vivre ce que nous vivions. Il est certain que sans lui, et sa jovialité, nous serions passés à côté de ce qui faisait le véritable piment de notre existence.
Tourner un film n’était pas tous les jours droles, avec les soucis techniques, les règles des filles, leurs crises de nerfs, les comédiens en retard, les intempéries, les imprèvus divers. Mais avec Harry ces problèmes devenaient anecdotiques. Ils nous ramenait sans cesse à l’essentiel : " Mais vous baisez, les mecs. N’oubliez jamais cela : vous baisez ! ". Il n’avait pas un physique de play-boy. Depuis des années il se contentait au quotidien d’une femme à sa portée, et là, il rêvait, au milieu de ses somptueuses créatures qui défilaient devant lui pour se faire payer. Il ne profitait jamais de sa situation enviée pour obtenir quelques faveurs, mais par contre nous l’autorisions à assister au tournage, spécialement des scènes "chaudes".
Je le voyais devenir de plus en plus rubicond à fur et à mesure que la scène avançait. Il engrengeait des fantasmes pour le soir. Parfois, lorsqu’une de nos comédiennes s’amusait de son voyeurisme, nous lui faisions comprendre qu’il serait bien vu qu’elle aille s’occuper de lui. Ca marchait rarement, mais le peu qu’il put recevoir, Harry nous en fut infiniment reconnaissant. Harry était un homme qui savait apprécier les joies simples.
Nous prenions plaisir à l’exciter, car le plaisir se voyait sur son visage. Ainsi, lorsqu’après le tournage, nous allions rejoindre les comédiennes dans leurs chambres pour "achever" ce que le tournage était censé avoir provoqué en elles, nous nous arrangions pour qu’Harry puisse en profiter un peu, même seulement auditivement quand il n’y avait pas d’autres moyens.
Le tournage de "La grande baise" était centralisé au Chateau d’Ermenonville qui appartenait à l’époque au musicien Michel Magne. Il y avait d’un coté un studio d’enregistrement où les plus grands musiciens du monde de Mike Jagger à Elton John venaient enregistrer. Lorsque nous tournions c’était Higelin qui utilisait ces installations uniques en Europe.
Nous occupions l’autre partie pour nos décors, les loges de maquillage et le logement de nos vedettes étrangères. J’avais refusé de les loger à Paris, de crainte qu’elles disparaissent à l’occasion d’une première rencontre amoureuse. Et puis nous n’étions pas fachés d’avoir un plaisant harem à disposition.
J’avais engagé ma "brioche" comme assistante à la déco. La chef-accessoiriste était une jolie blonde, à la trentaine décidée, qui fit des miracles pour nous fabriquer des canapés de 10 mètres de longs, des chaises à godmichets, des poignets de porte phallus en or, des tableaux érotiques sur les murs, et surtout un énorme phallus symbole de l’arme par lesquelles nos héroïnes avaient décidé de mourir.
Il y avait aussi une piscine. Nous étions en juillet, l’été était chaud. La journée de tournage se terminait immanquablement par un bain général, suivi d’un apéritif généreusement offert par Harry. Les musiciens d’Higelin regardaient nos ébats avec des yeux ronds de jalousie. Ils nous le firent payer !
Il y avait toujours quelques rabat-joies, comme toujours, parmi les techniciens, mais globalement du machino au producteur, tout le monde avait droit à sa part de plaisir. Et se retrouver nus dans l’eau bleue de la piscine à siroter des pernods entourés de somptueuses créatures toutes aussi nues.
Seul, Michel Barny se faisait du souci pour son tournage, son plan de travail, ses costumes et ses dialogues. Il réalisait son premier film. Il flippait un peu d’avoir à gérer un gros budget. J’avais confiance en lui, d’autant plus qu’il pouvait compter sur le soutien de son beau-frère Claude Mulot, et moi-même. Nous avons tous mis la main à la pâte, non seulement sur le harem, mais aussi sur son tournage. Nous avions à joindre le plaisir au travail, même si parfois nous privilégions l’un par rapport à l’ autre.
Pour la première fois, j’étais devenu un producteur détendu. Fini les colères, les crises d’autorité. Tout cela était liquéfié par la chaleur et les parties de jambes en l’air. Ce qui me plaisait le plus c’était de continuer à pervertir ma "brioche".
Fille de bonne famille du 16em arrondissement de Paris, elle reprèsentait le cas type de jeune femme élevée dans un moralité bourgeoise si contraignante qu’elle n’eut de cesse de les transgresser. Elle se maria avec un musicien, fort sympathique, mais, malheureusement pour elle, peu éduqué, prétendait-elle, sur les questions de sexe tant en pratique qu’en théorie. Brioche fut donc ma première initiée aux mystères de l’amour physique. Ce qu’elle ignorait bien sur, c’était que l’initiée était en même temps l’initiatrice. Sa patronne, la chef-accessoriste, me fit savoir la première qu’elle la trouvait très excitante, avec son air garçonne et ses petites fesses d’éphèbe. Brioche avait effectivement ce coté gavroche que j’affectionnais particulière en contraste avec l’extrème fémininité maternelle de ma compagne officielle de l’époque.
Il fallait donc que je trouve le moyen de pousser cette petite perverse sous la langue de Michèle. Nous avions réuni une collection exceptionnelle d’olibos de toutes formes et de toutes provenances pour les besoins du tournage. Christine s’était particulièrement occupée de leur acquisition, et je me doutais bien qu’elle était une bonne spécialiste de ce genre d’objets. Elle en avait la garde. J’avais néanmoins autorisé Harry à emprunter pour la nuit ceux qui avaient servi le jour afin qu’il en fasse bon usage.
Je suggérais donc à ma copine d’en faire l’essais, sous la bonne garde et direction de Christine responsable de leur bon état.
C’était après quelques pastis qui avaient suivis une bonne baignade, qu’à peine vêtus de serviettes de bain, Christine, Brioche et moi-même pénétrions dans la pièce réservée aux accessoires dûment fermée à clé. Ce ne fut pas simple d’attirer Brioche, car malgré ses airs très décidées, elle n’était pas très ouverte aux amours sapphiques. L’épisode Gaetane était venu bien après.
J’avais prétexté une sorte de check-list de l’état du matériel pour le tournage du lendemain, que je devais assurer en seconde équipe. C’était dans les fonctions de Brioche de s’assurer du bon état du matériel. Les mains de Christine tremblait en caressant les objets. Elle jetait des regards énamourés à ma douce, et cela la refroidit fortement. Je proposais à Christine de nous laisser seul. J’entrepris d’embrasser ma folle aimée, de lui retirer sa serviette de bain et de l’étaler sur les nombreux coussins qui jonchaient un coin de la pièce des accessoires. Elle se laissa faire. Je lui mis un bandeau sur les yeux, et, la retournant sur le ventre, je continuais mes baisers sur tout le corps.
Barny et Mulot, à qui rien n’échappait, avaient soupçonnè quelque chose. Ils retrouvèrent Christine sur le pas de la porte qui surveillait, à travers l’entrebaillement, l’avancement de mes préparatifs. Sur un signe, Christine se glissa furtivement contre nous afin de prendre ma suite sans que Brioche ne s’apercoive, du moins au début, de la substitution linguale. Mais Christine savait y faire avec les femmes. Brioche se laissa gagner par le plaisir. Christine introduisit, avec mon aide, un des objets de sa collection. J’étais très excité de voir mon amour se tordre de plaisir sous les effets des actions très mesurées de notre chef-accessoriste.
Je les laissais seules lachement, ne désirant pas affronter le regard, que je devinais forcément vengueur de Brioche, lorsqu’elle découvrira la supercherie. Malgré mon état peu présentable sous la serviette que j’avais ceins hativement, je filais. Mulot et Barny, qui n’appréciaient pas que j’impose une maîtresse sur l’équipe, me couvrirent de quolibets pendant que je tentais de ramener ma virilité à plus de raison, au frais contact de l’eau chlorée de la piscine de Michel Magne.
Il se faisait tard. Le jour baissait. Ca faisait longtemps que l’équipe était rentrée sur Paris. Je rongeais mon frein en lisant la séquence du lendemain à l’intérieur de ma WW. La seule voiture qui restait à coté de la mienne au parking était la mini-cooper blanche de Christine. Je commençais à m’impatienter. Les lumières des chambres des comédiennes s’éteignaient une par une. Chacune avait choisi un partenaire pour la nuit, à l’exception d’Helga Trixis, l’allemande, qui voulait maintenir son statut d’étudiante sérieuse. Brioche ne pouvait pas rentrer sans voiture.
Ce fut pas loin de minuit que je vis, dans le rétro, les deux filles sortir des bureaux de la régie. Elles se tenaient par la main.
Sans un regard à mon encontre, elles s’engouffrèrent dans la petite mini-blanche qui démarra aussitot pour disparaitre comme par enchantement.
Quand à moi, je n’étais pas enchanté,
mais pas du tout.
