Vicky Messica était un grand garçon aux cheveux bruns, à l’oeil pétillant et à la voix profonde. Un excellent comédien. Il interprétait le journaliste qui avait découvert le scoop : un sexe s’était mis à parler. Il était l’inverse de Jean-Louis Philippe, notre héros, le mari de Pénélope, la victime du bavard.

Lui, Jean-Louis, un beau jeune homme blond, à l’agréable carrière de théatre et de cinéma d’auteur, croyait vraiment tourner «  Le Dernier Tango à Paris ». Mulot lui avait enflé la tête tant et si bien qu’il collabora sans rechigner aux scènes les plus chaudes, tellement il était persuadé qu’il allait devenir le Marlon Brando français. Il fut néanmoins doublé pour les moments où il devait montrer à l’écran une virilité qu’il n’était pas facile, pour un novice en la matière, de mettre en état de fonctionnement à la commande.

Tout le monde n’avait pas la rapidité érective de Marlon Brandon qui sodomisa toute crue la très prude Maria Schneider, comme me l’avait raconté Jean-Pierre Léaud.

Notre problème était simple : nous n’avions pas trouvé d’hommes capables à la fois de jouer la comédie de façon correcte et d’entrer en érection à la commande.

Autant, le spectateur pouvait pardonner à une jolie fille un jeu maladroit, autant il était sans pitié à l’égard d’un personnage masculin mal interprété.

Recruter de belles filles n’était pas déjà si simple, mais trouver des hommes compétents dans les deux domaines comédie et sexe, c’était quasiment impossible. Et pourtant…

J’entendais parler sans cesse, autour de moi, des chaudes parties très privées qui se passaient dans la banlieue parisienne. Le Roy René tenait incontestablement le haut du pavé. Dans ce bar-restaurant très particulier, les tabourets étaient percés pour que les femmes puissent se faire prendre tout en sirotant un Américano. Les plus grandes vedettes du cinéma, de la presse, du barreau, de la mèdecine, de la publicité se retrouvaient en petite tenue pour s’adonner à l’amour collectif dans le salon, le restaurant, les toilettes (avec bidet), les douches et même le bureau du fameux Roy René, Roi des nuits chaudes de nomenklatura débauchée. Il serait donc possible de trouver des comédiens « libérés », heureux de montrer leurs talents à l’écran. Nous étions plein d’illusions, Mulot et moi-même.

Nous avons rencontré des stars qui brillaient dans les films de Lautner et des acteurs de seconde zone qui ramaient au Café-Théatre, mais aucun, absolument aucun, ne voulu se montrer à l’écran en train de faire dix fois moins que ce qu’ils faisaient au Roy René. Je me souviens particulièrement d’une de nos plus éminente personnalité médiatique se faire fouetter, lors d’une soirée spéciale S.M., avant d’être prise par un monstrueux instrument, manié habilement par une magnifique blonde qui se fit connaitre plus tard sous le pseudo de Diane Dubois, me dire, à l’issu de cette prestation peu ragoutante : «  Vraiment, c’est dégueulasse ce que tu fais ! » Trois secondes après il m’avouait, avec des yeux pétillants d’excitation, que ce qu’il aimait le mieux c’était de se faire inonder le visage par une jeune femme, et qu’il payait très cher des filles pour ça.

- Avec parfois une grosse sucrerie en cadeau, ajouta-t’il d’un air gourmand.

Je commençais à mesurer l’importance du vaste chantier de l’hypocrisie humaine.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Notre choix se porta sur un scénario de l’assistant de Claude, Michel Barny, fortement inspiré de « La grande bouffe » de Marco Ferreri, qu’on appela naturellement «  La grande baise ».

J’étais fasciné par cette histoire de quatre filles déçues par les hommes, qui décidaient de mourir par le sexe. Je retrouvais mes émois d’adolescence en lisant « Histoire de L’Oeil » de Bataille, qui avait si souvent activé mon imagination fébrile. C’était le livre de tous les fantasmes où Eros et Thanathos s’accouplaient dans l’orgasme cosmique de la constellation du scorpion (mort et sexe). La suprème jouissance ne s’appelait-elle pas « la petite mort » ?

Je décidais de doubler la mise financière pour entreprendre le plus chic et le plus cher film porno de toute l’histoire. J’avais besoin de nouveaux associés, en plus de Mischkind et Dodd. Ce fut Rawson. Jean-Pierre Rawson était un hédoniste de la plus belle eau. Il aurait du passer sa vie à se dorer au soleil en regardant sa collection de films, si il n’avait pas été atteint par le démon du fric. Il aimait la vie facile, les beaux et bons hotels au soleil avec piscine accompagnées de jolies filles. Sa femme de l’époque était absolument somptueuse. Après avoir régné un moment dans la musique pop, il se dirigeait vers le cinéma qui était sa véritable passion. Je l’aimais bien.

J’avais une barbe, des cheveux longs, je portais des pantalons coupés dans le drapeau américain hyper-collant avec des pattes d’éléphants, des chemises indiennes transparentes, des vestes afghanes en peau de chèvre qui puaient à la moindre averse et des sabots suédois rouges vifs. Et jamais de slip. Lui, c’était plutot le genre cheveux courts, costumes cintrés anglais, cravattes, et chaussures italiennes. J’avais le genre « Grande Baise », lui plutot le genre « Grand Baiseur ».

Nous étions encouragés par le succès d’ « Exhibition » qui venait de sortir et qui faisait un tabac, approchant déjà du million d’entrées Paris dans les salles de l’UGC. Gaumont, le concurrent d’UGC, refusait encore de passer des films explicitement sexuels, mais le groupe n’allait pas tarder à chuter lui-aussi dans la potion magique du stupre et de la copulation.

Le public était fasciné par les nouvelles images qui lui arrivaient sur les écrans géants. Les hommes, les femmes, les couples se prècipitaient voir ce que le cinéma leur avait toujours caché. La censure, devenue subitement libérale sous la direction d’un Ministre de la Culture, Michel Guy, qui affirmait : «  Les adultes sont libres de choisir leurs films en adultes », était submergée de films érotiques soft comme « Histoire d’O », « Spermula », « Le sourire Vertical », ou de films franchement pornos comme « Les jouisseuse », » Les cajoleuses », ou «  Les ardentes »…. Les salles de cinéma, qui avaient connu une sérieuse crise de fréquentation suite à la concurrence de la télévision, retrouvaient enfin des foules de spectateurs avides de sexes en gros plans, sous tous les angles. La presse, bien entendu, s’était emparée du phénomène, qui devint un évènement objet de débats à la télé et d’articles « de fond » à caractère « sociologique » dans les magazines.

A d’autres de récapituler le sottisier des déclarations des uns et des autres, personnalités intellectuelles, religieuses ou politiques, mais nous, dans les somptueux bureaux de la rue Vernier qui allaient me ruiner, nous buvions du petit lait, entre deux verres de Cordon Rouge.
 

C'est trop bien. Je veux relire ENCORE !
 
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