Merci « Les Nuits d’Elodie » qui venait d’ouvrir une boutique près de l’Etoile, pour remettre sur le chantier de nos obsessions sexuelles les deshabillés vaporeux, les culottes fendues et les délicates nuisettes transparentes.
Mischkind avait bien insisté sur ce point : « Les spectateurs veulent de la lingerie rétro. » Mulot était plutot robe à fleurs, et il appelait la lingerie « un harnachement » dont d’ailleurs nos comédiennes renaclaient à s’équiper.
Parmi les trouvailles de l’admiratrice de Colette, Béatrice Harnois restera à la postérité pour la scène du dépucellage avec le nez de Pinnocchio dans notre film.
Comme je co-réalisais aussi ( Mulot m’avait dit, après quelques jours de tournage : « ces chattes, ces queues, je vais gerber à la fin. » Ce qu’il fit d’ailleurs. Dans mon appartement.), j’eus droit à la réalisation de la scène, entre autres, de Béatrice dans le confessionnal. Scène qui, contrairement à ce que j’attendais, me combla de joie.
Ce jour là, pour la première fois (ce fut donc un dépucelage) je ressentis, derrière la caméra, un véritable plaisir de voyeur en filmant cette superbe jeune fille se faire enfiler par un curé dans un confessionnal. Peut-être souvenirs de pensionnat ?
C’était ma première véritable scène « hard ».
Après une tentative avortée de Jouffa pour La Bonzesse et la vomitive séquence des Tentations de Marianne , je me retrouvais de nouveau confronté avec la crudité du sexe en action.
Et cette fois-ci, sous l’inspiration de la fraiche et délicate Béatrice Harnois, je me réconciliais avec mes désirs inavoués.
Je vis mon « curé » tellement ravi de s’introduire en elle, que je ne pus réprimer une super érection.
Il faut être clair, la vision de rapports sexuels doivent provoquer autant de réactions chez les « membres » de l’équipe d’un film porno, que les gags doivent les faire rire pendant le tournage d’un film comique. Dans l’un ou l’autre cas, l’équipe technique étant la première spectatrice, si elle ne réagit pas, vous pouvez mettre la scène à la poubelle !
Mulot tourna, ce jour là, une séquence romantique et très chaude entre Béatrice et son jeune amoureux.
Nous avions trouvé un beau jeune garçon dans une agence de mannequin « junior ». Dans cette tendre scène, Béatrice prenait le sexe du junior dans sa bouche. Je vis les yeux du garçon monter au ciel, comme en extase, lorsqu’il senti les lèvres de la jeune comédienne sur son membre.
Une tradition allait s’établir, au fil des films, que le prépuce des verges devait être systématiquement abaissé en dessous du gland. Pourtant tout le monde n’est pas circonscis, que je sache. Pour notre premier film, nous avons montré une fille dégageant le prépuce de son amant. C’était quand même plus élégant, non ?
Nous tournions en 35 millimètres, la pellicule coutait cher, et il ne fallait pas rater la prise. Le chargeur ne pouvait comprendre que 10 minutes de pellicule. Par sécurité , nous avions prèvu une deuxième caméra pour « enchainer » en cas de prolongation.
Ce fut un moment magique, comme j’ai eu parfois le privilège d’en vivre par la suite. Ce moment, où la Vérité pénétrait sur le plateau. Nous étions silencieux, respectueux de cet insaisissable instant d’amour physique pur comme du cristal.
Nous aurions entendu tinter nos coeurs.
Quand ce fut fini, au bout des deux chargeurs, les partenaires s’embrassèrent tendrement. Nous les laissâmes récupérer. Il était tard. La journée se finissait.
Lorsque au moment du départ je tendis l’enveloppe avec le chèque au jeune mannequin, il me dit : « Et en plus, on est payé ! ».
Après quelques jours, quelques autres moments merveilleux, je réalisais que je venais de pénétrer dans un nouveau monde.
J’avais trente ans. Beaucoup d’inhitions. J’étais fasciné.
J’allais travailler à me libérer, avant
de pouvoir libérer l’humanité.
Il fallait « assurer » devant elle.
Mulot s’était enfuit. Elle devait gratifier de ses talents deux jeunes éphèbes réduits à l’état d’agneaux pascals dévorés à pleine dent par l’ogresse.
Le sacrifice avait lieu dans un loft au-dessus de chez Jouffa. Pendant que Mulot tournait une scène innocente où le sexe était interwievé par un journaliste, au premier étage, j’avais la rude tache de filmer l’abattage des deux minets, au troisième.
De plus elle contenait difficilement sa rage de ne pas avoir été consultée sur le choix de ses deux partenaires masculins.
- Mais ils n’ont rien dans le slip tes éphèbes me disait-elle en jaugeant les membres rétractés par la terreur. Ca ne marchera pas !
Ca ne marcha pas, effectivement.
Les deux garçons s’affolèrent devant la voracité de leur bourreau.
Frustrée, elle s’octroya une maigre compensation en s’offrant tout objet long et dur qu’elle trouva sous la main. Dans le film, il ne restera que les hauts talons de ses escarpins.
Cette femme, en tout point remarquable, s’appelait et s’appelle toujours Sylvia Bourdon. Elle avait fait une petite apparition dans « Exhibition » où elle avait subjugé le brave Davy, qui, derrière ses airs baba-cool, cachait un macho affairiste d’envergure.
Sylvia m’offrit, ce jour là, une vraie leçon de sexualité appliquée au troisième degré. Les filles que nous avions engagé étaient toutes finalement presqu’autant coincées que nous (je mets dans le « nous » le paquet d’arnarcho-crypto-libertaires que constituait le groupe terroriste Mulot, Michel Barny son assistant, Bellus, moi-même, en ajoutant Vecchiali et Davy). Elles faisaient un travail que nous leur demandions avec un certain appétit et une innocence de bon ton, sans plus. Elles pouvaient en tirer du plaisir. Avec discrètion. Par contre Sylvia exprimait une telle rage de jouir, que nous en étions dérangés.
Je me souviens qu’à la fin de la dernière prise, elle s’approcha, les lèvres humides, de mon pantalon en murmurant sensuellement : « A ton tour ! « J’eus un geste brusque de recul qui lui fit dire : « Je suis un boudin, ou quoi ? » . Voyant que je me défilais lâchement, elle entreprit, à la cantonnade, une diatribe contre ceux qui veulent faire du Q, sans savoir de quoi ils parlent. « Tu filmes des chattes, et tu refuses de te faire sucer la bite devant tout le monde ! Si tu as autant dans la tête que dans le pantalon, ça doit pas voler haut !». Elle avait aussi un language direct.
Elle m’énervait prodigieusement, mais je savais qu’elle avait raison. J’allais être sans cesse, pendant toutes ses années, confronté à ce dilemme : pourquoi ne pas tenter de faire en vrai ce que j’imaginais à travers mes films ? Certains y parvenaient, d’autres pas. J’étais de ceux qui passaient d’un état à un autre, selon les joints fumés, les verres de scotch incurgités et les obligations professionnelles.
Contrainte et forcée d’une façon ou d’un autre pour qu’elle parvienne parfois à s’exprimer par instant, j’estimais ma sexualité médiocrement épanouie.
Difficile d’avouer qu’on est « bloqué » quand on tourne des films « hards ». Pourtant j’ai toujours pensé que d’une certaine façon, ne pas passer systématiquement à l’acte était une facon de préserver mon imaginaire.
Mon capital était la faculté d’exprimer mes fantasmes pour susciter, chez les autres, des envies sexuelles enfouies.
Ma richesse fantasmique compensait la pauvreté de certains.
Telle était l’utilité sociale de notre travail.
« Créer du fantasme, pour ceux qui ne sont pas capable d’en
générer par déficience imaginative. »
