Notre casting avait été bouclé, dans l’affolement, quelques jours avant le tournage.

J’avais imposé un impératif absolu à Mulot : il fallait une bande-annonce du film pour le festival de Cannes, le 10 mai. Avril filait. Il était donc hors de question d’attendre plus longtemps.

D’autant plus que j’avais découvert, grâce à Claudine, que nous n’étions plus les seuls maintenant à vouloir faire tomber les tabous de nos compatriotes.

Il fallait donc faire vite.

De plus, j’étais loin d’être convaincu par les professions de foi révolutionnaire et libertaire de Mulot. Il ne me paraissait pas très soucieux de transformer son innocente comédie légère en brulot contestataire. Les scènes destinées à bouleverser la bonne conscience occidentale ne me semblaient pas son souci principal.

Outre la régularité de son chèque, que j’avais un mal fou à couvrir, il était essentiellement préoccupé par la mise en scène des scènes de comédie.

Quand l’idée nous vint de terminer le film par un combat titanesque entre l’homme et le sexe bavard, je le sentis mal à l’aise.

Il aurait préféré une fin moins compromettante, trahisant ses véritables intentions par un «  de toute façon, ça sera coupé par la censure ! On ne comprendra rien à la scène finale… ». Je lui rappelais que puisque nous voulions abattre le mur de l’hypocrisie, il faudra se battre contre la censure pour imposer l’intégralité artistique de la scène.

Il ricanait : «  Tu veux du Q ? Tu en auras ? T ’auras qu’à le filmer toi-même. »

Je ne lui avouais pas que je voulais bien bouleverser les consciences, mais pas mettre les mains dans le cambouis moi-même. J’étais un libertaire, certes, dans la tête, éventuellement dans le secret de l’alcove, mais pas derrière une caméra.

Je redoutais autant que lui le tournage des fameuses scènes « hard-core ». Je me rappelais la cuvette des WC de Marianne et le choc dans le viseur. C’était pas un enchantement, pour moi, loin de là.

Je me voyais mal en train d’ordonner à une comédienne, même hyper conscentante, d’accepter de se faire introduire un instrument qu’elle n’avait pas choisi elle-même, sous les lumières des projecteurs. Ce que je redoutais le plus, comme tout néophyte dans ce domaine très particulier, c’était de se sentir dans la peau d’un vieux vicelard de voyeur frustré qui imposait, à de frêles jeunes filles, de subir d’horribles outrages, pour compenser d’inavouables désirs de puissance. J’avais encore en tête la gifle de Clouzot à Brigitte Bardot pendant le tournage de La Vérité qui avait fait la une des journaux dans les années 60, où le réalisateur était traité de vieux sadique. J’aurai tant voulu, secrètement, gifler l’insupportable B.B. moi-aussi !

Je pressentais que j’allais certainement avoir quelques difficultés à m’adapter aux nécessités de tournages crûment « explicites ».

Partagé entre le désir et la peur, j’avais de ma sexualité personnelle une vision beaucoup plus romantique et surtout mystique.

 

 

  Il fallait revenir sur terre.

Ma carte bleue s’usait très vite. Les quelques sous du bistroquet s’effilochaient chaque jour un peu plus. Mulot passait ses journées à terminer le scénario, pendant que Barny s’échinait sur le plan de travail.

Jean-Luc Brunet perdait ses illusions sur sa demande de me facturer, en plus, l’utilisation abusive de sa salle de conférence, dans le but inavoué d’être invité à y voir ce qui s’y passait le soir.

Je signais à tour de bras des contrats sans savoir si j’allais pouvoir les honorer. Les techniciens de la Soupe froide avaient repéré mes nouveaux locaux, et j’avais beau leur expliquer que je travaillais désespérément dans le but de pouvoir faire face aux engagements d’Annabelle, ils me talonnaient de façon chaque jour de plus en plus hargneuse.

Quand j’y pense aujourd’hui, je me demande où j’avais bien pu puisser cette énergie pour affronter tant de difficultés.

Sans doute grace aux grands moments de rigolade que nous passions à expérimenter les « effets spéciaux » du fameux sexe qui parle.

L'idée de Mulot était non seulement de filmer le sexe de son héroïne en train de parler vu de l’extérieur – après tout un sexe de femme possède bien des lèvres – mais aussi et surtout vu de l’intérieur du sexe. Cette vision originale offrait un double avantage : un avantage incontestablement esthétique et amusant, permettant des axes inhabituels et une vision différente de la sexualité feminine, mais surtout - Mulot était un malin - d’éviter les coupures que la censure ne manquerait pas d’exiger au vu du sexe extérieur dans sa vérité originelle.

Pour manipuler le sexe extérieur, Claudine à l’école, mon espionne bien léchée, se prêta de bonne grâce aux essais de manipulation à l’aide de fils de nylon, de boules de geisha et de tout ce que notre imagination débridée pouvait inventer. Finalement, nous décidâmes d’en rester à la bonne manipulation manuelle qui s’avérait la plus efficace. Et Mulot s’en faisait une joie d’en être le marionnettiste. Barny appelait cette technique, somme toute très naturelle, : «  la méthode de papa » en hommage au chef-opérateur de génie qui allait éclairer, avec beaucoup d’imagination technique, nos films, le célèbre et irascible Roger Fellous dont l’éternelle clope éteinte ne manquait jamais d’envoyer des cendres voltiger autour des sexes complaisants.

L’air de rien, ce travail de préparation formait nos esprits à accepter plus facilement les futurs gros plans à caractères plus franchement gynécologiques que nous aurions à affronter lors du tournage réel.

Mulot plaidait pour qu’on évite ces gros plans : «  Moins on voit, plus c’est bandant. »

Je disais : «  Tentons de les rendre esthétiques ».

Dodd, le brave ex Vice-President d’une major compagny affirmait, en buvant son thé Lampsang Souchang : «  Du moment que ce n’est pas vulgaire, tout passe. La preuve : Papillon ! »

J’ai jamais compris le rapport, mais pour lui son film Papillon était le comble de l’idiotie. Mais pas vulgaire. Alors, c’est passé. Il oubliait, le cher Dodd, son film sur Piaf !

En ce qui concernait l’intérieur du sexe bavard, Barny et son accessoiriste décidèrent d’ouvrir au cutter un coussin de mousse de cinq centimètres d’épaisseur.

Il manquait quelque chose.

Alors son assistant s’empara d’un balai, arracha les poils et les colla le long de l’ouverture, avec une bonne dose de sécotine.

La projection des rushes au laboratoire Eclair nous confirmèrent que l’impression, à l’écran, était extraordinairement réaliste.

Nous étions écroulés de rire au fond de nos fauteuils devant la bouche béante du sexe qui se mettait à parler en synchronisme avec la voix, en imaginant que la qualité de l’effet était surtout du à des poils de balais !

C’était très vulgaire, aurait dit Dodd, en nous voyant nous rouler par terre, entrainé par le rire chevalin de Kikoïne, le monteur.

 

 C'est trop bien. Je veux relire ENCORE !
 
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