Retour en arrière.

Depuis le début des années 70, un discours libertaire s’était emparé de la sexualité, à travers les revues et les films, pour l’utiliser contre les principes moraux de l’establishment.

En Europe, le pape incontesté de se mouvement était Jim Hayes. Jim publiait, sous le manteau, la revue Suck . Il avait initié à Amsterdam deux  Wet Dream Festival en 71 et 72. Tout ce qui comptait dans l’intelligenstia intellectuelle
« libérée » européenne et américaine s’était retrouvée sur les tapis profonds de la péniche de ces deux festivals qui joignaient les gestes à l’image. La grande partouze finale avait réunie les corps les plus en vue de la littérature, le journalisme, la publicité, la mode, la photo, le cinéma et même de l’université.

Jim m’avait été présenté par Régine Desforges.

Il pratiquait, tous les dimanches soirs, ce qu’il appelait : «  lit ouvert ». Toutes personnes pouvaient passer, boire un verre, manger et s’étaler sur le grand lit de Jim pour y faire l’amour en groupe . Régine – j’espère ne pas trahir un secret qui remettrait en cause son image – était plutot voyeuse. J’avais trente ans, les cheveux longs comme il se devait, en pleine possession de mes moyens physiques, mais j’étais terriblement coincé. Je me sentais franchement inhibé en prèsence de ses écrivains, journalistes, comédiennes sérieuses, voire intellos, qui se mettaient, en moins de deux, à copuler, sans aucune retenue, avec tous les partenaires présents du même sexe ou pas.

Régine, extrèmement bandante, regardait avec gourmandise. Je m’avançais sur le rebord du grand lit, attendant que quelqu’une me mette à l’aise. J’étais incapable de faire le premier geste. J’admirais ceux qui pouvaient se laisser aller sans gène. J’en venais à avoir honte de mon érection comprimée par le pantalon, forcément collant et à pattes d’éléphant, comme il se devait.

Ce n’était que plus tard vers le soir, à la suite de quelques pétards arrosés, que je me mettais à participer, et encore de loin, et de façon fort peu brillante. D’ailleurs, les performances n’avaient aucune importance, puisque le jeu consistait de faire des sauts de puce d’un partenaire à l’autre, d’une position à une autre, d’un coin de la pièce à une autre, de gouter à toutes les sensations, un peu comme un gouteur de vin qui prend dans sa bouche une petite gorgée pour la recracher, avant de passer à une autre. Donc, qu’importait que votre prestation s’arrêta juste à peine après avoir commencée. J’attendais trop avant de me jeter dans l’action, ce qui était forcément très préjudiciable à sa durée.

Le plus intéressant se passait après, en bas, pendant que chacun, mélangeant l’anglais et le français, parlait de son expérience. A la lueur des lumières tamisées par des foulards indiens, dans l’odeur d’encens et d’herbe, avec en fond une musique planante des Pink-Floyd, les coeurs s’ouvraient. Les femmes parlaient de leurs sensations, et aussi de leurs fantasmes. Les hommes employaient des mots plus chastes pour exprimer leurs plaisirs. Vaste forum. Les sujets abordés se nommaient clitoris, vagin, anus, verges, testicules, seins, bouches, lèvres, langues, dents, doigts, mains, peau, yeux, nez.

Je constatais que l’amour sollicitait essentiellement deux sens : l’ouie et la vue. Le toucher était curieusement relégué au deuxième plan. Les partenaires parlaient d’abord de ce qu’ils avaient vu et entendu, avant de parler de ce qu’ils avaient senti.

En somme l’amour est un acte fondamentalement audiovisuel !
 
 
 
 
 
 
 
 
 

La fréquentation des gens riches et célèbres avait des avantages. Par exemple, pour trouver des jolies filles.

Les stars sont toujours entourées de groupies. Elles fréquentent les lieux à la mode où les beautés se comptent au centimètre carré sur la piste de danse. Et ce sont généralement des filles peu farouches, aventurières et souvent vénales.

Alors, Brunet derrière ses petites lunettes et dans son costume cravatte étriqué, voyait chaque soir des jolies filles parfumées pénétrer dans sa salle de conférence pour de mystérieux casting. Malgré l’heure tardive, où il aurait du rejoindre depuis longtemps bobonne dans son pavillon de banlieue, je voyais mon Brunet trainer comme une âme en peine, mais avec un reste de fierté qui faisait qu’il n’osait pas nous demander de venir voir. Nous nous amusions à faire comme si il était transparent.

A vrai dire, il aurait été globalement déçu. La plus part des filles acceptaient sans difficulté de se dénuder devant la caméra, mais quand il fallait aller plus loin, c’était rarement possible.

Gérard Kikoïne, le monteur des films de Mulot, était un garçon disons plus autoritaire que nous auprès des jeunes filles timides. Grace à son sourire enjoleur, à ses belles dents et à son physique de play-boy sportif, Gérard avait un talent exeptionnel pour obtenir des filles des choses les plus incroyables. Sa spécialité était la pénétration d’objet insolites. Il partageait avec moi, le gout pour les créatures aux poitrines spectaculaires, alors que Mulot manquait de vomir devant le moindre sein un peu fort. Sans doute son côté androgyne.

Ce fut ainsi, qu’un soir, Gérard nous amena une danseuse du Milliardaire, le cabaret des Champs-Elysées, qu’il avait, semblait-il, déjà « testé » personnellement.

Une plante magnifique, cuisses, poitrine, fesses. Vraiment une très belle jeune femme, malheureusement, assez timide verticalement, et pas très futée-futée.

Ce dernier point, nous servit, parce qu’elle ne comprit jamais vraiment ce qu’elle tourna, et comment elle le tourna.

C’était drole parce qu’elle avait stipulé par contrat qu’elle se refusait à « toutes pénétrations ». Au moment d’une fellation, Mulot lui disait : «  Ce n’est pas une pénétration ? Tu es d’accord ? ». Au moment où il filmait son sexe en gros plan pour le « faire parler » à l’aide de ses doigts, il disait : « Ce n’est pas pénétration ? Tu es d’accord ? ». Au moment où une partenaire la léchait, Mulot disait : «  Léchage, pas pénétration ? d’accord ? ». Il passa son temps à s’amuser à la placer dans des situations de plus en plus perverses « sans pénétration ».

Enfin, il fallu bien voir la vérité en face. Notre Pénélope Lamour, notre belle plante, risquait de nous planter.

Elle ne ferait pas « tout ».
 
 
 
 
 
 
 
 

Il fallait donc envisager de la « doubler ».

Il n’y avait pas encore de professionnelles dans le domaine. Trouver un sexe et des fesses en tous points semblables à ceux de notre spectaculaire danseuse du Milliardaire exigeait une recherche minutieuse auprès de jeunes femmes avides d’exhiber leur intimité et rétiscentes à le faire à visage découvert.

Encore une fois, la chance nous sourit.

Autour des metteurs en scène intellectuels, dont je faisais partie à l’époque, rodait une tripotée de jeunes comédiennes dont l’ambition ultime était de tourner dans un film de Godard. Ces demoiselles, généralement assez délurées, cherchaient à s’acoquiner avec des assistants bien placés, des auteurs fauchés mais bourrés de relations au Café de Flore, des réalisateurs marginaux mais qui avaient leurs entrées chez Castel.

Comme mes autres confrères en galère de films fauchés, quelques unes de ces stars en herbe avaient jeté leur dévolu sur ma personne en raison des espérances d’avenir que je représentais à leurs yeux.

L’une d’elle avait du sentir qu’il y avait film sous roche. C’était certainement la plus talentueuse à retrouver mes coordonnées à travers les nombreux déménagements.

Elle m’appela un matin au bureau. Elle savait qu’avant dix heures, l’activité roulait au ralenti et qu’un homme de cinéma qui se respectait avait toujours cinq minutes à consacrer à une jolie fille. Elle m’invita à la rejoindre au bar de la Coupole vers vingt heures pour communication importante.

A cette époque, mes liens avec ma compagne officielle s’étaient distendus suite à sa maladie et à quelques frasques mutuelles que nous avions beaucoup de difficultés à nous pardonner. Nous vivions sous le régime du « tu fais ce qui te plait, je m’en fous du moment que je ne sais rien », ce qui représentait un indéniable progrès dans les rapports affectifs depuis les années 68.

Le soir même, donc, je faisais des coudes pour parvenir jusqu’au bar très encombré par Marco et sa bande de Clementi, Kalfon et la autre belle Bulle Ogier, pour atteindre le tabouret où ma starlette, portant chapeau et voilette, m’attendait devant le martini-gin que j’allais devoir payer avec cette chère carte bleue salvatrice.

J’aimais particulièrement sa bouche à la Anna Karina, qui lui donnait espoir de conquérir Monsieur histoire d’Eau, le Jean-Luc mythique loin d’être (sexuellement) à bout de souffle.

Elle portait ce soir là des gants de mousseline violet et comme je connaissais sa sophistication, je me doutais bien qu’elle portait une culotte de la même couleur et toute aussi diaphane.

Ce qu’il y avait de bien à la Coupole en ce temps là, c’était le talent du Maître d’Hotel à placer les couples seuls proches des tables des couples en goguette qui finiraient leur soirée dans les grandes partouzes du quatorzième arrondissement, alors particulièrement réputées.

Mais ma starlette n’attachait aucune importance aux oeillades de nos voisins bambocheurs, car elle avait placé sa main là où elle savait que cela me ferait plaisir après six mois de disparition dans la nature.

Autre avantage de la Coupole, si vous étiez placés côte à côte sur la banquette, les longues nappes blanches cachaient les caresses que des amants impatients meurent d’envie de s’octroyer tout en mangeant le Curry de mouton, précédé des oeufs en gelée, arrosés d’un Beaujolais, spécialités du lieu.

Pour me prouver sa bonne volonté, mon imitation Anna Karina, après quelques contorsions, mit dans ma main un doux tissus que je reconnus comme étant justement cette culotte en mousseline violette. J’avais vu, dans des films osés, que les femmes adoraient voir l’homme humer leur parfum intime, ainsi pour faire plaisir à ma voisine, je posais sous mon nez sa culotte en aspirant un bon coup. Je la voyais se trémousser sur la banquette, et je me doutais qu’elle avait soulevé sa longue robe fendue sur les cuisses, pour sentir sur sa peau nue le skai coupolien. Sa main s’introduisit dans mon pantalon, afin de constater l’effet de son arome.

Puis, relevant sa voilette et me regardant droit dans les yeux, elle me dit : «  Tu sais que je viens de tourner dans un film porno ? »

Je la regardais étonné. Je savais qu’elle était loin d’être farouche dans la vie, mais je connaissais assez ces prétentions de carrière pour me permettre un authentique étonnement.
- Mais, non, ce n’est pas ce que tu crois !
Elle souriait, et sa main sortit carrément ma verge du pantalon où de toute façon elle n’était plus à son aise.
- C’est avec Paul Vecchiali. Tu connais Paul Vecchiali ?
Si je connaissais le cinéaste chou-chou des critiques qui avait honoré ma profession avec «  Les ruses du Diable «  et surtout « Femmes, femmes » dont je me remémorrais chaque plan avant de m’endormir ? Autant me demander qui était George Cukor.

Par contre je ne voyais pas le rapport entre Vecchiali et le porno.

- Je vais t’expliquer. D’abord caresse-moi avec ton talent habituel. (Elle poussa un petit cri). Bien, Vecchiali tourne un film produit pas Davy : Change pas de main.
- Je t’assure que c’est la même.
- C’est le titre du film, dont je te parle. Change pas de main, c’est le titre du film de Vecchiali produit par Davy. Tu connais Jean-François Davy ?

J’avais connu l’ambitieux chevelu Davy pendant mes périgrinations estudiantes dans les Ciné-Clubs crées par Tavernier et Rissient qui restèrent dans les mémoires sous le nom de Nickel-Odéon. Les scéances se balladaient de l’Escurial, aux Gobelins, au Musée de l’Homme, pour finir au Mac-Mahon. Davy était un adepte assidu de cette secte avec l’intention visible d’y établir quelques relations professionnelles utiles. L’armée l’éloigna un moment de nous. Avec une passion pour le cinéma frisant l’inconscience, il s’acharna, comme Garrel, Eustache, José Varela, moi-même et quelques autres, à s’auto-produire des films d’auteur à prétentions commerciales. Leurs destins tragiques l’amenèrent à prendre une voie plus pragmatique avec des comédies érotiques aux titres ironiques : «  Les bananes mécaniques » et « Prenez la queue comme tout le monde ». Ces comédies légères, très bandantes, s’envolèrent au firmament du box-office.

Après les oeufs en gelée et le premier orgasme de ma starlette à la voilette violette, je compris, à mon grand dépit, que en même temps que nous, et sans nous concerter aucunement, Jean-François Davy produisait un film contenant des plans explicites.

Il était évident que Davy avait les moyens et le talent pour nous tailler des croupières. Et une avance de quelques semaines.

J’enrageais.

Tout en essuyant discrètement sa main sur la nappe, après m’avoir libéré de la forte tension provoqué par ses vives phalangettes, elle m’expliqua en détails (ce qui me remit en forme) : «  Vecchiali avait prèvu une séquence d’orgie qu’il voulait tourner sans retenue d’aucune sorte. Davy avait convoqué tout ceux et celles – et ils étaient peu nombreux – qui seraient d’accord de se faire filmer en pleine copulation collective. Quelques partouzeurs patentés acceptèrent masqués. D’autres à visages découverts. »

- Et toi, tu étais à visage découvert ou masquée ? je demandais vicieusement.
- Rien, je regardais. Je jouais pas dans cette scène, tu t’en doutes, non ?
- Pourquoi pas ? Tu aurais pu te faire connaitre. Après Mocky se fait mettre chez Vecchiali. C’est une promotion, non ?
- Tu crois ?

Elle se demandait si je plaisantais.

 C'est trop bien. Je veux relire ENCORE !
 
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