J’avais atteint le fond. Claude Mulot, face à moi, l’ignorait. Je tentais de faire bonne mesure. La secrétaire avait pour consigne de filtrer à mort les communications désagréables, tout en faisant preuve de suffisamment de doigté pour que les mauvaises vibrations de ses interlocuteurs ne pénètrent pas jusqu’à mon bureau. Bellus faisait semblant de s’affairer comme si nous préparions une nouvelle super-production. Seule Françoise, son amie, peu concernée par nos affaires, tricotait paisiblement.
Mulot me lança quelques compliments sur mes films,
paraissant ébloui par sa première vision de Pop’ Game
à la cinémathèque, ou par la découverte de
La Michetonneuse , mon quatrième film, au Lord Byron, salle spécialisée
des Champs-Elysées, qui avait programmé Les Charnelles
signé de son pseudo Frederic Lansac, dont il ajouta, fièrement
« Reichenbach a participé au tournage. »
- Voilà ce qui m’amène, dit-il après
tous ces préambules.
Il poussa devant moi quelques pages reliées avec
un gros titre :
LE SEXE QUI PARLE scénario de Frédéric Lansac.
J’ai gardé avec moi, à travers mes nombreux déménagements, ce texte. Il était simple, succint et clair. Une femme se réveille un matin avec un sexe qui parle. Les problèmes avec son entourage et plus particulièrement avec son mari. Elle devient un phénomène médiatique. Comment va-t-elle s’en sortir ?
Je me souviens que Mulot n’était pas certain de la « chute » de son histoire. En tout cas ce n’était pas celle qui fut retenue par la suite.
Lorsque j’eus fini ma lecture, l’essentiel ne sauta pas au visage de ma conscience. Franchement, je ne fus pas lucide, mais pas du tout lucide. Je ne comprenais pas clairement ce que signifiait, et encore moins ce qu’allait signifier, à l’aube de cette année 75, sur un plan socio-symbolique, qu’un sexe de femme se mettre à prendre la parole. Non, ce que je sentis seulement c’était que mes ennuis pouvaient prendre fin si je saisissais cette chance. Je ne voyais pas lucidement, je sentais simplement que je devais prendre cette perche que le destin – ou plutot ma bonne étoile – me tendait, au milieu d’une tempête qui m’emportait vers les fonds.
C’est dans ce genre de circonstance que l’on commet les plus grandes bêtises. Ou les coups de génie.
Mulot fut très clair.
Ce qu’il voulait, c’était 5.000 francs tout de
suite. Si je payais 5.000 francs, là, maintenant, j’avais les droits
du scénario. Il le vendait 20.000, et il voulait le réaliser.
- C’est quoi ce pseudo : « Fréderic
Lansac » ? je lui demandais.
- C’est le nom d’un de mes personnages de La Rose écorchée.
Mon pseudo pour les films de Q, quoi ! ! !
Souvent ce pseudo a crée des confusions entre
nous. Comme il utilise mes initiales, beaucoup ont cru que c’était
mon pseudonyme, ou un pseudonyme commun à Mulot et moi, mais en
réalité Mulot l’avait inventé bien avant notre rencontre.
- Bon, je vais vous faire un chèque. Je crois
à votre histoire. Mais comme c’est une dépense un peu imprèvue
pour moi, je vous demanderai d’avoir l’amabilité de déposer
ce chèque dans trois jours.
Je vis le regard de Mulot se lever vers moi, avec ce
rien de soupçon qu’il pratiquera souvent chaque fois que nous discuterons
d’argent. Et nous discuterons d’argent souvent par la suite.
- Je ne crois pas que cela soit possible, dit-il.
Je compris alors que je n’étais pas le seul à
être dans la mouise. Le Mulot avait vraiment un besoin d’argent immédiat.
- J’irai même plus loin, Françis, si vous
n’y voyez pas d’inconvénient je préfèrerai du cash.
- Ecoutez Claude, c’est impossible. De toute façon,
j’ai un petit problème. Dites-moi, sincèrement, à
qui avez vous déjà fait lire ce scénario ? Qui prouve
qu’il n’a pas fait le tour de toutes les productions de Paris, et que vous
l’avez déjà vendu à d’autres ? Je suis désolé,
mais je dois préserver les intérêts de notre société,
d’autant plus que notre responsable est actuellement absente.
Je suis un assez mauvais négociateur, en fait,
mais là je n’avais pas le choix. Je vis Mulot se renfrogner sérieusement,
regarder son ami et commencer à se lever. Son ami le retint par
la manche de son imper.
- Bien, dit l’ami, moi j’ai confiance. Vous me donnez
le chèque et je ferai une avance à Claude en attendant.
Il faut savoir que la dictature de la secrétaire
est certainement la forme la plus pernicieuse de pouvoir au sein d’une
entreprise, même en dessous du modeste comme c’était notre
cas. Lui dicter une lettre d’accord, ce ne fut déjà pas simple.
Mais quand il fallut qu’elle me prèsente le carnet de chèques,
alors là j’eus droit à la vraie scène du deux.
Elle me convoqua dans son bureau, me rappelant que le compte était à moins que, que ce chèque serait imanquablement sans provision, qu’elle refusait de travailler pour un voyou, et que si je signais ce chèque elle quitterai instanément son bureau et me laisserai seule avec les seaux.
Elle me laissa seul avec mes seaux, les Bellus et un nouvel ami Claude Mulot alias Frederic Lansac.
Pour produire un film il faut trois qualités secondaires
: la rapidité, la chance et la conviction. Et une qualité
principale : un moral d’enfer.
Je possédais certaines des qualités secondaires, comme les évênements allaient le prouver, mais certainement pas la principale. Les temps étaient durs, la soupe bien froide, les bureaux minables, une maison qui sentait le chat, et un monceau de dettes minaient les optimismes les plus endurcis.
Bellus, lui, avait hérité de son père cette qualité essentielle.
Mulot insista pour que nous fêtions notre accord au bistrot du coin. Le bistroquet nous jetait des regards torves quand Bellus commanda, dans son vieux pull troué, avec un aplomb confinant à l’inconscience, une tournée de Ricard. Nous n’avions pas un sous en poche, et la question qui me tarabustait depuis un moment était d’ordre très métaphysique : comment trouver cinq mille francs d’ici trois jours ? La question qui préoccupait le bistroquet depuis trois mois étaient d’ordre beaucoup plus terre à terre : comment ces charlots allaient-ils lui payer la note qui augmentait vertigineusement chaque jour ?
Bellus avait un don exceptionnel pour séduire les bistroquets naïfs, grace à son sens de l’humour et à ses tuyaux percés aux courses, mais, ce midi là, nous avions atteint la limite extrème de la patience auvergnate.
Evidemment, nous ne pouvions pas passer, auprès de notre nouvel associé, pour les minables que nous étions.
Bellus lança au type derrière le comptoir,
qui commençait à serrer les poings en servant le liquide
anisé dans nos verres, un tonitruant : « Nous commençons
un nouveau film, qui fera parler de lui ! »
- Ah, bon, fit le type sceptique qui se tourna vers sa
femme à la caisse, et avec quel argent ?
- Le votre.
Le type faillit s’étrangler sur le coup.
Avant qu’il ait eu le temps de réflèchir, Bellus lui balança fièrement : « Je vous prèsente un grand metteur en scène Monsieur Claude Mulot. »
Claude tendit sa main en direction du type apoplectique
qui n’osa pas la refuser.
- Les Aventuriers, ça vous dit quelque chose ?
continua Daniel.
- Euh… grogna la cabaretier.
- Nathalie Delon, vous connaissez ?
- Oui, elle, oui. L’ex de Alain ?
- C’est çela même, je vous prèsente
le meilleur ami de Nathalie.
- Enchanté.
Les yeux du débiteur se firent plus intéressés.
Il mordait.
- Vous allez faire un film avec Nathalie Delon ?
- Tout comme, assura Daniel en agitant sa crinière.
Une autre tournée.
- C’est pour moi, dit le bistrot en nous servant cette
fois plus généreusement.
Mulot ne disait rien, mais je devinais des petits éclairs
de rigolade derrière ses lunettes fumées.
Je comprenais trop bien où mon copain de galère voulait en venir, pour ne pas ressentir une sérieuse inquiètude.
Avec la complicité de Mulot, Bellus continua un moment son délire sur la dynastie Delon et la fortune qui venait de nous tomber du ciel. Je voyais le moment où derrière son comptoir, le type sortirait son carnet de chèque pour participer à la manne inespérée qui allait s’abattre sur nous.
Malika, notre secrétaire irrascible, se pointa vers nous, hirsute, furieuse et décomposée.
Mulot lui proposa derechef un petit Ricard.
Elle répliqua froidement : « Ma religion me l’interdit ! ». Puis se tournant vers moi : « Voilà les clés. Pour les indemnités, je vous rappellerai… De toute façon, je ne suis pas folle d’espoir. »
Elle tourna sur ses hauts talons destinés à mettre en valeur des cuisses mini-jupées fort peu religieuses. Et elle disparu de notre vie.
Le bistroquet nous regarda d’un air interrogatif.
Mulot lança un : « Les films de Q,
c’est aussi contre sa religion ? »
- Normal, dit Bellus, elle déteste le sexe. Indraguable
!
- Vous allez faire un film de Q avec Nathalie Delon ?
lança en s’étranglant de surprise le bistro.
- Exact, affirma Bellus, en vidant son deuxième
Ricard.
Je trouvais qu’il poussait un peu, l’ami. L’euphorie
anisée produisait un effet dévastateur sur les esprits.
- Bon, dit Bellus, pour couper court à toutes
interrogations trop détaillées, nous allons déjeuner
chez Lassère. Vous n’auriez pas cinquante francs à me passer,
pour le service.
La femme , derrière la caisse, lui tendit un billet
avec un sourire. Bellus lui lança un discret : « Je
ne vous oublierai pas au Paradis ! »
J’espère qu’il ne l’a pas oublié cette brave
femme, maintenant qu’il y est, au Paradis, Daniel.
Dès cet instant, j’avais compris que les Dieux étaient avec nous. Que la bonne étoile rayonnait de nouveau au-dessus de nos têtes chevelues à la Rolling Stone. Que même un bistroquet auvergnat près de ses sous et vif à manier son nerf de boeuf pour récupérer ses créances, pouvait se laisser séduire par ce discours simple : un célèbre metteur en scène ami de vedettes internationales allait réaliser un film de sexe, avec ou sans une star, là n’était pas la question, puisque la star était ce qui avait le plus manqué au monde occidental depuis l’avênement de Jesus : le sexe, un bon, brave sexe, bien gaulois, franc du collier, et surtout magistralement mis en valeur par de talentueux artistes.
Le compte à rebours commençait inexorablement.
Je consacrais mon premier-après midi ensoleillé depuis longtemps à appeler le banc et l’arrière banc de mes relations cinématographiques qui n’était pas porté pâle devant le Tribunal de Commerce. Il n’en restait guère.
Les distributeurs de cette soupe glacée n’étaient pas impatients d’aider de nouveau le responsable d’un échec. Je comprenais.
Je décidais d’attaquer fort, par le haut, encouragé par la confiance voisinant à la mégalomanie de mon Daniel Bellus gonflé à bloc par les Ricards et son succès apéritif.
Il y avait à cette époque là un célèbre distributeur de films connu pour son gout immodéré pour les nymphettes. Je détenais par devers moi, un témoignage particulièrement compromettant d’une comédienne que j’avais filmé lors du casting de La Michetonneuse. Cette jeune fille racontait, devant la caméra, comment elle avait été entrainée dans le bureau de ce célèbre distributeur, homme d’un certain âge, pour qui le pouvoir financier tenait lieu de séduction.
A l’aide d’un bouton électrique, placé sous son bureau, il pouvait bloquer l’ouverture de sa porte capitonnée. Ce Don Juan emprisonnait ses victimes jusqu’à ce qu’elles fussent dûment conquises sur un douillet canapé.
La comédienne prétendait avoir refusé de céder.
Bien entendu, il n’était pas question de faire état de cette incartade, lors de mon premier rendez-vous avec cet homme au demeurant très cordial. Je regardais le voluptueux canapé, et mon imagination s’enflamma, ce qui n’était pas franchement idéal lors d’une négociation financière.
Il ne remarqua pas mon trouble, pendant qu’il lisait le synopsis de Lansac. Je pensais que si c’était à refaire, je choisirai d’être distributeur riche sur les Champs-Elysées, plutot que beatnick dans le cinéma marginal.
En tout cas, il y avait une chose dont j’étais certain, c’était que notre homme s’intéressait au sexe, ce qui était plus prometteur pour mon projet que de s’intéresser aux boeufs charolais, comme cet autre qui avait refusé de distribué La Michetonneuse qu’il trouvait trop « épicé pour son public ».
Mon séducteur leva enfin les yeux des super cinq
pages de Mulot. Il me regarda d’un air dubitatif.
- Intéressant. Bonne histoire, Monsieur Leroi,
bien écrite, bien menée. Mais voyez-vous, j’ai distribué,
il y a quelques années, un film qui racontait l’histoire d’une voiture
qui parlait. Ce fut un échec lamentable. Ca n’a pas fonctionné.
Le public n’aime pas les objets qui parlent. Croyez-moi, abandonnez cette
idée stupide. Votre film n’intéressera personne…
Comme quoi, même les distributeurs riches peuvent
se tromper.
En fait, je compris instantanémement que notre
histoire reflètait une culture underground , jeune, nouvelle
dont le souffle sulfureux était à mille lieux d’avoir pénétré
dans les bureaux des Champs-Elysées, mêmes meublés
de canapés à nymphettes, en cet fin d’hiver 1975.
