QUÉBEC-MONTRÉAL
Cast: Patrice Robitaille, Jean-Philippe Pearson, Stéphane Breton, François Létourneau, Isabelle Blais, Pierre-François Legendre, Julie LeBreton, Benoît Gouin
Année: 2002
Studio: Go
Longueur: 97 minutes
Classé 13 ans+ - Langage vulgaire

Tout cette attente a peut-être finalement valu le coup. Après des années et des années de siège à l'apparence éternelle dans la médiocrité, le cinéma québécois vient de recevoir un souffle nouveau, inespéré, qui chasse en un instant tous les mauvais souvenirs que l'on peut conserver d'Angelo, Frédo et Roméo et tous ces autres citrons qui ont marqué le palmarès de chez nous. Québec-Montréal éclate tellement de vie, de créativité et d'intelligence qu'il donne l'impression d'un nouveau-né qui s'est battu pendant des années pour voir le jour dans un monde fermé qui n'était pas pour lui. Non, le cinéma québécois ne rimait ni avec originalité, ni avec audace, ni avec brillance. Québec-Montréal vient de changer tout cela.

Comme le titre peut le laisser présager, le film se déroule entre les deux grandes villes de la Belle Province, sur l'autoroute 20 plus précisément, où trois voitures indépendantes servent de théâtre à une lutte des sexes. Derrière le volant de la première automobile se trouvent un trio de gars aux vues pour le moins différente de l'amour, des femmes et des relations. Rob (Patrice Robitaille) représente votre macho typique; J-P (Jean-Philippe Pearson) ose, à ses détriments, laisser sortir ses sentiments et sensibilité; Jeff (Stéphane Breton) sert un peu d'intermédiaire entre les deux. Le second bolide comporte Katherine (Isabelle Blais), une fille dédiée à allumer le plus de gars qu'elle le peut, qui se fait reconduire par Cossette (François Létourneau), un programmeur informatique "pogné" sur les bords...et complètement fou d'elle. Finalement, dans une autre voiture, un couple déjà établi, composé de Pierre-François (Pierre-François Legendre) et de sa copine Julie (Julie LeBreton), ne cesse de se disputer. Puis, arrive un peu plus tard dans le décor un personnage destiné à devenir un héro-culte du cinéma québécois pour les années à venir, l'avocat/tombeur d'occasion Michel "Mike" Gauvin (Benoît Gouin).

Dès le départ, on peut apprécier une qualité admirable du film: dans la quasi-totalité des films impliquant des histoires parallèles, le plus grand intérêt réside dans la découverte des points communs et des intersections de ces histoires. Le scénario de Québec-Montréal, écrit par les acteurs Patrice Robitaille et Jean-Philippe Pearson et le réalisateur Ricardo Trogi, s'avère si brillant, si exhaustif, si complet, que cela ne devient qu'une sorte de cerise sur le sundaë. Chaque histoire est déjà à la base si profondément bien écrite et conçue qu'elle serait entièrement captivante même si elle fonctionnait de façon complètement indépendante aux autres. Mais le trio de scénaristes, qui vient sans doute de signer le meilleur script original de 2002, ajoute la complexité du parallélisme de ces histoires pour faire de Québec-Montréal un récit qui, dans ses propres termes, est rien de moins que remarquable. Dans chaque voiture, chaque personnage touche avec précision et vérité un point différent de ce qu'est vraiment la vie amoureuse. Chacun a raison et tort à un moment ou un autre, chacun nous fait nous exclamer d'approbation ou de désaccord, chacun nous fait réfléchir. Et certains nous font particulièrement rire.

En fait, à part dans le cas de la combinaison Cossette/Katherine, qui ralentit plus souvent qu'autrement le rythme, on rit continuellement. Encore là, ce n'est pas que ces personnages sont vraiment moins intéressants; seulement, leur casting ne fonctionne tout simplement pas. François Létourneau ne parvient jamais à attirer une sympathie fondamentale pour que son rôle fonctionne, et Isabelle Blais gâche le rôle de la femme fatale classique en donnant une espèce de caractère affreusement théâtral à chacune de ses répliques. Lorsqu'elle dit, par exemple, que "la séduction est jeu", elle semble réciter comme une élève en théâtre en 6ème année du primaire le soir de la répétition générale. Cela s'avère d'autant plus dommage car il s'agit de la seule faute de Québec-Montréal. Le reste n'est pas simplement satisfaisant; la construction des scènes et l'exécution des acteurs se fait littéralement renversante. À ce titre, la plupart du public masculin risque de se remémorer plusieurs des échanges des trois gars, particulièrement Rob qui, grâce à une performance hilarante de Robitaille, nous garde plié en deux pratiquement à chaque fois qu'il ouvre la bouche. Sa complicité avec Pearson et Breton possède le zel authentique de trois vrais "chums" qui diffèrent l'un de l'autre autant qu'ils se connaissent mutuellement. Bien sûr, cela aide aussi que le scénario, par peur de ne pas le répéter assez souvent, leur donne de tels échanges. Peu de scénaristes parviennent à faire avancer autant le narratif uniquement par le dialogue; Quentin Tarantino en est un; ceux de Québec-Montréal s'ajoutent à cette liste sélecte.

Le mérite de l'oeuvre de Ricardo Trogi est également observable par le fait que le film ne se veut pas une simple répétition de phrases et d'expressions sexistes stéréotypées. Le jeune couple en dispute procure certains des moments les plus drôles non pas parce qu'ils sont si originaux, mais parce qu'ils sonnent si vrai. À ce titre, Julie LeBreton, une actrice jusqu'ici plutôt méconnue, livre ses répliques de façon à maximiser le potentiel humoristique de chacune. Si elle ne faisait que bêtement engueuler son copain, la scène ne fonctionnerait qu'à un niveau: le plus simple. Mais grâce à LeBreton (qui aurait aisément dû gagner le Prix Jutra pour l'interprétation féminine de soutien devant Isabelle Blais), cette querelle devient carrément hilarante. Et, lorsqu'il y a près d'une heure de fait au compteur, et que l'on croit commencer à pouvoir se tanner de certains personnages, arrive un vent de fraîcheur du nom de Benoît Gouin. Le comédien trifluvien, dont le casting constitue un coup de génie, vole tout simplement la vedette dans chacune de ses scènes. Il crée un personnage (déjà éloquemment conçu sur la page, faut-il le mentionner) si mémorable que l'on se souvient de son nom des semaines après avoir vu le film.

Et pendant tout ce temps, on rit. Et on rit. Et on rit. On se régale devant la constatation que le cinéma québécois, même en restant dans la comédie vulgaire, peut pousser plus loin que la série sur-commerciale des Boys le faisait. Et, surprise! On ne voit à peu près que des nouveaux visages dans Québec-Montréal; la réussite et le brillo du film ne sont pas des hasards. Il était drôlement temps de changer de clowns dans cette foire qu'était devenu les films "humoristiques" d'ici. Évidemment, on peut s'attendre à voir et revoir la clique habituellement et infatiguable dans de prochaines productions. Pour un moment, toutefois, ces nouveaux visages vivants font tant de bien. Québec-Montréal n'a ni besoin de "gros noms" ou de gros budget. Le talent est aux bonnes places et abondant. Voilà qui est suffisant pour en faire aisément le meilleur film québécois des quinze dernières années. --RJ

Cote: A-

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