O
Cast: Mekhi Phifer, Josh Hartnett, Julia Stiles, Martin Sheen
Année: 2001
Studio: Lions Gate
Longueur: 95 minutes
Classé 13 ans+ - Violence

Les adaptations de pièces de Shakespeare courent les rues. Il semble y en avoir qui sortent à chaque année. La plupart du temps, on se dit qu'on en avait déjà suffisamment avec l'original. Un des classiques du génie littéraire anglais, Othello, vient d'être transposé dans le contexte d'une école secondaire américaine du début du 21ème siècle. Le héros s'appelle maintenant Odin (Mekhi Phifer), et est la vedette de l'équipe de basketball d'un "high school" de Virginie, et a une petite amie populaire, Desi (Julia Stiles). La troisième pièce du puzzle s'appelle maintenant Hugo (Josh Hartnett), mais il souffre de la même jalousie que Lago dans l'original. Une jalousie capable de tout ravager. Le film s'intitule tout simplement O (même titre en v.f.).

Si on parle de simplicité, le titre constitue probablement bien le seul élément simple de la production; cette dernière s'est en effet échelonnée sur une période de deux ans. Le studio Miramax possédait à l'origine les droits de distribution, et prévoyait sortir O à travers l'Amérique...quelques semaines avant que la tragédie de Columbine, au Colorado, ne survienne. Vous voyez, Othello ne se termine pas tout à fait bien... Et cette version cinématographique, sans rien dévoiler, n'adoucit rien. Miramax craignat alors des poursuites et des attaques de toutes parts pour faire la promotion de la violence chez les jeunes (spécialement avec les armes à feu dans des écoles!), et s'est débarassé du projet. Personne ne voulut y toucher pendant des mois, même si le tournage était terminé depuis belle lurette. C'est la relativement petite maison Lions Gate qui a finalement courageusement acheté les droits, et a fait sortir O dans un marché plutôt limité à la fin de l'été. Le film n'a donc pas fait trop de vagues, au soulagement de tous... sauf de ceux qui ont vu le film, et qui lui souhaitaient une plus grande justice. Je fais partie de ce groupe.

O mérite d'être vu. Vraiment. Par les parents, ainsi que leurs ados. Voilà une oeuvre intelligente, mature, et plus que tout, responsable. Ça ne glorifie pas l'agressivité ou la prise d'action découlant de la frustration. Au contraire, ça nous motive à en prendre conscience et en parler après coup. On voit bien le traitement extrêmement froid que le père de Hugo (Martin Sheen), également l'entraîneur de l'équipe de basketball, réserve à son fils. Il ne fait pas seulement l'ignorer, il élit pratiquement Odin comme le "vrai" membre de sa famille. Le manque d'attention s'avère aussi nocif (ou sinon encore plus) pour Hugo, et il livre un brillant monologue à la fin à ce sujet. "Odin était un faucon, qui volait sans que personne ne puisse l'égaler ou le comprendre. Un jour, moi aussi je je prendrai mon envol, et tout le monde me remarquera." Ce qu'il y a d'épeurant dans cette affirmation, c'est qu'elle nous laisse l'impression que l'on n'a pas encore vu le pire, alors que l'on vient d'assister à de multiples homicides d'adolescents. Si vous transposez encore cela à la vraie vie, jetez un coup d'oeil à Columbine: les deux meurtriers du Colorado en ont inspiré plus d'une dizaine d'autres qui n'attendaient, eux aussi, que d'être "remarqués".

Et aussi dérangeant que tout ce qu'O a à proposer, c'est vraiment le traitement qu'en fait le réalisateur Tim Blake Nelson (aussi un acteur, récemment vu aux côtés de George Clooney dans O Brother, Where Art Thou?). Au lieu d'essayer quelque chose de stylisé, de "cool" ou de pincé, il y va avec la douceur. Les personnages se parlent une grande partie du temps à voix basse, la trame sonore demeure toujours en arrière-plan, et la caméra bouge rarement vraiment beaucoup. Du début à la fin. Ce qui fait que lorsque l'on arrive aux bouts plus durs, on reste marqués davantage. Nelson fait preuve d'un grand talent avec cette stratégie car il parvient à nous accrocher, contrairement à une majorité d'autres cinéastes qui n'aurait fait que nous endormir. Ainsi, il donne un sens de dignité à l'adaptation de Shakespeare, n'en faisant pas une simple heure de style "MTV".

Et c'est dans toute cette subtilité que l'on peut perdre de vue le travail remarquable que livre le trio de Mekhi Phifer, Josh Hartnett et Julia Stiles. Tous connus pour des productions à caractère beaucoup plus juvénile et immature (Phifer pour I Still Know What You Did Last Summer, Hartnett pour The Faculty et Stiles pour 10 Things I Hate About You, notamment), ils se révèlent vraiment ici par leur naturel. Hartnett s'avère particulièrement convaincant et sinistre dans le rôle du "villain". Il nous donne la chair de poule par sa froideur et sa cruauté, tout en nous montrant une trace de blessure profonde à l'intérieur de lui. Lui, ainsi que ses deux jeunes co-vedettes, méritent d'être pris au sérieux après leurs performances ici.

O veut également prendre son envol, lors de sa triste finale, mais semble manquer de "jus" pour y parvenir. En effet, le film passe peut-être vite, mais il est également trop vite pour l'arc émotif qu'il exige de ses personnages. Odin change radicalement en l'espace d'un quart d'heure, et on peut difficilement croire par moments qu'il serait vraiment prêt à faire ce qu'il fait en tenant compte de la personnalité dont il a fait preuve lors de la première heure du film. Ça aurait probablement fonctionné si le scénario avait inclût une quinzaine de minutes de plus afin de montrer de façon plus convaincante et réaliste la chute du héros. Parce qu'il n'y a pas moyen de considérer comme crédible qu'Odin aurait été capable psychologiqment de comettre le crime qu'il commet en fin de parcours. Et pourtant le film, sans nécessairement nous convaincre lors de son dernier mile, ne nous perd pas. Les acteurs ne font qu'élever leur calibre de jeu, et Nelson reste égal à lui-même derrière la caméra. Une chance, s'ils avaient tous pris le chemin de la facilité comme le fait le script (la seule bévue de ce dernier, d'ailleurs), on aurait pu se retrouver avec un véritable fiasco lors du dernier tiers.

Somme toute, c'est dommage de constater qu'un film de la trempe d'O soit victime d'autant de problèmes et ne reçoive qu'une sortie en salles très modeste, alors que des dizaines d'autres productions minables écervellées pour ados occupent toutes les salles d'Amérique à longueur d'année. C'est avec des films comme O, qui dénonce la violence, que l'on forme la jeunesse, une jeunesse méritant - et devant - se retrouver entre de bonnes mains le plus vite possible. --RJ

 

Cote: B+

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