Cycle : La Nouvelle Terre
Titre : Songs of the North
Auteur : Chris
Genre : medieval fantastic/Post-apocalyptique
Source : Originale
Songs of the North
Chapitre I
L’aurore pointait au sommet des tentes, tandis que les étendards flottaient haut dans le ciel rouge.
Les troupes avançaient en formation serrée. Nous allions nous affronter et l’issue des combats me semblait limpide… Mes pensées n’étaient guère optimistes…
Une détonation assourdissante se fit entendre, signal que les canons entonnaient leur concert. Les boulets se fracassaient avec frénésie sur les lignes ennemies. Malgré la précision et la fureur dont faisaient preuve mes artilleurs, leur marche n’était en rien ralentie. Chaque coup touchait en plein leur centre mais rien ne bougeait.
Le nombre des " monstres " – des hominoïdes mi-bêtes, mi-humaines – comme la piétaille s’amusait à les appeler, ne tarissait pas. Au contraire, comme par magie, les trous se comblaient. Pour chaque soldat tombé, deux autres semblaient prendre sa place. Bientôt, nos tirs de barrage perdraient leur utilité et je me trouverais alors dans l’obligation d’engager mes propres troupes.
Mais j’hésitais encore. C’était les envoyer au massacre. Comment allaient-ils survivre à un engagement contre ces créatures ? Comment s’en tirer avec un minimum de pertes ?
Un de mes lieutenants m’invita à ne plus tergiverser sinon le désastre serait inévitable et la route vers la Capitale ouverte de toute façon. Je décidais d’envoyer ma cavalerie avec un soutien des archers. Le signal fut donné, celui que le capitaine des Lanciers attendait avec impatience – il ne cacha pas sa joie d’enfin en découdre. Ses yeux, posés sur moi avec une sorte de lueur défiante, en disaient plus long que tout un roman. Il n’avait jamais caché son hostilité envers moi, allant jusqu’à me défier ouvertement devant le roi.
***
Je me trouvais dans la salle royale, penché sur les cartes étalées sur la table. Notre Roi avait reçu une formation militaire sommaire mais depuis son couronnement il ne m’avait plus quitté, m’harcelant de questions.
C’était toujours un jeune homme lors de son avènement.
Sa formation intellectuelle et diplomatique avait été parfaite, ce qui lui avait valu de survivre aux régents avides de pouvoir et dépourvus de scrupules. Durant les deux premières années de son règne, il avait dû batailler ferme pour asseoir son pouvoir. De jeunes chevaliers courageux et fidèles lui permirent d’écourter un peu plus cette période de transition
Maintenant, après douze ans de règne, il tenait enfin le pouvoir d’une main ferme. Plus rien ne s’opposait à son autorité et il était respecté de tous. Il se risquait même à affronter les nobles, ce que je n’encourageais guère… Les troubles de ces derniers mois le confirmaient.
Un garde entra et annonça la venue de Leeroy, le Capitaine des Lanciers Royaux – cousin du roi – un jeune homme d’une vingtaine d’années, grand et fort. Ses habits de velours rouge flamboyant rehaussaient son teint pâle et ses yeux cristallins, tandis que de long cheveux blond encadraient son visage.
Nos positions militaires s’opposaient, il était favorable à un affrontement direct. Ma situation auprès du Roi m’avait permis de repousser cette éventualité… jusqu’à ce jour.
" Majesté, Général Mac Allister… "
" Capitaine Leeroy… que nous vaut le plaisir de votre présence ? " demanda le Roi intrigué.
" Je suis venu rendre mes hommages à votre Majesté… "
Il accompagna sa phrase d’une révérence parfaitement contrôlée.
" Je vois que votre Majesté s’enquiert de la situation désastreuse dans laquelle notre chef des Armées nous a plongé. "
" Que… "
Piqué par l’affront, je posais la main sur le pommeau de mon épée avant d’être interrompu par le roi.
" Allons Général, calmons-nous. La situation n’est pas aussi dramatique que vous le dites Capitaine. Certes elle n’est pas brillante mais point désespérée, n’est-ce pas Général ? "
" Bien sûr Majesté. Je vous l’ai longuement expliquée. "
" Une position de faible ! "
Je me maîtrisais avant d’en venir aux armes. Une nouvelle joute orale n’était guère pour déplaire à l’arrogant blanc-bec, elle lui permettrait de juger de mon influence sur notre souverain.
" Peut-être capitaine mais cette position nous a permis d’épargner le gros de nos troupes, " répondis-je quelque peu agacé.
Après un court moment de silence, le jeune homme trancha dans le vif en apportant des détails qui, jusqu’à ce jour, avaient été soigneusement cachés à notre Roi.
" Oui, celle d’affamer le peuple et de l’amener à porter aide à nos ennemis, " vociféra-t-il.
Je n’en croyais pas mes oreilles. Il avait osé briser le serment qu’il m’avait fait de ne rien révéler. Mais avouer une telle machination me conduirait directement sur le bûché. Il me fallait maintenant jouer serrer si je voulais quitter cette salle vivant…
" Voyons Capitaine, vous me présentez là un tableau peu flatteur de la Politique Royale… "
Le Roi ne pouvait pas laisser passer de telle paroles – offenses à ses nobles oreilles. Aldam était juste et bon en général, pourtant, il était plus judicieux de suivre son jugement.
De rares variations sanguines l’avaient amené à promulguer des lois et des peines de mort sommaire.
Et que l’on soit de son propre sang ou pas, le Roi ne s’embarrassait guère de tels détails.
Le Capitaine sembla sagement se raviser, il était peut-être téméraire mais pas stupide. Une vague de soulagement me submergea, la réaction outrée de notre souverain venait de sauver ma tête.
" Sire, pardonnez mon impudence s’il vous a semblé que je critiquais votre royale position, " reprit-il. " Mais la réalité est telle que je ne pouvais plus me taire. Le peuple gronde et demande un éclat des troupes de votre Majesté. Il ne connaît que des échos de défaites et de déroutes "
Un rire nerveux ponctua cet " aveux ".
" Il suffirait de me donner l’ordre de partir avec mes lanciers et je vous promets de les mettre en pièce. "
Il serra rageusement le poing – je suppose qu’il songeait à la victoire qu’il pensait ainsi apporter. Cette dernière ferait enfin taire les détracteurs d’un militarisme dont certains hauts gradés faisaient preuve. Cela permettrait aussi au Roi de redorer son blason, terni par les multiples défaites que nous venions de subir.
" Ah, l’impétuosité de la jeunesse, " fis-je. " Vous irez loin mon cher… "
Je tournais autour de la robuste table de chêne sculpté.
" Les lanciers sont la garde personnelle du Roi. On ne peut pas les sacrifier ainsi. Si le corps des lanciers disparaissait, c’est comme si le Roi se retrouvait sans défense. Et nos ennemis ne reculeraient plus devant rien. "
Je m’arrêtais sur ces paroles et jaugeais leur effet sur les personnes présentes. Je compris vite que ces dernières n’en avaient pas eu d’énormes sur le jeune chevalier, toujours aussi impatient d’en découdre.
" Allons Général, vous connaissez aussi bien que moi la valeur de mes hommes, " reprit-il avec sa confiance insolente. " Ce sont les meilleurs combattants du Royaume. Le Roi les a personnellement choisis. Mettriez-vous en doute sa royale sagesse, Mac Allister ? "
Il me toisa du regard, le sourire aux lèvres. Je pouvait voir tourner les rouages de son cerveau, tentant de prévoir chacun de mes mouvements.
" Majesté… " dis-je. " Je crois que votre Capitaine dépasse les bornes ! "
" Allons Général… ses mots dépassaient certainement sa pensée, n’est-ce pas Leeroy Mon Creifst ? "
" Je dois avouer que non, Royal cousin. Mais laissez moi vous expliquer… "
" Oseriez-vous donc vous mesurer à notre Roi ? " fis-je offusqué.
Il me fallait absolument rattraper la situation, sinon, nous courrions au désastre.
" Bien sûr que non… " se récria le téméraire jeune homme.
" Alors que suggériez-vous, Capitaine ? " questionna le Roi, soudain intéressé par l’assurance dont faisait preuve Leeroy.
" Une confrontation directe et un écrasement total des forces ennemies. Ce que notre Général s’est toujours refusé à faire. "
Cette dernière remarque jeta le doute dans l’esprit du Roi et je sentis mon influence diminuer davantage.
" Et ainsi envoyer nos soldats à la mort ? " rétorquais-je.
" Si nous frappons fort, D’Armond ne se relèveront pas de si tôt et abandonneront leurs projets de conquête. "
Mêlant le geste à la parole, le jeune chevalier frappa le bois de la table à s’en briser la main. Le roi recula de quelques pas, une expression pensive sur ses traits droits. Passant la main en travers des boucles rousses de sa barbe, il démêla machinalement les nœuds qui s’y étaient formés. Ce geste – devenu au fil des années, une sorte de tic – l’apaisait, lui permettant d’éclaircir son esprit. Je compris très vite que l’idée d’une victoire flagrante sur nos ennemis répondrait aux attentes de la majorité de ses sujets. Ce n’est qu’après avoir arpenté la pièce quelques instants qu’il s’arrêta soudain avant de faire volte face et de soutenir le regard de son cousin.
" Alors Capitaine, vous me proposez d’entrer en conflit ouvert avec le Duc d’Armond ? Mais pouvez-vous m’assurer du succès de cette expédition ? "
" Si vous en donnez les moyens à votre humble serviteur, oui je vous l’assure. "
La pertinence de la réponse fit tomber les dernières inquiétudes du Roi.
" Et que préconisez-vous comme moyens ? "
" Et bien, disons… les légions du Sud pour commencer. Ce sont celles qui ont le moins souffert des combats jusqu’à présent. Et je me suis laissé dire que leurs chefs n’attendent qu’un signal de votre Majesté pour se mettre en marche. Ils ont la volonté d’en découdre, tout autant que vos fidèles lanciers. "
" Ainsi, avec simplement trois légions et une centaine de lanciers, vous espérez mettre en pièce une armée de " monstres "… "
" Non, bien sûr… pour que le projet soit viable il me faudrait d’autres troupes. Notamment les archers de Boulder et la célèbre artillerie de Vechoum. "
" Et qui prendrait le commandement de cette formidable armada ? "
" Moi, " fit-il triomphalement.
" Mais voyons, vous n’avez aucune expérience… " m’indignais-je.
" Mais les hommes m’écouteront… "
" Peut-être, mais en cas de défaite, serez vous assez " charismatique " pour empêcher vos hommes de fuir ? "
" Je réussirai certainement mieux que vous… " cracha-t-il.
" Comment ? Majesté, cela ne peut continuer… "
Une fois encore le Roi m’interrompit, la lame déjà à moitié sortie.
" Il suffit ! " hurla-t-il. " Je n’admettrai plus un seul éclat dans cette salle. "
Le Roi se détourna de nous tout en se dirigeant vers son autel.
Coupés dans notre élan, nous nous excusâmes platement, la tête quelque peu basse. Le Roi en avait assez entendu pour aujourd’hui. Il fit appeler son scribe et chapelain. Un petit homme, squelettique et chauve se présenta alors devant nous. Son vêtement de moine trahissait une vocation religieuse. Un orange agressif jurait sur son visage au masque mortuaire. C’était un homme des régions du Nord, de l’Abbaye de Faelin à première vue. Il vint s’asseoir sur le scriptorium à la gauche de la nef royale.
Leeroy et moi nous agenouillâmes devant le Roi tandis que ce dernier dictait d’une voix grave, assis sur son trône.
" En l’an de grâce 325, 12ème année de mon règne. Moi, Aldam Mon Creifst Roi de Ligam, Maître des Marches de l’Ordre des Augustins et Prince des Sables de l’Est, promulgue l’édit suivant : En vue de bouter en dehors des Terres de Ligam l’ennemi – le duc d’Armond, roi des plaines du Nord – une mobilisation générale des troupe du Royaume sera effectuée. Le Général Mac Allister, Défenseur des Terres de Ligam, prendra la tête de l’expédition victorieuse. Il aura à sa suite les Légions du Sud, les Archers de Boulder et les Artilleurs de Vechoum. Les Lanciers royaux les assisteront sous le commandement du Capitaine Leeroy Mon Creifst. Que le Seigneur Tout Puissant, Maître de tout ce qui vit, bénisse nos soldats et qu’Il les mène à la Victoire. Moi, Aldam Mon Creifst Roi de Ligam, Maître des Marches de l’Ordre des Augustins et Prince des Sables de l’Est, j’ai dit. "
***
Les vapeurs de poudre me rappelèrent à la réalité et j’essuyais mes yeux brulés par les nuages opaques soulevés par le recul des canons. Préoccupé par l’avancée des combats, je saisis ma longue vue qui gisait sur un strapontin et d’un coup d’œil, pris connaissance de la situation.
Elle n’était pas brillante.
L’intervention des archers, contrairement à mes estimations, n’avait pas porté ses fruits. Seuls quelques trop rares corps gisaient derrière les lignes ennemies. Le gros de la troupe adverse taillait à présent en lambeaux les restes de ma chevalerie. Au cœur de la bataille, un cavalier se démenait pour permettre à une quinzaine de lanciers de s’échapper.
Leeroy.
Pour assurer leur retraite et peut-être pour récupérer cet impétueux imbécile, j’ordonnai de lancer les légions dans la mêlée. Cris et armes au vent, elles s’élancèrent, se fracassant contre les lignes adverses.
Avec une férocité toute Sudiste, les légionnaires fondirent sur les hommes loups, les trolls et rats en tous genres. Pourtant, en dépit de la débauche d’énergie extraordinaire que mes soldats démontraient, rien ne changeait. Mes lignes se faisaient irrémédiablement enfoncer.
J’ordonnai une nouvelle salve de flèches et d’artillerie, malgré les tentatives de dissuasion de mes lieutenants. Je savais que mes soldats allaient en souffrir autant que ceux d’en face mais je comptais sur leur précision. Le bruit des détonations résonna à nouveau dans toute la plaine, couvrant le sifflement des flèches.
Des cris atroces déchirèrent le ciel. Mes hommes mouraient les uns après les autres. Curieusement, aucun de nos ennemis ne tombaient. Une sensation d’étrangeté m’envahit soudain. Une aura semblait les protéger, ne laissant rien les atteindre. Je compris que si je ne rappelais pas mes troupes, je les perdrais sans aucun doute.
Je fis signe à mon cornemusier et lui ordonnais de jouer le chant de retraite. Les premières notes entonnées, je vis les " monstres " se tordre de douleur, se tenant les oreilles.
Ne supportaient-ils pas le son de la cornemuse ?
Les dernières notes flottaient encore lorsque Le Duc d’Armond, semblant comprendre que ses " troupes " n’étaient plus aptes à combattre, les fit battre en retraite en bon ordre. Armé une dernière fois de ma longue vue, je crus voir le Duc, le sourire aux lèvres. Monté sur son étalon, aussi noir que le charbon, un étrange halo, une pénombre bleue l’entourait. Une longue tunique de la même couleur couvrait son corps. Il me glaçait le sang, et pourtant Dieu seul savait combien d’adversaires plus puissants que lui j’avais affronté. Mais, lui, je n’aurais su dire pourquoi, m’avait toujours intrigué. J’avais l’impression de me retrouver en face du démon aussi puéril cela puisse paraître.
Mes lieutenants me sortirent de mes pensées m’avertissant que les légionnaires rejoignaient nos lignes. Je n’avais même plus assez d’hommes pour former une centurie. La précision des tirs de notre artillerie et de nos archers avait été meurtrière…
La compagnie des Lanciers n’était pas mieux lotie. Une trentaine seulement avait pu échapper au massacre et leur Capitaine était grièvement blessé. Le résultat de ce terrible affrontement se résumait par le plus grand désastre que le Royaume ait connu.
Je ne savais pas comment j’allais annoncer cela à mon Roi, lui qui avait eu pleine confiance en moi et en son jeune cousin.
Lui qui était certain d’une victoire éclatante et facile. J’allais lui conter la pire défaite qu’il m’ait été donné de vivre.
***
Le soleil sur son déclin, rougeoyait à l’horizon, les blessés se comptaient par milliers et les morts par centaines. Les feux de camp s’allumaient à gauche et à droite. Un repos bien mérité s’offrait à tous. Déjà, de l’autre côté de la plaine, il n’y avait plus de traces d’Armond et de son armée. Je me demandais où il avait bien pu passer…
Je réunis mon état-major sur le coup du souper. Nous mangeâmes tout en discourant sur les évènements. La seule certitude était que les troupes ennemies se trouvaient sous une protection magique. Mais qui pouvait bien la leur fournir ?
Des magiciens de l’Est ?
Pourtant Diyoss, le Roi de Livrest, avait profité de l’hérésie des religieuses de Sainte-Bernadette pour détruire cet ordre. Elles avaient été accusées de magie noire et de sacrifices contre nature. Le monarque n’avait pas fait dans la dentelle à l’époque.
Il avait massacré des centaines de Vierges et de moines de l’ordre. Son Royaume était devenu le premier Royaume laïc de la Nouvelle Terre. Les derniers survivants de cette société avaient été mis en esclavage, particulièrement les rares magiciens ayant miraculeusement survécu aux coupes sombres que le Roi pratiquait encore régulièrement. Cette hypothèse ne répondait donc pas à nos questions.
Quant aux Plaines du Nord…
Elles n’étaient pourtant pas une menace pour le royaume de Ligam…
C’était une contrée pauvre et perdue au-delà des Montagnes de Fer. Elle était balayée par les vents et les raz de marrée en tout genre. Il était impossible d’y vivre d’une manière satisfaisante. La terre était inculte et peu fertile. Les seules richesses de cette contrée résidait dans les mines de Fer et les quelques mines d’Or qui se trouvaient sur les pans de la chaîne des Montagnes de Fer. Ces minerais étaient traités et acheminés sur tous les marchés de la Nouvelle Terre via la capitale portuaire de Suaran.
Les motivations du Duc restaient pourtant une énigme, il était venu offrir ses hommages à Aldam lors du dixième anniversaire de son règne. Il n’avait alors montré aucune animosité envers notre Roi. Au contraire, il avait apporté une statuette à l’effigie de notre Souverain d’une extrême finesse. C’était un cadeau de sa fille, nous avait-il expliqué…
Sa fille…
Mais alors que je recherchais son image dans mes souvenirs, le vin et la fatigue eurent raison de moi et je m’assoupis rapidement.
Minoa…
A suivre