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Le mois d'août - du 1er au 7

Samedi, le 3 août

Le temps, le temps... Je manque de temps, je suis perdue dans le temps, je suis emmêlée dans le temps. Le temps. Celui qui s'égrène, celui qui défait, celui qui use, celui qui abuse. Je navigue dans les décennies désordonnées qui se bousculent. Les miennes comme les siennes... J'accompagne ma mère dans sa recherche du temps, dans son combat contre l'engouffrement. Par moments, j'ai peur d'être entraînée dans cette lutte perdue d'avance. J'ai peine à me dégager de son aggrippement. Je ne puis pas m'enfoncer dans son angoisse. Une de nous deux doit continuer à respirer, doit garder la barre. Ma lumière doit rester allumée, je suis aussi le phare.

Sa santé physique donne encore des soucis. Elle est toujours à l'hôpital. Mais plus encore, c'est cette descente dans l'égarement qui effraie. Il est terriblement difficile de confronter, de vaincre la terreur au fond de ses yeux. Puis, à force de paroles douces et rassurantes, de beaux souvenirs rappelés, un peu de sérénité revient, ses muscles se détendent, ses mâchoires se desserrent et, durant quelques instants, je retrouve ma mère et je la console. Je la rassure, je lui raconte ce que sera le reste de sa vie, comme on raconte tendrement une histoire à son enfant avant qu'il ne s'endorme.

Peu de chance qu'elle puisse retourner à sa résidence. Il faudra penser à autre chose. Je suis seule. Depuis mercredi. L'équipage familial est en relâche. Alors, je suis là, je suis toujours là.

Quelques bouffées d'air frais dans la tourmente. Les nombreux appels téléphoniques de ma fille retenue par son travail. Le repas très rapidement partagé avec cette amie d'enfance entre deux visites à l'hôpital. Le grand copain, en voyage d'affaires, qui s'inquiète. Cet autre ami qui a vécu quelque chose de semblable, il y a quelques années, avec qui j'ai passé une heure en toute fin de soirée mercredi. Et Bach, et Julien Green.

De Julien Green justement, deux paragraphes, écrits alors qu'il n'avait que 26 ans:

"La vie humaine est belle parce qu'elle est condamnée à finir. Si elle ne finissait pas sur terre, cela tournerait peut-être à je ne sais quoi d'ignoble. Telle qu'elle est, elle a la noblesse d'une chose sacrifiée."

Et un peu plus loin:

"Je ne veux pas me hâter vers la fin de cette vie. Il ne se passe pas de jour que je ne songe à mon enfance. Même le passé tout proche me cause d'indicibles regrets. Avoir conscience du temps qui s'écoule, quelle grâce et quel tourment!"

Je voulais enrichir ma vie intérieure en commençant mon journal. Il faut absolument que je prenne le temps et que je me concentre suffisamment pour venir écrire plus régulièrement. On enrichit sa vie intérieure, notamment, en creusant dans les événements quotidiens pour en retirer la substance. Or, si mon bouleversement actuel est profond, cette expérience humaine très marquante ne sera significative, en terme d'enrichissement, que dans la mesure où je saurai l'intérioriser. Écrire pour se forger, écrire pour ne pas oublier.

Dimanche, le 4 août

Je veux écrire, je fais un acte volontaire d'écriture. Pour dire quoi? Rien de notable ne s'est passé depuis ma précédente entrée, sinon un moment très difficile à l'hôpital hier soir en raison de l'angoisse de ma mère. Je viens de terminer mon repas du midi, j'écoute les merveilleuses Variations Golberg dans l'adaptation et l'interprétation orchestrales qu'en a faites Bernard Labadie. Oui, cela aide à remettre les choses en perspective. Un peu plus tard, j'irai à l'hôpital.

Je relis mon entrée d'hier et je souris malgré moi. Je suis surprise et déçue de constater que quand j'en ai le contrôle, comme aujourd'hui, comme en ce moment, je ne sais pas du tout, ces jours-ci, utiliser le temps... C'est lui qui gagne sur moi. Qu'ai-je fait depuis mon lever? Rien qui vaille, je tourne en rond. Je ne suis même pas sortie arroser la corbeille de fleurs et pourtant elle en aurait besoin... Bon, probablement que je le ferai à la course, en quittant tout à l'heure.

Il faudrait que je sache prendre un peu de distance avec ce que vit ma mère. Même s'il a des effets certains sur mon quotidien qu'il transforme, il ne faudrait pas que j'assume son drame comme s'il était le mien. Bien sûr que je suis peinée par ce qui arrive à ma mère, mais, justement, c'est à elle que cela arrive et je ne dois pas faire d'identification à cet égard. Il ne faut absolument pas que je prenne cela dans ma propre vie, sinon à quoi pourrai-je servir si cela me paralyse?

On dirait qu'il y a un bizarre sentiment de culpabilité dans le fond de tout cela. Comme si je me devais de faire complètement abstraction de ma propre vie, du bonheur de vivre qui est le mien, pour pouvoir être une fille digne de ce nom. Ne plus être en santé, devenir languissante, revêtir le manteau de malheur de ma mère et attendre patiemment qu'on me redonne le droit d'être heureuse, quand tous les êtres qui m'entourent m'en donneront la permission par leur propre état de bien-être? Ouf, c'est tordu ça... Non, ce serait malsain et ce serait ne pas prendre mes responsabilités envers moi-même.

Il faut que je me secoue, que je relève la tête et que je refuse d'être défaite par le combat d'une autre. Non, je ne serai pas que spectatrice, d'ailleurs je ne le pourrais pas... Dans ce combat, je veux bien être le coach, je veux bien être le soigneur, mais je ne puis être le boxeur. Bon, cela sert aussi à ça écrire?

Mardi, le 6 août

Je fais cette entrée sans trop savoir quand je pourrai la mettre en ligne, puisqu'une fois de plus le câble est en panne et ce depuis hier soir. Impossible de me brancher sur Internet, impossible d'avoir accès à de nombreux canaux de télévision. Les bris causés par le sabotage sont importants et la panne pourrait durer quelques jours encore. Toujours ce conflit de travail dont les consommateurs font largement les frais. Et cela semble vouloir s'éterniser. Vais-je patienter encore longtemps? Je pourrais décider de m'acheter une soucoupe et de faire affaire avec une des compagnies se servant de satellites. Resterait la connexion à Internet. Le modem câble est nettement plus rapide que les autres systèmes, et c'est ce qui me fait hésiter...

Hier, j'avais congé : mon frère et quelques membres de sa famille, de retour de voyage, m'ont remplacée à l'hôpital. J'ai donc pu m'occuper de certaines choses tout à fait matérielles, comme faire changer les freins de ma voiture qui en avaient grand besoin. J'y ai bizarrement pris grand plaisir comme si cela me ramenait dans une réalité qui m'est étrangère depuis quelque temps... :-) J'ai aussi beaucoup apprécié pouvoir prendre cette journée pour moi. Elle s'est très agréablement terminée par un repas pris chez le grand copain, où j'ai aussi retrouvé un couple que j'apprécie beaucoup. Les discussions ont été variées et intéressantes et nous avons beaucoup ri. Les heures se sont envolées rapidement.

Aujourd'hui, la température a été capricieuse et insaisissable. Il y a eu alternance de temps froid et venteux à pluie froide ce matin, puis des passages ensoleillés et ensuite de brusques rafales de vents avec une pluie très abondante mais de courte durée et à nouveau le soleil. Rien de bien plaisant. Pour ceux qui sont en vacances, difficile de planifier quelque chose pour la journée. Mais ce n'est pas mon cas, puisque j'ai repris le chemin de l'hôpital. J'ai été accueillie à bras ouverts par ma mère et sa voisine de chambre qui semblaient s'être ennuyées de moi hier. A vrai dire, cela m'a fait bien plaisir. Cela me prouve aussi que les efforts que je fais pour les encourager et les distraire portent fruit ou leur font un peu de bien. Je m'occupe aussi de la voisine de chambre de ma mère qui, étant de l'extérieur de la ville, n'a que très peu de visiteurs.

Nous aurons bientôt des nouvelles du cas de ma mère, les différents intervenants médicaux et sociaux devant se réunir pour analyser son dossier en mettant en commun leur évaluation personnelle.

 

 

 

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