RODRIGUES


Rêves-tu souvent de ton île natale, vierge et belle à ravir,
Toi qui aimes tant la mer, les plages, le ciel et le soleil
Et qui donnerais tout pour une terre où, avec un grand sourire
Aux lèvres, tu puisses t'extasier devant toutes les merveilles
Que prodiguent le ciel et l'océan, à chaque réveil;
Une île enchanteresse où des êtres simples et chaleureux
Aux charmes créoles ineffables vivent doucement au gré du vent
Dans un coin de paradis où aiment séjourner les dieux,
Un havre de paix où tu puisses vivre sainement jusqu'à cent ans?
 
O ma belle et bonne épouse, cette île, tu la connais, tu y es née.
C'est Rodrigues, la Vénus anadyomène des Mascareignes,
Aussi belle, aussi douce que l'antique Déesse de la Beauté!
Elle est née comme toi, avant l'aube, des eaux où se baignent
Depuis des siècles des sirènes aux voix qui font tant rêver
Les hommes avides d'ivresse, de tendresse et de volupté.
Comme toi, elle est apparue dans le ciel peu avant l'Aurore,
Car elle est timide de nature, et ne veut nullement offusquer
Le monde de sa beauté, divine et pure et toute rayonnante d'or!
 
Dis-moi, belle compagne, où trouveras-tu de lieu plus propice
À la contemplation des astres qu'à Pointe Vénus les soirs d'été:
Alcor, Orion, les Pléiades et la Croix du Sud, d'où surgissent
Tous ces rêves d'éternité que nous tissons au fil des années?
Où pourrions-nous rapprendre à vivre comme au temps de jadis
Et retracer nos empreintes sur le sable si fin si doux de l'enfance
Si ce n'est à Rodrigues? Où nous tremper dans des eaux lisses,
Cristallines et miroitantes que dans ses lagons, ses baies, ses anses
Où le vent exhale des arômes de manioc, de cocos, de maïs et d'anis?
 
Retournons donc vers ces belles contrées où nous vîmes le jour
Et ne cherchons plus en d'autres terres ce que l'Océan Indien
Nous a donné comme ciel d'azur, jardin d'Eden, et pour toujours
Une corne d'abondance tropicale: tamarins, goyaves, fruits à pain,
Grenadines, jacques, tamarins, citrons et bien d'autres encore;
Des pailles-en-queue au vol gracieux, le chant mélodieux des serins,
Tout ce qu'il faut pour être heureux pour encore bien d'aurores:
Baignades au petit matin et à minuit, Rodrigues à pleines mains
Nous l'offre comme une mère nourricière qui donne Vie à la Mort!
 
Il est encore temps d'y refaire une vie à l'ombre des cocotiers
Et des palmiers, car là où tu vis le jour, la nature est encore pure,
Les coquillages et les crabes nous attendent sur le sable immaculé
De l'Île-aux-Sables et de l'Île Cocos où la vie n'est pas si dure
Et où, comme à l'aube des temps, la mer berce les algues tendrement,
Et les poissons dans les hauts et bas-fonds sont aussi nombreux
Que les oiseaux qui n'ont d'horizon que le libre et vaste firmament!
Toi qui as si peu vu et connu de ton île natale, tu exauceras ton voeu:
Tu la connaîtras d'un cap à l'autre; nous irons même à Pointe Tasman!
 
Grombrani, île Paille en queue et île Pierrot, on les verra tous.
Et nous voguerons des heures entières sur des vagues d'insouciance
Dans une vieille pirogue de pêcheur; et bien que nous prenne la frousse
Quand sillonnent les requins frôlant les passes dans leurs secrètes errances,
Nous nous fierons aux bonnes paroles de notre timonier rodriguais
Et avec un peu d'hourite et de poisson grillé nous vivrons de sel et d'été.
Oui, nous irons voir les sternes et les frégates noires à l'île aux Fous
Et parce que le nom à lui seul nous plaît, nous irons aussi à Baladirou:
Que de rivières à remonter, que de pics et de falaises à escalader!
 
Un jour pourtant, de la Baie du Nord, comme le faisait ta mère
Avec tant d'aise, l'air narquois en nous voyant traîner le souffle coupé,
Nous gravirons ensemble le mont du Nord et sans nous arrêter
Nous irons jusqu'à La Ferme, et à Saint-Esprit, pour une prière.
On se recueillera sur ces lieux familiers où tout a commencé
Et d'où encore enfant tu te rendais, les yeux rêveurs, à Port-Mathurin.
N'aimerais-tu pas aller cueillir des fleurs sauvages dans la vallée
Et remonter la rivière Ciseaux jusqu'à ses sources par un beau matin
Saus autre souci que le plaisir de revenir le soir le coeur serein et léger?
 
ll est vraiment belle, Rodrigues, car elle est encore vierge et chaste.
Elle est ce que Maurice n'est plus, hélas! Elle est encore innocente!
Elle s'offre à peine au monde; ses élans sont plus timides, moins vastes
Et telle une rose que protègent les épines, ses montagnes aux pentes
Abruptes et difficiles ne s'ouvrent qu'aux amants les plus téméraires.
Son peuple est sain et fort car il se nourrit des fruits d'une terre
Nourricière bien que sèche. Les Rodriguais sont des montagnards
Qui sont devenus pêcheurs; ce ne sont pas des illétrés ni des ignares
Mais ont pour guides les étoiles qui leur disent ce qu'ils doivent faire!
 
Sait-on jamais si on verra un jour le Piton, le Limon ou le Bilactère
Et toutes ces beautés et merveilles que le destin nous a léguées
Dès notre naissance et que nous avons oubliées sans trop y penser.
On aime toujours quitter son pays et parcourir d'autres mers
À la recherche de l'or, d'amitiés ou d'amours, mais ce qu'on ignore
Hélas! c'est que le bonheur ne se trouve nulle part ailleurs
Qu'au lieu même de notre naissance et en nos propres coeurs
Et que souvent pour oublier les malheurs que nous impose le sort
Il nous faut tout simplement avoir le courage de croire en notre bonheur!
 
 
Claudio Wye
Hosted by www.Geocities.ws

1