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Répétition comme effacement Kierkegaard et la répétition
comme acte Dans le dernier séminaire, j’ai proposé de déterminer les cordonnés
possibles d’une pensée de la répétition comme manifestation du Réel. Une pensée
qui serait présente aussi bien dans l’esthétique du XXème
siècle que dans la clinique psychanalytique. Cette répétition, non-soumise à
l’inertie du même, serait la contribution majeure du siècle pour la
structuration des modes de présence possible du non-identique. Mas comment la
penser ? A partir d’une analyse de la métapsychologie
freudienne, je me suis proposé de me rapprocher de cette répétition comme manifestation du Réel
à partir d’un échec. Il s’agit de l’éçhec freudien
venu de la tentative de fonder une clinique de la subjectivité à travers des
procédures de subjectivation comme l’historicisation, la symbolisation et surtout la
remémoration (Erinerrung). J’ai essayé de montrer comment une des questions cliniques majeures
laissés en ouvert par Freud touche au problème du statut de la pulsion de mort
à la fin de l’analyse. Car Freud se voit devant une compulsion de répétition
qui résiste à la remémoration. En fait, la remémoration est aussi une
répétition, pour autant qu’elle est production d’un récit capable de
intérioriser les chapitres censurés de l’histoire du désir du sujet :
"Ce que nous souhaitons", dira Freud, "c'est une image fidèle
des années oubliées par le patient, image complète dans toutes ses parties
essentielles"[1].
Cette image fidèle permettait au patient de répéter l’événement traumatique à
l'intérieur d'un récit, mais désormais sous le point de vue de ses connexions
causales. La compréhension du réseau causal auquel le symptôme appartenait
serait la condition pour la levée des
effets de ce réseau. Mais la grande découverte de Freud ne se trouve pas
dans la structuration des pouvoir thérapeutiques de la remémoration. Sa
contribution doit être cherché dans l’indication d’une répétition pulsionnelle
qui ne se soumet pas à la remémoration réflexive avec ses processus de symbolisation. L’amour passion de Kierkegaard Afin de mieux cerner cette spécificité freudienne,
je suggère de faire un pas en arrière et d’analyser une autre figure de la
répétition présentée aussi à partir de sa différence envers la remémoration. Il
s’agit de la reprise de Kierkegaard. Ici, nous
pouvons suivre Deleuze et affirmer que Kierkegaard s’inscrit dans un tournant
majeur de la pensée de la différence à travers la problematisation
de la répétition. Il se joint à Nietzsche dans la tentative de opposer la
répétition à toutes les formes de généralité. Ce sont des penseurs qui
transforment l’expérience de la répétition dans une épreuve sélective à travers
de laquelle la volonté peut se nouer à la liberté. Aussi bien pour Kierkegaard
que pour le Nietzsche de l’éternel retour du même, la répétition est une
épreuve qui met le sujet devant un Réel qui instaure une autre dynamique de
temporalité. Mais, pour nous, la question majeure est: « En quoi la pensée
de Kierkegaard sur la répétition peut rendre plus facile la tâche de comprendre
les enjeux posés par la compulsion freudienne de répétition ? ». Suivons donc Kierkegaard dans son livre majeur La reprise. « Reprise et ressouvenir sont un même
mouvement, mais en direction opposé », dira Kierkegaard « car, ce
dont on a ressouvenir, a été, c’est une reprise en arrière ; alors que la reprise
proprement dite est un ressouvenir en avant »[2].
Qu’est-ce que cet étrange concept de ressouvenir en avant peut vouloir
dire ? Kierkegaard nous Reprise et ressouvenir sont un même mouvement mais
avec des articulations temporelles différentes. Cette notion de ressouvenir
nous renvoie nécessairement à la réminiscence platonique. Il s’agit surtout de
soumettre l’événement où se joue la particularité du cas à la généralité de
l’Idée. Les événements apparaissent comme des incidences régionales du
générique d’une Idée qui reçoit un statut d’a priori. Qu’on se rappelle ici de l’esclave du Ménon, de Platon, qui connaît les vérités de la géométrie
sans les savoir parce que la raison est capable d’articuler a priori la structure logique de tout expérience possible. Afin de pousser cette idée plus loin et de montrer
ses résultats dans la vie afective de l’individu,
Kierkegaard nous raconte une histoire, un cas de psychologie expériemental. Il parle d’un jeune homme qui tombe amoureux
d’une jeune femme. « Il brulait d’un
amour-passion », nous dit Kierkegaard. Mais il ne peut pas consommer son
amour, il doit parler de son impossibilité au narrateur du récit, Constantin Constantius. Le jeune homme est chez Constantin et là se
montre la vérité de son amour : « Ce jeune homme était profondément
amoureux, avec ferveur, c’est clair ; et pourtant, il était capable,
dès le premier jours de son amour, de se ressouvenir de lui. Au fond il en
avait déjà fini avec tout cette histoire. En commençant, il a fait un pas aussi
redoutable qu’il a sauté par-dessus la vie »[3]. S’il a sauté par-dessus
la vie c’est parce qu’il avait le ressouvenir avant même que le fait se
réalise. Il avait un ressouvenir dépourvue d’expérience. Cela ne nous étonne pas, pour autant que l’objet de
son amour n’était que la répétition modulaire d’un autre objet, celui capable
de causer
son désir. Il voit dans la jeune
femme, qui est l’objet empirique de son amour, la réminiscence d’une espèce
d’objet a
priori qui cause son désir. Au fond de
lui, il sait que son amour n’est pas exactement un amour pour la jeune femme en
tant que Unique
(Das Enkelte). « On n’aime que pour des qualité
empruntés », nous disait Pascal. Car cette amour de ressouvenir est en
fait un amour pour ce que, dans la jeune femme, répète les marques et les
signifiant d’un certain genre d’amour pour un objet premier. Ainsi, il est
possible de dire que, dans cette dimension, l’histoire de son désir apparaît
donc comme une histoire sans événement, D’où
son impossíbilité de réaliser l’amour sans trahir la
jeune femme, pour autant qu’il ne peut pas expliquer à l’aimée :
« qu’elle n’était qu’un forme visible, alors que sa pensée, à lui et à son
âme cherchaient autre chose, qu’il reportait sur elle »[4]. C’est qui permet à
Kierkegaard de poser une question pascalienne par excellence :
« Aime-t-il réellement la jeune fille ou n’est-elle encore ici que
l’occasion qui le met en mouvement ? »[5]. Ce que nous explique
d’où vient l’impossibilité de changer le malentendu de l’amour en rapport réel. Mais quoi penser de cet amour pour autre chose, amour pour un objet premier dont les autres
ne sont que la répétition modulaire ? .On peut penser qu’il n’est pas très
loin de la problématique freudienne à propos du rapport entre fantasme et
objet. Nous savons comment, pour Freud, le mouvement du
désir est coordonné par la répétition modulaire des expériences premières de
satisfaction. Ces expériences ont produit des perceptions qui sont restés sous
la forme des traits mnésiques qui ont tendance à être reinvesties
dans la mémoire lorsque l’excitation du besoin réapparaît.
« Originalement », dira Freud, « l’existence de la
représentation est déjà un garant de la réalité du représente »[6]. Ainsi, les système
psychique essaiera de retrouver, à travers un jugement
d’existence, cet objet perdu lié aux premières
expériences de satisfaction. Il y a donc un travail qui consiste à rendre
adéquat l’image mnésique, dont le statut est éminement
fantasmatique, à l’objet. C’est la production d’une épreuve de réalité venu de
l’accumulation des échecs successifs qui permettra au système psychique de
reconnaître l’inadéquation et de poser une différence entre la perception et la
simple hallucination d’un objet[7]. Mais notons que l’histoire du désir du sujet
devient ainsi l’histoire de la quête d’un objet retrouvé : « L’objet
est de sa nature un objet retrouvé »[8], dira Lacan. Il est
produit d’une répétition fantasmatique. Qu’est-ce qu’il arrive alors avec le jeune homme de
Kierkegaard ? « Pendant tout ce temps, se produisait en son for
intérieur un remarquable changement. Le verve poétique s’éveillait à une
échelle que jamais je n’aurais cru possible. A cet instant, je compris et sans
peine ; la jeune fille n’était pas son aimée ; elle était l’occasion
pour le poétique, de s’éveiller en lui ; elle le rendait poète »[9]. Mais cette poésie n’a rien à voir avec, par
exemple, avec les verses de Vladimir Maiakovsky :
« Les poètes chantent des odes à Dafne et à
Chloé/ Mais moi, je ne suis qu’un homme, je ne suis que chair/ Ce que je te
demande c’est ton corps/ Ainsi que les chrétiens demandent aujourd’hui notre
pain quotidien ». Au contraire, sa poésie ne parle pas de l’amour
l’étrangeté de ce qui ne se dévoile que dans le corps d’une femme. Sa poésie n’est que l’occasion pour le générique du poétique. Un
poétique centré sur des dispositifs d’idéalisation et de réalisation de l’image
fétichisé de la femme. D’où la critique de Kierkegaard à ce qu’il appelle la répétition
esthétique. A son avis, elle n’est que la tentative de
réalisation imaginaire d’une répétition fantasmatique. S’il y a de répétition
possible, il faut la chercher ailleurs que dans la tentative de répéter des
contenus de représentations mentales. Car : « vouloir servir l’idée
(et, par rapport à l’amour passion, ce n’est pas srvir
deux maîtres) voilà un rude service : nulle beauté n’est aussi difficile
que l’idée et nulle réprobation de jeune fille ne peut être aussi pesante que
le courroux de l’idée, qui est, plus que tout, impossible à oublier »[10]. C’est à cette répétition imaginaire que Kierkegaard
fait allusion lorsqu’il essaye de répéter une voyage agréable faite à Berlin.
Il veut suivre l’ombre de ses pas, il veut aller à la même pièce de théatre qui l’avait plu, rester dans la même chambre
d’hôtel qu’auparavant. Mais rien est conforme à son image mnésique de
satisfaction. Les acteurs ne sont pas comme auparavant, la chambre était déjà
occupé. En bref, la répétition devient un échec. L’ironie comme faux-remède contre la répétition
fantasmatique Mais qu’est-ce que Kierkegaard suggère pour guérir
le jeune homme du poids de cette répétition fantasmatique ? Le premier
remède c’est l’ironie. Kierkegaard recommande au
jeune homme d’être ironique dans son rapport à la jeune fille afin de pouvoir
se détacher d’elle. « Chercher d’abord, si possible, à lui être un peu
désagréable. Ne la taquinez pas : cela l’exciterait. Non ! soyez
inconstant ; ronchonnez, faites un jour ceci, un autre cela. Mais sans passion,
par pure routine. Que celle-ci, cependant, ne dégénère pas en inattentions. Il
faut, au contraire, multiplier plus que jamais les attentions apparentes, mais
comme si elles étaient imposées par une charge officielle, c’est-à-dire,
dénuées de toute ferveur, Substituez sans cesse à tout plaisir de l’amour
passionné un certain quasi-amour passionné, écœurant,
qui ne soit ni de l’indifférence, ni du désir »[11]. En quoi ce quasi-amour passionné est le fruit de l’ironie ? Nous savons comment Kierkegaard était marqué par
les réflexions romantiques sur l’ironie. Rappelons, par exemple, de Schlegel qui parlait
de l'ironie comme une : "boufonneire
transcendantale" grâce à laquelle le sujet pouvait prendre distance de
tout déterminé. Car, avec l'ironie: "tout ce qui était solide, bien établi
se volatise, tout ce qui était sacré se trouve
profané"[12]. Ce
que Kierkegaard demande au jeune homme c’est exactement de montrer, à travers
ses actes, l’écart entre ce qui est dit et la position occupé par celui qui
dit. Ainsi, l’ironie consiste ici à répéter les gestes d’un amoureux, de
produire un semblant d’amour même quand on est vraiment amoureux. Mais il
s’agit de répéter ces gestes pour mieux les effacer, pour annuler sa valeur à
travers « le vœu de silence de l’ironie »[13].
Ainsi, le jeune homme
pouvait se libérer de l’amour de la femme, mais le prix à payer serait cher.
S’il est vrai que l’ironie marque toujours l’écart entre l’énoncé et la place
de position de l’énonciateur, c’est parce que, à l’intérieur du régime de
l’ironie, le sujet glisse toujours en dehors de l’énoncé. Fuyant, il il ne
prend rien au sérieux parce qu'il se voit comme sujet transcendantal détaché de
toute détermination phénoménale. D'où le sens de l'affirmation canonique de
Kierkegaard: "L'ironie est un jeu infiniment léger avec le rien"[14].
Ou encore: "l'ironie en tant que négativité absolue et infinie est le
signe le plus lèger et le plus faible de la
subjectivité"[15].
En ce sens, il ne faisait que déployer la critique de Hegel à propos de la:
"dissolution ironique du déterminé et de ce qui est substantiel en
soi-même"[16].
Grâce à la négation ironique: "Le Je peut rester maître et seigneur de
tout, et il n'est rien dans les divers sphères de l'éthique, du droit, de
l'humain et du divin, du profane et du sacré, qui ne doive être d'abord posé
par le Je et qui donc, ne puisse tout aussi bien être, par lui, réduit à
néant"[17].Cela
nous explique la raison qui amène Kierkegaard a affrimer
que, de l’ironie au nihilisme, il n’a qu’un pas, pour autant que tous les deux
sont fondés sur l’impossibilité du sujet à faire un choix d’objet. Ainsi,
au-delà de l’ironie, il faut un autre remède capable de guérir le sujet du
poids insurmontable de la répétition fétichiste et fantasmatique. C’est ici que
Kierkegaard présente le mouvement religieux comme espace privilégié de
l’expérience de la répétition. Kierkegaard coupe son livre et nomme la deuxième
partie tout simplement de La reprise. Il
va parler alors de Job. Cette
coupure nous indique le vrai statut de la répétition chez Kierkegaard. Il ne
s’agit pas d’une répétition comme généralité des événements ou comme des incidences multiples
d’un concept. La répétition est un acte religieux, au sens d’un acte qui nous
permet l’ouverture de l’individuel vers la transcendance d’une volonté divine
qui peut se poser comme au-delà de l’éthique. D’où le besoin de parler de Job
et de montrer que le jeune homme ne serait pas capable de réaliser la
répétition dans sa vie affective. En quoi Job nous apprend la
répétition ? Mais retournons encore une fois au jeune homme. Kierkegaard lui avait
recommandé de l’ironie. Mais il a continué sous les voies de la tragédie. Le
jeune homme part en Suède et laisse la fille dans le port. La perte de l’objet
aimé produit alors l’angoisse : « Ma vie en est réduite à son
extrémité ; j’éprouve du dégoût pour l’existence, qui est sans saveur,
sans sel ni sens »[18].
C’est dans cette syncope où le sel ne sale plus qui le jeune homme pourra
commencer à faire la vraie expérience de la répétition. Et là il aura Job comme
guide. A principe, il est difficile de trouver le problème de la répétition chez Job. Le livre de Job nous raconte en fait l’histoire d’un serviteur du Seigneur qui a tout perdu à cause d’un pari entre Dieu et le diable. «Il n’a pas d’homme qui m’aime comme Job », dit Dieu au diable. « Détruisez donc tous les objets qui lui sont chers et après on discute », dit le diable. Job devient alors quelqu’un à qui on a tout dépouillé. Au débout, sa foi reste ferme : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté, que le nom du Seigneur soit loué ». Il y a de la confiance dans la justesse de la volonté de Dieu, même si cette volonté lui apparaît comme opaque. Mais il arrive à de Job de ne plus supporter le fardeau de la souffrance et de maudire sa naissance. Alors, Dieu lui répond en soulignant la distance entre le savoir de l’homme et la volonté divine. Job brise son cœur et il reçoit tout en double. C’est dans ce redoublement qui Kierkegaard voit la vraie répétition. Notre question porte alors sur le sens de ce redoublement. Job
se savait aimé de Dieu et il voyait le service de biens composés par ses
moutons, ses chevals, ses vaches et ses filles comme
la preuve de l’amour de Dieu. Le sens des objets empiriques est indexé par
l’amour transcendant de Dieu. A l’intérieur de ce contexte, tout perdre
signifie avoir l’expérience (extrêmement pertinente pour une certaine théologie
protestante) de la non compatibilité entre les biens et la volonté de Dieu,
ainsi que la non compatibilité entre la foi et le savoir. L’histoire de Job se
présente ainsi comme l’histoire de la découverte de l’opacité de l’amour de
Dieu. Job n’a plus signe d’amour venu de Dieu, il ne peut compter que avec la
foi. Ni même les calculs propres au jugement moral n’ont plus de place.
Contrairement à ce qui disent ses amis, Job n’a pas pêché et la perte des ses
biens n’est pas expression d’une punition. D’où
l’idée centrale de penser la répétition de Job comme une épreuve. Il
doit accepter l’épreuve qui consiste dans l’effacement des objets et
l’ouverture à la transcendance. Car : « la catégorie de l’épreuve est
absolument transcendante ; elle établit l’homme dans un rapport
d’opposition purement personnel à Dieu »[19].
Il faut insister sur ce point, chez Kierkegaard, la première épreuve propre à
la répétition est l’effacement de l’objet. Job perd tout pour rester seule
devant l’opacité de la volonté de Dieu. Retenons, au-delà de la
problématique proprement religieuse du cheminement kierkegaardien,
la structure de perte et de transcendance propre à la répétition. On ne répète
un événement que parce que sa première incidence est en train de disparaître.
Elle n’a plus de force, alors elle doit être répétée. En ce sens, une
répétition sérielle du même événement peut nous dévoiler l’angoisse de quelque
chose qui est en train de disparaître et qui a besoin de se répéter
continuellement afin de soutenir sa présence. Toute vraie répétition est nouée
à une opération locale d’effacement ou, au moins, à une imminence d’effacement.
Comme nous disait Deleuze : « La règle de discontinuité ou
d’instantanéité dans la répétition se formule : l’un n’apparaît pas sans
que l’autre ait disparu »[20].
Chez Kierkegaard, cette disparition de l’objet sous le régime de la répétition
a une fonction positive. Elle libère le sujet du poids de la fascination de
l’objet et pose une fonction transcendante. Mais toute répétition est
composé aussi d’une autre épreuve. Si la première épreuve consiste à vouloir
l’effacement de l’objet, la deuxième consiste en vouloir le redoublement des
objets. Peut-être cette deuxième épreuve est encore plus lourde. Le mouvement
complet est composé donc de trois dispositifs : effacement,
transcendance et redoublement. Mais pour quoi le redoublement apparaît
comme une épreuve ? A lire le Livre de Job on peut croire qui il apparaît
plutôt comme un soulagement aux souffrances. Enfin Job peut jouir en
double : « Job est béni et il a tout reçu en double – Cela
s’appelle une reprise »[21]. Deleuze
avait l’habitude de sé n servir de la thèse célèbre
de Hume où se lit : « La répétition ne change rien dans l’objet qui
se répète, mais elle change quelque chose dans l’esprit qui la contemple »[22].
Nous pouvons alors demander : En quoi Job a changé lorsqu’il reçoit tout
en double ? Cette question nous renvoie à une autre, encore plus intéressante :
qu’est-ce que peut signifier le retour à l’objet après l’ouverture à la
transcendance ? Avant, les objets étaient la preuve de l’amour de Dieu.
Mais maintenant ils ont perdu cette signification, pour autant que Job a fait
l’expérience de la non-comensurabilité entre le
vouloir divin et le service des biens. Ces objets redoublés sont des objets
dont la valeur n’est plus supportée par un cadre transcendant de détermination
de la valeur. En ce sens, la répétition a produit des objets hors cadre, des objets
où on voit la marque de l’inadéquation envers l’amour de Dieu. Ces objets ne
sont des signes de rien, sauf de leur pure présence. Si
l’on retourne au jeune homme amoureux des ses images fantasmatiques, on voit
que c’est exactement le redoublement de l’objet qui lui effraye. Il peut
accepter la première épreuve et perdre la femme aimé. Il dira alors que :
« la réalité où elle doit trouver le sens de sa vie, n’est plus pour moi
qu’une ombre courant à côté de ma véritable réalité spirituelle, une ombre qui
tantôt me portera à rire, tantôt s’imbriquera dans mon existence pour la
troubler »[23]. Il
peut la perdre parce qu’il sait qu’il ne l’a jamais eu, il a eu la réminiscence
de ses fantasmes. Mais
ce qu’il ne peut pas accepter c’est de retourner à une femme qui n’est plus
soumise à la répétition fantasmatique. Il ne peut plus faire un choix d’objet
après l’effacement de la fascination fantasmatique. Il reste dans une ouverture
à la trasncendance qui ne peut se décider que dans le suicide
(c’était une des premières versions donnée à la fin de l’histoire pour
Kierkegaard). D’où le caractère incomplet du livre, qui répète les impasses
propres à la vie de Kierkegaard dans son histoire rocambolesque avec Regina Olsen. Il s’arrêt dans la contemplation de la transcendance
et ne soumet pas la volonté au redoublement. Le jeune homme ne supporte
pas la répétition. Encore sur la compulsion de répétition Ce
passage vers Kierkegaard me semble important à cause de trois points majeurs.
D’abord, il montre la place fondamentale de l’effacement dans les opérations de
répeétition. D’autre part, Kierkegaard pense la
répétition comme procédure de constitution des objets de l’expérience. Il ne
s’agit pas simplement d’une procédure de multiplication des incidences d’un objet.
Son stratégie consiste à montrer comment la répétition est une opération
complexe fondée sur le nouage de l’effacement, de la transcendance et du
redoublement. Cette opération doit produire à la fin un objet qui est, d’une
certaine façon, la destruction de tous les objets dont la structure étaient
fondés sur l’ingénierie du fantasme, car il est l’objectivation de l’effacement
de tout objet. Finalement, Kierkegaard nous explique comment la répétition peut
produire la différence en tant que telle. Freud
avait pensée la compulsion de répétition comme manifestation d’une pulsion de
destruction où se mélangent Eros et Thanatos. Kierkegaard pense à une
répétition où l’effacement peut gérer des nouveaux objets. En ce sens, il est
la référence majeur pour Lacan. Dans sa tentative de repenser la place de la
répétition dans la psychanalyse. [1] FREUD, Constructions dans l'analyse, p. 270. [2] KIERKEGAARD, La reprise, pp. 65-66 [3] idem, pp. 71-72 [4] idem, p. 78 [5] idem, p. 128 [6] FREUD, La négation, p. 137 [7] Mais notons que cette épreuve n'apparaît
que comme: "l'innervation motrice qui permet de décider si on peut faire
disparaître la perception ou si celle-ci se révèle résistante" (FREUD, Complément métapsychologie à la théorie des
rêves in Métapsychologie, Paris: Gallimard,
1968, p. 140). C'est-à-dire, à
travers la résistance à l'effacement d'une perception déplaisante qui frustre
la réalisation fantasmatique du désir, le sujet apprend à trouver d'autres
voies vers la satisfaction. Mais rien ici ne nous permet de passer d'un simple
indice de frustration d'un objet fantasmatique halluciné à la description
objective et au savoir articulé à propos d'un état du monde. En bref, rien ne
nous permet de passer de l'épreuve de
réalité au principe de réalité; de la réalité comme épreuve et
résistance au fantasme à la réalité comme principe de représentation consciente
de: "l'état réel du monde extérieur [die
realen Vehältnisseder Aubenwelt vorzustellung]" (FREUD, Formulation sur les
deux principes du cours des événements psychiques in Résultats, idées,
problèmes, Paris: PUF, 1998, p. 136).
ce qui nous explique comment Lacan va arriver à une définition éminemment
négative du Réel. [8] LACAN, S VII, p. 143 [9] KIERKEGAARD, La reprise, pp. 73-74 [10] idem, p. 77 [11] idem, p. 79 [12] MARX, Le
manifeste communiste, p. 164 [13] KIERKEGAARD, La reprise, p. 82 [14] KIERKEGAARD, Le concept d'ironie, p. 244. [15] KIERKEGAARD, idem, p. 4 [16] HEGEL, Esthétique I, p. 97 [17] HEGEL, Esthétique I, p. 91 [18] KIERKEGAARD, idem,
p. 144 [19] KIERKEGAARD, idem,p.
155 [20] DELEUZE, Différence et répétition, p.
96 [21] KIERKEGAARD, La reprise, p. 156 [22] DELEUZE, Différence et répétition, p.
96 [23] KIERKEGAARD, La reprise, p. 146 |