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Ecrire les impossibles - 5ème séance L'automatisme de répétition comme
effacement « Si la répétition nous rend malade,
c’est elle aussi qui nous guérit »[1].
C'est une phrase de Deleuze, mais on pourrait penser à Lacan. Car, pour lui,
il y a une certaine modalité de répétition qui nous
amène vers une expérience du réel présent autant
dans la sublimation que dans la fin de l'analyse. En ce sens, il y a une modalité
de répétition qui est cure, de la même façon qu'il a
une sublimation qui est satisfaction de la répétition[2].
Aujourd'hui, je voudrais vous
donner une figure esthétique capable d'exposer le rapport entre sublimation
et répétition. L'exemple viendra de l'oeuvre de Steve Reich: un musicien
considéré comme le père, avec Terry Riley, Phillip Glass,
John Adams e La Motte Young, de l'esthétique minimaliste en musique. A fin de commencer, disons
que l'oeuvre de Reich nous fournit des coordonnés
privilégiés pour comprendre la sublimation, pour autant qu'elle
nous permet de repenser les bases pulsionnelles de la répétition
à l'intérieur de l'événement musical. Il est vrai
que, dans un certain sens, toute musique
est répétitive, puisque toute structure musicale est
fondée sur des mouvements de retour à des matériaux
harmoniques, mélodiques, sériels ou même timbristiques
déjà exposés. Tous les plusieurs niveaux de
l'écriture musicale comportent des phénomènes de
répétition. Mais le minimalisme (au moins dans ses meilleurs
moments) nous présente une répétition d'un ordre nouveau
dans l'histoire de la musique. Un ordre dont je vais essayer de vous montrer
comment il nous ouvre la promesse d'une jouissance au-delà du principe
du plaisir. Ici, il faut opérer
une distinction à l'intérieur du concept de
répétition. Car nous pouvons affirmer qu'il y en a, au moins,
trois régimes différents de répétition. D'abord, si nous pensons
à la répétition propre à la pratique traditionnelle
de la musique tonale, il est possible d'affirmer que nous sommes ici devant une
répétition qui produit des effet de sens à partir des
mécanismes de remémoration.
Nous devons comprendre la remémoration tel que Freud nous l'a
défini, c'est-à-dire, comme l'acte de: "reconnaître
dans ce qui apparaît comme réalité le reflet
renouvelé d'un passé oublié"[3].
Une reconnaissance qui est auto-appréhension réflexive du
passé capable de donner du sens à ce qui était
jusqu'à là opaque. Ce qui nous permet d'affirmer que la
répétition propre à la remémoration est finaliste
et téléologique, pour autant qu'elle directionne les événements
passés vers une résolution qui les synthétise au présent. Pensons,
par exemple, aux opérations des répétitions des phrases et
des motifs mélodiques présents dans la forme-sonate traditionnel.
C'est à travers ces opérations de répétition que le
sens du matériau musical est décidé. La
répétition de l'événement musical permet le
déploiement des possibilités qui étaient laissés en
état de latence dans la première présentation du matériau.
D'autre part, elle permet la synthèse des mouvements qui semblaient
mettre en danger l'univocité de l'oeuvre. En ce sens, la répétition
est un dispositif majeur dans la construction de "l'organicité
fonctionnel de l'oeuvre". Nous
voyons ici clairement comment l'écoute de la musique tonale
traditionnelle présuppose la mémoire en tant qu'opération
de synthèse et d'identification. Nous trouvons cette même
présupposition dans l'idée freudienne de la cure des
symptômes à travers la remémoration. La mémoire peut
apparaître autant comme le pharmakos
de la vie mutilée par des événements traumatiques que
comme l'élément capable de garantir la rationalité du fait
musical tonal à travers une totalisation possible. Mais ce régime de
répétition comme remémoration n'est pas dans l'oeuvre de
Steve Reich. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes ici devant une
répétition propre, par exemple, aux musiques modales (comme le
chant grégorien, les musiques des rituels des sociétés
pré-modernes etc.). Souvenons que la répétition dans la
musique modal est de nature archétypique
et foncièrement liée à la notion de temps mythique. La
transe qu'une telle répétition provoque est une fonction directe
de l'actualisation d'un mythe cosmogonique partagé socialement. Tous les
processus propres à la structure de la musique modale,
répétition incluse, ne sont lisibles qu'à partir de la
subordination du modalisme à sa fonction rituelle socialement reconnue. J'insiste
sur ce point parce qu'il est indéniable que le minimalisme semble avoir
toujours flirté avec une certaine dérive mystique. Il suffit de
penser au transcendantalisme de Adams (El
niño), à l'orientalisme new-age de Glass (Koyanisqatsi et Powaqqatsi) et, peut-être, à l'intérêt de
Reich pour la mystique juive (qui a donné Tehilleem). À mon avis, cela indique une difficulté
interne au projet de repenser le rôle de la répétition dans
une musique privée de fonctions et des représentations, tel que
la musique moderne. Dans ce cas, il y a toujours deux issues possibles. Nous
pouvons essayer d'opèrer un retour à la fonction rituelle de la
musique à fin, entre autres choses, de jouir de la promesse d'immanence
avec le temps mythique. Mais nous pouvons aussi soutenir le caractère
non finaliste et dépourvu de fonction rituelle de la
répétition. Et c'est dans cette voie qu'il est possible de
commencer à comprendre le cas de Steve Reich, Ici, je voudrais me servir
de la psychanalyse pour affirmer que, si la répétition chez Steve
Reich n'est ni remémoration, ni répétition des
archétypes, c'est parce qu'elle est répétition liée
à l'automatisme de la pulsion de mort, au moins dans le sens dont Lacan
le conçoit. Disons que Lacan
reconnaît une répétition liée à la pulsion de
mort mais il ne s'agit pas seulement de la répétition compulsive des
expériences traumatiques qui n'ont jamais produits du plaisir (tel qu'on
voit, par exemple, dans des névroses de guerre etc.). Freud
lui-même expose la difficulté en affirmer que cette répétition
compulsive se situe vraiment au-delà du principe du plaisir, pour autant
qu'il peut toujours obéir à des fantasmes masochistes. À
travers les fantasmes masochistes, le déplaisir se renverse en plaisir,
ce que nous montre comment « même l’autodestruction de
la personne ne peut se produire sans satisfaction libidinale »[4].
Cette autodestruction n'est pas ouverture au non-identique, mais conformation
du sujet au fantasme masochiste originaire. Pour Lacan, s'il y a une
répétition propre à la pulsion (et non pas
répétition du fantasme) elle doit être la formalisation
d'une expérience radicale de non-identité (et non pas
d'identification avec la pensée fantasmatique). Il arrivera à
Lacan de dire que la répétition est: "ce qui unit en
matière de copule l'identique avec le différent"[5].
À quoi pense-t-il exactement? Posons-nous une
hypothèse: Lacan pense surtout à cette dimension
d’effacement propre à la pure forme de la
répétition. Nous répétons un
événement pour l’effacer, tel quel le fameux enfant qui
joue le fort-da pour annuler le
trauma du vide laissé par l’absence de la mère. Mais si la
première répétition du jeu est en fait une
opération de symbolisation qui vise effacer le trauma de la perte, la
suite sérielle et compulsive des répétitions devient
l’annulation du pouvoir pacificateur de la symbolisation. Pourquoi ?
Parce que cette répétition ne fait que renforcer
l’insistance compulsive d’un au-delà. Elle ne fait
qu’inscrire l’absence insurmontable de cet objet perdu que Lacan
appelle la Chose; dont la place est occupée, dans notre exemple, par le
corps de la mère. La répétition devient alors rature du pouvoir pacificateur du symbole.
Au lieu d’être effacement du trauma, la répétition
apparaît comme façon de présenter le trauma de
l’effacement de la symbolisation. Si l'on veut comprendre la
fonction de la répétition dans la musique d'ajourd'hui, il faut
la penser comme modalité d'effacement de la symbolisation, ce qui est
une façon de produire une musique
du réel, musique dont le matériau de base est la présence
du réel comme traumatique. Voyons le cas de Reich. Sa
première décision esthétique, qui date de 1965, a
été de dépouiller la musique de tous ses plusieurs niveaux
d'écriture (harmonie, mélodie, intensité) et de ne composer
qu'à travers des phansing. C'est
la base des oeuvres comme Il's gonna
rain, Piano Phase, Violin Phase, Comme out etc. Phase est une variation technique du canon qui consiste dans
l'enchevêtrement de la même séquence de sons avec un
décalage temporel. Cette réduction de la
musique à la répétition en phase des fragments produit un
double effacement. D'abord, c'est l'effacement du matériau
lui-même, À travers l'accumulation de la répétition
en phase, il devient presque impossible de reconnaître le matériau.
Au lieu d'aller vers une résolution en s'inscrivant dans un
développement linéaire donateur de sens, la phrase devient jeu de
tension contre lui-même. Une tension qui monte jusqu'à une
espèce d'auto-dissolution du matériau en dépit de
l'écoute des processus graduels qui soutiennent la musique. D'autre côté,
il y a l'effacement de la temporalité. Comme nous souligne Stoianova:
"Transgression de la loi du développement continu, cette
répétition des fragments de l'énoncé introduit une
intantanéité contre l'étendue, un découpage contre
la continuité, une stasis momentanée contre la kinésis
prévalente de l'énonciation"[6].
La temporalité téléologique qui fournit à l'oeuvre
musical son impression de totalité est effacée pour donner de la
place à un temps auto-référentiel qui ne parle que de sa
propre façon de décomposer ce qu'il présente. Mais, à partir de Music for 18 musicians, de 1976, ce
processus de double effacement sera accompagné d'un autre processus,
également important, mais de fixation. Avec Music for 18 musician, Reich intègre en définitif
l'harmonie et la mélodie dans sa grammaire musicale. Mais les
éléments de cette grammaire sont, principalement, des
matériaux dépourvues de la valeur du point de vue de l'écriture
musical, des structures totalement non-conflituelles. C'est-à-dire,
octaves, accords parfaits, arpeggios, pulsation regulière, centre tonal
statique, modulations simples. La musique de Reich se montre comme fixé
à des matériaux aparrament dépourvues de la valeur,
à des résidus et à des déchets du langage musical. Mais,
comme la psychanalyse nous a enseigné, la fixation à ce qui a
valeur de déchet, à ce qui est mortifié dans notre langage
est condition pour la sublimation, car elle nous ouvre une reconnaissance de
soi dans ce qui est opaque et dans ce qui est réduit à la
condition d'objet. Et donner la vie a ce qui était totalement mort,
donner la vie à toutes les représentations chosifiées de l'imaginaire
social c'est peut être le dernier programme esthétique à
notre disposition. [1] DELEUZE, Gilles, Différence
et répétition [2] "La sublimation comme le lieu qui (...) est pourtant celui qui va nous permettre de comprendre de quoi il s'agit dans cette satisfaction fondamentale, qui est celle que Freud articule comme une opacité subjective, comme la satisfaction de la répétition" (LACAN, séance du 22/02/67) [3] FREUD, Rémémoration, répétition, perlaboration, p. [4] FREUD, Le problème économique du masochisme, 297. [5] LACAN, S XIV, séance dui 15/02/67) |