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Écrire
les impossibles - 4ème séance Esthétique
et clinique des impossibles Introduction Dans cette séance, je
voudrais continuer l'analyse du mouvement dialectique propre à la
sublimation lacanienne. Mon but dernier consistera à poser certains
coordonnés historiques au sujet de la sublimation afin de
démontrer comment son avènement est solidaire d'un mouvement,
propre à l'esthétique contemporaine, de retour au réel. Il s'agit ici d'une conception d'un
réalisme esthétique bien caractérisé par le
critique d'art Hal Foster à travers le terme réalisme traumatique, introduit pour analyser, entre autres,
l'oeuvre de Cindy Sherman. Je m'en servirai de ce terme aussi pour relever
certains aspects de la musique de Steve Reich. Nous
avions laissé la sublimation dans une espèce de carrefour
d'où partaient deux chemins possibles de développement. L'un
indiquait les conditions logiques présupposées par la
sublimation; l'autre nous amenait vers la réflexion sur le statut de
l'objet sublimé. Sur la question
des conditions logiques du mouvement propre à la sublimation, j'avais
dit que nous ne pouvions comprendre la possibilité de la sublimation
qu'à travers une logique des négations toujours présente
chez Lacan. L'importance du problème de la négation dans ce
contexte s'explique si l'on prend en considération la rearticulation
lacanienne de la définition classique de la sublimation comme
satisfaction de la pulsion. J'avais montré dans la dernière
séance comment Lacan a entamé un déplacement plein de
signification lorsqu'il a privilégié la relation de la
sublimation et de la pulsion de mort.
Pour lui, la sublimation serait en fait la satisfaction de la puissance
négative propre à la pulsion de mort à travers un
détournement sans refoulement. En ce sens, la condition logique majeure
pour l'existence de la sublimation serait la reconnaissance d'une
modalité de négation qui ne serait pas tout simplement
l'indication d'un non-être ou le refoulement d'une réalité
traumatique, mais qui serait un mode de présentation et de conservation
de la structure négative de la pulsion. Voici la seule façon
possible de valider une affirmation comme: "La pulsion de mort est une
sublimation créationniste"[1]. Mais pour quoi
Lacan se sert de la stratégie consistant à privilégier la pulsion
de mort dans la définition de la sublimation? Souvenons-nous que le
psychanalyste a la tendance à opérer dans la clinique avec une
modalité très particulière de monisme pulsionnel. Ce n'est pas par hasard s'il parle de la pulsion au singulier et qu'il
critique le prétendu caractère unificateur de la pulsion de vie
en tant qu'illusion narcissique[2].
À partir du moment qu'il a écarté l'horizon conciliateur
de la pulsion de vie, en mettant en question la relation établie par
Freud entre l'Eros et l'Un, Lacan
s'est vu contraint de penser la clinique à partir de la pulsion de mort
et de son régime majeur de manifestation: la compulsion de
répétition (Wiederholungszwang).
Dans ce sens, l'intégralité de la structure pulsionnelle sera
déterminée comme déploiement de la
négativité de la pulsion de mort Dire que Lacan
pense la clinique à partir de
la pulsion de mort comme compulsion de répétition signifie
principalement affirmer qu'elle n'apparaît pas simplement comme la limite
aux processus de remémoration et de symbolisation réflexive
propres à l'interprétation analytique. Une perspective plus
proche de la démarche freudienne, qui voyait la réaction
thérapeutique négative comme la seule modalité de manifestation
de la pulsion de mort à l'intérieur de la clinique. Chez Lacan,
la reconnaissance de la pulsion sera le moteur de la cure et de la
possibilité de traverser le fantasme. D'où s'en suit la question
centrale de l'expérience intellectuelle lacanienne à partir de la
moitié des années soixante: "Que devient alors celui qui a
passé par l'expérience de ce rapport opaque à l'origine,
à la pulsion? Comment un sujet qui a traversé le fantasme radical
peut-il vivre la pulsion?"[3]. Mon but c'est de répondre
à une telle question à partir de la sublimation: voie royale pour
dévoiler la façon dont nous pouvons vivre la négativité propre à la pulsion. Mais penser la
possibilité de la sublimation nous amène nécessairement
à la question du statut de l'objet après la traversée du
fantasme. Voici une question très intéressante puisque nous
savons comment toute la première période de l'expérience
intellectuelle lacanienne, qui va jusqu'au début des années
soixante, a été marquée par la critique au primat de
l'objet dans la détermination du désir. Le concept majeur de
cette période était la notion de désir pur, concept clé pour comprendre le
désir de l'analyste. La cure était définie comme le
mouvement de reconnaissance du désir comme manque-à-être,
c'est-à-dire, comme pure négativité qui transcendait toute
adhérence naturelle et imaginaire. Une reconnaissance qui se trouvait
indissociée du dévoilement du caractère narcissique et
fantasmatique de tout objet empirique qui voulait se présenter comme objet adéquat au désir.
Car l'adéquation harmonique entre la pensée du moi et l'objet ne
serait possible qu'à l'intérieur d'une relation fantasmatique,
d'autant que la pensée propre à l'action du moi serait toujours
guidée par la tentative de retrouver, dans le monde extérieur,
ces objets liés aux premières expériences de satisfaction
que Lacan a appelé plus tard d'objet petit a. En tant que toujours
indexé par l'objet petit a. la pensée du moi serait
répétition qui mutile la singularité des objets et qui les
réduit à des supports de projections fantasmatiques. Les
identités propres aux représentations conscientes seraient toutes
soumises à une espèce de "régime hallucinatoire de la
pensée"[4].
Et, il vaut la peine de souligner, Lacan n'a jamais craint d'explorer toutes
les conséquences épistémologiques, cliniques et
éthiques d'une telle perspective. En ce sens, la
sublimation lacanienne, avec son programme d'élever l'objet à la
dignité de la Chose, marque un retour possible au primat de l'objet mais
après la traversée du régime fantasmatique. Ce qui nous
pose une question complexe: dans quelles conditions est-il possible de revenir
à l'objet pour satisfaire la
pulsion de mort sans la refouler? Qu'est-ce que doit arriver à
l'objet pour qu'il ne rentre plus dans la condition d'objet du fantasme, mais
qu'il puisse se transformer dans un objet capable d'ouvrir au sujet la promesse
d'une expérience de l'ordre du réel? Vous connaissez
déjà mon hypothèse. Elle consiste à affirmer que la
clé pour comprendre la structure
de cet objet de la sublimation nous est donnée par le concept
dialectique de contradiction objective ou
de contradiction réelle. Car
la sublimation lacanienne ne consiste pas dans un changement de l'objet (comme,
par exemple, si l'on passait du désir pour le corps d'une femme à
l'écriture d'un roman), mais il s'agit d'un changement à l'intérieur de l'objet.
Un déplacement de l'objet par rapport au cadre du fantasme. Je crois que nous
arrivons au moment d'analyser la fonction du concept de contradiction objective
à l'intérieur de la clinique lacanienne. Grâce à
lui, j'espère expliquer pourquoi je crois que nous pouvons affirmer que
la rationnalité analytique lacanienne suit les dispositifs d'une
dialectique négative. Les
quatre échelles de négations Il y a
une séance fort intéressante du séminaire sur La logique du fantasme où Lacan reconnaît
: "qu'il y a quatre échelles différentes de
négation"[5].
Allons analyser soigneusement cette topographie des négations et sa
pertinence clinique. La
première négation est appelée par Lacan de négation classique et il ne s'agit que de la privation d'un
prédicat. Elle ne nous intéresse pas vraiment ici, pour autant
que Lacan ne la développe pas. (..) Il y a
après la négation comme
rejet hors de soi. c'est-à-dire, la négation comme
non-être. comme effacement de l'ordre de l'existence objective. Cette négation
essaie d'avoir un poid ontologique puisque la réalité du
nié est totalement mise en question. Nous la trouvons chez Freud au
moment où le moi (alors dans la position de moi-plaisir originel) essaie
de se différencier du monde en s'en servant d'un jugement d'attribution
afin de “s’introjecter tout le bon et jeter hors lui tout le
mauvais”[6].
Comme le moi n'a pas encore un principe d'objectivité, il soumet la
perception au principe économique du plaisir et rejet l'existence du
mauvais. Lacan voit, dans cette procédure de négation, l'exemple
majeur de la Verwerfung psychotique:
"qui constitue le réel en tant qu’il est le domaine de ce qui
subsiste hors de la symbolisation"[7].
Profitons de la remarque de David-Ménard: "Le réel
apparaît donc comme ce qu'on exclut de soi comme tellement mauvais
qu'on n'en peut rien savoir"[8].
Il y a aussi
cette négation qu'Aristote appelait 'contrariété' et que
Hegel nommait 'opposition' (Gegensatz).
Elle indique la solidarité existante entre deux termes contraires: l'Un
et le multiple, l'être et le néant. L'Un est d'abord négation du multiple,
l'être est d'abord négation du
néant. Cela nous montre comment une détermination ne peut
être posée qu'à travers l'opposition, c'est-à-dire,
elle doit accepter la réalité de son opposé[9].
La positivité de l'identité est supportée par la force
d'une négation interne qui, au fond, présuppose toujours la
différence. Au contraire de la Verwerfung
psychotique, l'opposition n'est peut pas être pur effacament de
l'ordre de existence objective. Dans la
psychanalyse, nous voyons le résultat de la solidarité propre
à cette modalité de négation dans la Verneinung névrotique.
Vous savez comment la Verneinung est un passage au contraire qui arrive lorsqu'une négation dite de
façon péremptoire se transforme en une affirmation tel
qu’on le voit dans le fameux exemple freudien de l'analysant qui
rêve d’une figure féminine et dit: "ce n'est pas ma
mère". La position de la négation pleine de la mère
se dissout dans son contraire, c'est-à-dire, dans l'affirmation de la
présence de la mère. D'où l'idée que: "le
refoulement et le retour du refoulé sont la même chose"[10]. À
cause d'un commentaire fameux de Jean Hyppolite, la postérité a
fini par confondre la Verneinung freudienne
ave l'Aufhebung hégélienne.
Il s'agit là d'une erreur majeure, d'autant qu'il méconnaît
le caractère de conservation de la négation propre à l'Aufheung hégélienne. S'il
y a une figure dialectique proche des passages aux contraires de la Verneinung, il faut la chercher dans l'Umschlagen (terme traduit par
Labarrière comme basculer), que Hegel a toujours distingué
de l'Aufhebung, de la même
façon qu'il a distingué l'entendement de la pensée
spéculative. Nous
pouvons aisément affirmer que la négation propre à l'Aufhebung, tel que la négation propre à la sublimation, est d'un autre
ordre. Elle ne se dissout pas dans une affirmation (comme la Verneinung), mais elle n'est pas non
plus le pur rejet hors de soi (comme la Verwerfung).
Elle est propre à cette quatrième échelle de
négation caractérisée plus tard par Lacan, dans le
séminaire sur L'acte analytique,
comme double négation. Terme
chargé de conséquences philosophiques à cause de son
utilisation par la dialectique hégélienne. L'idée de Lacan
consiste à démontrer comment la double négation, au lieu
de se résoudre dans une simple affirmation, permet la reconnaissance du
non-identique en tant que tel par le sujet[11].
Elle est la seule façon de vraiment conserver la négation
à l'intérieur de la pensée. D'ailleurs, elle indique un
dispositif de synthèse disponible au sujet qui ne soit pas fondé
sur des procédures de totalisation systémique[12].
Elle peut aussi nous dévoiler la structure de la contradiction
objective. Comment
est-ce qu'on peut introduire le problème de la double négation
dans notre contexte? Posons ici quelques éléments d'une
dialectique de l'Universel et du particulier qui ont été toujours
présents chez Lacan[13]. Si l'on
tourne l'attention vers la négation première dans la double
négation, nous verrons qu'elle a été produite par la pensée
du moi, animée par la tentative de répéter les
premières expériences de satisfactions. La pensée niait
tout ce qui était non-identique et qui ne se conformait pas au principe
hallucinatoire de répétition fantasmatique propre au plaisir.
Nous avons vu que cette négation a produit un reste que Lacan a
appelé: la Chose. Cette Chose était ce qui résistait
à s'inscrire dans les représentations symboliques propres
à la pensée du moi. Elle était le nom de la
singularité qui ne pouvait pas s'écrire. Elle nous indiquait
comment: "il n'y a pas de [proposition] universelle qui ne doive se
contenir d'une existence qui la nie"[14].
Ce qui
nous démontre comment une telle tension entre la Chose et la
pensée répétait la négation du particulier [de
l'éffectivité] par l'Universel [de la pensée identifiant
et fantasmatique]. Souvenons-nous ici comment j'avais montré que, pour
Lacan, tout universel est une
construction fantasmatique. Ce qui est de l'Un ne peut se suporté
qu'à travers le fantasme. La
question consiste donc à savoir comment on peut nier et surmonter une
telle contradiction entre la
pensée fantasmatique du moi, avec son système de
représentations, et la singularité de la Chose. C'est ici qu'on
doit faire rentrer la notion de contradiction
objective. Souvenons-nous
tout simplement qu'on pourrait penser à une autre voie possible à
travers l'hypostase du particulier, du non-identique et du non-savoir. Il
suffirait d'affirmer la possibilité d'une jouissance de la Chose qui ne
passerait pas par l'universel de la parole. C'est-à-dire, penser la cure
comme un accès immédiat au Réel de la Chose et qui ne
passerait pas par la structure de déterminations symboliques. Une voie
dangereuse qui nous amènerait à concevoir la fin de l'analyse
comme retour à l'immanence pré-réflexive de l'être
(à travers l'hypostase de la figure lacanienne du parlêtre). Une immanence qui se
conjuguerait au particulier et n'admettrait qu'une jouissance muette (comme
l'est la jouissance féminine pour Lacan), monologique, qui ne cacherait
pas sa proximité avec la psychose. Jouissance qui serait la seule
position possible après le dit colapse de l'Autre. Celui-ci
n'est pas mon chemin. Ni exactement le chemin de Lacan (même si parfois
il semble aller vers d'autres directions), pour qui l'existence qui niait
l'Universel doit accéder elle aussi à un genre de reconnaissance
symbolique. Ni le chemin de Hegel, pour qui l'aspiration du singulier à
se poser de façon immédiate était insoutenable, puisque la
position de la singularité
était toujours position à l'intérieur d'un système
relationnel de déterminations. Ce qui nous montrait comment
l'énonciation de la singularité et de la différence
était indissociable de la présupposition de l'identité. La
stratégie de la dialectique pour empêcher que la pensée dissolve
la négativité propre au singulier passe par la réflexion,
à l'intérieur de la chose elle-même, du décalage
entre l'Universel du concept et le particulier de l'éffectivité.
Comme disait Adorno dans une formule heureuse: "le caractère
objectif de la contradiction ne désigne pas seulement ce qui de
l'étant reste extérieur au jugement, mais au contraire quelque
chose dans le jugé lui-même (...) il s'agit de poursuivre dans la
connaissance l'inadéquation entre la pensée et la chose: de
l'éprouver dans la chose"[15].
Ce programme d
'éprouver dans l'objet le
décalage entre la pensée et le réel nous donnerait la
clé pour comprendre le mouvement de la double négation. Car
l'expérience d'objectivité
de la scission (un autre nom possible pour la contradiction objective)
serait la façon dialectique de penser une deuxième
négation qui conserve la première négation du réel
par la pensée et qui ne promet pas une affirmation conciliatrice. Il y
aurait tout un travail pour montrer comment Hegel nous frachit cette voie
logique. Un travail qui, malheureusement, je ne peux pas faire ici maintenant. L'idée
centrale ici consiste à dire que la
contradiction existante entre la pensée et l'objet gagne la forme de
l'objet. L'expérience d'étrangeté que le sujet a senti
lorsque la pensée s'est vue devant le réel se dévoile
maintenant comme l'essence même de l'objet. Et c'est pourquoi Lacan
affirmera: "L'essence de l'objet, c'est le ratage"[16].
Fonction de l'impossible de l'objet qui avait déjà apparu chez
Lacan lorsqu'il a caractérisé la satisfaction de la pulsion
à travers l'idée de faire le tour de l'objet[17].
Adorno a offert
un dispositif pour que nous puissions penser les modes possibles
d'objectivation de la scission qui, en fait, est très proche de ceux
présents dans la praxis analytique. Il part d'un constat
résultant de sa perspective marxiste: comment est-il possible de parler
de retour au primat de l'objet dans
un monde fétichisé et colonisé par la logique des
équivalents propre à la forme-marchandise? Monde où les
objets sont des incarnations de la forme-marchandise. Ici, on pouvait
penser qu'Adorno prescrirait le pharmakos
de toujours: critiquer le fétichisme de la marchandise et
l'aliénation de la conscience dans la fausse objectivité.
Critique soutenue par une procédure d'interprétation des faits
sociopolitiques qui apparement serait capable de produire
l'élargissement de l'horizon de compréhension de la conscience.
Mais sa perspective est absolument différente: "On ne peut exclure
de la dialectique de ce qui est établi", dira lui, "ce que la
conscience éprouve comme étranger en tant que
chosifié". Car: "ce qui
est étranger en tant que chosifié est conservé"[18].
L'étranger
en tant que chosifié. Voici une idée centrale dans la dialectique
négative. Comment est qu'on peut la comprendre? Disons que'elle nous
indique une expérience très particulière de l'ordre du
sensible. Le chosifié est ce qui a été mortifié par
l'abstraction et par la reification. Il a été dépouillé
de tout ce que apparatient à la dynamique du vivant. En ce sens il s'est
petrifié comme matière opaque. La ruse d'Adorno consiste a noter
la radicalité de l'expérience qui arrive lorsque le sujet voit
son désir fasciné par une matière opaque. Dans cette
façon, en jouant avec une certaine homophonie entre étranger (Fremd) et aliénation (Entfremdung), Adorno peut montrer
comment il n'y a de retour possible au primat de l'objet qu'à travers l'objet
fétichisé, comme Lacan, qui nous rappelait qu'il n'y a de retour
possible au réel qu'à travers le fantasme. L'objet
fétichisé, dont la valeur et le sens viennent de sa soumission
docile à la logique du fantasme (ou, si l'on veut continuer dans le
terrain marxiste, au régime d'abstraction propre à la
forme-marchandise), doit être présenté dans son
opacité de matérialité brute et sensible, reste qui
résiste à l'identité fantasmatique. Cela permettrait
à cet objet qui m'était le plus familier de dévoiler son
étrangeté. La reconnaissance de ce décalage, à
l'intérieur de l'objet, entre son aspect de chose opaque et sa position
cadrée par une pensée fantasmatique, nous explique la voie
possible pour trouver la contradiction
objective[19]. Que Adorno ait
pensé cette expérience du non-identique à partir de
l'objet fétichisé en tant que tel est symptomatique. Au moment
que j'accepte la contradiction objetive, je reconnais dans l'objet de mon
désir une opacité et une étrangeté qui ne cadrent
plus avec l'image de l'idéalisation projetée par la
pensée. Cette expérience de scission de l'objet est transitive et
reflète la structure clivée du sujet, puisqu'il y a toujours une
identification entre le sujet et l'objet à travers le désir.
Ainsi, je peux me voir dans un objet qui ne reflète plus mon image. Un
objet qui auparavant m'était la chose la plus familière mais qui
maintenant se montre à la limite entre le personnel (cet objet
fétichisé est la place où mon désir est pris) et l'impersonnel (il est une
matérialité vide de sens). Cette
reconnaissance de soi dans l'opacité de l'objet aurait le pouvoir
d'interrompre la relation imaginaire que le sujet entretenait avec son moi.
Elle nous donne une autre voie pour penser le problème de la
reconnaissance dans la psychanalyse. Au lien de la reconnaissance
intersubjective, la psychnalyse, tel que la dialectique négative,
aporterai l'idée de reconnaissance de soi dans l'opacité de
l'objet. [l'hisoire de l boîte de sardine] Mais
allons-nous réflechir un peu plus sur cette stratégie propre
à la contradiction objective. Tout se passe comme si Adorno suivait de
près les considérations de Freud sur le fétiche, en spécial
l'affirmation: "c'est dans la construction du
fétiche lui-même qu'ont trouvé accès aussi bien le
déni (Verleugnung) que
l'affirmation de la castration"[20]. Formule très
intéressante à cause de son caractère dialectique. Le
même objet peut nier l'expérience de la différence des
sexes et de l'incomplétude du savoir, fonctionnant comme un substitut du
pénis manquant de la femme, et affirmer cette même
incomplétude. Freud est très clair dans l'idée que le fétiche
est une contradiction incarnée, d'autant qu'il: "concilie deux
affirmations incompatibles: la femme a conservé son pénis et le
père a chatré la femme"[21]. D'où
l'identification de l'ambivalence dans le rapport du sujet à l'objet
fétiche. À la fois, il le vénère et il le traite
comme quelque chose sans aucune valeur. À travers
la sublimation, Lacan présente une logique totalement similaire (ce qui
nous pose la question complexe de trouver une modalité de
différentiation entre la double négation propre à la
sublimation et la Verleugnung perverse
- je reviendrai sur ce point). Pêut-&être le meilleur exemple de ce
que Lacan entend par sublimation vient d'un jeu de mot de James Joyce. Lacan
parle de: "l'équivoque dont Joyce (James Joyce, dis-je) glisse d'a letter to a litter, d'une lettre à une ordure". À cela, le
psychanalyste ajoute que: "Au jeu que nous évoquons, il n'y
eût rien gagné, y allant tout droit au mieux de ce qu'on attend de
la psychanalyse à la fin"[22].
Le passage démontre comment un tel glissement d'une lettre à une
ordure nous revèle, en fait,
ce processus propre à la fin de l'analyse que Lacan a décrit
comme la chute de l'objet petit a,
c'est-à-dire, la transformation de l'objet fascinant du fantasme en pur
déchet, matérialité opaque et dépourvue de valeur. Même
si cela peut vous sembler un peu paradoxal, je crois que celle-ci est la
façon dont nous devons comprendre le programme, propre à la
sublimation lacanienne, d'élever l'objet à la dignité de
la Chose. L'objet imaginaire doit
pouvoir présenter la non-identité et l'étrangeté
qui sont les marques du Réel de la Chose. La lettre, qui a
été posée dans le jeu de mot de Joyce comme l'objet du
fantasme, doit apparaître aussi comme un déchet, un reste qui ne
représente plus rien, d'autant qu'elle est aussi pure permanence
matérielle vidée de sens. Ce virage ne peut
arriver qu'à travers l'abandon du caractère représentatif
de l'objet. Il n'est plus vu simplement comme représentant de l'image
fantasmatique, mais, à cause de sa présence sensible comme matériau
brut, il devient opacité irréflexive, la décomposition
même des aspirations représentationelles du système
symbolique. L'exemple de la
lettre n'est pas fortuit. Car cette idée de sublimation, nous
amène à la notion lacanienne d'écriture, qui a
été présenté principalement dans Lituraterre, un des textes les plus
importants de la dernière période de Lacan. Après
l'effacement de la différence entre symbolisation
et production de fantasmes opéré
par Lacan à partir des années soixante, il a commencé a
chercher un nouveau dispositif de formalisation
qui pouvait servir à l'interprétation analytique. Il lui fallait
un dispositif capable d'être la
présentation du Réel. C'est-à-dire, de ce Réel
de la Chose qui ne cesse pas de ne pas s'écrire et qui ne peut se
présenter que comme limite à la réflexivité de la
pensée[23].
Cette formalisation du réel, au lieu de produire l'élargissement
de l'horizon de compréhension de la conscience, serait l'inscription
d'une non-identité qui ne peut pas devenir un contenu
représentationnel disponible au savoir. Nous savons que Lacan a
donné deux dispositifs de formalisation capable de remplir ce
rôle: le mathéme et la lettre, ou encore, le mathéme et le poème.
Son idée consistait à dire qu'autant la formalisation logique
que la formalisation esthétique pouvait nous indiquer /// De
l'image à la chair: la cas Cindy Sherman Ce
que je vais faire ici c'est d'essayer de comprendre cette formalisation
à partir de l'esthétique. Je voudrais profiter de la position
transversale du concept de sublimation, entre la clinique et l'esthétique,
pour trouver des représentations de cette chute de l'objet petit a,
propre à la sublimation, dans l'art contemporain. L'idée
générale ici consiste à suivre la stratégie
utilisée par Lacan dans son interprétation de l'oeuvre de Joyce
en cherchant les procédures communes entre la fin de l'analyse et
certaines manifestations de l'art. Formalisation analytique et formalisation
esthétique peuvent trouver un terrain d'entente pour autant que:
"la pratique de la lettre converge avec l'usage de l'inconscient"[24]. Cette
équation entre l'art et la psychanalyse est aussi soutenue par un
constat commun: tous les deux champs nous enseignent que, s'il y a des moments
où dire c'est faire, il y a des choses qu'on ne peut faire qu'à
condition de changer notre façon de les dire. Disons simplement
qu'autant l'art contemporain que la psychanalyse cherchent des dispositifs de formalisation qui reconnaissent la
résistance de l'expérience sensible à la prose du concept. Comme
vous le savez, j'ai choisi deux exemples dans le champ de l'esthétique,
l'un venue de la photographie et l'autre de la musique: Cindy Sherman et Steve
Reich. Qu'est-que les oeuvres de ces deux auteurs ont en commun? À
première vue rien, pour autant que Reich est lié au minimalisme
en musique, univers totalement éloigné du système de
références de Sherman, basé surtout sur la Pop art et la
Body art. Mais les deux ont, au moins, une chose en commun. Ils font partie
d'un temps historique qui ne pense plus l'acte esthétique comme rupture
qui nous amènerait à une réalité au-delà de
l'ordre symbolique social supporté par le fantasme, geste plutôt
caractéristique de la rhétorique du premier temps du modernisme[25].
Ce qui ne veut pas dire qu'on est devant l'épuisement de toute puissance
critique de la forme esthétique. C'est vrai qu'autant Sherman que Reich
ont été catalogués comme représentants majeurs d'un
genre de postmodernisme dans les arts
à cause de l'utilisation répétitive des matériaux
venus des domaines les plus fétichisés de la culture (le
système tonal, la musique pop, l'imaginaire féminin de
l'industrie cinématographique et de la mode, l'ambiance publicitaire
etc.). Mais je crois qu'il s'agissait là d'une erreur
d'interprétation. La stratégie commune de ces deux artistes
consiste à suivre l'intuition d'Adorno et d'explorer
l'étrangeté de ce qui est le plus chosifié.
Procédure qui essaie d'atteindre une expérience du réel et
de traverser le fantasme à travers la répétition de
l'objet du fantasme. Cindy Sherman,
pour commencer. Son travail comme photographe a débuté aux EUA
des années 70 et continue jusqu'à aujourd'hui. Il y a une
aspiration de son oeuvre à former un système où chaque
photo ne peut être comprise qu'à l'intérieur de la
chaône signifiante produite par l'ensemble des photos. Cela dans la mesure
où tous les essais photographiques sont des déploiements
possibles d'une seule question: la représentation du corps propre et ses
impasses. Le noyau de tension du projet de Sherman se trouve dans ce dernier
adjectif 'propre'. Qu'est-ce qu'est mien dans le corps? C'est-à-dire,
dans quelles conditions l'opération de subjectivation du corps, opération à travers laquelle
le sujet se reconnaît dans la matérialité du corps, est
possible? Le
premier grand essai photographique de Sherman, Untitled Film Still, produit entre 1977 et 1980, posait déjà l'enjeu entre
l'identité de soi et l'image du corps. Ce même logique ira guider
tous ses essais photographiqes jusqu'à 1982, c'est-à-dire, Rear Screen Pictures et Centerfolds ou Horizontals. Untitled Film
Still consistait en plusieurs autoportraits où Sherman se
présentait dans des situations qui nous renvoyaient à la
répétition de ces scènes cinématographiques qui
structurent l'imaginaire produit par l'industrie culturelle. À chaque
photogramme, elle absorbait une grammaire d'apparences composée par des
gestes, des poses et des styles déjà codés,
prêt-à-interpreter, et que mettait en scène les fantasmes
fondamentaux du féminin des sociétés occidentales. Comme
nous rappelle Danto: "Sherman's face is a neutral base on which she
inscribes the countless face of The Girl in her myriad embodiments"[26]. L'ambiance
visuelle et les costumes nous renvoyaient principalement aux années
cinquante. Moment d'euphorie qui a suivi au trauma de la Guerre et où
toutes les grandes promesses de modernisation sociale et culturelle du
capitalisme ont été énoncées. Cette
caractéristique de promesse de jouissance peut nous indiquer la fonction
de l'ambiance dans Untitlet Film Still.
Il s'agit d'une ambiance qui fournit un cadre de significations fixes et qui
nous indique comment nous sommes à l'intérieur de scènes
fantasmatiques. Notons que le temps représenté ici n'est pas le
temps de la contingence et de l'éphémère propre aux
événements du réel. Au contraire, il s'agit de ce temps
statique du fantasme, qui ne connaît pas de changements ni de
différence. [images qui sont toujours les mêmes] Ici,
il faut souligner un déplacement opéré par Sherman. Nous
savons comment l'autoportrait a été toujours l'espace
privilégié pour le déploiement de la vie intérieure
et de la profondeur psychologique. L'autoportrait comme présentation de
la singularité de l'intimité. Mais les essais de Sherman
inversent cette fonction expressive de
l'autoportrait. Ils sont plutôt la formalisation
de l'impossibilité de l'autoportrait comme représentation du
singulier. Ce
qu'on voit dans ses photos c'est le sujet emprisonné dans des images
à la limite de l'impersonnel, d'autant qu'elles sont produites par et pour l'Autre, représenté ici par le système
symbolique des valeurs imagées par l'industrie culturelle. Tout se passe
comme si Sherman essayait de nous montrer comment être corps est être attaché au regard de l'Autre. Nous
pouvons même suivre une bonne indication de Foster: "Sherman evokes
the subject under the gaze, the subject-as-picture (...) Her subjects see, of
course, but they are much more seen, captured
by the gaze"[27]. Car l'image du corps propre est
d'abord le topos fantasmatique dans
lequel le moi se pose pour pouvoir devenir l'objet du désir de l'Autre[28].
Sherman pourrait
suivre ici Lacan et dire que: "rien ne sépare le Moi de ses formes
idéales"[29].
Ce qui nous montre comme il n'y a rien de propre
dans l'image du corps, d'autant que ces formes idéales (formes dans
le sens des Gestalts) sont venues de
l'extérieur. Voici ce qui a poussé Lacan à affirmer que le
corps propre est en vérité corps de l'Autre: "Le corps
lui-même est, d'origine, ce lieu de l'Autre, en tant que c'est là
que, d'origine, s'inscrit la marque en tant que signifiant"[30].
Le corps apparaît comme espace par excellence d'aliénation. Un
fait qui nous connaissons depuis le stade
du miroir avec sa description de la genèse de l'image du corps
propre à travers l'introjection de l'image de l'autre ou de l'image
spéculaire venue de l'extérieur. Captation imaginaire soumise
à l'approbation du regard symbolique de l'Autre. Souvenons-nous
qu'il aurait une stratégie postmoderne
de résoudre cette impasse du corps comme topos fantasmatique, corps réduit à la dimension du
semblant (cette union aliénant entre le symbolique et l'imaginaire). Il
suffirait de voir dans cette multiplication des masques et des personas l'affirmation d'une
subjectivité enfin délivrée du moi unificateur.
Subjectivité capable de jouir de la plasticité de ses
déguisements infinis. Une interprétation qui pourrait se
renforcer si l'on voit dans la procédure de Sherman la
révélation de l'essence du féminin comme mascarade. Un peu dans le sens que ce
mot a pris à l'intérieur de la pensée lacanienne,
c'est-à-dire, une façon pour la femme de: "se présenter
comme ayant ce qu'elle sait parfaitement n'avoir pas (...) Elle fait justement
de sa féminité un masque"[31].
Mais
la suite du travail de Sherman va nous montrer la faiblesse de cette
interprétation postmoderne. Car la multiplicité des masques et
des images de soi est plutôt une défense contre l'angoisse ouverte
par le caractère toujours incertain du désir de l'Autre. Ces
photos au fond posent la question angoissante: "Qu'est-ce qui fait de moi
l'objet de la jouissance du regard de l'Autre ?", "Qu'est-ce qui fait
de mon corps la métaphore de
la jouissance de l'Autre ?". Au-delà de la conformation du corps au
semblant, L'angoisse montre qu'il y a quelque chose du sujet qui résiste
encore. [le discours de la dissolution du moi est fort si l'on pense le moi comme
unité syntètique, mais il est faible si l'on pense au moi comme
objet du fantasme] C'est de cette résistance du
corps à l'image et au cadre fantasmatique que sont faits les essais
suivants de Sherman, principalement Fashion
et Historiy portraits. Au lieu
d'être de simples pastiches de l'univers de la mode et des
représentations du féminin dans l'histoire officielle de l'art,
il faut voir ces séries comme l'inadéquation entre, d'un
côté, le fétichisme de la texture publicitaire des photos,
des couleurs hyper-réelles et des vêtements des grands
créateurs et, de l'autre côté, l'étrangeté du
corps[32].
Suivons Laura Mulvey dans son commentaire: "The sense of surface now
resides , not in the female figure's attempt to save her face in a masquerade
of feminity, but in the model's subordination to, and imbrication with, the
texture of the photographic medium itself"[33].
Mais
ce qui m'intéresse ici c'est plutôt les modes de
déploiements de cette tension qui seront présentés dans
les derniers essais photographiques de Sherman. Car la tension fera
éclater l'image unifiée du corps propre. D'abord, Sherman fera un
pas très lacanien. Il consiste à montrer comment le corps
présent dans la dimension du semblant est, en fait, un habillage du
corps pulsionnel, c'est-à-dire, de ce corps composé par le
montage des objets partiels qui délimitent une géographie
corporelle des zones érogènes. C'est un pas lacanien car le
psychanalyste a toujours noter que: “C’est
à cet objet insaisissable au miroir [l'objet partiel] que l’image
spéculaire donne son habillement”[34]. L'idée de
montage est renforcée par la présence des pouppés à
la place de Sherman elle-même comme modèle, ou encore, par la
connexion entre chair et artefacts de sex-shops. En ce point, il faut souligner comment cette façon de présenter l'objet petit a est loin de provoquer la fascination ou l'érotisation propre au fantasme. En vérité, nous sommes devant des objets obscènes au sens d'objets sans scènes[35]. Ils sont hors du cadre du fantasme et illustrent d'une façon précise ce qu'arrive au corps à partir du moment de la chute de l'objet a. Nous sommes ici dans cette dimension d'une espèce de matérialisme sans images qui permet à l'objet imaginaire de devenir porteur de l'étrangeté propre à l'expérience du réel. Mais Sherman va encore plus loin, principalement dans ces séries appelées Disasters et Horror. À travers ces photos nous voyons comment la désintégration de l'image unificatrice du corps ouvre les portes au dévoilement de cet "anonymat inné de Moi-même"[36] présent dans l'inconsistance de la chair. C'est-à-dire, à partir de la désintégration de l'image, le sujet peut se reconnaître comme corps inconsistant fait de chair. Nous pouvons trouver cette même notion de chair chez Lacan dans le Séminaire II, lorsqu'il ponctue ce qui sera plus tard l’espace entre deux morts au-delà ou même en-deça de l’Œdipe. Espace occupé par le corps de Monsieur Valdemar, le personnage du conte de Edgar Allan Poe. Corps réduit à être : « une liquéfaction dégoûtante, une chose qui n’a de nom dans aucune langue, l’apparition nue, pure et simple, brutale, de cette figure impossible à regarder en face »[37]. Apparition brutale de l’impossible, figure qui ne se laisse pas appréhender par l’image, chose qui échappe à tout effort de nomination. L'expérience de retour au réel du corps dévoile ici son aspect le plus traumatique. Un trauma que vient de la découverte du corps comme chose parmi d'autres choses, ce qui bouleverse le système d'identités propres au moi. Et ici il y est pertinent de parler d'un réalisme traumatique dans l'oeuvre de Sherman. Il s'agit du recontre du réel à travers l'effacement de l'image et de la reconnaissance l'étranger dans mon propre corps. Je ne me sers pas du vocabulaire de la chair de façon fortuite. Il nous renvoie à Merleau-Ponty. C'est lui qui nous rappelle que la chair démontre comment: “L'épaisseur du corps, loin de rivaliser avec celle du monde, est au contraire le seul moyen que j'ai d'aller au coeur des choses, en me faisant monde et en les faisant chair”[38]. pour Merleau-Ponty, à travers la chair, nous découvrons que le corps peut nous unir directement aux choses grâce à sa propre ontogenèse. Car l'épaisseur à propos de laquelle il parle peut être comprise comme cette expérience qui nous permet de percevoir comment le corps appartient aussi à l'ordre de l'opacité, de l'irrefléxivité propre aux choses. À travers l'avènement de la chair, le sujet reconnaît au coeur de lui-même, dans son propre corps, l'opacité qu'il a vue au moment de découvrir l'irréductibilité des objets du monde à la perspective de sa pensée. Nous savons comment Merleau-Ponty essayait de tirer de conséquences dont il faut analyser sougneusement avant de les admettre dans notre contexte. Notons tout simplement comment Lacan a perçu, dans le Séminaire XI, une convergence très important cette logique de chiasme et d'entrelacs de la chair chez Merleau-Ponty et ses propres recherches concernant l'objet petit a. C'est que m'intéresse ici c'est de signaler comment la renversibilité de la chair peut devenir une ruse dialectique majeure qui permet l'établissement d'une modalité possible de reconnaissance entre le sujet et l'objet à partir de leurs négativité. Hegel, à la fin de la Phénoménologie de l'esprit nous donnait la clé pour comprendre l'avénement du savoir absolu à travers: "le jugement infinie que l'être du Moi est une chose: - et précisement une chose sensible et immédiate (...) Ce jugement pris littéralement, immédiatement, est vide d'esprit ou plutôt est l'absence même d'esprit; mais en fait en considérant son concept, il est la plus grande richesse spirituelle"[39]. Façon de poser une reconciliation entre la pensée et l'objet à travers l'internalisation de la négation venu de la chose. Proposition qui apparaît aussi chez Lacan dans l'idée du sujet comme parfaitement chosique. J'avais dit au début que toute l'oeuvre de Cindy Sherman s'inscrivait sous le signe du problème de la relation entre l'ipséité et la corporéité. Ici, nous voyons comment cette relation se résout dans l'avènement de la chair à la mesure qu'elle indique ce qui du corps n'a pas passé par le régime aliénant du corps de l'Autre. La chair nous rappelle que "tout le corps n'a pas été pris dans le processus d'aliénation"[40]. Comment est-ce que nous pouvons articuler ce problème de l'avènement de l'inconsistance de la chair avec la sublimation? Vous vous souvenez encore comment la sublimation a été posée comme un régime de jouissance qui passait nécessairement par le corps, pour autant qu'"il n'y a de jouissance que du corps"[41]. Mais Lacan avait soutenu l'existence d'une disjonction foncière entre jouissance et corps. Une stratégie utilisée pour indiquer qu'il n'y a de jouissance que là où nous sommes hors-corps. C'est-à-dire : il n'y a de jouissance que là où il y a une expérience de corporéité qui est au-delà de l'image du corps soumis au principe du plaisir et au régime du fantasme. Il n'y a de jouissance que de la chair. En ce point, je voudrais souligner une chose importante à mon avis. Si la fin de l'analyse doit être comprise à partir de l'expérience de la chute de l'objet petit a, alors elle doit impliquer un nouveau régime de subjectivation du corps. Car la fin de l'analyse passe par le détachement de la fascination du sujet pour l'image fétichisée du corps afin d'ouvrir les portes à la reconnaissance de la contradiction objective du corps. Une contradiction matérialisée par la double inscription ontologique du corps: objet opaque tel que n'importe quel objet dans le monde et subjectivité incarnée. En bref, un objet entre la chair et l'image. Car: "la psychanalyse implique bien entendu le réel du corps et l'imaginaire de son schèma mental"[42]. Vladimir Safatle [1] S VII, p. 251 [2] Pour exemple: "Il est très sigulier de voir reémerger sous la plume de Freud l'amour comme puissance unifiante pure et simple, à l'attraction sans limite pour l'opposer à Thanatos - alors que nous avons corrélativement et d'une façon discordante, la notion si différente, et tellement plus féconde de l'ambivalence amour-haine"(LACAN, S VIII, p. 113). [3] LACAN, S XI, p. 246 [4] Conforme la bonne formule développé par
DAVID-MÉNARD, La négation
comme sortie de l'ontologie [5] LACAN, S XIV, séance du 07/12/66 [6] FREUD, La négation, p. 137.. [7] LACAN, E., p. 388 [8] DAVID-MÉNARD, La
négation. [9] Puisque: "chacun est par conséquence seulement dans la mesure où son non-être est "(HEGEL, Science de Logique II, p. 60) [10] Sartre a bien montré comment cette solidarité entre les oposés propre à la Verneinung indique, au fond, une opération de mauvaise-foi de la conscience [11] "Il n'est d'aucune façon possible de s'acquiter de ce qu'il en est de la double négation en disant par exemple qu'il s'agit là d'une opération qui s'annule, et qu'elle nous ramène et nous rapporte à la pure et simple affirmation" (LACAN, S XV, séance du 28/02/68). Lacan est ici suivi de près par Adorno: "Le non-identique ne peut être atteint immédiatement comme quelque chose qui pour sa part serait positif et pas davantage par la négation du négatif. Cette dernière n'est pas elle-même affirmation comme chez Hegel" (ADORNO, Dialectique négative, p. 156) [12] Comme, par exemple: "L'unité où se présente cette présence du sujet divisé, ça n'est rien d'autre que cette conjonction des deux négations" (LACAN, S XV, séance du 06/03/68). [13] Comme on voit dans l'affirmation: "Un certain usage de la double négation n'est pas du tout fait pour se résoudre en une affirmation, mais justement à permettre selon le sens où elle est employée, cette double négation, soit qu'on l'ajoute, soit qu'on la retire, d'assurer le passage de l'universel au particulier" (LACAN, S XV, séance du 06/03/68) [14] LACAN, Autres écrits, p. 451 [15] ADORNO, Dailectique négative, p. 152 [16] LACAN, S XX, p. 55 [17] Cf. LACAN, S XI, p. 164 [18] ADORNO, Dialetique négative, p. 186 [19] Nous pouvons voir cette logique de la contradiction objective déjà en opération chez Hegel au moment où il essaie de montrer comment la pensée spéculative est pensée des déterminations-relationnelles. Il nous donne l'exemple suivant : « Père est l’autre du fils et fils l’autre du père, et chaque terme est seulement comme cet autre de l’autre (...). Le père, en dehors du rapport à fils est aussi quelque-chose pour soi ; mais ainsi il n’est pas père, mais un homme en générale » (HEGEL, Science de la logique II, p.84) L’identité est toujours énoncée avec son contraire non pas parce que le père est simplement le contraire du fils, mais parce que le père est, au même temps, détermination pour les autres (en tant que signifiant ‘père’ qui se détermine à travers les oppositions entre les signifiants ‘fils’, ‘mère’ etc.) et indéterminité pour soi (en tant que il peut s’identifier toujours avec la négativité du vide de l’homme en général). De cette façon, Hegel nous indique comment la contradiction est interne à l’objet et exprime la scission qui résulte de l’opération de l’inscription de l’objet visé dans un réseau de détermination symbolique. [20] FREUD, Fétichisme, 130 [21] FREUD, Fétichisme, pp. 137-138 [22] LACAN, Autres écrits, p. 11 [23] D'où, par exemple, l'affirmation: "C'est pourquoi nous menons volontiers ceux qui nous suivent sur les lieux où la logique se déconcerte de la disjonction qui éclate de l'imaginaire au symbolique, non pour nous complaire aux paradoxes qui s'y engendrent, ni à aucune prétendue crise de la pensée, mais pour ramener bien au contraire leur faux-brillant à la béance qu'ils désignent, toujours pour nous très simplement édifiante, et surtout pour essayer d'y forger la méthode d'une sorte de calcul dont l'inappropriation comme telle ferait tomber le secret" (LACAN, E., p. 820) [24] LACAN, Autres écrits, p. 193 [25] Voir, par exemple, ce que Breton pensée de Freud et des possibilités artistiques ouvertes par la notion d'inconsciente: "Sur la foi de ces découvertes, un courant d'opinion se dessine enfin, à la faveur duquel l'explorateur humain pourra pousser plus loin ses investigations, autorisé qu'il sera a ne plus seulement tenir compte des réalités sommaires. L'imagination est peut-être sur le point de rependre ses droits" (BRETON, Manisfeste du serréalisme, p. 20) [26] DANTO, Phtography and performance: Cindy Sherman Still, p. 10 [27] FOSTER, Return to the real, p. 148 [28] D'où l'affirmation de Lacan: : “la relation à l’image du corps comme telle, est liée par quelque chose de structural à cette relation à l’objet qui est celle du fantasme fondamental” (LACAN, S IX, séance du 13/06/62). [29] LACAN, E., p113 [30] LACAN, S XIV, séance dui 31/05/67 [31] LACAN, S V, p.p. 453-454 [32] Tel que l'on voit dans cette descripition de Sherman: "From the beginning ther was something the didn't work with me, like there was friction. I picked out some clothes I wanted to use. I was sent completely different clothes that I found boring to use. I really started to make fun, not of the clothes, but much more of the fashion. I was starting to put scar tissue on my face to become ugly" (in NAIRNE, The state of the art: Ideas and images in the 1980s, p. 136) [33] MULVEY, A phantasmagoria of the feminine body, p. 145 [34] LACAN, E., p. 818. [35] Une idée venue de Hal Foster: "where the object-gaze is presented at if there were no scene to stage it, no frame of representation to contain it, no screen" (FOSTER, Return of the real, p. 149) [36] Cf. la formule celèbre de Merleau-Ponty in MERLEAU-PONTY, Le visible et l'invisible, p. 183 [37] ibid., S II, p. 270 [38] MERLEAU-PONTY, Le visible e l’invisible, p. 178 [39] HEGEL, Phénoménologie de l'esprit - II, p. 296. [40] LACAN, S XIV, séance du 31/05/67 [41] LACAN, S XIV, séance du 31/05/67 |