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les impossibles - 3ème séance Retour
à la dialectique A partir de cette
séance, j'aimerais indiquer quelques chemins pour penser la nature
dialectique de certains concepts majeurs de la clinique lacanienne. Nous allons
commencer aujourd'hui par analyser la dialectique propre à la
sublimation. Dans la prochaine séance, l'analyse tournera autour des
concepts de corps et de répétition. À travers cette triade
conceptuelle, je crois qu'on pourra répondre à la question que
j'ai posé comme axe d'orientation pour ce séminaire:
"Qu'est-ce que la raison après Lacan?". J'espère donc
pouvoir soutenir l'idée qu'il s'opère une dialectique
négative dans la rationalité de la praxis analytique. Jusqu'à
ici, j'avais suivi une autre voie qui consistait plutôt à analyser
le premier paradigme de rationalité utilisé par Lacan:
l'intersubjectivité. Dans la dernière séance, nous avons
vu comment Lacan a exposé l'épuisement de ce paradigme à
travers le rapprochement fait entre la philosophie pratique de Kant et la
philosophie dans le boudoir de Sade. À cause de cela, ma thèse
était que Kant avec Sade devait
être lu comme le symptôme de l'impasse du concept lacanien
d'intersubjectivité. Certes,
une telle façon de mettre en scène cette impasse n'était
possible qu'à cause de la convergence entre le concept lacanien
d'intersubjectivité et le concept d'intersubjectivité qui se
posait comme horizon régulateur de l'expérience morale kantienne.
Une convergence qui a permis à Lacan de faire de Kant son double en le
critiquant là où il voulait en fait s'autocritiquer. Dans cette
perspective, nous avons vu qu'il y avait deux points en commun entre Kant et
Lacan. D'abord, ils ont essayé d'ouvrir une
perspective universaliste à travers la fondation d'un champ
transcendantal de reconnaissance intersubjective. Dans le cas kantien,
ce champ était ouvert à travers la reconnaissance de la Loi morale, valide dans tous les cas et
pour tous les êtres. En ce qui concernait Lacan, nous avions
l'universalité de la Loi Phallique
en tant que seul opérateur de socialisation du désir. Deuxièmement, dans les deux
cas, il n'était possible de légitimer cette stratégie de reconnaissance
intersubjective qu'à travers la défense d'une
réconciliation disponible entre la pure forme de la Loi et un concept de
désir purifié de n'importe quel lien avec la pathologie des
objets phénoménaux. Le désir
pur lacanien et la volonté
libre kantienne partageaient cette inadéquation foncière
entre le désir du sujet et la satisfaction promise par les objets
empiriques. Car, au-delà du plaisir des objets, le désir pur et
la volonté libre ne pouvaient être satisfaits qu'à travers
une espèce de jouissance de la Loi. Comme je l'avais
souligné, ces symétries n'étaient pas hasardeuses. Autant
Lacan que Kant ont défini le sujet du désir et de la
volonté à partir d'une fonction transcendantale et ont
cherché à penser les conséquences d'un tel cheminement
dans la dimension de la pragmatique (même si Lacan opère une
notion 'large' de pragmatique dans laquelle éthique, érotique et
esthétique se mêlent). Mais ce programme
n'était pas partagé que par Kant et Lacan. Car Sade aussi
défendait la possibilité d'une expérience morale
fondée sur la recherche d'une purification de la volonté qui la
libérait de tout contenu empirique et pathologique. Lui aussi avait une
maxime morale avec des prétentions universelles analogues à
l'impératif catégorique kantien: le droit universel à la
jouissance du corps de l'autre. A travers cette
opération, Lacan suivait Adorno dans la croyance qu'on pouvait
être kantiens et sadiens au même temps. C'est-à-dire que la
philosophie pratique kantienne n'avait pas de réponse pour neutraliser
le défi pervers représenté par les fantasmes de Sade. En
vérité, le coup était plus dur qu'on aurait pu songer.
Car, si Kant était le miroir de Lacan, donc Sade représentait un
défi aussi à la praxis analytique lacanienne. Mettre en place le
rapprochement entre Kant et Sade signifiait aussi dire qu'une clinique
articulée sur l'intersubjectivité était incapable de
résoudre le problème de la perversion. À cause de Sade,
cette rationalité analytique lacanienne, fondée sur la
reconnaissance du désir pur dans la pure forme de la Loi, devait sortir
de scène. Je voudrais
aujourd'hui reprendre à partir de ce point. Le mouvement ici consistera
à montrer comment la sublimation - telle qu'elle a été
pensée par Lacan - s'est transformée en une réponse au
défi pervers. Nous verrons comment il y a une dialectique propre
à la sublimation qui peut éclaircir les dernières
élaborations lacaniennes à propos de la question de la fin de
l'analyse. Je pense ici à la définition de la fin de l'analyse
comme: traversée du fantasme
et identification avec le sinthome. Mais pour pouvoir
faire deux pas en avant parfois il faut en faire un en arrière. Dans
notre cas, si l'on veut comprendre clairement la structure logique de la
sublimation, on doit retourner vers Sade. Cela nous permettra de souligner ce
que Lacan a appelé "la dimension de vérité" que
le pervers apporte pour toute expérience morale et pour toute
pragmatique qui se veuille rationnelle. Cette dimension
de vérité, c'est la présence médiatrice du fantasme
dans toute identification possible entre le sujet et la pure forme de la Loi.
Il n'y a pas d'identification à la Loi qui ne soit pas supporté
par un fantasme et c'est cela que Sade nous montre. Ce qui n'étonne
personne, puisque l'acte pervers accentue toujours la présence du
fantasme. Mais comment
cette médiation s'opère? Dans
la dernière séance, je vous avais demandé de faire
attention au besoin qu'avait la philosophie pratique kantienne d'admettre un
certain principe d'immanence à l'intérieur de la relation entre
le sujet et la Loi morale. Malgré la reconnaissance kantienne d'une
limite à la conscience cognitive dans la dimension pratique à
cause de l'impossibilité radicale de connaître
la réalité de l'Idée de liberté et, par
conséquent, de garantir une causalité morale à l'action,
il ne pouvait pas s'abstenir de poser une immanence entre l'intentionnalité et la forme de l'acte. Car, independemment de
tout contexte, je sais toujours comment je
dois agir si je veux agir de manière morale[1].
La voix de la raison parle à la conscience toujours de façon
claire et forte. Il n'y a pas d'indécidable à l'intérieur
de la praxis. Entre raison et conscience, entre détermination
transcendantale et réalisation phénoménale, il n'y a pas
de séparation. La procédure transcendantale suffisait pour
donner la signification à la
pragmatique. Nous pouvons dire que, pour Kant, la conscience sait toujours quoi
faire pour jouir de cette jouissance (Lebensgenuss)
offerte par la conformation de la volonté à la Loi. Chez
Sade, nous trouvons le même principe d'immanence entre la raison et la
conscience. La Loi qu'énonce le droit à la jouissance est
inscrite dans le coeur de tous les hommes. Juger de ce dont il faut faire
à partir de cette Loi, ne pose aucune difficulté pour les
personnages sadiens. Comme pour tous les pervers, savoir comment jouir de la
pure forme de la Loi, c'est quelque chose absolument évident. La seule
différence entre Sade et Kant, c'est que, dans l'univers sadien, c'est
la Nature qui parle à travers la voix de la raison. Pour le
matérialiste Sade, la raison est une raison naturalisée. Quelle
est l'hypothèse de Lacan? Pour le psychanalyste parisien, une telle
immanence entre l'universalité d'une Loi transcendantale qui veut
déterminer la volonté et la particularité de sa
réalisation phénoménale contingente n'est possible que dans
la dimension du fantasme. Car il n'y a que le fantasme pour donner au sujet
l'illusion de savoir toujours ce qu'il faut faire et comment désirer
afin d'atteindre la jouissance promise par la Loi. Je
sais que ce point peut paraître un peu obscur. Je crois donc qu'il est
mieux de rentrer d'une façon plus détaille dans la théorie
lacanienne du fantasme, C'est elle en effet qui va nous ouvrir les portes pour
comprendre les derniers défis de la praxis lacanienne. Genèse
et structure du fantasme Tel
que l'être chez Aristote, le fantasme chez Lacan se dit de plusieurs
façons. Ici, j'aimerais de me concentrer sur la nature spécifique
et la fonction des objets fantasmatiques. Commençons
par la définition du fantasme comme une scène imaginaire
où le sujet représente la réalisation de son désir.
Représentation qui est, il faut le souligner, production d'un objet propre au désir. Le fantasme est cette
construction qui indique la façon singulière dont chacun de nous
essaie de déterminer un chemin vers la jouissance. Celui là est
le sens de la définition un peu énigmatique de Lacan: "le
fantasme fait le plaisir propre au désir"[2]. Il ne s'agit pas
simplement ici d'affirmer que le fantasme indique la prédominance du
principe de plaisir dans la réalité psychique. Je crois que vous
vous souvenez encore du caractère majeur du concept lacanien du
désir. Le désir chez Lacan est dépourvu de toute
procédure naturelle d'objectification. Il est foncièrement sans
objet, désir de "rien de nommable"[3].
Dans ce sens, affirmer que le fantasme produit un objet capable de satisfaire
ou, comme le veut Lacan, de faire le plaisir propre au désir, signifie dire
qu'il permet au sujet de donner une réalité empirique à ce
qui, jusqu'ici, n'était que pure transcendentalité
négative. Cela montre comment le fantasme est la seule procédure
disponible au sujet pour l'objectification de son désir. Il est,
selon une formule de Lacan: "le soutien du désir"[4]
ou encore "ce lieu de référence par où le
désir va apprendre à se situer"[5].
Comme nous
montre, par exemple, Melanie Klein à travers la description du cas
fameux de la psychose du Petit Dick, sans l'action du fantasme le sujet tout
simplement ne saurait pas comment désirer et établir une relation
d'objet. Toute capacité de symbolisation serait donc bloquée et
il rentrerait dans une position autiste angoissante où il serait
impossible de dire quelque chose à propos du désir[6].
Lorsqu'il n'y a pas de fantasme, c'est le silence brut de l'angoisse qui parle. En
définissant le fantasme à travers cette stratégie, Lacan
cherchait à démontrer comment sa vraie fonction logique
consistait à n'être qu'une barrière de défense
contre l'angoisse produite par l'inommable du désir. Une angoisse qui
apparaît souvent sous la forme d'angoisse de la castration: ce
dévoilement de l'impossibilité du sujet à nommer son
désir de façon pleine et positive. Ici,
nous pouvons commencer à comprendre pourquoi Lacan a insisté sur
le rôle du fantasme dans les expériences morales kantienne et
sadienne. Or, il faut un troisième terme intermédiaire pour
passer de l'indétermination totale d'une Loi transcendantale et
universelle qui n'énonce aucune norme, qui ne dit rien sur ce que je
dois faire exactement pour atteindre la jouissance, à la
réalisation effective et particulière de l'action[7].
Sinon, la présence de la Loi ne pourrait produire que l'angoisse du
vide. Ce troisème terme doit être capable de produire quelque
chose comme une norme, un cadre spatio-temporel qui m'enseigne comment
désirer. Pour Lacan, ce terme n'est autre que le fantasme. Ici, une question
centrale est restée ouverte: comment
le fantasme est capable de produire un objet propre au désir?
C'est-à-dire, comment peut s'inscrire et positiver ce désir de
rien de nommable à l'intérieur du scénario fantasmatique?
Comment ce désir peut s'aliéner dans un objet? Soulignons la
centralité de la question, puisque c'est à travers la
problématisation de la génétique propre au fantasme, que
Lacan ira développer celui qui, à son avis, était le seul
concept métapsychologique inventé par lui: l'objet petit a. Si
l'on veut comprendre le problème de la génétique du
fantasme, il est nécessaire de revenir à la théorie
freudienne du désir. J'avais indiqué dans la première
séance comment, pour Freud, le mouvement du désir était
coordonné par la répétition hallucinatoire des
expériences premières de satisfaction[8].
Ces premières expériences laissait des images mnésiques de
satisfaction dans le système psychique. Lorsqu'un état de tension
ou de désir réapparaîssait, le système psychique
actualisait d'une façon automatique ces images, sans savoir si l'objet
correspondant à l image était ou n'était pas effectivement
présent. Nous avons vu à travers cette thématique de la répétition
comment le désir essayait de retrouver
un objet perdu lié aux premières expériences de
satisfaction. Mais
ce mouvement est plus complexe qu'on imagine. Car, si l'on analyse de
façon plus précise la nature de ces premières
expériences de satisfaction, on verra comment elles se donnent à
travers la relation entre le sujet et ce que Karl Abraham a indiqué
comme étant ce qu'on connaît aujourd'hui par objets partiels[9].
Dans ce cas, l'adjectif partiel signifie principalement que, à cause
d'une insuffisance dans la capacité perceptive du nourrisson, leur
premières expériences de satisfaction ne se donnent pas avec des
représentations globales de personnes comme la mère ou le
père, mais avec des parties de ces objets, comme les seins, le
pénis, la voix, le regard etc. Ce
caractère partiel des premiers objets de satisfaction est aussi
lié à la structure originalement polymorfique de la pulsion,
c'est-à-dire, au fait que les motions pulsionnelles se présentent
d'abord sous la forme des pulsions
partielles dont le but consiste à satisfaire le plaisir
spécifique de l'organe. Pensons au bébé qui n'a pas encore
à sa disposition une image unifiée du corps propre. Dans son cas,
chaque zone érogène à tendance à suivre sa propre
économie de jouissance. L'amour d'objet,
au sens de l'amour propre à la relation interpersonnelle avec un autre,
ne sera possible qu'à travers l'opération de transposition des
motions pulsionnelles partielles. Ainsi, les pulsions partielles seront intégrées dans des
représentations globales de personnes ou sublimés dans des représentations sociales.
Peut-être, l exemple freudien
le plus célèbre est la transformation du désir
féminin d'avoir cet objet partiel qui est le pénis en
désir d'avoir un homme porteur du pénis[10]. Notons que cette
intégration des objets partiels ne posera pas beaucoup des
problèmes à Abraham ou à ses continuateurs comme Melanie
Klein et d'autres représentants de l'école anglaise de
psychanalyse. Car de tels objets sont des parties d'un tout qui sera
donné a posteriori. Le
désir pour le sein se résout logiquement dans l'amour pour la
mère. Le désir pour le pénis se résout logiquement
dans l'amour pour l'homme porteur du pénis. L'ouverture aux relations
intersubjectives semblait donc être assurée[11]. Mais la position
de Lacan était totalement différente. En s'appropriant le concept
d'objet partiel, il opèrait un renversement majeur dans la perspective
psychanalytique classique. Renversement qui produira des conséquences décisives
dans la notion de rationalité analytique. Voyons comme il
opère ce renversement. D'abord, Lacan a
noté que. si le mouvement du désir consistait à essayer de
retrouver un objet perdu, il devait
s'agir de retrouver la relation entre le sujet et ces objets partiels.[12].
J'aimerais souligner le terme relation puisqu'il
ne s'agit pas de retrouver un objet au sens fort du mot 'objet', mais une
'forme relationnelle' incarnée par le type de lien affectif du sujet au
sein, à la voix, aux excréments etc.[13].
Selon Lacan, c'est cette sorte de relation qui serait mise en scène dans
les représentations imaginaires du fantasme. Et c'est elle qui sera
formalisée dans le mathème du fantasme ($àa). Ce que
Lacan a appelé objet petit a était
donc une modulation de la notion d'objet partiel. Ici, nous pouvons
mieux comprendre pourquoi Lacan désignait l'objet petit a comme l'objet cause du désir. Car, par
exemple, ce qui cause l'amour pour une femme particulière est
l'identification de ces objets partiels dans le style et dans le corps de cette
femme. De la même façon que ce qui aurait causé l'amour de
Alcébiade envers Socrate, dans Le
Banquet, serait cet objet que Socrate cachait en lui et que les grecs
nommaient agalma[14]. En principe, il
semblerait qu'à travers cette façon de penser la cause du
désir, Lacan suivait le chemin de ceux qui croyaient au passage possible
de l'amour partiel d'objet à l'amour pour des représentations
globales de personnes. Passage poussé par le primat génital.
Mais, en fait, il faisait le contraire. Pour lui, dire que l'amour pour une
femme particulière était causé par l'identification, dans
cette femme, de l objet petit a signifiait
assummer l'échec de toute relation intersubjective possible. Car "avec vos proches",
notera Lacan, "vous n'avez fait que tourner autour du fantasme dont vous
avez plus au moins cherché en eux la satisfaction. À eux, ce
fantasme a plus au moins substitué ses images et ses couleurs"[15].
L'autre apparaissait toujours comme l'écran de projection des fantasmes.
Ce qui nous démontrait les fondements narcissiques de la notion d'objet
dans la psychanalyse[16]. Voici une
façon de comprendre la raison de ce fameux "il n'y a pas de rapport
sexuel". Comme je vous avais dit dans la dernière séance, le
rapport sexuel serait le prototype par excellence de la relation
intersubjective. Il serait la seule relation où le sujet
pourrait être présent à
l'Autre à travers la matérialité du corps. Mais ce que le
sujet trouve toujours dans le corps de l'Autre sont les traits de l'objet petit
a.
Si le sujet va au corps de l'Autre, c'est pour y chercher les traits
archéologiques de ses propres scènes fantasmatiques - ces
scènes venues des premières expériences de satisfaction.
Ce n'est qu'à cette condition que ce corps peut devenir, comme le disait
Lacan, métaphore de ma jouissance. Avant d'être métaphore,
il doit devenir d'abord corps fétichisé. Nous allons donc
garder a l'esprit cette réponse provisoire quant à la génétique du fantasme: le fantasme peut produire un objet propre au
désir car il actualise des objets liés aux premières
expériences de satisfaction. Il y aurait certes plus de choses
à dire encore sur la nature de cet objet du fantasme. Mais, pour
l'instant, soulignons comment, grâce à cette façon de
penser, le fantasme peut déterminer la pragmatique du sujet et transformer
toute action effective en une tentative de retrouver l'objet petit a. Ici, nous pouvons
appréhender le problème posé par cette façon de
penser le fantasme et son objet. La position de cause donne à l'objet petit a une fonction de matrice
quasi-transcendantale de constitution du monde des objets du désir.
Toutes les relations d'objet qui arriveront au long de l'histoire du
désir seront des répétitions modulaires de ces relations
fantasmatiques. Cette histoire est soumise au poids insurmontable du passé,
car elle ne fait que répéter les fantasmes originaires. Principe
déterministe certes, dont les conséquences réelles que
nous allons voir tout de suite. Insistons encore
sur une chose. Au lieu de faire une espèce de déduction transcendantale de l'objet petit a, Lacan
s'interroge sur sa genèse. Cet objet est en effet quelque chose
d'empirique qui occupe une place transcendantale, ce qui change tout. Il faut noter le
poids de ces affirmations. D'être une matrice quasi transcendantale qui
constitue le monde des objets du désir du sujet, le fantasme pourra
être un "index de signification absolue"[17],
ou encore, une espèce d'axiome capable de produire une
"signification de vérité"[18].
Des formules différentes qui indiquent comment le fantasme est devenu le
dispositif responsable pour la construction du contexte à travers duquel
nous percevons le monde comme consistant et doté de sens. Il est le seul
dispositif capable de soutenir les effets
de sens produits par des typologies multiples de discours. Ce que Lacan est
en train d'affirmer ici, c'est que la réalité propre au sujet est
foncièrement fantasmatique. À travers la répétition
propre au fantasme, le sujet instaure un univers de l'identique sans espace
pour la vraie altérité ou pour la division subjective. Tout ce
que le sujet voit de lui-même et de l'Autre est déterminé
par l'objet petit a. Au moins dans ce
sens, le concept de fantasme est très proche du concept
d'idéologie tel qu'il était articulé par les marxistes
dans les années soixante[19].
Bref, cela nous
laisse un problème clinique majeur: comment traverser le fantasme afin
de permettre au sujet d'avoir une expérience de l'ordre du Réel
capable de produire le décentrement et la présentation du
non-identique? Mais, principalement, comment traverser le fantasme sans jeter
le sujet, une fois pour toutes, dans le silence absolu de l'angoisse? Avant de
répondre à ces questions, je voudrais explorer une certaine
contradiction apparente. Car cette façon d'articuler le fantasme est un
peu inattendue à l'intérieur de la pensée lacanienne. Il
n'y a qu'a penser comment, pendant les années cinquante, il n'a jamais
eu de cesse de critiquer la confusion de Melanie Klein entre symbolisation et production des fantasmes. Nous avons vu comment, dans l'analyse du
Petit Dick, Klein affirmait que le patient ne pouvait symboliser ses relations
avec le monde parce qu'il était incapable de produire des fantasmes.
Pour le Lacan des années cinquante, la psychanalyste mélangeait
de façon sauvage les dimensions du Symbolique et de l'Imaginaire,
c'est-à-dire, le domaine des projections fantasmatique et l'ordre de
déterminations symboliques. Le monde kleinien des expériences
humaines était donc réduit à un espace de dépliement de
l'Imaginaire. Mais il y a une
chose que les lacaniens oublient souvent. Pour des raisons différentes
de celles de Melanie Klein, Lacan a fini par produire la même
indifférenciation entre symbolisation
et production des fantasmes. A
partir du moment où íl a transformé le fantasme en index
de signification absolue il ne pouvait plus y avoir des symbolisations, ou
encore, des nominations du désir qui n'étaient pas
déterminées par la répétition propre à
l'objet petit a Cela
amènera Lacan à affirmer, par exemple: "qu'il n'y a pas de sujet du
désir. Il y a le sujet du fantasme, c'est-à-dire une division du
sujet causée par un objet, c'est-à-dire bouchée par lui,
ou plus exactement l'objet dont la catégorie de la cause tient la place
dans le sujet"[20].
Tel que nous l'avons vu dans la séance sur Kant avec Sade, la division
subjective propre à un sujet qui est, en même temps, moi empirique
qui doit agir dans des conditions spatio-temporelles particulières et
sujet transcendentale qui commande la Loi d'aspiration universelle, est
bouchée par une notion d'immanence produite par le fantasme. C'est dans
le fantasme (et non pas dans la notion de liberté, comme le
défendait Kant) que: "le sujet peut être posé comme
cause de soi dans le désir"[21].
Mais, allons plus
loin. C'est d'avoir indifférencié symbolisation et production
de fantasme que Lacan s'est vu contraint d'unir les concepts de signifiant
et d'objet petit a à travers
une notion tardive et chargée de résonances: semblant[22]. Au
fond, tout se passait comme si Lacan disait, entre autres, qu'il n'y avait pas
de pensée libérée de l'action du fantasme. Il n'y a pas de
production conceptuelle qui ne soit aussi production fantasmatique. Ce qui est
de la pensée avec ses procédures d'universalisation ne se tient
que du fantasme. Tout Universel est, pour
Lacan, une construction fantasmatique. Nous serions donc devant une
dérive relativiste à l'intérieur de la psychanalyse? Soutenir
le non-identique La tentation
relativiste est apparemment très forte. Afin de comprendre comment Lacan
s'en est sorti, revenons à sa première tentative d'articuler la
différence entre symbolisation et production de fantasmes. La logique de
cette différence passait par une conception dialectique du processus de
symbolisation, Une conception qui faisait référence à une
dialectique propre au rapport entre chose et langage, entre sens et
référence. Nous pouvons dire
ici que la distinction entre symbolisation
et production de fantasmes était
garantie surtout par une façon de concevoir l'interprétation
analytique comme opération des signifiants purs. Un signifiant pur est
un nom dépourvu de signification et de référence. il n'est
que la présence de l'absence de la chose dans le réseau de
détermination symbolique. En ce sens, l'idée centrale de Lacan
consistait à affirmer que, si l'interprétation analytique visait
à produire la reconnaissance de la négativité propre au
désir pur du sujet, désir de rien de nommable, arraché de
tout contenu empirique privilégié, alors elle devait
présupposer une forme très particulière de nomination. Il
s'agissait d'une nomination qui n'était pas adéquation du
désir à une référence empirique, qui n'était
pas un: "voici ce que vous désirez". mais nomination à
travers un signifiant pur dépourvu de puissance dénotative.
C'est-à-dire, ici nommer signifiait formaliser l'inadéquation
entre le désir et l'objet phénoménal; formaliser la
non-identité irréductible entre le désir et les contenus objectaux empiriques. Une procédure assez
différente de l'action propre au fantasme, qui consistait dans la
réduction du non identique à l'identique à travers la
transformation de l'objet empirique dans une incarnation de l'objet
fantasmatique Prenons l'exemple
lacanien classique pour ce processus de nomination du désir. Prenons cet
acte performatif propre à la parole pleine: "Tu es ma femme"
où mon désir se lie à la particularité d'un objet.
Je crois que vous connaissez la critique assez fameuse de Derrida contre une
possible métaphysique de la présence propre à
l'idée d'une parole pleine qui serait adéquation et
identité du désir au concept[23].
Cette critique méconnaissait le pari dialectique qui soutenait le
dispositif de la parole pleine. Car cette parole n'énonçait pas
l'identité positive entre mon
désir et cette femme, ce qui ne serait possible que si dans les
interlignes du "Tu es ma femme" il y aurait un "Tu es celui qui
supporte mes projections fantasmatiques". Une façon de
réduire tout amour possible au narcissisme. Au contraire, nous pouvons dire que, pour Lacan,
derrière le "Tu es ma femme" il devrait y avoir un "Tu es
celui où je reconnais l'innommable de mon désir", "Ton
corps est la métaphore de la négativité de mon
désir"[24]. L'armature
dialectique était évidente, d'autant que l'opacité
négative du particulier était conservée dans un langage
qui n'était que symbolisation des
négations. Ce qui m'attachait à cette femme n'était ni
sa conformation à l'Universel fantasmatique présente dans le
signifiant 'la femme' ni mon prétendu accès immédiat
à l'expression positives de ses particularités
irréductibles. Ce qui m'attachait à cette relation d'objet
c'etait le fait que, dans cette femme, je trouvais l'incarnation du vide, du
manque-à-être propre à mon désir; Car comme disait
Lacan: "C’est l’ordre même dans lequel un amour
idéal peut s’épanouir – l’institution du manque
dans la relation de l’objet".[25].
La
stratégie était rusée mais elle avait besoin d'une notion
structuraliste typique de l'Univers Symbolique en tant qu'une chaîne
fermée des signifiants purs dépourvus de signification. C'est
uniquement a cette condition qu'une interprétation comme la
proposé Lacan pouvait marcher. Mais cette notion d'Univers Symbolque,
même si elle n'était pas exactement fausse, était
extrêmement partielle. Car elle négligeait le poids de
l'imaginaire et du fantasme dans la production de la consistance de la structure
sociolinguistique dans laquelle le sujet était inséré[26].
Elle négligeait l'impossibilité d'un Univers Symbolique
transcendantal qui n'aurait pas son fondement dans un fantasme[27].
Ce que, il faut le dire, Marx avait déjà indiqué avec
clarté en montrant comment la logique du système structural de
détermination sociale de la valeur se légitimait toujours à
travers un dispositif fétichiste[28].
Ce n'est pas par hasard que Marx apparaîtra comme le premier à
avoir perçu la fonction et la place de l'objet a dans la structuration de la dynamique du social. Je fais
ici allusion à la définition de l'objet petit a comme
plus-de-jouir, version lacanienne de la plus-value marxiste. À partir
du moment où Lacan reconnaîtra la fonction, propre au fantasme, de
fondation de la structure symbolique, sa conception de symbolisation devra
être questionnée. Car la fonction du fantasme posera des limites
à la capacité de la symbolisation à conserver le
caractère non-identique la négation. La symbolisation ne va pas échapper au domaine du fantasme. A
travers cette voie, Lacan a fini par retourner à la position propre
à Melanie Klein. Afin de s'en sortir, il deva trouver des nouvelles
modalités de formalisation, ce qui vint à travers les notions de lettre et de mathème. C'est comme
réponse à cette impasse que nous devons comprendre la
revalorisation lacanienne du concept psychanalytique de sublimation qui arrivera à partir du séminaire VII.
La sublimation ira fournir une modalité possible de formalisation qui ne sera pas exactement une symbolisation. Ce
faisant, afin de mieux comprendre le sens cette distinction, il faut rentrer
dans la logique de la négation propre à la sublimation. Nous
verrons comment la possibilité de quelque chose comme la sublimation
sera fondée sur une façon très lacanienne de penser
l'idée dialectique de double négation. En fait, elle n'est pas
une exclusivité de Lacan, d'autant qu'elle va fonder aussi la
possibilité d'une dialectique négative tel qu'on la trouve chez
Adorno. Satisfaire la pulsion Mais avant de
rentrer dans l'articulation du concept de sublimation, j'aimerais
éclaircir son importance à l'intérieur de la pensée
lacanienne. J'avais montré auparavant comment le rapport sexuel
était impossible à cause, principalement, de la présence,
de la répétition fantasmatique à l'interieur des relations intersubjectives. Mais il n'y a pas que le rapport
sexuel pour être marqué par l'impossibilité. En fait, tout
ce qui est figure du non identique dans la clinique, tout ce qui est espace de
reconnaissance de l'altérité recevra le timbre de l'impossible. L'adjectif 'impossible' nommera cette
série des expériences qui opposent des résistances
insurmontables à toute procédure de symbolisation
réflexive. Je voudrais en indiquer quatre autres, qui côtoient le
rapport sexuel: la position féminine (“La femme n’existe
pas”), le réel (“Le réel c’est
l’impossible”), le corps en tant que chair et la jouissance
non-phalique (qui apparaît toujours au conditionnel: “l’Autre
jouissance, si elle existait”
puisqu'elle nous renvoie au problème de l'opacité de la
différence sexuelle). En quoi
ces expériences apparemment dissymétriques pourraient avoir des
choses en commun ? En gros, on peut dire qu'elles indiquent des
opérations qui ne peuvent pas trouver de place à
l'intérieur de l'Univers symbolique qui structure la vie sociale, parce
qu'elles se posent toutes comme des expériences au-delà du
régime d'identité fantasmatique. Elles apparaissent toutes comme limite et posent l'émergence
d'une vérité qui ne cesse pas de ne pas s'écrire. Comme
je l'avais signalé auparavant, il y aura un mouvement d'inversion
dialectique qui permettra de reconnaître le non-identique comme non
identique et de réaliser ce qui jusqu'à là se
présentait comme impossible. Il y aura un mouvement capable de
transformer l'impossible à
écrire dans une écriture
de l'impossible. Ce mouvement apparaît dans la psychanalyse à
travers l'idée de sublimation. Par conséquent, je ne vais pas ici
analyser séparament chaque figure des impossibles analytiques, mais je
vais essayer de dégager une procédure commune de leur
résolution. Dans la prochaine séance, je ferais un travail plus
ponctuel en étudiant le
problème du corps. Avant de commencer, rappelons
simplement comment la sublimation articule de façon conjointe les
thèmes de la jouissance (la sublimation est avant tout une satisfaction
de la pulsion), de la position féminine ("c'est toujours par
l'identification à la femme que la sublimation produit l'apparence d'une
création"[29])
et du corps (car, comme nous le verrons, la sublimation est une espèce
de retour au sensible). Ce qui nous
montre comment elle est une voie privilégie pour essayer de penser ces
questions. Je
crois que vous vous souvenez encore de la définition freudienne de la
sublimation. Pour Freud, la sublimation était une façon de
satisfaire les pulsions sexuelles polymorfiques à travers le
détournement du but sexuel vers des nouveaux buts socialement reconnus
et liés, principalement, aux activités artistiques[30].
À cöté de l'idée du détournement de but, Freud
parle parfois de la sublimation comme d'un changement d'objet. De toute façon,
dans ces deux cas, l'énergie sexuelle serait desexualisé et mise
au service du moi. Il y a deux
choses que je voudrais souligner concernant la sublimation chez Freud. D'abord,
en introduisant l'idée de satisfaction de la pulsion à travers
des buts socialement valorisés, Freud insère le problème
de la sublimation dans une logique de la reconnaissance où le sujet
trouve un moyen de se faire reconnaître en tant que sujet de la pulsion
par l'Autre. Deuxièmement, et là reside toute la
complexité de l'enjeu, il pense la trajectoire de la sublimation comme
une détournement du but sexuel sans refoulement. C'est pour ne pas
connaître de refoulement que la sublimation n'est pas un symptôme.
Mais, qu'est-ce que cela pouvait signifier: détourner sans refouler?
Voici une question que Freud laisse ouverte. Voyons
comment Lacan essaie de repenser le problème. Très
tôt, Lacan met cartes sur table. Pour lui, il y a une "dialectique
de la sublimation"[31]
qui nous donne la clé pour comprendre son mouvement propre. Le
psychanalyste part de la définition freudienne de la sublimation comme
régime de satisfaction de la pulsion. Mais ici il opère un
glissement emprunt de conséquences. Il s'agit d'un glissement à
l'intérieur du concept de pulsion, Pour Lacan, dire que la pulsion peut
trouver sa satisfaction dans un but qui n'est pas directement sexuel ne
signifie pas qu'elle puisse être toute simplement
désexualisée, d'autant qu'il y aura toujours pour lui un rapport
foncier entre esthétique, éthique et érotique. En fait, la
possibilité de détournement indique que la pulsion ne se confond
pas avec "la substance de la relation sexuelle"[32].
Car, voici une chose dont nous ne pouvons jamais oublier. Pour Lacan:
"Toute pulsion est virtuellement pulsion de mort" et c'est à
partir de là qu'il faut penser le problème de la sublimation.
Elle sera la satisfaction possible de la pulsion de mort. D'où
l'affirmation : "La pulsion de mort est une sublimation
créationniste"[33]. Avant
de continuer sur la route de la sublimation, il faut noter que la pulsion de
mort lacanienne n'est pas exactement identique à son homologue freudien.
Pour Freud, la pulsion de mort indiquait une "poussée
inhérente à l'organisme vivant vers le rétablissement d'un
état antérieur"[34]
inanimée. Une tendance au rétablissement qui se manifeste
à travers la figure de la compulsion de répétition. Lacan
conserve l'idée de la pulsion comme retour vers la mort mais c'est le
concept même de mort qui se transforme. Au lieu de la mort physique et de
l'inanimé biologique, Lacan pense la possibilité de satisfaire la
pulsion à travers une 'mort symbolique' ou une 'second mort'[35]:
événement encore plus bouleversant que l’image du retour
à l’inanimé. Il veut sauver une puissance du négatif
sans être obligé de rentrer dans le cortège propre au
désir brut de mort. Souvenons nous
que cette façon de penser la pulsion s'insère dans la droite
ligne de la définition lacanienne de désir comme pure
négativité. Comme je l'avais dit dans la première
séance, le concept lacanien de pulsion va hériter de cette
articulation entre négativité et transcendantalité
jusqu'à là présente dans la notion de désir pur. La
pulsion de mort sera le nom de la négativité foncière de
la jouissance humaine. Freud parlait
d'une autodestruction de la personne propre à la réalisation de
la pulsion de mort. Disons que, pour Lacan, la mort cherchée par la
pulsion c’est vraiment ‘l’autodestruction de la
personne’, mais à condition qu’on entende par personne l’identité du
sujet à l’intérieur d’un univers symbolique
constitué. C’est une mort qui apparaît comme suspension du
régime symbolique et fantasmatique de production des identités,
comme l'effacement du pouvoir organisateur du Symbolique qui, au limite nous
amène à la dissolution du moi[36].
C'est cette mort symbolique ou encore cet effacement du symbole qui adviendra
comme forme sensible à travers la sublimation, en produisant une traversée
du fantasme. En fait, tout se
passe ici comme si Lacan suivait la remarque d'Adorno: "Les hommes ne sont
humains que lorsqu'ils n'agissent pas ni ne se posent pas en tant que
personnes; cette partie diffuse de la nature où les hommes ne sont pas
des personnes ressemble aux linéaments d'un être intelligible,
à une ipséité qui serait délivrée du moi:
l'art contemporain en suggère quelque chose"[37].
Je convoque Adorno parce qu'il a une vraie complémentarité avec
Lacan sur ce point. Tous les deux reconnaissent le problème de la
possibilité de la présentation du sujet à
l'intérieur d'une réalité aliénée. Nous
avons vu comment Lacan déterminait la signification autant de la
réalité que de son cadre symbolique comme supporté par le
fantasme et ses modalités de production narcissique d'identité.
Adorno aussi reconnaissait que le sujet de notre époque était
devant une réalité mutilée par la pensée identifiante.
Pour les deux, s'il y a cure possible du sujet, elle devra passer par son
accès à une expérience radicale de non-identité[38].
C'est à partir de ce cadre qu'on doit comprendre la
récupération lacanienne des motifs de la pulsion de mort et de la
sublimation. La
double négation dans la sublimation Ici, nous devons
poser la question: comment la sublimation lacanienne peut donner forme sensible
à l'expérience de non-identité et satisfaire la pure
négativité de la pulsion de mort sans la refouler? Partons de la
formule majeure de Lacan: "La sublimation élève un objet
à la dignité de la Chose"[39].
Elle indique d'abord un certain changement topologique dans l'objet. Je vous
avais déjà parlé des fondements narcissiques de l'objet
dans la psychanalyse, des fondements qui donnent aux objets propres au
désir un statut de simple répétition des objets
fantasmatiques. Disons que, pour que la sublimation soit possible quelque chose
doit arriver à l'intérieur de la notion d'identité imaginaire
d'objet. Ici, c'est intéressant de souligner que Lacan ne dit pas
"la sublimation élève un
signifiant à la dignité de la Chose". Car la sublimation
opère un retour au sensible et au primat de l'objet. Mais si l'on veut
comprendre ce bouleversement à l'intérieur de l'objet, il faut
essayer de savoir quelle est cette dignité de la Chose à laquelle
l'objet doit pouvoir atteindre. Je crois que vous
vous souvenez encore de la façon dont Lacan a trouvé das Ding dans un manuscrit de Freud, Esquisse d'une psychologie scientifique. À
un certain moment dans le manuscrit, Freud essaie de comprendre les
mécanismes dont le système psychique se sert pour établir
des comparaisons entre les images mnésiques des premières
expériences de satisfaction, c'est-à-dire, ces images liés
aux objets partiels qui vont produire l'objet petit a, et l'objet empirique
présent dans la réalité extérieure. Il soulignait
comment la possibilité de comparaison présupposait une
capacité de jugement (Urteil)
faite par le moi. La structure syntaxique du jugement va permettre au moi de
développer des opérations plus complexes que la simple comparaison
univoque. Par exemple, si un objet n'est que partiellement semblable à
l'image mnésique, le moi pourra juger que les différences portent
sur des prédicats, des attributs, en bref, sur des accidents, et non pas
sur le sujet de la proposition, le noyau de l'objet. Il peut sauver le nayau de
l'identique et oublier le non-identique. Mais Freud se
demande comment le système psychique opère lorsqu'il est devant
"une perception ne s'accordant d'aucune manière avec l'image
mnémonique désirée"[40]. Ce qui est suprenant dans le
procédé freudien c'est qu'il introduit cette situation à
travers le complexe d'autrui (Komplex des
Nebenmensch), c'est-à-dire, une première expérience
dans laquelle l'objet venu de l'extérieur est en fait un semblable. Comment est-ce
qu'il la conçoit? Pour Freud, lorsque le moi est devant un semblable, il
divise cet objet à travers la syntaxe du jugement. Les attributs, les
prédicats, pourront être compris et transformés en
représentation (Vorstellung)
mnésique mais le sujet de la proposition restera opaque, Freud dit qu'il
reste ensemble comme Chose (als Ding
beisammenbleibt). Ce faisant, le moi inscrit à l'intérieur du
système psychique tout ce qui lui est familier: les traits du visage de
l'autre, les mouvements du corps, tout cela devient un complexe de
représentations. Mais il y a quelque Chose qui reste inassimilable
à la représentation, inassimilable à l'image et qui
pourtant apparaît à la place grammaticale du sujet: c'est
l'irréductible étrangeté du prochain, ce que Freud nommera
plus tard das Unheimliche. Une
étrangeté que nous rappelle la division interne du sujet à
lui-même. La vraie altérité vient de ce qui nous est le
plus familier, pour autant qu'elle bouleverse la division entre
différence et identité, entre proche et lointain, entre moi et
l'autre. La Chose
soulignait donc la reconnaissance de la différence à l'intérieur de l'identique. Elle indiquait la
façon dont la différence s'introduisait à
l'intérieur de l'identité entre la pensée et l'objet. Dans
ce sens, élever un objet à la dignité de la Chose ne
pouvait signifier que trouver, à
l'intérieur de l'objet même, cette étrangeté entre
les fantasmes de la pensée identifiante et la résistance de la
Chose. C'est-à-dire, découvrir que cette contradiction entre
l'objet imaginaire de la pensée fantasmatique et le réel de la
Chose est déjà une contradiction présente à l'intérieur
de l'objet imaginaire lui-même. Ruse dialectique supréme qui s'appelle
contradiction objective ou contradiction réel: façon de
découvrir que l'inadéquation entre la pensée et la chose
est déjà une inadéquation entre la chose et elle-même.
Je sais que tout
cela peut sembler une phraséologie dialectique totalement vide de sens. Pour
essayer de me défendre, je vais m'en servir de deux stratégies.
La première consiste a montrer le bien-fondé logique de la notion
de contradiction objective. Je vais partir
du constat lacanien, "qu'il y a quatre échelles
différentes de négation"[41].
Une négation classique, une autre négation qui Hegel nommait 'oposition'
(ou encore, la contrariété pour Aristote) et que donne la clé
pour cerner la dénegation névrotique. une négation psychotique
comprise comme pur rejet hors de soi et, enfin, une négation propre à
la sublimation. Négation qui n'est pas tout simplement absence ou
indication d'un non-être, mais qui est une modalité de
reconnaissance de quelque chose de l'ordre du réel et qui a été
déjà pensée par Hegel à travers sa façon
totalmente singulière de d'articuler la négation propre à
la contradiction. Mais à cause
du temps, je ne peut faire cette exposition que dans la prochaine séance. Pour
finir aujourd'hui, je voudrais demander votre attention à un certain
paradoxe dans la théorie lacanienne. Je vous avais dit que la
sublimation nous indiquait comment traverser le fantasme et atteindre quelque
chose de l'ordre de la fin de l'analyse. Elle était une façon de
satisfaire la puissance négative de la pulsion de mort sans la refouler,
mais aussi sans jeter le sujet dans le silence de la pure angoisse du désir
brut de mort. J'avais parlé d'un satisfaction qui pouvait venir à
travers l'inscription d'une expérience de mort symbolique. Une mort qui était
l'effacement du regime symbolique et fantasmatique de production des identités.
Un effacement qui ne pouvait venir qu'à travers la reconnaissance de la
Chose, en tant que différence qui se dévoile à l'intérieur
de l'identité, en tant que cette étrangeté insurmontable à
l'intérieur de ce qui nous est le plus familier. Mais tout la
complexité du procédé lacanien vient du fait que l'expérience
de l'altérité irréductible de la Chose se donne à
travers les voies du fantasme. La sortie d'une réalité fétichisée
se donne avec les matériaux propre à cette réalité fétichisée,
pour autant: "qu'il n'y a pas d'autre entrée pour le sujet dans le
réel que le fantasme"[42].
C'est-à-dire, la traversée du fantasme n'est possible qu'à travers le fantasme[43].
Un peu comme Adorno, qui nous soulignait comment la seule stratégie
possible d'une critique du fétichisme consistait dans la reconnaissance
de l'altérité radicale de ce qui était le plus chosifié
et reifié[44]. Si Lacan peut donc
affirmer cette proposition apparemment totalement contradictoire sur la
sublimation: "l'objet est instauré dans un certain rapport avec la
Chose qui est fait à la fois pour cerner, pour présentifier, et
pour absentifier"[45],
c'est parce que, dans la sublimation, l'objet imaginaire peut présentifier la négativité et la
non-identité propre à la Chose[46].
Et il n'est pas par hasard que Lacan va trouver l'exemple majeur d'objet sublime
dans la figure de la femme dans la littérature de l'amour courtois. L'ironie ici est
remarquable. Car on pouvait penser que l'idéalisation de la femme dans l'amour
courtois était la procédure fantasmatique et fétichiste par
excellence. On pouvait même dire que la position de la Dame dans la littérature
courtoise, au moins tel que Lacan la conçoit, n'est pas très différente
de la position de la maîtresse dans la Vénus à la fourrure,
de Sacher-Masoch. Mais non. En ce sens, tout le travail de Lacan a consisté
à montrer comment l'art de la littérature courtoise consistait en
savoir transformer l'image idéalisé en image d'étrangeté.
Cette image qui devait être la chose la plus familière pour moi,
en tant qu'elle indiquait ce lieu où mon désir pouvait toujours séjourner
dans le bras du fantasme, devenait la chose la plus affolante. La femme
devenait dépersonnalisé, "vidé de toute substance réele",
pure apparence comme apparence et, grâce
à cela, pure représentation sensible d'un manque. Cette
façon de penser la sublimation est historiquement
déterminé. Elle est le résultat d'un temps qui ne voit
plus dans l'art une "promesse de bonheur", comme le disait Stendhal,
c'est-à-dire, une détermination concrète et
adéquate de la Chose,. Réconciliation positive et pacifiante
entre la forme sensible et ce qui n'était pas encore advenu mais qui
pouvait se réaliser. Au contraire, le temps de la sublimation lacanienne
est le moment historique qui voit l'art comme rature du pouvoir reconciliateur
et unifiant de la symbolisation et du langage. L'art comme façon
sensible de soutenir ce qui n'a pas encore trouvé des images pour
s'affirmer dans une réalité totalement fétichisée.
D'où la définition lacanienne: "Tout art se caractèrise
par un certain mode d'organisation autour de ce vide [de la Chose]"[47].
Jusqu`à
ici j'ai soigneusement évité le noyau dur de notre question. Je
n'ai fait que dire ce que la sublimation devait faire, mais je n'ai rien dit
sur comment elle pouvait opérer. Dans la prochaîne séance,
je voudrais parler sur les conditions logiques pour la sublimeation et donner
deux exemples venues de l'art contemporaine: la photographie de Cindy Sherman
et la musique de Steve Reich. [1] Souvenons de l'affirmation de Kant: "Juger ce qu'il y a à faire d'après cette loi [la Loi morale], ne doit pas être d'une difficulté telle que l'entendement le plus ordinaire et le moins exercé ne sache s'en tirer à merveille, même sans aucune expérience du monde" (KANT, Critique de la raison pratique, p. 37) [2] LACAN, E., p. 774 [3] LACAN, S II, p. 261 [4] LACAN, S XI, p. 168 [5] LACAN, S VI, séance du12/08/58 [6] Cf. le comentaire de Klein sur Dick: "Le moi avait cessé d'élaborer une vie fantasmatique et de tenter d'établir quelque relation à la réalité. Après un faible début, la formation symbolique s'était arrêtée" (KLEIN, Essais de psychanalyse, p. 268). [7] Kant reconnaît le besoin de ce troisième terme en introduisant la notion de schèma: une synthèse transcendentale de l'imagination qui permet l'aplication des catégories aux objets de l'expérience. Voir, par exemple, KANT, Critique de la raison pratique, p. 71 [8] Cf. FREUD, L'interprétation des rêves, pp. 480-482. [9] Abraham parle en fait d'un stade de l'amour partiel où: "l'objet des sentiments amoureux et ambivalents est réprésenté par une des ses parties introjectés par le sujet" (ABRAHAM, esquisse d'une histoire du dévéloppement de la libido, p. 220) [10] Cf. FREUD, Sur les transpositions de pulsions plus particulièrement dans l'érotisme anal, p. 108 [11] Ce dans ce point qui se situe, para exemple, une critique fort pertinente de Deleuze et Guatarri: "Dès la naissance, le berceau, le sein, la tétine, les excréments sont des machines désirantes en connexion avec les parties de son corps [le corps du bebé]. Il nous semble contradictoire de dire à la fois que l'enfant vit parmis les objets partiels et que ce qu'il saisit dans les objets partiels sont les personnes parentales m6eme en mourceaux":(DELEUZE et GUATARRI, L'anti-oedipe. p. 53) [12] Dans ce point, il était fidèle à l'affirmation de Freud: "Lorsqu'on voit un enfant rassasié quitter le sein en se laissant choir en arrière et s'endormir, les jous rouges, avec un sourire bienheureux , on ne peut manquer de se dire que cette image reste le prototype de l'expression de la satisfaction sexuelle dans l'existence ultérieur" (FREUD, Trois essais sur la sexualité, p. 105) [13] D'où l'affirmation de Lacan: [14] "Si cet objet vous passionne, c'est parce que là-dedans, caché en lui, il y a l'objet du désir, agalma" (LACAN, SVIII, p. 180) [15] LACAN, S VIII, p. 319 [16] Nous pouvons donner une autre raison pour l'impossibilité de passer de l'amour partiel à l'amour pour des représentations globales de personnes: "Les aspirations les plus archaiques de l'enfant sont à la fois un point de départ et un noyau jamais entièrement r\esolu sous un quelconque primat de la génitalité, ou une pure et simpleVorstellung de l'homme sous la forme humaine, si total qu'on l'a suppose, par fusion androgyne" (LACAN, S VII, p. 112) [17] LACAN, E.,p. 817 [18] LACAN, S XVI, séance du 21/06/67 [19] Et ce n'est pas par hasard que certains lacaniens vont forger le concept de 'fantasme idéologique'. Voir, par exemple, ZIZEK, Le plus sublime des hystériques. [20] LACAN, AE, p. 207 [21] LACAN, S XVI, séance du 13/11/68 [22] Par exemple, quand il parle: "du semblant comme objet propre dont se règle l'économie du discours" (LACAN, S XVIII, séance du 13/01/71) ou encore quand il parle de "ce qu'il en est du signifiant: soit le semblant, par excellence" (LACAN, AE, p. 17) [23] Cela en tant que parole qui “peut montrer l’objet idéal ou la Bedeutung idéale qui s’y rapporte sans s’aventurer hors de l’idéalité, hors de l’intériorité de la vie présente à soi” (DERRIDA, La voix et le phénomène, p. 87). [24] Si Lacan pourra dire plus tard que ce qui est énoncé dans la parole pleine veut dire que: "ce corps de la femme, qui est ma, est désormais métaphore de ma jouissance" (LACAN, S XIV, séance du 07.06/67), c'est parce que il pense à la métaphore comme négation de la référence empirique. [25] LACAN, S IV, p. 157 [26] Não é por outra razão que Lacan precisará afirmará posteriormente que: "Toda consistência é da ordem do imaginário" [27] En fait, nous sommes devant un certain glissement dans la compréhension lacanienne de la structture sócio-linguistique. Au lieu de la penser à travers un système fermé d'articulation signifiant et, en droit, dépourvu d'interférence de l'imaginaire, Lscan nous présente un système fétichisé où le fantasme est partout dans le social. [28] Il arrive à Marx de parler de "l'objectivité fantasmatique" (MARX, Le capital, p. 43) propre à la détermination des valeurs d'échange. [29] LACAN, S XVI, séance du 01/07/67 [30] Cf. FREUD, Trois essais sur la sexualité, p. 100 A cause de cela: "Les forces utilisables pour le travail culturel sont ainsi acquises, pour une grand part, par la repression de ces éléments de l'excitation sexuelle qu'on appelle pervers" (FREUD, La morale sexuelle 'civilisée', p. 34 [31] Cf. LACAN, S VII, p. 130 [32] LACAN, SVI, séance du 01/07/59 [33] S VII, p. 251 [34] FREUD, Au delà du principe du plaisir, p. 80 [35] Qui est bien expliquée dans ces termes: "l homme aspire à s'y anéantir pour s'y inscrire dans les termes de l'être. La contraction cachée, la petite goutte à boire, c'est que l'homme aspire à se destruire en ceci même qu'il s'éternise" (LACAN S VIII, p. 122) [36] Il faut peut être comprendre cette mort comme : « L’état des différences libres quand elles ne sont plus soumises à la forme que leur donnaient un Je, un moi, quand elles se développent dans une figure qui exclut ma propre cohérence au même titre que celle d’une identité quelconque. Il y a toujours un ‘on meurt’ plus profond que le ‘je meurs’ (DELEUZE, Différence et répétition, 149). Mais il faut ajouter que cette reconnaissance comme multiplicité inconsistante doit être opéré par un sujet. La destitution subjective n’est que l’avant-dernier moment de la position de la subjectivité. Car il faut comprendre le sujet comme sujet de la pulsion, j’arrêt ici.. [37] ADORNO, Dialectique négative, p. 267 [38] Par exemple: "Le sujet doit donner au non-identique réparation de la violence qu'il lui a faite. C'est précisément par là qu íl se libère de l'apparence de son être-pour-soi-absolu" (ADORNO, Dialectique négative, p. 145) [39] LACAN, S VII [40] FREUD, Esquisse, p. 348 [41] LACAN, S XIV, séance du 07/12/66 [42] LACAN, AE, p. 326 [43] D'où la difficulté lacanienne en établir le vrai statut de l'objet petit a (entre le réel, l'imaginaire et le symbolique [44] Cf. ADORNO, Dialectique négative, pp. 185-187 [45] LACAN, S VII, p. 169. Il faut lire cette phrase avec l'affirmation d'Adorno: "La disposition réconciliante n'annexerait pas ce qui est étranger avec un impérialisme philosophique, mais trouverait son bonheur à ce que dans la proximité qu'on lui confère, il demeure le lointain et le différent, par-delà l'hétérogène et le propre"(ADORNO, Dialectique négative, p. 186) [46] Cf. l'affirmation: "La façon dont une certaine expérience compose avec ce terme dernière de la relation humaine [la négativité de la mort] , la façon dont elle réintroduit à l'intérieur de cela tout la vie des échanges imaginaires. la façon dont elle déplace le rapport radical eet dernier à una altérité essentielle pour la faire habiter par une relation en mirage, c'est cela qui s'appelle la sublimation" (LACAN, S IV. p. 431). |