Présentation de
Thérèse-Isabelle Saulnier
Référence: "Les cent ans de Dracula", une
anthologie
présentée par Barbara Sadoul, Librio 1997, p. 98
à 117.
L'histoire
Aylmer Vance est un spécialiste des phénomènes
paranormaux. Il est assisté, dans ses recherches et prises de
notes, du narrateur, Dexter. Un beau jour, frappe à la porte un
certain Paul Davenant, souffrant d'une étrange maladie que les
médecins ne peuvent expliquer: un affaiblissement
général progressif de plus en plus prononcé et qui
serait relié, a-t-on diagnostiqué, au fait que son coeur
n'a pas suffisamment de sang à pomper; il perdrait donc du sang
sans le savoir et... suite à une question de Vance, il
dévoile une marque étrange au cou, qu'on a pris pour un
simple naevus. Et voici Davenant racontant son histoire, plus
particulièrement de la période allant de sa rencontre
avec son
épouse, Jessica MacThane, jusqu'à maintenant.
Ne dévoilons pas le secret de ce cas vampirique, ce qui en
rendrait la lecture pas mal moins intéressante, bien entendu.
Signalons simplement que l'origine du "Mal", et le "Mal"
lui-même, se situe en Écosse, dans les Highlands, qu'il
est incrusté dans les murs d'un vieux château maintenant
presque en ruines appartenant à un clan écossais maudit,
celui des MacThane, que l'héroïne, Jessica, en est la
dernière représentante et qu'elle est consciente du mal
qui la guette et qui ne peut faire autrement que de la posséder
un jour ou l'autre (d'où son refus, d'abord, de se marier et,
encore davantage, d'avoir des enfants). Il y est aussi question d'une
aïeule, prénommée Zaida, qui venait de
l'étranger et qui serait la source même du Mal et de la
malédiction transmise à chaque génération
MacThane, et à qui Jessica ressemble comme une jumelle... Cette
Zaida disparut un jour, sans laisser de traces, et le bruit courait
qu'elle hantait la région et qu'à chaque fois qu'on avait
cru l'apercevoir, des enfants et des jeunes gens tombaient
mystérieusement malades et mouraient.
L'intérêt de cette nouvelle
J'ai lu une critique de cette nouvelle, dont voici un extrait:
"Cette
nouvelle avait tout pour me plaire au départ. Un vieux
château appartenant à un clan éteint de
Highlanders, les McThane, une légende de vieille sorcière
ayant disséminé ce clan, une intrigue écrite sur
le mode des aventures de Sherlock Holmes. Mais voilà, la fin
gâche toute cette belle mise en scène. Une finale à
la cartoon des super-héros comme Capitaine America ou
l'homme-araignée. /.../ Une histoire banale, qui n'a
rien pour nous étonner, même pas un soupçon
d'originalité." (Josée Bourbonnière)
Je ne dis rien de cette fin (cela gâcherait votre lecture), mais
c'est une question de goût, sans doute. On aurait peut-être
effectivement préféré quelque chose de plus
croustillant à se mettre sous la dent, mais enfin, l'idée
des Askew n'est pas si mauvaise, après tout. Quant à moi,
ce que je trouve intéressant dans cette nouvelle, c'est d'abord
l'affaiblissement progressif de
la victime, ce qui suppose que celle-ci n'est pas vidée
complètement de son sang lors de la première morsure.
Dans bien des films, la première morsure du vampire est fatale
et rend la victime elle-même vampire.
Autre idée intéressante, c'est que lorsque le vampirisme
est provoqué par une malédiction,
touchant tout spécialement une famille, le ou la vampire est
étrangement condamné à attaquer les membres de sa
propre famille, et plus spécialement les personnes les plus
aimées. C'est, d'ailleurs, une idée qu'on retrouve
fréquemment dans les vieilles croyances paysannes concernant les
vampires, et dont s'est servi Lord Byron pour écrire "Le giaour".
Dexter, l'assistant de Vance, est sceptique face à l'existence
des vampires au XXe siècle. Il suggère donc une
explication psychologique du phénomène Davenant:
"Je parviens à comprendre
l'influence que peut avoir un vieil homme sur une jeune fille, surtout
dans une relation aussi exclusive. (Dexter
fait allusion, ici, au fait que le père de Jessica lui a appris
l'existence de la malédiction familiale sur son lit de mort.) Comme un vieux parasite se nourrissant de
l'énergie vitale de son hôte. Je connais certaines
personnes qui semblent absorber l'énergie des autres,
inconsciemment, bien sûr, comme si elles sapaient les fondements
mêmes de leur vitalité. Et dans le cas où cette
emprise séculaire s'exprimerait mystérieusement à
travers l'épouse de Davenant, ne serait-il pas plausible qu'il
puisse en être affecté, physiquement, même si le
trouble est d'ordre mental?" (p.111)
Voilà une idée fort intéressante, concernant les
types psychologiques du style vampirique.
Autre aspect non négligeable concernant les vampires à
apparence non monstrueuse, c'est que Jessica, déjà une
fort belle et séduisante femme à l'état normal, le
devient encore plus lorsqu'elle tombe sous l'emprise du "Mal" familial.
Dexter raconte:
"Elle était ensorcelante. Son
apparence, ses manières exerçaient une fascination qui
m'aida à comprendre une remarque que nous fit Davenant au cours
du voyage: 'Je veux vivre pour l'amour de Jessica. Arrachez-la à
l'emprise de Blackwick, Vance, et je sens que tout redeviendra normal.
J'irais jusqu'en enfer pour la retrouver telle que je l'ai connue.'
Alors que je découvrais Mrs Davenant, je perçus
véritablement le sens de ces derniers mots. La fascination
qu'elle exerçait était plus intense que jamais, mais elle
n'était pas naturelle. Elle nous avait ensorcelés comme
une Circé, une sorcière, une enchanteresse. Et, en tant
que telle, elle était irrésistible." (p. 112)
Comme elle est amoureuse de son mari et qu'elle le voit
dépérir, et étant convaincue qu'elle en est la
cause (elle dit se savoir devenue vampire), elle décide de
mourir en se jetant dans un lac. Dexter veut la sauver mais elle
l'implore de la laisser se noyer:
"C'est le seul moyen de le sauver!
souffla-t-elle. Ne comprenez-vous pas que je suis maudite? Car c'est
moi, c'est moi qui ai bu son sang! Je le sais maintenant, la
vérité m'est apparue ce soir. Je suis un vampire. Sans
espoir dans ce monde ou le prochain. Laissez-moi mourir! Pour lui et
pour l'enfant qu'il aura un jour. Laissez-moi mourir!"
Donc, si la victime est prête à mourir pour l'amour de son
vampire (c'est le cas de Paul Davenant, comme c'est le cas de Mina,
amoureuse du Dracula de Bram Stoker), il faut croire, si l'on se fie au
couple Askew, qu'un vampire amoureux serait prêt à mourir
pour sauver de lui-même sa dulcinée!! - Idéalisme naïf,
ou réalité??
Enfin, signalons que, le "Mal" étant inscrit et
imprégné dans les murs mêmes du château des
MacThane, il faut, selon Vance, le raser complètement pour
éliminer définitivement toute réapparition de la
malédiction. "Chacune de ses pierres, de ses briques doit
être réduite en poussière puis brûlée
car, Dexter, c'est du château lui-même que vient le Mal."
(p. 116)
* * *
Note: Le couple Askew a écrit plusieurs histoires mettant en
vedette le duo Vance-Dexter; elles ont été
publiées dans The Weekly
Tale-Teller, jusqu'à leur mort en 1917.
La critique de Josée
Bourbonnière ici
"Aylmer Vance, Ghost-Seer" - Texte intégral (en anglais) ici
