Aylmer Vance et le vampire

de
Alice et Claude Askew
(1914)




Présentation de Thérèse-Isabelle Saulnier


Référence: "Les cent ans de Dracula", une anthologie présentée par  Barbara Sadoul, Librio 1997, p. 98 à  117.


L'histoire


Aylmer Vance est un spécialiste des phénomènes paranormaux. Il est assisté, dans ses recherches et prises de notes, du narrateur, Dexter. Un beau jour, frappe à la porte un certain Paul Davenant, souffrant d'une étrange maladie que les médecins ne peuvent expliquer: un affaiblissement général progressif de plus en plus prononcé et qui serait relié, a-t-on diagnostiqué, au fait que son coeur n'a pas suffisamment de sang à pomper; il perdrait donc du sang sans le savoir et... suite à une question de Vance, il dévoile une marque étrange au cou, qu'on a pris pour un simple naevus. Et voici Davenant racontant son histoire, plus particulièrement de la période allant de sa rencontre avec son épouse, Jessica MacThane, jusqu'à maintenant.

Ne dévoilons pas le secret de ce cas vampirique, ce qui en rendrait la lecture pas mal moins intéressante, bien entendu. Signalons simplement que l'origine du "Mal", et le "Mal" lui-même, se situe en Écosse, dans les Highlands, qu'il est incrusté dans les murs d'un vieux château maintenant presque en ruines appartenant à un clan écossais maudit, celui des MacThane, que l'héroïne, Jessica, en est la dernière représentante et qu'elle est consciente du mal qui la guette et qui ne peut faire autrement que de la posséder un jour ou l'autre (d'où son refus, d'abord, de se marier et, encore davantage, d'avoir des enfants). Il y est aussi question d'une aïeule, prénommée Zaida, qui venait de l'étranger et qui serait la source même du Mal et de la malédiction transmise à chaque génération MacThane, et à qui Jessica ressemble comme une jumelle... Cette Zaida disparut un jour, sans laisser de traces, et le bruit courait qu'elle hantait la région et qu'à chaque fois qu'on avait cru l'apercevoir, des enfants et des jeunes gens tombaient mystérieusement malades et mouraient.


L'intérêt de cette nouvelle

J'ai lu une critique de cette nouvelle, dont voici un extrait:

"Cette nouvelle avait tout pour me plaire au départ. Un vieux château appartenant à un clan éteint de Highlanders, les McThane, une légende de vieille sorcière ayant disséminé ce clan, une intrigue écrite sur le mode des aventures de Sherlock Holmes. Mais voilà, la fin gâche toute cette belle mise en scène. Une finale à la cartoon des super-héros comme Capitaine America ou l'homme-araignée.  /.../  Une histoire banale, qui n'a rien pour nous étonner, même pas un soupçon d'originalité."  (Josée Bourbonnière)

Je ne dis rien de cette fin (cela gâcherait votre lecture), mais c'est une question de goût, sans doute. On aurait peut-être effectivement préféré quelque chose de plus croustillant à se mettre sous la dent, mais enfin, l'idée des Askew n'est pas si mauvaise, après tout. Quant à moi, ce que je trouve intéressant dans cette nouvelle, c'est d'abord l'affaiblissement progressif de la victime, ce qui suppose que celle-ci n'est pas vidée complètement de son sang lors de la première morsure. Dans bien des films, la première morsure du vampire est fatale et rend la victime elle-même vampire.

Autre idée intéressante, c'est que lorsque le vampirisme est provoqué par une malédiction,  touchant tout spécialement une famille, le ou la vampire est étrangement condamné à attaquer les membres de sa propre famille, et plus spécialement les personnes les plus aimées. C'est, d'ailleurs, une idée qu'on retrouve fréquemment dans les vieilles croyances paysannes concernant les vampires, et dont s'est servi Lord Byron pour écrire "Le giaour".

Dexter, l'assistant de Vance, est sceptique face à l'existence des vampires au XXe siècle. Il suggère donc une explication psychologique du phénomène Davenant:

"Je parviens à comprendre l'influence que peut avoir un vieil homme sur une jeune fille, surtout dans une relation aussi exclusive. (Dexter fait allusion, ici, au fait que le père de Jessica lui a appris l'existence de la malédiction familiale sur son lit de mort.) Comme un vieux parasite se nourrissant de l'énergie vitale de son hôte. Je connais certaines personnes qui semblent absorber l'énergie des autres, inconsciemment, bien sûr, comme si elles sapaient les fondements mêmes de leur vitalité. Et dans le cas où cette emprise séculaire s'exprimerait mystérieusement à travers l'épouse de Davenant, ne serait-il pas plausible qu'il puisse en être affecté, physiquement, même si le trouble est d'ordre mental?" (p.111)

Voilà une idée fort intéressante, concernant les types psychologiques du style vampirique.

Autre aspect non négligeable concernant les vampires à apparence non monstrueuse, c'est que Jessica, déjà une fort belle et séduisante femme à l'état normal, le devient encore plus lorsqu'elle tombe sous l'emprise du "Mal" familial. Dexter raconte:

"Elle était ensorcelante. Son apparence, ses manières exerçaient une fascination qui m'aida à comprendre une remarque que nous fit Davenant au cours du voyage: 'Je veux vivre pour l'amour de Jessica. Arrachez-la à l'emprise de Blackwick, Vance, et je sens que tout redeviendra normal. J'irais jusqu'en enfer pour la retrouver telle que je l'ai connue.' Alors que je découvrais Mrs Davenant, je perçus véritablement le sens de ces derniers mots. La fascination qu'elle exerçait était plus intense que jamais, mais elle n'était pas naturelle. Elle nous avait ensorcelés comme une Circé, une sorcière, une enchanteresse. Et, en tant que telle, elle était irrésistible." (p. 112)

Comme elle est amoureuse de son mari et qu'elle le voit dépérir, et étant convaincue qu'elle en est la cause (elle dit se savoir devenue vampire), elle décide de mourir en se jetant dans un lac. Dexter veut la sauver mais elle l'implore de la laisser se noyer:

"C'est le seul moyen de le sauver! souffla-t-elle. Ne comprenez-vous pas que je suis maudite? Car c'est moi, c'est moi qui ai bu son sang! Je le sais maintenant, la vérité m'est apparue ce soir. Je suis un vampire. Sans espoir dans ce monde ou le prochain. Laissez-moi mourir! Pour lui et pour l'enfant qu'il aura un jour. Laissez-moi mourir!"

Donc, si la victime est prête à mourir pour l'amour de son vampire (c'est le cas de Paul Davenant, comme c'est le cas de Mina, amoureuse du Dracula de Bram Stoker), il faut croire, si l'on se fie au couple Askew, qu'un vampire amoureux serait prêt à mourir pour sauver de lui-même sa dulcinée!! - Idéalisme na
ïf, ou réalité??

Enfin, signalons que, le "Mal" étant inscrit et imprégné dans les murs mêmes du château des MacThane, il faut, selon Vance, le raser complètement pour éliminer définitivement toute réapparition de la malédiction. "Chacune de ses pierres, de ses briques doit être réduite en poussière puis brûlée car, Dexter, c'est du château lui-même que vient le Mal." (p. 116)

* * *


Note: Le couple Askew a écrit plusieurs histoires mettant en vedette le duo Vance-Dexter; elles ont été publiées dans The Weekly Tale-Teller, jusqu'à leur mort en 1917.




La critique de Josée Bourbonnière ici
"Aylmer Vance, Ghost-Seer" - Texte intégral (en anglais)
ici





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