Les
coulisses d’une transition:
l'éternelle fuite de la misère
Petko Simeonov
(1999)
J'ai accepté d'écrire cet article sur la Bulgarie de ces
dix dernières années, de 1989 à 1999, parce qu'il
me semblait que je connaissais bien le sujet et que j'allais pouvoir
m'acquitter de cette tâche sans trop de difficulté. A
cette époque le communisme s'écroulait en ouvrant, pour
les pays de l'Europe de l'Est, la voie vers « la
Démocratie ». En septembre 1989, par un concours de
circonstances, j'avais eu à jouer un rôle important dans
la création de l'Union des Forces Démocratiques, le plus
important mouvement anticommuniste du pays. Cette formation dirige
actuellement la Bulgarie. Je ne fais pas partie de ses
adhérents, mais ceci est sans importance.
Ces dix dernières années ont déferlé avec
la force d'un ouragan. Nous en sommes tous secoués et, en me
mettant à écrire, je me sens moi-même repris dans
son souffle. Le vent s'empare des lettres que je trace, les emportant
pour les entasser dans les coins comme de vulgaires tas de
poussière. Découragé, j'ai levé les bras en
criant: « Ca suffit ! Je n'y connais rien ! Je vous en prie !
»
Légères, les lettres s'envolaient... Le tonnerre tonnait
toujours. Le froid s'infiltrait par les fissures de l'immeuble. Je
n'arrivais pas à me concentrer.
Ces dix dernières années ont bouleversé les
hommes, mis la société sens dessus dessous,
démantelé l'Etat et initié un nouvel ordre
mondial. Par où pourrais-je commencer mon récit ?
Mon cerveau, en proie à une grande agitation, se mit à
sautiller, à bondir comme une sauterelle, de souvenirs en
souvenirs, sans se décider à se poser.
Dehors, l'orage grondait sans espoir de répit, présageant
l'approche d'autres catastrophes de nature encore inconnue.
Des
hommes en conserve
L'été 1989 était chaud et étouffant. La
majorité des Sofiotes avaient quitté la capitale
pour la campagne. Les groupes d'amis traditionnels avaient fondu sous
la canicule. Je passais l'été à Sopot, une petite
ville située au cœur de la vallée des Roses dont la
population gagnait sa vie en fabriquant des armes. Une certaine tension
était perceptible dans les rues désertes. On entendait
les voix des radios occidentales résonner dans les maisons.
Les Turcs quittaient le pays. Ils fuyaient le « processus de
renaissance » . Le régime communiste les forçait
à adopter des noms chrétiens, détruisait leurs
cimetières, proscrivait leurs traditions. Ceux qui travaillaient
dans les usines d'armement de Sopot fuyaient aussi vers la Turquie. Les
autorités les stigmatisaient à la
télévision tout en les interpellant : « Pourquoi
quittez-vous votre travail ? ». Ils avançaient,
affligés, portant leurs maigres effets sur leur dos... Ils
étaient devenus des réfugiés...
Le gouvernement mobilisait des milliers de Bulgares pour les remplacer.
Les radios occidentales communiquaient chaque jour le nombre des
réfugiés. Ils étaient déjà 300.000.
On était au mois d'août.
A cette époque de l'année, les Bulgares se mettaient
à faire cuire les poivrons. Cela fait partie de leurs
traditions. De gros poivrons rouges grillaient donc sur les feux
allumés à même les cours et dans les rues. Les
voisins étaient venus s'accroupir autour des feux.
On parlait à voix basse des Turcs qui fuyaient. Certains
soutenaient la politique du régime, d'autres y étaient
opposés. Entre-temps, on discutait des évènements
en Pologne où le syndicat « Solidarnosc »
s’imposait. Pour la première fois, le Parti communiste se voyait
distancé.
Les gens de mon entourage étaient persuadés que le
communisme s'effondrait. D'autres pensaient le contraire.
Les avis divergeaient, les poivrons, eux, grillaient sur le feu et il
n'était pas question de rater leur cuisson. I1 fallait, de plus,
les débarrasser de leur peau brûlée et les
épépiner. Ainsi préparés, il fallait encore
les disposer dans des bocaux et les agrémenter d'épices
selon les prescriptions de centaines de recettes
éprouvées au fil du temps. I1 fallait ensuite les
stériliser.
Bien avant l'époque des poivrons, avant l'arrivée de
l'été, et bien après, jusqu'à la fin de
l'automne, les Bulgares sont tous occupés à faire des
conserves pour l'hiver. On entretient les feux jusqu'à tard dans
la soirée pour faire cuire, griller, rissoler, mijoter ou
bouillir toute sorte de victuailles. C'est l'époque des
conserves. Tout le monde lave des bocaux, court à la recherche
de couvercles à fermeture étanche, amasse des provisions
de sucre, d'huile et de vinaigre. On peut d'ailleurs tout mettre en
conserve : cerises, fraises, poisson, poulet, oseille, feuilles de
vigne à farcir, tomates, coings, poires, salades
composées ou plats cuisinés, rien n'y échappe. On
met du chou en saumure, on abrite des bottes de poireaux sur les
balcons et dans les jardins. On distille de l'eau de vie de raisin ou
de prunes, on fait du vin, mais le summum de cet art de la mise en
conserves, son symbole même, reste les poivrons grillés.
Au même titre que le yogourt et la féta , ils sont la
« differentia specifica » des Bulgares.
La quantité de toutes ces préparations, destinées
d'ailleurs uniquement à une consommation privée, est
remarquable. Selon les normes communément établies, les
familles se doivent de disposer de cette nourriture
stérilisée au moins jusqu'à la récolte
suivante, mais des exceptions curieuses ne manquent pas. A l'automne
1998, un habitant d'un village des alentours de Montana avait
réussi à préparer 14.000 conserves pour l'hiver.
En règle générale cependant, le nombre de
conserves ne dépasse pas quelques centaines, voire quelques
milliers. Je connais aussi le cas d'un agriculteur qui calculait ses
provisions, y compris de blé et de farine, à la
manière dont l'Etat prévoit ses réserves
stratégiques, pour trois ans. Il ouvrait chaque conserve en
fonction de la date de sa préparation et remplaçait
aussitôt le bocal vide par un bocal plein.
Bien avant la chute du communisme, une sociologue canadienne, Eleonor
Smollet, avait déjà évoqué cet engouement
des Bulgares pour les conserves . Certains chercheurs bulgares n'y
étaient pas restés insensibles.
Le Bulgare est d'autant plus motivé à faire des
provisions pour l'hiver que la conjoncture économique a tendance
à se dégrader, les revenus à baisser et les prix
à augmenter. C'est sa façon de réagir. Son but est
de réduire au minimum ses dépenses. Il ne produit
d'ailleurs pas pour vendre mais pour sa propre consommation, bien que
les exceptions ne manquent guère.
Cette volonté de production limitée, si classique pour
lui, résulte directement de son désir de produire
lui-même tout ce qui lui est indispensable pour éviter de
dépenser son argent. Comme cela est toutefois impossible, la
division du travail acquiert un caractère conditionnel
engendrant ainsi le problème fondamental de la
société bulgare : la mauvaise organisation sociale.
Pendant l'hiver 1998/99, dans les Rhodopes , il était par
exemple impossible d'acheter des pommes de terre en ville, même
à un prix élevé ou avec des devises. Dans les
villages en revanche, les maisons regorgeaient de pommes de terre de
qualité dont la quantité dépassait de loin les
besoins domestiques. Elles étaient en fait destinées
à servir de monnaie d'échange. Un kilo de pommes de terre
valait un kilo de farine ou trois cents grammes de sucre, un quart de
litre d'huile ou encore un kilo d'engrais. Leurs propriétaires
ne reconnaissaient d'ailleurs que les échanges en nature.
Ainsi donc, en 1989, les Bulgares, réunis autour des feux,
discutaient de politique, préparaient des conserves et
rêvaient de démocratie. Dix ans plus tard, ils continuent
à faire des conserves mais discutent de moins en moins de
politique.
Les
pulsations des trois derniers siècles
Le XVIIIe, le XIXe et le XXe siècles sont indissociables. Ils
représentent le début et la fin de trois révoltes.
La révolte contre Dieu, que nous rattacherons, pour illustrer
notre pensée, au nom de Voltaire; la révolte contre
l'injustice sociale, avec à sa tête un « guide
», Karl Marx, bien que Robespierre fût un personnage plus
haut en couleur et accomplît sa tâche en quelques
années seulement; et la révolte contre la nature allant
jusqu'à la résurgence des sciences occultes et la
recherche d'une systématisation des « savoirs secrets
».
J'ai désigné ces trois siècles comme « le
début et la fin » avec la seule intention de trouver les
mots forts pour les distinguer lorsqu'il nous faudra les quitter. Ils
représentaient un cycle de trois révoltes, un battement
du cœur qui fait avancer l'Homme et l'Humanité dans l'histoire,
vers lui-même.
Tous les peuples ressentent les pulsations de ce rythme qui ordonne
l'histoire. Au cours de sa vie, un homme ordinaire ne peut être
témoin que d'un seul instant de cette pulsation, et c'est
pourquoi il est tout à fait logique qu'il ne puisse ni
ressentir, ni saisir le sens de ce qu'il voit. I1 peut donc être
tenté de l'assimiler à quelque chose de connu sans que
cela corresponde à la vérité, de le nommer par
exemple « Cycle de révoltes », alors qu'il est
quelque chose de tout à fait différent, inconnu et
imperceptible pour ses sens et pour son esprit.
Les Bulgares ont participé à leur manière au
début et à la fin de cette révolte
triséculaire. Ce fut l'époque où ils prirent
conscience de leur identité nationale dont tout Bulgare, qui se
ressent comme tel, portait et porte encore la croix. Je voudrais dire
par là que l'expression « je suis Bulgare » (ou
Français, Italien, Danois...) a un sens important dans
l'expression « je suis moi » et reste dominante dans celle
de « nous sommes nous ».
Ainsi, tout comme l'expression « je suis moi » laisse, par
sa signification particulière, une empreinte sur le destin
social de tout homme, les expressions « je suis Bulgare,
Polonais, Hongrois, Albanais ou Serbe » et « nous sommes
Bulgares, Polonais, Hongrois... » jouent un rôle essentiel
dans le grand drame qui s'est déroulé pendant la
dernière décennie, l'écroulement du communisme et
la transition vers la démocratie.
La signification de l'expression « je suis Bulgare » fut
formulée pour la première fois par un moine.
La
formule du moine
Le moine Païssi Hilendarski est une des figures les plus
marquantes de l’histoire bulgare.
Nous sommes au milieu du XVIIIe siècle. La Bulgarie fait partie
de l'Empire ottoman depuis déjà 350 ans. L'administration
bulgare n'existe pas, l'Eglise bulgare non plus. En 1762, Païssi
écrivit un petit ouvrage dans lequel il raconta l'histoire
bulgare dans un langage accessible aux gens simples. Du point de vue
des faits, son récit est fantasmagorique. I1 poursuivait
cependant un objectif, celui d'éveiller la conscience nationale.
Il avait d'ailleurs défini celle-ci de manière
particulière en lui donnant un contenu spécifique.
Sa première thèse était :
Les Bulgares ont honte de se nommer Bulgares, parce que leur histoire
ne peut se prévaloir de faits glorieux;
Ils prétendent être des Grecs;
Il existe des peuples plus glorieux que les Grecs;
Les Grecs ne renient pas leur identité;
Donc : la honte d'être Bulgare est scandaleusement mal
fondée.
Dans la culture bulgare, l'appel que Païssi lança à
cette occasion : « Oh insensé, pourquoi as-tu honte de te
nommer Bulgare, de lire et de parler ta langue ? » retentit
avec force et marqua l’éveil de notre conscience nationale. Cet
appel est toujours d'actualité et continue à inciter les
Bulgares à s'efforcer d’affirmer leur identité. Cet appel
est toujours d'usage dans les publications et dans la vie courante.
Sa deuxième thèse était :
1. Les Bulgares ont eu un royaume et un Etat;
Ils ont souvent remporté des victoires sur les Grecs et les
Romains;
De tous les Slaves, ce sont les Bulgares qui ont été les
plus glorieux;
Donc: sois fier d'être Bulgare !
Sa troisième thèse était :
Les Bulgares ont honte de leurs origines;
Car il y a parmi eux peu « de marchands et de lettrés, de
savants et de personnages glorieux, mais seulement de simples
laboureurs, bergers et artisans »;
Cette honte n'est pas fondée non plus, parce que : «
depuis Adam, parmi tous les Prophètes et Patriarches, Justes et
Saints, qui étaient glorieux sur terre et devant Dieu, aucun ne
fut marchand ni homme roué et orgueilleux comme ceux
d'aujourd'hui que tu honores et admires et dont tu pratiques les
coutumes et la langue »;
Au contraire, « tous ces Patriarches » et «
Jésus lui-même, comme le Seigneur, n'avaient d’yeux que
pour les laboureurs et les bergers simples et purs de cœur »;
La simplicité et la bonté des Bulgares est un bien;
L’hospitalité des Bulgares est un bien;
La miséricorde des Bulgares est un bien;
Donc: sois fier d'être Bulgare !
Sa quatrième thèse était :
Il y a des Bulgares qui respectent leurs origines;
Ils ont raison; (Païssi écrivit son ouvrage à leur
intention);
Ils savaient que les Bulgares étaient les premiers parmi les
Slaves à avoir leurs Tsars, leurs Patriarches et leurs Saints;
Les Tsars, les Patriarches et les Saints bulgares étaient
glorieux et avaient leurs chroniques, mais les Turcs les ont
détruites;
Donc : sois fier d'être Bulgare !
Païssi était un homme de plume et aimait sa terre natale.
Bien que non cultivé, il était doté d'une
intelligence naturelle. Selon certaines sources, c’est un personnage
controversé. I1 a probablement fait une synthèse des
idées que partageaient ses compatriotes les plus vifs d’esprit
afin de la coucher ensuite dans ses écrits. Son œuvre n’expose
sûrement pas ses seules réflexions personnelles mais
exprime une vision plus globale, celle d’une prise de conscience
ethnique qui dépasse de loin l'expérience d'un seul homme.
Je ne vais pas aborder ici les spécificités de l'Eveil
National bulgare, les luttes pour l'indépendance, ni
énumérer les événements et les personnages
marquants qui apportèrent la preuve que la formule de
Païssi : « je suis Bulgare » se transmettait au fil
des années comme se transmet le code génétique.
Païssi définissait l’identité ethnique d’un point de
vue politique, social et philosophique :
Etre Bulgare signifie qu'il faut se mesurer aux Grecs et aux Romains,
c'est-à-dire aux grandes puissances de l'époque;
être Bulgare signifie qu'il faut prendre conscience que les
Bulgares sont les premiers parmi les Slaves;
être Bulgare signifie qu'il faut exiger des Tsars, des
Patriarches et des moines bulgares qu'ils soient sur un pied
d’égalité avec ceux des plus grands royaumes;
être Bulgare signifie qu'il faut que le royaume bulgare soit de
taille à se mesurer avec « les Grecs et les Romains
»;
être Bulgare signifie qu'il faut être fier de sa
simplicité et de sa bonté;
être Bulgare signifie qu'il faut accepter comme normal,
même si cela n’est pas fondé, le mépris des
étrangers, des Serbes, des Grecs, des Turcs et des autres.
Dans son ouvrage, Païssi mêla intentionnellement le
sentiment d’appartenance ethnique (bulgare), la vision que l'Homme a de
lui-même, de sa place dans le Monde et de ce que signifie «
être » et « avoir ». Cette idée,
même si elle n'était pas uniquement propre à
Païssi ni aux Bulgares, détermina la façon dont ces
derniers prirent part aux trois révoltes des XVIIIe, XIXe et XXe
siècles.
En fait Païssi avait proclamé : « Aut Cesar, aut
nihil » ou bien encore : « La liberté ou la mort !
».
Le
rôle de la victime
La définition que Païssi a donnée de
l'identité bulgare est dépressive. Elle a mis la
misère et la grandeur en péréquation, mais cette
péréquation n'existait que dans son ouvrage. En
réalité, le peuple qui avait engendré la nation et
la culture bulgares vivait dans la misère matérielle et
spirituelle, alors que la grandeur n'était qu'un souvenir. Nous
n’étions pas égaux « aux Grecs et aux Romains
», nous n’étions pas non plus « les premiers parmi
les Slaves ! ». Voilà l’origine de la mine de
désespoir et de résignation déposée dans le
cœur des Bulgares, car il était évident que la grandeur
n'appartenait qu'au passé et que probablement la destinée
des Bulgares était déjà accomplie. Païssi
voulait leur redonner confiance. Tous ceux qui, après lui, se
consacrèrent à l'écriture, reprirent sa formule,
systématiquement réaffirmée. C'est sur celle-ci
qu'est bâti aujourd'hui l'édifice de l'identité
bulgare. C'est encore dans l'esprit de cette formule que les jeunes
générations sont éduquées.
Païssi avait développé ses idées à une
époque où l'activité économique des
Bulgares était misérable comme l’étaient les
objectifs qu'elle poursuivait, les outils dont elle usait et les
résultats qu'elle obtenait. L'idéalisation qu'il faisait
de la « simplicité » et de la « bonté
» des Bulgares, ainsi que de la grandeur de leurs notables,
contredisait la réalité.
La « simplicité » avait d'ailleurs une
première variante, la grossièreté. Un personnage
classique de la littérature bulgare du XIXe siècle, que
certains considèrent comme la représentation du «
Bulgare typique », se rend, dans un des épisodes racontant
ses aventures singulières, aux bains publics de Vienne
où, après avoir exhibé sa nudité et
impressionné les baigneurs par sa malpropreté, il plonge
bruyamment dans le bassin, réussissant, en quelques secondes,
à scandaliser les Viennois par son manque d'éducation.
Mais comme il était dit qu'il fallait être fier
d'être Bulgare, Bai Ganio toise du regard le public, se met
à frapper sa poitrine nue de ses poings et à crier
fièrement, « Je suis Bulgare, Bulga-a-are ! ».
Ce comportement, inadéquat à la situation dans laquelle
se trouvait le personnage, était celui d'un individu stupide.
Baï Ganio ne se ressentait pas comme l’être «
insensé » auquel Païssi s’adressait puisque, lui, il
était fier de « se nommer Bulgare ». Cette
fierté ne peut être manifestée dans la vie
quotidienne qu’avec retenue. Un homme sensé ne se rend pas aux
bains publics pour y faire état de ses sentiments patriotiques.
On ne manifeste d’ailleurs son attachement à son pays que dans
certaines circonstances. La formule de Païssi (« Oh,
insensé,... ») qui, au XVIIIe siècle, convenait
tout particulièrement à la communauté monacale de
Sveta Gora (et pas seulement à elle), se
révéla, dans les siècles qui suivirent, malsaine,
car obéir à ce postulat dans la vie courante peut
compromettre la santé psychique des individus.
La fameuse « simplicité » bulgare avait aussi une
deuxième variante, celle de la fierté de vivre dans la
misère. Le Bulgare se satisfait de son minimalisme, il se
contente de ses « conserves ». I1 ne met d'ailleurs pas de
poivrons en conserve, c'est lui-même qu’il met en conserve.
C'est le piège psychique qu'il s'est fabriqué de ses
propres mains. Le Bulgare se transforme lui-même en victime en
passant ses étés accroupi à côté du
feu à préparer ses provisions pour l'hiver.
Les facteurs qui contribuent à la formation du type de
personnalité de la « victime », si fréquent
en Bulgarie, outrepassent de loin l’œuvre de Païssi. Ces facteurs
sont probablement : les nombreuses exactions que subirent les Bulgares
lors de leur conquête par l’Empire ottoman qui s’étendit
de 1352, arrivée des Ottomans dans les Balkans, jusqu’à
la chute de Constantinople en 1453; « l'impôt du sang
» (le « devchirmé ») qui permettait au
Sultan de faire enlever les plus vigoureux adolescents mâles pour
les transformer de force en janissaires; l'administration des terres
par les Ottomans (de 1453 à 1878), qui confina la population
bulgare autochtone dans une position sociale subalterne; l'attitude
méprisante de l'Eglise (avec ses dignitaires grecs) envers la
culture bulgare... L'éventail de ces pratiques positionna le
Bulgare justement en tant que Bulgare, c'est-à-dire en tant que
« victime ».
Pour des raisons évidentes Païssi ne pouvait lancer un
appel à la restauration d'un Etat indépendant. Son
éloge de la « simplicité des Bulgares » ne
fit que confirmer la position subalterne qu'occupait la population
bulgare et transposa l'idée du type individuel de la victime,
inspirée par les écrits chrétiens, à la
pensée laïque.
Païssi proposa ainsi à un peuple qui devait se mettre en
marche pour la conquête de sa liberté, le type de
personnalité le moins approprié, celui qui se structure
autour de la « simplicité » et de la «
bonté », celui de la « victime ».
Voilà ce qui façonna les types de comportements qui
jalonnèrent l'histoire bulgare, comportements qui oscillaient
entre la grossièreté de Bai Ganio et la
commisération geignante de la « victime », si
fréquents en Bulgarie. (Aujourd'hui encore, malheureusement,
nous continuons à nous couler dans les moules de ces deux types
de comportement).
Après avoir porté un coup décisif aux gens
simples, la formule de Païssi scella le sort des notables et de
l'Etat. Les notables bulgares ne pouvaient, ni par leur naissance ni
par leurs gènes, se prévaloir d'une envergure de niveau
mondial. Ils étaient marqués au fer rouge par le manque
de lignée et de fortune et n'avaient donc pas de point d’appui
moral ou matériel. Ils étaient accablés par la
contradiction morale entre « la simplicité et la
bonté » et la prétention d'être égaux
aux « Grecs et aux Romains ». La personne qui prend
conscience que l'on attend d’elle qu’elle se conforme à ces
exigences et tente de les satisfaire est d'avance condamnée
à devenir Baï Ganio ou « victime ».
Le
sujet
Depuis la Libération (c'est-à-dire depuis le
rétablissement de l'Etat bulgare en 1878) jusqu’à nos
jours, y compris pendant les années de la chute du communisme
(de 1989 à 1990), l'histoire bulgare a connu
périodiquement le même scénario que l'on pourrait,
pour plus de clarté, illustrer par une métaphore.
Imaginons une déflagration qui se produit périodiquement
de la manière suivante : un problème apparaît dont
les conséquences néfastes s'accumulent au fi1 du temps
dans l’esprits des gens (c'est la charge explosive). L'effervescence
monte au sein d'une minorité de personnes plus
éveillées ou, quelque part à l'étranger,
une étincelle s'allume (c'est la mèche qui s'enflamme).
Le bruit se répand au sein de la population que le
problème peut se résoudre (la mèche se consume).
L'enthousiasme éclate sous la forme d'une guerre ou d'une
révolution, sanglante ou « de velours » (c'est
l'explosion de la charge). Un état de perplexité
s'ensuit, résumé par la question suivante : pourquoi
avons-nous bouleversé notre vie ? (le silence s'installe, le
tourbillon de poussière s'apaise, on entend le roulement des
débris qui s'écroulent et on sent l'odeur de la poudre).
Mais tout redevient comme avant, la société ne tente pas
d’exploiter les suites de « l’explosion » (le
résultat en est un trou béant et un manque d’explosif
pour parachever l’action).
On commence alors à geindre, à se lamenter sur son sort
et à s'auto-flageller. « Et qui viendra nous aider
maintenant ? Le monde entier nous hait ! »
En même temps on continue à crier fièrement :
« Nous sommes bulgares, bulga-a-ares ! ».
Le
communisme
Le communisme, si on le dissocie de son histoire, serait une belle
chose. I1 serait le summum de la rationalité sociale. I1
surmonterait les vices de l’Homme. Le communisme promettait la
réussite de toute la société. I1 proposait de
doter chacun des biens dont il avait besoin. Mais cela n’était
qu'un projet d'avenir. En attendant, le communisme ne lui octroyait que
les biens que ce dernier gagnait par son travail. Ce problème
pouvait cependant trouver une solution grâce à un seul
effort, la « révolution communiste ». Après
l'accomplissement de cette révolution, une période de
progrès constant devait s'installer consacrant l'ordre, la
sécurité et le travail au nom d’un objectif défini.
Pour cette raison, la révolution communiste, même si elle
devait se faire au nom de l’idéologie d’une seule classe,
deviendrait, une fois achevée, un événement qui
concernerait la société toute entière.
I1 est évident que si, lors de la révolution d'Octobre,
les Russes s'étaient posés, entre autres objectifs, celui
de sauvegarder leur empire, les pays d'Europe de l'Est, si l'on en juge
par l'expérience bulgare, cherchaient avant tout à
devenir des pays «développés» capables de se
mesurer «aux Grecs et aux Romains».
Lors d'un congrès très « significatif » du
Parti communiste bulgare, le cinquième , Guéorgui
Dimitrov déclara que la Bulgarie devait acquérir en
l’espace de quelques années seulement ce que d'autres peuples
avaient acquis au cours de décennies ou de siècles. Cette
phrase devint le mot de passe de la « construction socialiste
» en Bulgarie. Ce mot de passe traduisait parfaitement
l'expression « je suis bulgare ».
Le communisme promettait le progrès. I1 avait la
prétention d'être la formule qui permettrait
d'échapper à l'arriération. Les Bulgares allaient
enfin se débarrasser de la misère !
Cette promesse attirait les foules, paralysant du même coup les
« représentants de la bourgeoisie » et les
défenseurs des droits individuels et des libertés.
Le communisme venait donc avec la promesse de sortir le pays de
«l'arriération séculaire» qui était
bien réelle. La Bulgarie était un pays isolé,
situé en plein milieu des Balkans, doté d'une agriculture
primitive et d'une industrie basée essentiellement sur le petit
commerce dont les « capitaux » ne dépasseraient pas
actuellement un salaire mensuel occidental. La répartition de
son budget et de ses impôts flattaient avant tout l'Etat et ses
fonctionnaires creusant ainsi un fossé entre les
différentes strates hiérarchiques qui, de leur
côté, se méprisaient mutuellement.
Cet Etat engendra une politique irresponsable et chaotique, une justice
corrompue, un journalisme servile, une intelligentsia qui vivait dans
la peur et la misère..., un ennui incroyable et une paralysie
omniprésente.
Le communisme s'efforça cependant de surmonter tout cela en
usant d’une terminologie qui convenait parfaitement à la vision
« païssienne » du Bulgare – « égal aux
Grecs et Romains » et « premier parmi les Slaves ».
Le communisme se flatta donc de :
- doter le pays d'une place respectable auu sein du bloc socialiste
mondial;
- lui donner la possibilité de partticiper au partage du travail
international;
- d’industrialiser le pays et de d&eeacute;velopper son agriculture tout
en procédant à sa révolution culturelle;
- d’élever « les guidess du peuple bulgare »,
Guéorgui Dimitrov et Vassil Kolarov, au rang de «
dirigeants du mouvement communiste et ouvrier international »;
- de promouvoir l'accession du pays «o; au niveau international
», objectif officiel dans tous les domaines, éducation,
sciences, culture et art, industrie, agriculture, sports, etc.
I1 fallait ajouter à cela l'ingérence de l'Union
soviétique qui joua le rôle de «grand
frère» qui soutenait « amicalement » la
« petite Bulgarie ». « La victime » fut donc
consentante pour être « l'orphelin » dont les plus
grands prenaient soin.
Le communisme n'était pas une alternative pour les Bulgares, il
représentait pour eux le moyen de participer à la
concurrence internationale et d’acquérir une présence
à part entière dans le monde.
La guerre froide ne fut qu'un épisode dans la concurrence
internationale incessante.
Autrement dit, elle ne fut qu'une guerre d’influence entre deux types
de civilisations, celle de l'Occident et celle de l'Orient, guerre qui
dure depuis l'époque d'Athènes et de la Perse.
La
perestroïka
Au milieu des années 70, il devint évident que le
système communiste avait perdu la compétition. La
population commençait à comprendre qu'en restant sur
cette voie, elle n'allait pas devenir riche, ni accéder au
« premier rang ». L'objectif d'échapper à la
pauvreté matérielle et à la misère
culturelle fut vidé de son sens.
De cette manière, la pression économique
qu'exerçait l'Occident alla dans le sens des
intérêts de la nomenklatura communiste, puisque le
système communiste était devenu trop étroit pour
la réalisation de ses objectifs, de ses qualifications et de ses
prétentions.
La nomenklatura disposait de suffisamment de contacts avec les hommes
d'affaires occidentaux pour comprendre que la suppression du «
rôle dirigeant du Parti » et l'ouverture à
l’économie de marché allaient modifier sa position dans
la société en même temps que ses conditions de vie.
A ce pressentiment de la nomenklatura économique s'ajouta aussi
un autre facteur : l'échec systématique de la politique
menée par le parti communiste menaçait ce que l'appareil
du parti possédait : le pouvoir et les privilèges. Le
communisme devenait un cadre trop étroit pour la nomenklatura
économique comme pour la nomenklatura politique. Il devint
évident qu'elles n'avaient qu'une seule issue, faire vite et
rentabiliser leurs pouvoirs actuels. Sur ce point, le système en
place se transforma en un véritable obstacle et la pression de
l'Occident tomba à pic. On devait donc démanteler le
système. Mais comment ?
Il fallait trouver une formule à laquelle la
société, l'opinion publique, consentiraient à
apporter un soutien.
Ainsi naquit la formule de la «perestroïka». Elle ne
représentait toutefois rien de vraiment concret. Ce
n'était qu'un mot qui laissait libre cours à
l'imagination. En fait, les objectifs de la perestroïka n'avaient
aucun sens pour la nomenklatura. Le plus important était que le
système puisse être rejeté dans sa totalité
avec la promesse brumeuse que, si le communisme se transformait selon
ses «principes d'origine», les perspectives de
progrès « au nom du peuple » resterait toujours
d’actualité.
Cette vision du progrès convenait parfaitement aux «hommes
en conserve». Ils allaient enfin avoir du bien. Ils allaient
échapper à la pauvreté.
Pour eux, l'Occident était déjà une
réalité, alors que les valeurs originelles du communisme
tombaient en lambeaux. En Occident, on pouvait avoir du bien. La
conclusion s'imposait d'elle même, si là-bas on pouvait
avoir du bien, chez nous aussi on pourrait en avoir, si l'on changeait
« à la manière de là-bas ». Au cours
de sa mise en œuvre, la perestroïka avait donc pris ses dimensions
sociales et politiques.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les spécialistes de
sciences politiques entamèrent une discussion pour
déterminer qui était le véritable auteur de la
« perestroïka ». Etait-ce Gorbatchev ou Reagan ? Si
l'on parvenait à découvrir des éléments
nouveaux, cette discussion pourrait apparaître comme
déplacée, puisque dans les années 80, les
intérêts des dirigeants des deux côtés du
rideau de fer, comme ceux des population de l’Est, étaient
convergents. Leurs motivations étaient différentes, mais
leurs objectifs identiques. Ils aspiraient tous aux changements pour
une existence plus confortable.
L'effondrement
Avec l'évolution technologique, le concept de la guerre
éternelle entre Athènes et la Perse ne pouvait plus se
satisfaire du savoir du simple forgeron capable de fabriquer des
boucliers et des épées. A l'époque de l'automobile
et surtout après la bombe atomique, il n'existe plus d'arme qui
puisse être fabriquée par une économie
fermée.
Depuis la conquête de l'Espace, le Monde est de plus en plus
gouverné par les mécanismes du marché
international. Avec le développement des technologies modernes
de l'information, leur impact a atteint une puissance sans
précédent. Le monde est en train de se globaliser.
L'URSS et le COMECON représentaient des entités
économiques qui se trouvaient en concurrence avec les monopoles
sous le contrôle politique des Etats Unis. Le système
communiste, en tant que structure dirigiste, ne pouvait continuer
à exister dans les conditions du marché mondial bien que
ce système se posât des objectifs qui, par leur nature,
étaient aussi des «objectifs capitalistes»,
production de masse, aspiration aux marchés étrangers et
aux profits élevés. La question de l'harmonisation des
règles de fonctionnement au sein de ces entités
économiques faisant partie du marché mondial ne pouvait
plus rester une question de libre choix.
Les pays communistes voulaient dépasser économiquement
les pays capitalistes. On avait fixé des délais à
observer. On parlait de «productivité du travail»,
de « révolution scientifique et technique », «
d'innovations », de « construction de grande envergure du
socialisme ». Toutes les ressources de l'Etat étaient
mobilisées au nom de la prospérité. Ce que la
propagande communiste appelait les « acquis du socialisme »
était défini en fonction des paramètres
économiques en vigueur dans les pays capitalistes, taux de
productivité par tête d'habitant par exemple, en
commençant par la production de l’acier et sans négliger
le nombre des œufs pondus.
De ce point de vue, si « l’entreprise communisme » (quel
que soit le nom qu’on lui donne, firme, corporation, holding…)
s’effondrait dans cette compétition avec le capitalisme, c’est
tout le Communisme qui s’écroulait à la manière
d’une firme en faillite dont on braderait l’équipement et que
l’on pillerait jusqu’aux tuiles. Les « fruits de la construction
socialiste », c’est-à-dire notre industrie, notre
agriculture et nos acquis sociaux, créés lors de cette
véritable course avec l’Occident, allaient s’effondrer.
On peut parfaitement imaginer que si cette course avait
été remportée par le communisme, le pillage, au
sens propre du terme, de l'Occident aurait été aussi
inévitable que l'est actuellement celui des économies des
pays de l'Est.
Cette vision des choses était en vigueur depuis l'époque
de la Guerre froide. Les états-majors stratégiques
occidentaux aspiraient à vaincre économiquement les pays
de l'Est (et l’on ne doute pas que les intentions du Pacte de Varsovie,
de son coté, étaient identiques). Dans la poursuite de
cet objectif, tous les coups étaient permis, par exemple
l'octroi aux pays communistes (par le biais de l'espionnage ou du
commerce) d'un accès à des technologies «
légèrement » faussées.
A l’époque du totalitarisme, on racontait des dizaines
d'anecdotes sur des achats de machines occidentales que «les
ingénieurs bulgares» ne parvenaient pas à «
faire fonctionner ». « Des spécialistes
étrangers » venaient alors à la rescousse et les
machines se remettaient en marche pour s'arrêter quelques heures
après leur départ. A cette époque, au temps du
totalitarisme donc, raconter de telles anecdotes qui montraient que
« Nos spécialistes » ne pouvaient bien
évidemment pas être à la hauteur de « Leurs
machines occidentales », avaient un arrière-goût
d'anticommunisme.
De nos jours, alors qu’on découvre, ici et là, certains
« coups tordus » dont avaient usé les services
spéciaux occidentaux, il semblerait que nous ayons
été plutôt les témoins d’épisodes de
la guerre froide que d’échecs de la « construction du
socialisme ». D'autant plus que certaines entreprises de hautes
technologies, qui étaient encore en construction au début
de l'écroulement du communisme, n’intéressent plus aucune
des sociétés occidentales qui participent actuellement
aux privatisations et qui les avaient auparavant installées et
équipées. Même leur élimination pour un prix
dérisoire, ne serait-ce que comme « concurrents »,
n'inspire personne.
Dès 1982, les Etats Unis entreprirent de saboter 1'URSS en
attribuant à la guerre économique et technologique une
place de choix. Ce « plan quinquennal » réussit et
accula 1'URSS et les pays de l'Est à la défaite.
Après la chute du communisme et « l'euphorie
démocratique » initiale, la logique reprit ses droits :
toutes les acquisitions matérielles et structures sociales qui
incarnaient, à travers le communisme, les prétentions de
l'Europe de l'Est à sortir de l'arriération,
s'écroulèrent.
Le
« Réseau national »
Pour les ex-dirigeants des régimes communistes déchus, il
était primordial que ce processus de transition apparût
d’abord comme une fissure ! Il devait donc être pacifique !
Tout le monde aspirait à cette « transition pacifique
». Elle était réellement d'intérêt
général pour la société qui, lors de ces
dix dernières années, avait subi de multiples
transformations:
- l'Etat fut totalement transformé,, dans son volume, sa
structure et l’orientation (économique, politique et militaire)
de sa politique étrangère;
- la législation est en train d'&eccirc;tre intégralement
bouleversée;
- une nouvelle élite politique, &eaacute;conomique et culturelle
fait son apparition;
- la propriété publique est en cours de privatisation ce
qui engendre une stratification de la société.
Le mécanisme de ces changements dramatiques supprime,
crée et redistribue. I1 supprime les anciennes structures,
fonctions et normes, et en crée de nouvelles. I1 redistribue des
obligations et des droits individuels, collectifs et institutionnels.
Tout citoyen bulgare participe à ces processus selon ses
capacités (ce qu'il offre) et selon ses intérêts
(ce qu’il acquiert). Les représentants de deux groupes
bénéficient cependant d'un avantage évident.
Le premier groupe est représenté par la nomenklatura
communiste. Celle-ci avait le monopole de l'information
économique et des contacts commerciaux et politiques importants.
Elle était donc en mesure d'échanger ces informations et
ces contacts contre des biens. L'intention du nouveau régime de
lui demander des comptes sur sa responsabilité politique aurait
pu devenir un obstacle à la réalisation de cet
échange. Les représentants de la nomenklatura pouvaient
cependant espérer que l'intelligentsia qui prenait part aux
changements n'allait pas permettre une telle évolution des
événements.
Au cours de la transition, quand tout restait flou et non
établi, la nomenklatura pouvait s'approprier les richesses
industrielles existantes aussi bien que les succès du pays
à l’exportation. La Bulgarie avait quelques parts de
marché qui pouvaient être « privatisées
» tout aussi bien que des machines. On pouvait tout vendre et
tout brader à l'étranger.
Pour parvenir à ses fins, la nomenklatura mit à profit
ses qualifications, ses contacts, les informations dont elle disposait
concernant certains secteurs industriels et sa connaissance des
marchés internationaux.
Des informations apparemment avérées circulaient dans les
médias sur « l'or du Parti » (les rumeurs
étant considérablement plus abondantes). Avait-on
créé, après la chute du communisme, des
organisations chargées de gérer les capitaux de la
nomenklatura ? Qui sait ?
Après l'écroulement du communisme, beaucoup de choses
sont restées dans l'ombre. On ne saura probablement jamais la
vérité sur certaines initiatives. D’autres seront
révélées au grand jour lorsque personne ne
s'intéressera plus à notre époque. Il est
impossible aujourd'hui de séparer la réalité de la
fiction.
L'autre groupe, qui avait une longueur d'avance lors de
l'écroulement du régime communiste, était
constitué des représentants des «
réprimés par les agissements du pouvoir populaire
», notamment au cours des nationalisations, des procès du
Tribunal populaire et des diverses confiscations de biens. Ils allaient
bien évidemment récupérer leurs biens, mais,
écartés pendant des décennies de la vie politique
et sociale, ils manquaient de compétences pour retrouver leur
position sociale. Ils pouvaient compter sur l'intelligentsia.
Les réprimés et les « persécuteurs »
(la nomenklatura) étaient considérablement
éloignés les uns des autres. Dans un premier temps, dans
les années 1989/1992, ces deux groupements soutinrent
l'intelligentsia. Ils y voyaient le groupe qui pouvait leur être
utile. Les intellectuels occupaient des postes politiques importants :
ils étaient ministres, députés, ambassadeurs.
Cette première période fut la période du sacre du
changement. Tout ce que l'on entreprenait à ce moment là
en Bulgarie était accompli « au nom du peuple » et
contre la « bourgeoisie rouge », appellation que l'on avait
donnée à la nomenklatura communiste.
Après 1992, lors de la deuxième période - celle de
la profanation - il devint clair que les intellectuels étaient
incapables de mettre en place une société
libérale, c'est-à-dire une société
fondée sur l’inégalité. Ils perdirent leur
utilité pour les deux groupes. I1 se révéla alors
de façon tout-à-fait inattendue que le groupe le plus
efficace pour les réprimés comme pour leurs
persécuteurs était celui des ex-membres des services
spéciaux. Avec leur aide, les intellectuels furent
balayés du pouvoir. Etant donné la
spécificité de leur travail, les ex-flics avaient eu des
contacts avec les « réprimés » et leurs liens
avec les représentants de l'ex-pouvoir communiste reposaient sur
des rapports de confiance.
De cette manière, ces trois groupes, «la bourgeoisie
rouge» (la bureaucratie du temps du communisme),
«l'ancienne bourgeoisie» (celle qui avait tenu les
rênes économiques jusqu'à la Seconde Guerre
mondiale) et les ex-membres de la Sécurité d'Etat mirent
au point un « Réseau national ».
Ce « Réseau national » prit conscience de son
importance dès le printemps 1990. Sa formation,
c'est-à-dire la mise au point de cet entrelacs complexe
d’interdépendances et de liens personnels se fit selon le
principe des échanges. Pendant les dix dernières
années, c'est dans ce champ social des échanges,
où chaque personne s'efforçait de « vendre »
et « d'acheter », que s'organisa le « Réseau
national » et qu’apparurent toutes les strates de la nouvelle
société bulgare inégalitaire. Tous ceux qui ne se
conformaient pas à cette perception continuellement variable de
l'égalité qui s'installa spontanément entre
« les donnants » et « les prenants »
échouaient dans les bas-fonds de la société,
indépendamment des erreurs qu'ils avaient pu commettre. Dans ces
bas-fonds se précipitaient aussi ceux qui prenaient part aux
échanges avec des produits sans valeurs. Au contraire, ceux qui
pouvaient offrir des « produits » recherchés, dont
ils pouvaient tirer un bon prix, s'envolaient jusqu’aux hautes
sphères de la société.
Le « Réseau national », sans exclusive,
digérait tous ceux qui s'y présentaient à la seule
condition qu'ils soient dynamiques et ingénieux. Il abrita donc
des personnes de tout genre, des outsiders du totalitarisme comme des
descendants des membres du Bureau politique du Comité central du
Parti communiste. Dans cette attaque groupée (il faut souligner
son caractère groupé), ce sont les meilleurs
représentants des groupes les mieux organisés, y compris
celui des sportifs et des criminels, qui se précipitèrent
vers les nouveaux sommets sociaux.
L'ex-nomenklatura proposait au marché du « Réseau
national » :
- son carnet d'adresses;
- son expérience dirigeante;
- sa qualification;
- des informations sur l'état des eentreprises et des divers
secteurs de l'économie, sur les accords commerciaux à
l’étranger;
- l'accès aux moyens financiers donnt disposait l'Etat;
- son propre argent;
Elle avait en revanche besoin :
- de sécurité pour sa libertté, sa bonne
santé et sa survie;
- de bien-être garanti pour ses procches;
- de préserver, voire d'amélliorer son niveau de vie;
- de disposer de la possibilité de « punir » ceux
qui la gêneraient.
Les réprimés par les « agissements du pouvoir
populaire » offraient au « Réseau national » :
- la possibilité d'assurer une prottection contre des poursuites
politiques;
- leurs droits à compensations pourr leurs biens
confisqués et leur position sociale perdue.
Ils avaient besoin :
- d'informations sur les personnes, les enntreprises, les
événements, les divers secteurs économiques;
- d'hommes de confiance qualifiés;<
- de la possibilité de « puniir » ceux qui les
gêneraient;
Les ex-membres de la Sécurité d'Etat proposaient au
« Réseau national » :
- des informations sur des personnes r&eaccute;sidant à
l'étranger ou dans le pays;
- des contacts personnels avec les repr&eaacute;sentants de la
nomenklatura, des réprimés par les « agissements du
Pouvoir populaire» et les milieux criminels;
- un accès à un réseaau secret, un cercle de
collègues de la Sécurité d'Etat ou d’agents
d'autres administrations, des appartements secrets, des moyens de
transport, de l’argent liquide ou sur des comptes bancaires, des
sociétés écrans;
- leur aptitude à être fid&eggrave;les;
Ils avaient besoin de:
- protection contre des poursuites ée;ventuelles;
- bien-être matériel;
Les ex-sportifs proposaient :
- leur bonne organisation;
- leur capacité physique;
- leur aptitude à servir fidèe;lement et à
être de bons gardes du corps;
Ils avaient besoin de :
- bien-être matériel;
- prestige;
Les milieux criminels proposaient au « Réseau national
» :
- leur aptitude à agir hors la loi;;
- leur aptitude à servir fidèe;lement;
Ils avaient besoin :
- de protection contre les organes officieels de répression comme
la police;
- de bien-être matériel;
Ce tableau, qui brosse une image réelle de ce que l'on «
offrait » et de ce que l'on « vendait » au sein de la
société bulgare au cours des dix dernières
années, donne une idée de ce qui se passait dans les
coulisses de la scène sociale. Chacun offrait ce qu'il avait :
pouvoir, prestige, qualifications, contacts, position, etc, pour
obtenir de l'argent, de l'argent, de l'argent. Ceux qui n'avaient
cependant besoin que d'argent avaient du mal à s'intégrer
dans le « Réseau national ». I1 fallait avoir besoin
d'autres choses encore pour en faire partie à part
entière.
Cependant, la participation au « Réseau national »
des groupes très organisés de l'ex-nomenklatura et des
ex-flics donne à penser qu'au moins une partie des processus qui
s'y sont déroulés ont été manipulés.
I1 est tout-à-fait possible que des centres de pouvoir, qui ont
existé et continuent d'exister dans ce réseau, aient
tenté de réguler la vie économique et politique.
Beaucoup d'événements qui eurent lieu dans le pays lors
des dix dernières années n'ont pu se dérouler que
sous l'action de facteurs inconnus...
Les hommes du « Réseau national » comprirent,
dès 1989, qu'ils avaient des intérêts
économiques en commun et prirent conscience qu'ils avaient
besoin d'hommes politiques qui défendraient ces
intérêts. Le financement des campagnes électorales
de certains députés et partis politiques par des
entreprises privées, fraîchement créées, fut
un fait avéré dès les élections à
l'Assemblée Constituante de juin 1990.
C’est le pouvoir occulte de ce « Réseau national »
qui rythma la restitution, la privatisation officielle et
cachée. Les participants au « Réseau »
voulaient tirer le maximum de bénéfices dans des
conditions de résistance sociale minimale. On ne peut nier leur
« réussite ». Ainsi, par exemple, dans les
années de la transition, aucun des partis, ni aucun des
médias significatifs ne discuta ouvertement les questions de la
redistribution de la propriété de l'Etat. Toute question
publique à ce sujet était accompagnée d'une
résistance silencieuse, mais catégorique, suivie d'une
marginalisation politique de son auteur.
Les questions concernant la réforme économique acquirent
seulement une transparence de convenance vers la fin du gouvernement de
Jan Videnov, à l’automne 1996. On révéla alors
à la société la volonté de privatisation
totale, la tutelle du FMI, la fermeture des entreprises qui
travaillaient à perte et la diminution des fonds de
solidarité sociale !
Jusqu'à cette date, on tentait avant tout de « siphonner
» les banques, d'exporter des capitaux, de mettre la main sur
« les entrées » et « les sorties » des
entreprises d'Etat. Le « Réseau national »
s'appropriait toutes les richesses qu’il pouvait !
C’est pour cette raison qu’on ne posa pas au bon moment la question du
rôle des ex-agents de la Sécurité d'Etat et qu’on
n'adopta pas non plus de lois de « lustration ». La «
décommunisation » n'était en fait qu'une question
de rhétorique. Elle ne devint jamais une pratique officielle.
Aujourd'hui encore, en 1999, le passé d'agents de la
Sécurité de certains députés, ministres,
juges, rédacteurs en chef et autres responsables des
médias, « d'hommes d'affaires » enrichis par des
moyens inconnus, est un secret de Polichinelle.
La « gauche » est toujours dirigée par
d’ex-fonctionnaires de la Sécurité d'Etat qui avaient
occupé de hauts postes de responsabilité.
La suite d’erreurs commises à l’échelon national peut
être interprétée comme une tentative de «
défendre » les intérêts du «
Réseau national » :
l'ouverture de l'ère des crédits non remboursables, du
« syphonnage » des banques;
la déstructuration sans « désétatisation
» de l'industrie et des services;
l'émiettement des terres et le démantèlement de la
production agricole;
la privatisation au ralenti;
l'activité législative inefficace et le non-respect des
normes de la législation occidentale;
le ralentissement de l'ouverture vers les pays occidentaux.
Ces erreurs ont été commises essentiellement parce que le
« Réseau national » voulait dominer le pays. Pour
lui, cette domination était du patriotisme. A ses aspirations de
domination s'ajoutaient les faiblesses individuelles et collectives
dont souffraient les milieux politiques dirigeants, contre lesquels il
était impossible de se prémunir et notamment :
l'incompréhension face à la nature définitive de
l’écroulement du communisme;
l'incompréhension des nouvelles réalités
politiques;
l’incapacité à gouverner le pays dans des conditions de
bouleversements sociaux;
le désir de s'approprier le maximum de richesses;
l'irresponsabilité.
Les
dix dernières années
Lors des années de transition, de juin 1990 au début de
1999, la Bulgarie fut sans interruption dirigée par des
gouvernements qui s'abritaient derrière un tintamarre de slogans
« démocratiques » mais vides de tout contenu.
La
restitution
On décida d'abord d'entreprendre une restitution de grande
envergure des terres, en donnant l'illusion que le
rétablissement de la propriété privée
concernait tout le monde. La restitution des terres agricoles et des
forêts expropriées prit cependant un caractère
absurde. La mise en commun des terres que le Parti communiste avait
instaurée par la force à la fin des années 40 et
au début des années 50 avait permis d'équiper les
coopératives de technologie moderne. Après la chute du
communisme, il fallait donc restituer à leurs
propriétaires 12.000.000 de parcelles de terre cultivée,
mais, depuis six ou sept ans, la restitution de petites parcelles de
quelques centaines de mètres carrés reste gelée.
Cette tâche incombe à des sortes de « commissions
agraires » bureaucratiques qui doivent disparaître une fois
leur mission accomplie. I1 est absolument impossible de connaître
la superficie exacte des terres non-restituées, mais on peut
l’estimer approximativement en 1999 à 5/6 millions. La
restitution effective, celle concernant de grandes
propriétés immobilières dans les grandes villes et
les grandes propriétés agricoles, fort peu nombreuses
d'ailleurs, fut réglée très rapidement.
La
privatisation
L'idée de la « désétatisation » ne
figurait pas parmi les premiers mots d’ordre du début des
changements. On évoquait au départ le « statut
équivalent des différentes sortes de
propriétés », la propriété publique,
la propriété coopérative et la
propriété privée. Ces différentes sortes de
propriétés devaient être mises en concurrence dans
les conditions d’un marché libre pour déterminer leur
capacité de survie. On pensait donc que la
propriété privée allait démontrer son
efficacité. De ce fait, la concurrence devait contribuer
à la « désétatisation » des
entreprises publiques. C'était justement cette vision des
choses, propriétés à statut équivalent,
concurrence, épanouissement ou liquidation des entités
économiques, qui détermina les grandes lignes de la
réforme du marché en Bulgarie. Cette idée
générale fut adoptée par les partis qui
l’adaptèrent à leurs plates-formes lors des
élections à la Grande Assemblée Nationale en
1990 et des élections législatives qui les suivirent en
1991.
Ce principe, qui semblait attrayant aux hommes politiques comme
à l'électorat, allait conduire à une mission
impossible.
L'économie dirigée, instaurée par le socialisme
totalitaire, générait une telle interdépendance
des entreprises d'Etat qu'elles n'avaient aucune chance de devenir
compétitives en économie libérale. Elles se
fournissaient mutuellement en matières premières, en
énergie, en services, en main d'œuvre, en produits finis, en
capitaux, et fonctionnaient dans des conditions fictives en
exécutant des plans fixés à 1’avance pour le pays
et pour le C.A.E.M . Le C.A.E.M. venant de s'effondrer, l'absence de
toute législation et de mécanismes de remplacement
aggrava encore la situation.
La mutation d'une entreprise d'Etat totalitaire en entreprise de
marché était et reste avant tout un problème
intellectuel. La masse énorme des informations concernant ce
phénomène n'était pas systématisée
et dépassait, par sa complexité et par son volume, les
capacités de l'homme contemporain comme de l'organisation
sociale existante. L'économie dirigée ressemble à
une tumeur cancéreuse qui affecte le corps social, grossit et
s’étend en anéantissant les ressources humaines et en
défigurant son environnement. Le passage d'une économie
dirigée à une économie de marché fait
penser à une opération chirurgicale au cours de laquelle
on s'acharnerait à découvrir LE médicament contre
le cancer. Le patient est de toute évidence condamné. Le
fait qu'il se fasse en outre opérer par des infirmières
apporte à sa fin tragique une note pittoresque.
Depuis le début des réformes, les dirigeants bulgares
ressemblent justement à ces intrépides
infirmières...
Une des premières actions que l'on entreprit pour «
engager » ces entreprises publiques sur la voie du marché
fut la suppression de leurs directions centralisées,
jugées « bureaucratiques », qui chapeautaient
plusieurs entreprises à la fois. Les tâches étaient
réparties entre elles de sorte que la première produisait
par exemple les boulons, la deuxième les écrous, la
troisième les vis. Elles avaient toutes une direction commune et
portaient l'appellation « d’entreprises unies d'Etat ».
Tout se passa en 1991, du temps du gouvernement de coalition de Dimitar
Popov. La fermeture des « entreprises unies d'Etat »
était une idée des membres de l'Union des Forces
Démocratiques. On les ferma.
Les directeurs des entreprises furent pris de panique. Parmi ces
entreprises, certaines avaient un chiffre d'affaires qui
s'élevait à des millions de dollars, comme les combinats
métallurgiques, par exemple, dont aucun des cadres
n'était capable de rédiger une lettre commerciale en
langue étrangère - ni dans sa langue maternelle,
d'ailleurs. Ces entreprises produisaient et livraient leurs produits en
fonction des ordres qu'elles recevaient. La disparition des directions
centrales de ces «entreprises unies d'Etat» les laissait
désemparées. Dans une entreprise de confection, par
exemple, personne ne savait à qui étaient destinés
les milliers de costumes que l'on y confectionnait. Empaquetés
dans leurs cartons, ces costumes attendaient preneur pendant que le
directeur de l'entreprise courait les administrations de Sofia,
cherchant désespéramment la personne capable de lui
indiquer l'adresse à laquelle il devait les livrer. Une autre
usine, productrice de matériel électronique, était
en train de s'agrandir et venait de payer, en 1988/89, plusieurs
millions de dollars à une entreprise occidentale en
échange du renouvellement de son équipement. En 1999,
cette usine fut proposée à la vente, mais son
équipement n'était toujours pas livré. Sa
direction ne savait toujours pas à qui s'adresser pour le
réclamer, toutes ses activités ayant été
dirigées par « l'entreprise unie d'Etat » et par le
ministère du Commerce Extérieur, supprimé, lui, en
1991. Elle ne disposait, de plus, d'aucune facture qui prouvait ses
versements, celles-ci étant détenues par «
l'entreprise unie d'Etat ».
Les conditions étaient d'ailleurs propices à toutes
sortes d'escroqueries, surtout aux « entrées » et
aux « sorties » des entreprises, c'est-à-dire dans
les secteurs qui relevaient de la compétence de «
l'entreprise unie d’Etat » chargée de décider
à qui il fallait prendre et à qui il fallait donner.
C'est à ces deux points que se formèrent rapidement des
firmes privées qui se mirent, souvent avec l'accord des
directions des entreprises publiques, à dicter les conditions
d'achat et de vente des matières premières, de
l'énergie et des produits finis. Les entreprises publiques se
précipitaient dans l'abîme...
Parallèlement à la suppression des « entreprises
unies d'Etat », on résolut aussi le problème des
entreprises publiques. Il y avait en fait trois types de remplacements
de directeurs.
Changement purement politique. On nommait un apparatchik d'un parti
à un poste de directeur. On lui donnait la mission de se
charger, parallèlement à son propre enrichissement, du
renflouage des caisses du parti qui l'avait nommé.
Changement négocié. Le directeur se rendait compte qu'il
était préférable de quitter son poste pour
s'établir à « l'entrée » ou à
la « sortie » de son ex-entreprise. I1 se mettait en
rapport avec qui il fallait et commençait à «
siphonner ».
Petits roques. Le sous-directeur devenait directeur, alors que le
directeur s'installait à « l'entrée » ou
à la « sortie » de l'entreprise. Si ce dernier se
sentait vexé, il pouvait tout simplement disparaître dans
la nature et s'établir dans le secteur privé.
Ces changements de directeurs étaient accompagnés d’un
tapage politique adapté pour capter l'attention de l’opinion
publique, dont une partie y croyait sincèrement.
L’homme de la rue croyait que le « Hamlet » bulgare
s’interrogeait sincèrement s’il fallait « être ou ne
pas être », alors que les initiés savaient
pertinemment que ce « Hamlet » ne faisait que
négocier ses propres gains.
Jusqu’en 1994, les changements de directions étaient
généralement accueillis comme des victoires ou des
défaites politiques. Progressivement, de 1994 à 1999, on
s’aperçut qu’il ne s’agissait en fait que de victoires ou de
défaites économiques.
Naturellement, affectées par l’instabilité de leurs
directions et flanquées à leurs « entrées
» et à leurs « sorties » de « firmes
privées », les entreprises publiques se mirent à
péricliter. Certains parmi les responsables de leur gestion se
donnaient ouvertement pour tâche de les anéantir et le
déclaraient publiquement à qui voulait l’entendre. Ils le
devaient, disaient-ils, pour pouvoir les vendre le moins cher possible…
Ces déclarations, aussi absurdes qu’elles pûssent
paraître, témoignaient cependant d’une certaine «
honnêteté », puisqu’elles affichaient les
véritables intentions. La plupart des directeurs menaient leurs
entreprises à la ruine de manière organisée. Les
acteurs de ces faillites provoquées et leurs motivations
étaient si variées que je renonce à les
décrire. Le chaos ne saurait être
systématisé.
De 1990 à 1999, la privatisation frauduleuse fut conduite
à un rythme effréné. Tout ce qui restait en dehors
de cette privatisation perdait toute valeur marchande et était
liquidé.
Les
banques
En 1990, la création d'une banque était une chose
relativement aisée. Les banques représentaient des
sociétés d'actionnaires dont le capital s'élevait
à un million de leva, c'est-à-dire de 20.000 à
50.000 dollars selon le cours du lev.
En 1989, l'épargne de la population s'élevait à
20.693,6 millions de leva, tandis qu'un lev s'échangeait au
marché officiel contre un dollar. Au marché noir, en
revanche, son prix était bien plus bas, puisqu'un dollar pouvait
parfois valoir cinq leva. Cela correspondait cependant plus aux besoins
ponctuels de certaines personnes qui désiraient s'offrir un
voyage à l'étranger ou se procurer des articles vendus
uniquement dans les « corécom ».
Plus de 10 % des épargnants bulgares possédaient plus de
4.000 leva sur leur compte d'épargne. Les gens avaient tout
naturellement tendance à ne pas déposer de sommes
importantes sur le même compte, mais à répartir
leurs économies sur plusieurs livrets. Une partie des gens
d'ailleurs auraient été gênée d'expliquer
l'origine de leur épargne et ne confiaient pas celle-ci à
la seule caisse d'épargne d'Etat, ce qui signifiait que le
pourcentage des personnes possédant plus de 4.000 leva
d'économies dépassait largement les 10 % de la population.
Ainsi, en 1990, un certain nombre de Bulgares actifs, exerçant
un métier bien rémunéré, pouvaient sans
difficulté réunir les fonds nécessaires à
la création d'une banque. L'appartenance au «
Réseau national » facilitait d'ailleurs l'octroi d'une
licence. La personne ou le groupe de personnes qui intercédait
en faveur de cette licence devait avoir un certain poids,
c'est-à-dire appartenir à la nomenklatura communiste,
être un ex-flic haut placé ou se prévaloir de biens
restitués importants. Rien ne pouvait être refusé
à ce genre de personnes. De 1990 à 1993, l'octroi de
crédits fut d'ailleurs considérablement facilité
pour les représentants du « Réseau national ».
En 1990, la proposition « faisons une banque »
équivaudrait aujourd'hui à l'invitation « viens
dîner ce soir à la maison ». Cette proposition
était réservée aux intimes et aux proches et avait
un caractère familier qui n'avait rien à voir avec le
sens des responsabilités, comme s'il s'agissait de
préparer ensemble les conserves pour l'hiver. Cette comparaison
aurait pu être parfaitement adaptée à la situation
si toutefois la proposition de créer une banque n'était
pas accompagnée d'une négociation ouverte des avantages
escomptés que l'on allait généralement obtenir en
pillant l'Etat et ses compatriotes.
La banque nouvellement créée obtenait le droit
d'accomplir toutes sortes d'opérations : changer des devises,
recueillir les économies de la population en promettant des
intérêts invraisemblables (selon le système que
l'on nommait « pyramides financières », se faire
co-financer par la Banque Nationale de Bulgarie. Ces banques se
postaient, elles aussi, aux « entrées » et aux
« sorties » des entreprises publiques, voire même de
tout un secteur de l'économie. Leur activité consistait
souvent à remplir des formulaires. L'argent affluait de
lui-même. Ces banques servaient en fait à financer leurs
propres dirigeants, qui s’octroyaient des crédits pour
créer des firmes commerciales, entreprendre des constructions
immobilières, acheter des locaux commerciaux, des logements et
des voitures de luxe. A partir de 1996, ces banques se mirent à
faire faillite.
Ce jeu du « Réseau national » avec les banques
était d'ailleurs indissociable du jeu avec les taux
d’intérêt et le cours du lev.
De cette manière, en janvier-février 1997, le coup que le
« Réseau national » porta à l'économie
et à la population bulgare fut décisif. Le dollar
dépassa 3000 leva, ce qui conduisit le pays à être
mis sous tutelle du FMI, lequel fixa le taux de change du lev bulgare
à un Deutsch Mark pour 1000 leva. En quelques jours seulement,
le « Réseau national » réussit, au
détriment de la population bulgare, à doubler ses gains.
Selon des informations crédibles, la chute du lev fut
organisée par les membres les plus influents du «
Réseau national », quelques étrangers, des «
hauts fonctionnaires » et hommes politiques bulgares, qui
prélevèrent leur dû au passage.
Les
nouveaux hommes d'affaires
La politique de réforme a toujours été
perçue plutôt comme une modification du statut de la
propriété, qui devait passer des mains de l'Etat aux
mains de propriétaires privés, que comme la mise en phase
des mécanismes de fonctionnement du marché libre et des
entreprises privées. Aujourd’hui, les réformes
menées par le gouvernement d'Ivan Kostov ne font pas exception.
L'Etat continue d’être toujours le « distributeur »
principal, tandis que la concurrence reste inexistante.
Les « nouveaux hommes d'affaires » firent en règle
générale une apparition subite. A l'exception des petits
propriétaires, l'enrichissement fulgurant de tous les autres
hommes d'affaires dans les dix dernières années manque
totalement de transparence.
Prenons, par exemple, un petit comptable, un illustre inconnu, qui un
beau jour de 1992, se met à acheter à tour de bras. I1
apparaît rapidement que ce dernier bénéficie d'un
crédit illimité auprès de banques commerciales.
Les entreprises publiques susceptibles de le concurrencer commencent
subitement à faire faillite. De surcroît, les firmes
privées qui pouvaient devenir ses rivales se transforment en
cibles d'attentats à la bombe. Cet ex-petit comptable est
aujourd'hui millionnaire et dispose même de biens immobiliers en
Allemagne.
Citons un autre exemple. Pour acheter du fer à une usine
métallurgique d'Etat, il faut passer par l'intermédiaire
de firmes privées qui naissent et disparaissent de
manière surprenante alors que leurs propriétaires
respectifs continuent toujours de s'enrichir.
Le
« Bulgare moyen »
Pendant ce temps là, le « Bulgare moyen », l'homme
de la rue, perçoit une rémunération mensuelle
équivalente à une centaine de dollars, quand il arrive
à échapper au chômage, alors que la plupart des
prix des produits de première nécessité ont
déjà rattrapé ceux de l’Occident.
Le pire pour le « Bulgare moyen » est le fait que le
changement du « distributeur », c'est-à-dire le
remplacement de l'Etat par le marché libre, ne s'accompagne pas
de la préservation de son niveau de vie et de sa consommation.
Sa vie continue donc de se dérouler dans les conditions d'une
organisation sociale de niveau misérable.
La
cause oubliée
Les générations en âge de travailler n'avaient
encore jamais vu leur pays dans un tel état de désarroi.
En comparaison, les plus âgés évoquent les
années de la Seconde guerre mondiale... Pour les jeunes, en
revanche, pour ceux qui entrent dans la vie active et qui, de ce fait,
vont déterminer les rythmes de l'évolution sociale,
l'année 1989 est déjà reléguée dans
la préhistoire. La société est fatiguée.
Elle a perdu toute sensibilité.
Malheureusement, on a du mal à comprendre que le communisme fut
possible non pas grâce aux actions de Lénine et des
bolcheviks, mais avant tout parce que l'organisation communiste de la
société correspondait aux espoirs de progrès des
populations des pays de l'Est. On comprend mal qu'il s'agissait
d’attentes concrètes de toute une population et non d’un
engouement pour des valeurs idéologiques. Même si on le
comprend, on esquive toute discussion directe sur ce sujet.
C'est cependant essentiel, car comment parler de volonté
d'appliquer les droits de l'homme, de l’aspiration à la
démocratie, à la liberté et à la justice
comme vecteurs des intérêts des électeurs, si l'on
ne pose pas au préalable les questions suivantes :
- Pour quelles raisons les Bulgares ont-ills du mal à rattraper
les autres pays européens en ce qui concerne leur mode de vie et
leurs rythmes de développement ?
- Quelle est la solution à ce probllème ?
La partie visible de ce problème est claire :
La Bulgarie est en fait un pays européen arriéré.
Cette arriération a un caractère complexe. Elle englobe
tout, la productivité du travail, la conscience
d'identité nationale, l'hygiène sanitaire, psychique et
morale et surtout l'organisation sociale qui découle du
minimalisme des Bulgares.
Si nous arrivions à faire face à ces questions, notre
connaissance de l'expérience des autres pays prendrait une autre
tournure. La société à l'occidentale ne peut pas
être automatiquement considérée comme une
unité de mesure. Comme tout malade qui représente un cas
particulier, chaque pays a ses propres souffrances, qui
nécessitent un traitement particulier.
L'expérience communiste nous conduit à une conclusion
essentielle :
Ce n'est pas dans la confrontation avec l'Occident que la Bulgarie
résoudra ses difficultés ou rattrapera son retard,
d'autant plus que le capitalisme n'a pas de nationalité. C’est
en facilitant la réussite, la richesse et la
sécurité qu’i1 a franchi, depuis le siècle
dernier, toutes les frontières. Le capitalisme est international
par nature, alors que le communisme ne fut international qu'en paroles.
C'est ce qui produisit le plus grand choc dans les années de la
réforme. Le communisme en Bulgarie avait proclamé haut et
fort ses objectifs en remettant leur réalisation,
c'est-à-dire la transformation de la Bulgarie de « pays
arriéré en pays développé », à
plus tard. Le communisme en Bulgarie était d'inspiration
essentiellement nationale, malgré toutes les
références qu'il pouvait faire à l'Empire
soviétique. I1 était préoccupé avant tout
par la «participation de la Bulgarie à la distribution
internationale du travail» et par les réussites qu'il
pouvait remporter dans ce domaine.
Après son écroulement, la population, l'ancienne
génération comme la nouvelle élite, restaient
persuadées que le système de l'économie
dirigée avait cédé la place au système
libéral, mais que les objectifs nationaux, les objectifs
prédéterminés par la formule de Païssi,
restaient toujours en vigueur : le développement du pays comme
entité économique indépendante capable de
rivaliser avec l'Occident et bénéficiant d'un niveau de
vie élevé et d'une relative stabilité.
Ce fut là l'erreur première de cette transition, qui se
déroula dans des conditions géostratégiques
radicalement différentes.
Dans un « monde capitaliste », pour un petit pays de
112.000 Km2 de superficie et moins de 9 millions d'habitants, la
réalisation d'un tel objectif ne pouvait être qu'une
entreprise dénuée de bon sens. La tentative d'y parvenir
est malheureusement toujours d'actualité.
Le
nouveau souffle de la formule du moine
Le concept de « capital national ouvert », que «
d'honorables » apparatchiks du Parti communiste propageaient
consciencieusement, correspondait parfaitement aux
intérêts du « Réseau National ».
Celui-ci espérait constituer de cette manière son propre
réseau d'entrepreneurs. Une rumeur suggère que
l’idée de la constitution d'une « nouvelle bourgeoisie
» incombe avant tout à Andreï Loukanov, Premier
ministre des deux gouvernements de l’ex-Parti communiste en 1990,
assassiné en 1996 sans que le commanditaire soit retrouvé
depuis.
A l’époque de Loukanov, on usait de notions comme : «
propriétaires privés honnêtes », «
organisations patriotiques », « partis responsables devant
la nation »... Ces notions, qui sont certainement significatives
dans une réelle transition de l'économie dirigée
vers l'économie libérale, étaient utilisées
par des personnes et des groupes sociaux qui ne tenaient pas compte de
la réalité. Ils étaient persuadés que l'on
pouvait créer des chefs d'entreprise à la manière
dont on nommait les apparatchiks au sein de la hiérarchie
totalitaire, en faisant l’appel sur une liste. L’actuel gouvernement de
1'UFD, (depuis 1997), ne fait d'ailleurs pas autre chose.
Le gouvernement de Jan Videnov, (1994-1996), formé par l'ex
Parti communiste, tenta lui aussi de constituer sa propre «
bourgeoisie » autour d’un « cercle amical »
nébuleux, nommé « Orion », devenu mythique.
Cela devait se faire en éliminant les structures mises en place
par Loukanov, dont une partie était regroupée dans une
« organisation informelle » nommée « G 13
».
Les concepts de « capital responsable devant la nation » et
de « partis responsables devant la nation » ont cependant
ruiné la Bulgarie, parce qu'ils n'exprimaient qu'une formule
politique conduisant à l'isolement du pays du marché
mondial.
Ces idées, contaminées par les miasmes du communisme en
décomposition, rejetèrent le pays vers le passé.
Ce passé que le communisme voulait soit-disant surmonter. La
Bulgarie redevint un pays isolé des Balkans à
l'agriculture primitive, un pays ennuyeux et paralysé.
Les concepts de « capital national responsable » et de
« partis responsables devant la nation » se
révélèrent, à la longue, être
destinés à camoufler une duperie de bas étage.
Un « capital national responsable », c’est un capital qui
s'acquitte régulièrement des impôts que l'Etat lui
impose, qui respecte les lois et paye ses salariés selon les
critères européens. Les « partis responsables
devant la nation » sont les partis qui mènent une
politique favorable à la création d'emplois, à
l'augmentation du niveau de vie de la population et à une
certaine protection sociale pour les catégories les plus
pauvres. Ces partis-là n’esquivent pas leur obligations. La
« responsabilité nationale » ne peut être
définie selon des critères émotionnels, ni
posséder son propre drapeau. Elle ne peut être
évaluée qu'en fonction de l'augmentation de la masse
monétaire, de l’élévation générale
du niveau intellectuel, de la création de valeurs
matérielles, du développement de l'infrastructure du
pays, de la dynamisation de l'économie.
Le
monde globalisé
La globalisation du monde écrasa le communisme comme un grain de
raisin. Le communisme faisait partie de la révolte contre
l'injustice sociale, la nature et Dieu. De cette révolte
multiple, l'humanité tira de grands bénéfices et
fit des découvertes remarquables.
I1 est d'ailleurs probable que le décalage entre ce que l'on
considérait comme naturel au XVIIIe siècle et que l'on
considère comme tel au XXe siècle serait la meilleure
illustration du progrès accompli. I1 n'existe certainement pas
un seul coin sur la terre qui n'ait pas évolué pendant
ces trois derniers siècles.
Pour les Bulgares, ces siècles furent des siècles de
progrès. Ils constituent la période la plus dynamique de
leur histoire millénaire. Au temps de Païssi, la Bulgarie
apparaissait à peine sur la carte de l'Europe. Grâce aux
efforts d'hommes comme Païssi, Sofroni Vratchanski ,
Guéorgui Rakovski , Antim Parvi , Vassil Levski , Hristo Botev ,
Stefan Stambolov , les frères Miladinov , Dimitar Marinov ,
Dimitar Blagoev , Simeon Radev , Dimitar Michaltchev , Dimitar Pechev ,
Nikola Petkov et tant d’autres encore, les Bulgares
réussirent à mettre en place une culture authentique et
à prendre conscience de leur pays en tant que partie
intégrante de la mosaïque mondiale.
Ils réussirent à y parvenir même si :
ils ne pouvaient pas comparer leur pays aux grandes puissances de leur
temps;
les élites n'étaient pas sur un pied
d’égalité avec les grandes personnalités du monde;
l'Etat bulgare n'était pas de taille à se comparer aux
Grecs et aux Romains;
leurs acquisitions n'étaient pas le fruit de leur
simplicité et de leur bonté;
ils devaient surmonter les humiliations des étrangers;
ils évitaient de faire connaître leur nationalité
dans un milieu étranger.
Ce progrès, initié par Païssi, fut le
résultat d'un travail acharné. Païssi était
d'ailleurs parti sillonner l’étranger afin de réunir des
documents et des faits sur l'histoire bulgare et les présenter
ensuite aux « simples laboureurs ». Aucun
événement de l'histoire bulgare ne s'est
déroulé en dehors des grandes orientations culturelles et
politiques dans le monde.
Même « notre » fameux alphabet cyrillique n'est que
le fruit d’échanges entre la Bulgarie, Byzance, Rome, le royaume
de Moravie.…C'était au IXe siècle.
Il est évident que ce n’est qu’en s’intégrant dans un
monde en globalisation que la Bulgarie pourra progresser avec les
autres peuples et cultures. C'est seulement de cette manière
qu'elle parviendra à résoudre ses difficultés
séculaires.
J'ai commencé ce texte en évoquant l’engouement des
Bulgares pour la mise en conserve. Je pourrais utiliser cette image
pour conclure que les Bulgares se sont enfermés dans une
coquille comme s’ils s’étaient eux même mis en conserve.
Il est temps maintenant qu’ils brisent cette coquille pour prendre leur
envol.
FIN