Les textes d’Isabelle Servant

 

Froid

 

j'ai froid il reste si peu de chemins détrempés par les roues de la

pluie que le corps très haut de mon chien pénètre et des épaules si

peu de cet esprit peuplé de lampes à qui offrir dans un matin les

roues de cette pluie comme question

si peu de questions en fait

 

et comme une jambe se glisse sous la peur

je prends mon sac de mer

 

ou encore c'est vous

ma longue plainte mon lissement de soie où j'oublie de vous dire

jamais apaisée

il y a une table dont le marbre est chaud

qui me rappelle

 

quand vous me soignez quand l'étale

et le coeur

j'ouvre toutes mes branches avec mes cordes

et puis il faut tes sons pour me couler dehors

entendre

 

pas un chien

 

pas une pluie

 

 

tant de moments que je suis durement pliée dans l'aube froide

avec mon sac de mer sur des épaules

 

 

 

 

Rochers arides

 

 

Non il n'y a pas de rochers sur la mer nous savoir de tendresse

déposés l'un en l'autre paisiblement comme simplement une halte je ne

sais pas comment donner ce cercle des bras sans tension et mes lèvres

qui osent reprendre souffle juste au dessous des seins les étoffes

mouillées des algues d'une couleur très noire autour des jambes un

grand livre embrassé

 

De tous mes murs il ne reste que toi

 

Et dans leurs pierres sèches roulent des âmes de maison caressées de

pieds nus sur le sol qui viennent du couloir serrés très fort contre

le cœur les traits de chair de ta présence du manque inconsolé de toi

même de toutes les barrières infranchissables vers ta poitrine même

des aciers dont tu parles et à l'intérieur sous l'ombre verte

immensément verte du plus grand arbre les marbres glacés du jardin ne

disent que tes mains chantées vers le soleil

 

 

 

 

Premier mai 2002

 

 

je ne sais pas si tous ces gens qui sont à mes côtés en dansant

ont remarqué la différence entre notre lave

coulant le long des rues

et le silence immanent de la ville

c'est peut-être l'orage

qui terrasse

et donne aux goélands sur le port

une voix menaçante

 

 

******

 

le plus aride est la confiance

cela demande d'être nu

non pour le corps

qui aime cet état de respiration nocturne

mais pour les brumes étirées du reste

toujours environnées d'écharpe

et de texture énigmatique

je m'en sors avec de l'encre

soigneusement

sur mon poignet j'écris

qu'un amour est possible

 

******

 

le combat entre la faiblesse d'un annulaire

et trois résonances simultanées

dans un petit appartement

est inégal

figure obstinément précise

l'ordonnateur du geste

a raison de mes phalanges

elles se plient

vaguement sous les croches

Nancy promène une promesse de café

son ventre s'est arrondi

elle n'a pas encore atteint le moment du dire

 

******

 

ce soir j'ai décidé

de commencer par les épaules

et la chair du milieu

de concentrer mes forces

il est aussi bouleversant

de parvenir à la hauteur de tes cheveux

que de descendre jusqu'à terre

je te regarde

sans escale

au risque violent de mon coeur

 

 

Pour Clara

 

 

1.

 

Clara

fait des yeux noirs

étalés sur la vitre

un bleu de Gênes

envoie sa boîte à notes

vers le ciel

un claquement de doigts

ensuite

on ramasse les morceaux

et sur la peau chiffonnée

d'un eucalyptus

on dort

avec un lac de violoncelle

 

 

Aujourd'hui

quelque chose a changé

elle fixe une ligne asiatique

aux deux accents

elle s'imprègne et peint toute merveille bue

leur noyau de brûlure

moi je repose la machine

à redescendre

nous plongeons

les cheveux sous la pluie

ceux-là n'ont pas besoin de joie

ni celle intense

à être simplement

derrière mon cœur

 

 

Le dernier étage

 

 

Tu sais cette nuit-là je suis montée si haut vers ton visage tant

aimé tes courts yeux clairs tes angles purs et l'intellect aigu si

fin du vulnérable un état éveillé de moi-même en quelque sorte

 

eh bien cet étage était vraiment supérieurement inaccessible

 

croire qu'il s'agissait de ma maison de la vraie de l'antre chaud de

tous mes corps relevait du chamane d'un de ces hommes dangereux

arêtes mauves traverseurs en vrai j'étais trop lisse

 

puis toutes ces tromperies en chemin : dans les deux aires identiques

deux maisons identiques des marches identiques deux paliers puis mon

erreur de ne jamais savoir ni cette nuit ni autrement et tu sais il y

a je l'entends sous la porte un mannequin de rire aux dents de fauve

déchirure un tissu noir une falaise un meurtre

 

et sur le toit de l'univers il n'y a pas de porte il est inaccessible

il ne s'en vante pas il reste là tout bête à me parler comme une

étoile ou bien ces troncs des terres rouges et j'ai de toi un tableau

nu

 

tes bras ouverts

 

 

 

 

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