Autres actualités LETTRE OUVERTE A JEAN NOUVEL A PROPOS DE SON PROJET DE RÉHABILITATION DU CAMPUS DE JUSSIEU (LE MONDE du mercredi 24 octobre 2001) Une fois de plus, une occasion a été manquée de faire reculer l'enlaidissement constant du cadre de vie parisien, et de restaurer une continuité acceptable entre Jussieu et ce que les urbanistes appellent, dans leur jargon, les "tissus constitués". Oeuvre d'Edouard Albert, ingénieur à qui on doit des immeubles parmi les plus anonymes et les plus mal vieillissants de Paris, ce mastodonte pompidolien souffre de dysfonctionnements multiples, défigure la Seine depuis trente ans, et impose aux 40 000 étudiants qui le fréquentent un environnement un tout petit peu plus agréable que la prison de Fleury Mérogis, mais nettement moins que l'aéroport de Rotterdam. On aurait pu espérer qu'à l'occasion de son ruineux "désamiantage", le bon sens l'emportant pour une fois, ce bâtiment dénué du moindre intérêt, unanimement détesté tant par ses utilisateurs que par les riverains, allait être purement et simplement détruit. Cet espoir était fondé sur le plus élémentaire sens esthétique. En effet, cet édifice est bon premier, en terme de pollution visuelle, devant le site Maine-Montparnasse, ce qui n'est pas étonnant, puisque Urbain Cassan, à qui ont doit non seulement la tour du même nom, mais aussi les affreuses barres du quai Saint-Bernard et de la rue Cuvier voisines de Jussieu, avait prévu pour le campus des blocs de vingts étages. André Malraux, pour une fois, a évité le pire en faisant ramener par Edouard Albert les cages actuelles à des gabarits plus raisonnables. Les treize hectares de Paris VI-VII Jussieu seront donc conservés, moyennant une coûteuse opération "cache-laideur" qui vous a été confiée et qui semble, au vu des premiers "états projetés", consister en une mise au goût du jour, sans que rien dans le volume, dans l'impact sur les abords et dans les hauteurs ne change. Nous ne rêvons pas, bien entendu, que nos orientations, radicalement opposées aux vôtres, dont il a été rendu compte dans ce journal (Marianne n°216), soient suivies; nous concédons même volontier qu'après votre intervention, le site sera plus vivable, plus pratique et moins traumatisant pour les zones protégées alentours. Vous travaillez sur une page blanche, puisque Jussieu, artistiquement, ce n'est rien. Sur du rien, on peut tout faire. Vous affichez le souci de conserver des bâtiments au seul motif qu'ils "témoignent d'étapes de la création architecturale". Jussieu, en effet, témoigne d'une époque. Et alors ? Celle ou sévissaient des gens qui eussent été plus utiles comme expert chez un Syndic de copropriété ? Un édifice est beau ou laid; il saccage un site, ou ne le saccage pas. C'est de l'architecture, ou de la simple construction industrialisée. Jussieu est de la deuxième catégorie. Du reste, si vous êtes tellement convaincu de l'intérêt esthétique et historique de cet édifice, pourquoi, alors, le modifier ? Redessiner l'oeuvre d'un de ses prédécesseurs, n'est-ce pas admettre qu'elle est défectueuse ? l'Hôtel de Cluny est lui aussi une "étape" de la création architecturale. Va-t-on le "refaçader"? Non, bien sûr. Car lui ne saccage pas le boulevard Saint-Germain, tout au contraire. Inscrire, classer les ratages issus de la réglementation de 1967 n'en fait pas les égaux de chefs d'oeuvre, pas même d'un simple immeuble de l'avenue de l'Opéra. En réalité, le constat d'échec de la construction industrielle est patent, puisque ces "machins" sortis des bureaux d'études des années 60 doivent tous être "relookés" en catastrophe par le designer à la mode. Apparemment convaincu, le ministère de l'Education ne semble pas gêné par le maintien de la tour, qui est à nos yeux le seul élément non négociable. Nous ne serons pas entendus, sans doute même pas lus, pas plus que la Commission du vieux Paris, pas plus que toutes les pétitions qui ont tenté depuis trente ans d'éviter les interventions, toute plus calamiteuses les unes que les autres. Mais vous serait-il possible de prévoir dans votre projet la destruction de la tour ? Les parisiens ne comprendraient pas, dans le cadre d'une opération de cette importance, qu'il ne soit pas mis fin à ce saccage des bords de la Seine. Sans aucun espoir d'être entendu, cordialement, Valentin FIUME-FREDDO
Retour à la page d'acceuil /
|
||