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March 2003
L'ENNEMI PUBLIC N�1
VINCENT CASSEL
Les
yeux qui voient dans la nuit, le profil offensif, Vincent Cassel est
taill� pour la course. Un f�roce 1100 GSXR dans l'hexagone. Conduite
agressive et dorsaux en V, depuis qu'il a d�marr�, les autres sont
encore en train de trottiner. Loin devant avec sa horde [Kounen,
Kassovitz, No�…], il est � la t�te de l'�quip�e sauvage du cin�ma
fran�ais. L'esth�tique d�mont�e par des optiques, � la cl� de 20 ils
d�boulonnent les figures classiques, travaillent la pellicule au
chalumeau et plient les narrations comme la t�le, pour tordre,
d�monter, froisser. Dans l'exp�rimentation d'une nouvelle forme, le jeu
de Vincent devient un symbole. Rapide, tendu, violent. Tous zoulous,
tous voyous. Gentlemen de l'arsouille, les moteurs d'un genre nouveau
s'�panouissent dans le d�fi. Nouveau sang, nouvelles gueules. Leur
cin�ma est offensif, le jeu de Cassel est instinctif. Pour MURAYA
[L'AVENTURE SECRETE DE MIKE BLUEBERRY], il a �chang� son style cylindr�
contre la spiritualit� d'un cow-boy shamanique. Quand la poussi�re et
le soleil envahissent l'�cran. Etourdi par les narcotiques et la pens�e
mystique, surgit le projet le plus attendu de 2003. Avant cette sortie
[au mois de novembre], Cassel joue dans AGENTS SECRETS de Fr�d�ric
Schoendorffer et anticipe sur BABYLON BABIES qu'il tournera avec
Mathieu Kassovitz. Une carri�re en exc�s de vitesse qui explose la
r�tine, dans les �tincelles et les distorsions, du bruyant, du sens et
de l'action, putain du cin�ma ! Du technicolor pass� � la peinture, des
iris enrag�s, du m�tal br�l� ; que les fauves soient l�ch�s.
Pour
d�buter cette interview qui fera date dans l'histoire du journalisme,
on voudrait savoir comment tu proc�des pour pr�parer tes r�les ?
Je suis un peu emmerd� parce que je n'ai pas de m�thode particuli�re.
Ca d�pend des films. Je prends des coachs quand il y a un truc
particulier � travailler : la langue, l'�quitation. Sinon, �a d�pend de
tout un tas de param�tres : Le m�tier du personnage, son histoire, le
type de r�cit dans lequel il s'inscrit… J'essaie toujours, avant de
trouver une motivation, une envie par rapport � mon r�le, qui me
poussera � explorer le personnage.
Et plus pr�cis�ment, par rapport au r�le de Mike Blueberry qui est un cow-boy mystique ?
C'est particulier dans le sens o� je ne devais pas tenir le r�le au
d�but. Je ne suis pas arriv� par hasard sur le projet, mais je suis
arriv� beaucoup plus tard. J'ai donc demand� � Jan Kounen, avant
d'accepter le r�le qui a priori devait �tre jou� par un Am�ricain, de
pouvoir retravailler sur le script pour l'adapter au fait que ce soit
moi qui le joue. Il a accept� sans probl�me et on a boss� ensemble
jusqu'� la fin du film. On continue d'ailleurs. Concernant ma mani�re
de rentrer dans le personnage, je suis tout d'abord parti quinze jours
rejoindre le fameux Mario Lurashi au Mexique. Afin de l'accompagner
dans sa tourn�e des ranchs et hacendias o� il devait choisir les
chevaux du film. Il me faisait monter cinq � dix chevaux diff�rents par
jour, histoire de me mettre en condition. Ensuite, je suis parti dans
un pur ranch texan, entour� de cow-boys, et j'y ai travaill� comme
aide. Ils me disaient : � Tu prends ces vingt chevaux sauvages, et tu les emm�nes l� bas, � deux heures, de l'autre c�t� de la montagne !
�. Une fois que tu prends du plaisir � faire �a, que tu te fonds dans
l'ambiance de l'ouest avec des mecs qui sont des cow-boys modernes, qui
chiquent et qui jouent avec leurs lassos, tu comprends l'esprit. Tu
comprends pourquoi on met des chemises et pas des t-shirts, tu
t'inspires, tu regardes et apr�s, tout le reste, l'attitude, la
gestuelle, les tics, la mani�re nonchalante de monter � cheval, tout �a
vient. Pour le c�t� mystique, shamanique, �a vient plut�t de mes
lectures, notamment de Carlos Castaneda.
C'�tait des lectures que tu avais avant d'�tre attach� au projet ?
Oui, bien avant. D'ailleurs, j'�tais fascin� par le fait que Jan Kounen
s'int�resse autant � �a, je me suis donc associ� tr�s t�t � son projet,
non pas sur un plan professionnel, mais par les discussions qu'on
pouvait mener ensemble. On en parlait, on �changeait nos id�es, nos
impressions…
...Vous preniez des champignons ensemble...
En l'occurrence, c'�taient pas des champignons, mais j'ai eu quelques
exp�riences avec lui, qui ont fait que, lorsqu'on s'est retrouv� sur le
plateau, on s'est aper�u que tout �a, n'aurait pas pu �tre autrement.
C'est en ce sens l� que ce n'est pas du hasard que tu as fini par jouer le r�le ?
Exactement. Vous verrez le film, il y a certains trucs que Jan ne
pouvait pas expliquer � un acteur qui n'aurait pas �t� nourri par nos
lectures et nos discussions, etc. C'est tr�s difficile de communiquer
ces choses l� � quelqu'un qui ne s'est pas r�ellement pench� sur la
question.
Tu fais r�f�rence � quoi ?
Vous verrez, il y a des choses qui se passent qui sont difficiles � d�finir, qu'il faut disons…exp�rimenter.
C'est sans doute pour �a qu'il y a eu des difficult�s � le monter financi�rement ?
Quand je vois des r�alisateurs qui luttent pour monter leur film, je ne
sais pas si c'est parce que leurs interlocuteurs sont obtus ou parce
que ce n'est pas le bon moment. Peut �tre simplement qu'ils n'�taient
pas pr�ts avant. Jan n'aurait pas eu de probl�me � faire un film apr�s
DOBERMANN quoiqu'en ai pens� une partie de la profession qui s'est
acharn�e � dire que c'�tait un �chec alors que c'est le film fran�ais
qui a �t� le plus vu cette ann�e l� dans le Monde ! Et m�me l'ann�e
d'apr�s ! Il a fait un million d'entr�es en France, ce qui est assez
rare pour un premier film, et je ne vous parle pas de la vid�o. Je
crois qu'il y a un vrai probl�me avec le cin�ma fran�ais. J'en fais
partie, j'en suis un fervent d�fenseur. Mais je suis conscient que
c'est un microcosme extr�mement bourgeois qui flippe d�s qu'arrive un
film un peu diff�rent, d�s que le contr�le leur �chappe ou que �a ne
les conforte pas dans leur vision. LA HAINE est, d'apr�s moi, un film
qui n'�tait pas polic�, mais qui, avec le contexte de l'�poque, a �t�
r�cup�r�, dig�r�, accept�. On pouvait le regarder comme un objet
contr�lable.
Oui, comme une �tude sociologique sur les banlieusards...
C'�tait : � Ah oui ces gentilles petites cailleras ! Que c'est
folklorique ! En fait, elles sont normales, elles nous ressemblent un
peu… �. Pour DOBERMANN, c'�tait pas aussi clair : le flic �tait nazi,
ils se tirent dessus, ils jurent. L'attitude n'�tait pas assez
�vidente. Mais l'attitude du film renfermait son contenu. Et moi,
j'aimais aussi ces films-l�...
D'ailleurs
tu tournes exclusivement avec la jeune g�n�ration. On a le sentiment
que tu n'es pas travaill� par le besoin de l�gitimit� qui traverse tous
les jeunes com�diens fran�ais, genre tourner avec Ch�reau, Chabrol,
T�chin�...
Exactement. Quand j'ai commenc� � faire des cours de th��tre, je tra�nais avec Solo ( ex membre d'ASSASSIN ). Donc, d�s qu'on r�p�tait une sc�ne, on lui montrait, et lui nous disait : � Arr�tez les gars c'est naze ! �
et c'est vrai que c'�tait naze ! Mais c'est parce que nos rep�res
�taient faux, on croyait qu'�tre acteur �a s'apprenait, on croyait
qu'on entrait dans un temple, qu'il fallait tout respecter ; on �tait
craintif et d�f�rent. Or, �tre acteur c'est utiliser tout ce qu'on est,
tout ce qu'on n'est pas, tout ce qu'on aimerait �tre, et m�me tout ce
qu'on a peur de devenir. Je me suis dis alors que c'�tait impossible de
faire ce m�tier-si on peut appeler �a un m�tier- et que les gens de mon
�ge trouve �a ridicule ou inint�ressant. Il fallait que je trouve une
alternative. Quand j'ai vu FIERROT LE POU ( court m�trage de Kassovitz )
j'ai compris que c'�tait �a qui me correspondait. C'�tait ma dynamique.
L'autre cin�ma, traditionnel, c'�tait quelque chose dans lequel il
fallait s'int�grer. Mon id�e � moi, c'�tait de faire notre truc et de
l'imposer. C'�tait nous avant tout, les autres apr�s. Quand je dis �
nous �, c'est notre g�n�ration, notre culture.
Tourner dans des films de genre, �a restreint �norm�ment le nombre de r�alisateurs. Au grand maximum �a en fait cinq ou six...
No� ( Irr�versible )
ce n'est pas du cin�ma de genre. Plus auteur que lui, tu meurs. Quand
Mathieu Kassovitz fait les RIVIERES POURPRES, il fait un film de genre,
quand il fait LA HAINE et ASSASSIN(S), ce sont des films tr�s
personnels.
Oui, mais le langage cin�matographique qu'il emploie est tr�s populaire, pas �auteuriste �
D'accord, mais � ce moment l�, c'est notre vision qui est d�form�e. On
a l'impression qu'il faut �tre ennuyeux pour �tre un auteur cr�dible
et, que si t'as fait appel � des ressorts sc�naristiques de peur, de
suspens, on catalogue tout �a vite fait bien fait, dans le cin�ma de
genre. C'est beaucoup plus complexe que �a. Mathieu, c'est un
r�alisateur de films de genre parce qu'il a le go�t de �a et la
technique suffisante, mais ce n'est pas que �a.
En tous cas, ce qui les lie tous, c'est leur grand sens de l'image.
C'est ce qui nous a manqu�. Quand la nouvelle-vague est arriv�e, elle a
d�mocratis� le cin�ma en le sortant des studios et de ses budgets
faramineux. Tous les Duvivier, les Carn�, les lumi�res d'Alekan,
c'�tait super-l�ch�, tr�s co�teux et peur accessible. Des mecs en
col�re sont arriv�s, des gens qu'on conna�t comme Godard et Truffaut et
ont fait du cin�ma dans la rue. C'est super, �a a ouvert les choses,
mais � terme �a a red�fini un nouveau carcan. Polanski disait qu'au
final, la Nouvelle-vague avait fait du mal. C'est vrai dans le sens o�,
pour �tre cr�dible, il fallait financer son film avec des
tickets-restaurants, tourner dans la grisaille et �clairer les acteurs
� la lampe de poche. Je pense que l� ou Kassovitz, Gans, Kounen,
Mimouni, No�, Emilio-Siri, Carot, Jeunet, et quelques autres font du
bien, c'est qu'ils cherchent une nouvelle forme en r�action � �a peut
�tre. C'est comme un cycle. Moi j'avais envie et besoin de participer �
de nouvelles choses. D'ailleurs, quand le Dolby Surround Digital est
arriv�, je me suis dis : � Putain, mais c'est pour nous �a ! �
Et le dvd des RIVIERES POURPRES est le premier en THX...
...Fran�ais ! Europ�en m�me ! Mais oui, Madame… ! Et je suis aussi
associ� au premier DVD fran�ais en DTS, devinez … L'APPARTEMENT de
Gilles Mimouni, qui l'e�t cru ?
Pour
revenir � ta formation, j'ai vu que tu avais fait du chant avec Suzanne
Sorano, de l'acrobatie � l'�cole du Cirque d'Annie Fratellini, du
th��tre � New York, de la danse. De quelles fa�ons ces disciplines ont
elles nourri ton jeu, ta pr�sence ?
Quand j'ai commenc�,
je ne pouvais pas faire autre chose parce que j'�tais � l'�cole et que
c'�tait une mani�re de mettre un pied dans le spectacle. Et puis il y
avait cette L�gende qui disait que les acteurs am�ricains savaient tout
faire : Chanter, danser, jouer, etc. et que nous, les acteurs fran�ais,
on �tait un peu manche. Du coup, je voulais une formation
pluridisciplinaire. Comme je ne voulais pas faire le conservatoire, je
me suis fait ma propre �cole, j'avais mes cours de classique, de chant,
de Cirque. Et puis je me suis aper�u qu'on ne pouvait jamais ma�triser
toutes les disciplines ; en plus, � l'�cole du cirque, j'ai eu un
accident et j'ai d� arr�ter tout ce qui �tait physique. Avec le temps,
je me suis rendu compte que les notions que �a m'a donn� sont tr�s
utiles. Ca m'a apprit � me situer, � bouger, � occuper l'espace. Ce
n'est pas rien ; il y a plein d'acteurs qui ne savent pas bouger,
peut-�tre parce qu'ils n'ont pas le go�t de �a…Bref, quoiqu'il en soit,
ma formation correspondait parfaitement � ce qu'on r�alisateur comme
Kassovitz recherchait. Lui, quand il m'a vu faire de la boxe, sauter
dans tous les sens, �a l'a fait d�lirer. Il voulait ce type de
personnage.
Toujours dans le domaine du cirque, beaucoup de com�diens sont int�ress�s par le travail du clown.
Oui, je faisais de l'art clownesque. Apr�s, �a d�pend de ce que tu en
fais. On t'apprend � tomber, on te fout des claques, on te demande de
tr�bucher dans des chaises. J'ai fait pas mal de spectacles de rues
dans cette veine-l�, avec des �chelles, des chaises et de la musique
Jazz. J'avais 18 ans, �a s'appelait les � Swing mobylettes�, on mettait
du Oscar Peterson, du Count Basie et on faisait des claquettes, on se
mettait des tartes, on faisait des sauts p�rilleux...
Qu'est-ce que �a t'a apport� ?
Enorm�ment de choses. Quand tu fais du spectacle de rue, si �a ne
marche pas, les gens t'ignorent, ils passent sans te regarder, certains
t'envoient m�me des trucs sur la gueule, donc il faut se d�passer, se
renouveler. Dans les livres de Stanislavsky, le top des �coles de
th��tre russe, consid�r�s comme les chercheurs absolus en mati�re de
jeu, ils enseignaient, entre autre, l'acrobatie. La logique est la
suivante : Quand tu d�marres une s�quence d'acrobatie, il faut te
lancer de mani�re instinctive, tu ne peux pas t'arr�ter au milieu sinon
tu te fais tr�s mal ; donc il y a cette notion de performance sans
filet. En ce qui me concerne, dans le fait de jouer, il y a de cela. Tu
fais un truc sans savoir r�ellement o� �a va t'emmener.
Ce
qu'on ressent particuli�rement dans IRREVERSIBLE o� les plans s�quences
sont parfaits pour ce type de jeu. D'ailleurs, on te voit rentrer dans
des �tats de folie, comme lors de la sc�ne o� tu d�fonces le pare-brise
du taxi.
IRREVERSIBLE, c'�tait pouss� � son paroxysme.
Il n'y a que �a. C'est comme lorsque tu te laisses tomber sur le c�t�,
tu mets un pied devant l'autre pour te rattraper, tu tentes de
retrouver l'�quilibre… C'est d�lirant � faire, mais c'est super
fatiguant parce qu'il faut rester concentr�. Sinon tu tombes. Donc il
faut rester � l'�coute, ne pas faillir dans des exc�s ridicules. Mais
c'est �a qui est bon.
Par
rapport au cin�ma am�ricain et � des films comme THE SIN EATER de Brian
Helgeland que tu n'as finalement pas tourn� ou BIRTHDAY GIRL qui n'est
pas sorti...
Jusqu'� pr�sent mes aventures am�ricaines ont toujours �t� foireuses...
C'est � �a qu'on voulait en venir. On a l'impression que tu te butes � quelque chose l�-bas.
C'est �a. C'est tr�s bizarre. Quand je suis parti travailler en
Angleterre pour BIRTHDAY GIRL, je me suis dit : � Voil�, les Anglais
sont comme nous. L�-bas je vais retrouver ce qui me pla�t ici �. Je
pensais tomber sur des mecs qui ont les nerfs, qui ont envie de faire
des trucs et puis je me suis rendu compte qu'en Angleterre, ils ont le
m�me probl�me qu'en politique. L'Atlantique est trop court pour eux,
ils peuvent le traverser � la barque ! Du coup, ils suivent les
am�ricains. Si tu regardes le cin�ma anglais, pendant longtemps c'�tait
Stephen Frears, Ken Loach, Mike Leigh, mais ces types, ils ont
cinquante, soixante ans ! Les Danny Boyle, les Guy Ritchie, pffffft !
Ils filent � Hollywood direct ; pareil pour les acteurs. Nous on est
plus emmerd� parce que qu'on n'a pas la m�me langue. Du coup, �a
devient notre force. On a le cin�ma le plus fort d'Europe, et � part
l'Inde et Hollywood, le plus productif du Monde !
C'est important pour toi de lutter sur son territoire ?
Il y a un truc d'identit�. Un acteur qui n'a pas d'identit� dispara�t.
Mais un acteur qui change de t�te, qui se grime et se renouvelle �
chaque fois, il faut qu'il soit ancr� dans quelque chose. Moi je suis
ancr� dans ma g�n�ration, dans le renouveau… Studio magazine avait
titr�, en parlant de nous, NOUVEAU SANG. Y a une agressivit� qui
correspond je crois � ce qui se passe ici. Donc je me suis dit : �
Qu'est ce que je vais aller foutre l�-bas ? Jouer le m�chant � deux
balles ? Non, je vaux mieux que �a �. Quand Mathieu Kassovitz �tait �
Los Angeles pendant deux ans, il me disait de venir, il me disait : � Putain, tu vas peut-�tre travailler avec Scorcese… �, et moi je lui r�pondais : � Pourquoi tu veux que je travaille avec Scorcese alors que t'es l�, toi ! Faisons des trucs ensemble ! �.
D�j� qu'on n'essaye de ne pas s'int�grer au syst�me ici, pourquoi on
irait s'int�grer au syst�me l�-bas ? il faut avoir plus confiance en
nous. Y a un c�t� un peu grande gueule, mais j'y crois encore. Je
pr�f�re donner ma pr�f�rence � ceux d'ici. L�-bas, j'ai du mal � dire
merci, j'arrive pas � faire le mec content d'�tre l�, le mec qui
embrasse le sol de joie. Du coup, quand ils ne casquent pas, sous
pr�texte qu'on est fran�ais, �a me fout hors de moi ; quand ils me
filent des r�les nasebroques, je leur dis que �a m'int�resse pas et
quand ils essayent de m'embrouiller, je laisse tomber. Et je suis s�r
qu'� long terme �a paiera, d'ailleurs �a commence...
Mais c'est une position dure � d�fendre...
Moi, je fais tr�s attention � mon travail parce qu'� partir du moment
o� on ne commence plus � respecter son boulot, c'est foutu. A ce
propos, il y a une phrase de Richard Burton qui m'a perturb� pendant
des ann�es, � L'acteur est un peu moins qu'un homme, l'actrice est un
peu plus qu'une femme �. A l'�poque, il �tait mari� � Liz Taylor. Mais
je ne comprenais pas vraiment ce que �a voulait dire… Et puis, avec le
temps je me suis trouv� mon sens � cette phrase : Acteur, soyons
honn�te, c'est un m�tier de p�d�. Un vrai dur, il n'est pas acteur, il
a autre chose � foutre ! Les mecs qui jouent les mieux les racailles,
c'est ceux qui ont un c�t� f�minin, forc�ment, sinon ils ne seraient
pas acteurs, ils seraient en train de dessouder du maton en QHS ! Donc
il y a quelque chose dans le m�tier d'acteur, dans le fait de se mettre
au service d'un r�alisateur, qui est extr�mement f�minin. Et, pour
continuer la m�taphore, un acteur qui accepte ou refuse un r�le, c'est
la seule chose qu'il ait pour lui : le choix de dire oui ou non. Et �a,
encore une fois, c'est tr�s f�minin : � L'homme propose, la femme
dispose �. Donc, un acteur dispose. C'est vrai, et je l'assume
totalement. D'ailleurs, le meilleur moyen de le faire bien, c'est de
l'assumer je crois. Comme je pense qu'une meuf qui dit oui � n'importe
qui, qui nique tout ce qui passe finit par s'ab�mer ; par devenir une
pouf… Dans l'Acteur, il y a de �a. Il faut faire attention avec qui tu
vas, parce que sinon, il y a un moment o� ta parole et ton jeu n'ont
plus de sens. Il faut faire attention � ses choix sinon tu deviens une
petite pute ! A partir du moment o� tu regardes �a en face, tu
commences � te raconter des conneries pour te rassurer, et �a devient
tr�s truste parce que tu ne te respectes plus et que tu le sais.
R�sultat, tu fais de la merde parce qu'il n'y a plus grand-chose
d'autre � faire.
A
quel moment tu discernes quel est le bon projet ? Beaucoup de trucs
doivent �tre all�chants parce qu'il y a untel derri�re la cam�ra, truc
� la prod et bidule comme partenaire ; j'imagine que dans certains cas,
�a doit �tre �tourdissant et extr�mement difficile de garder l'esprit
lucide.
Bien s�r. D'abord tu sais, ensuite tu te poses
des questions qui �tourdissent et si tu te concentres bien, tu reviens
� la premi�re impression qui �tait souvent la bonne. D�j�, il ne faut
pas faire les trucs pour le bl�, sauf si tu cr�ves la dalle, l�
personne ne peut rien te reprocher. Personnellement, je n'ai plus ce
probl�me depuis des ann�es. Donc, est-ce que �a vaut le coup de faire
cinq, dix, quinze, ou m�me vingt millions de francs? Est ce que c'est
vraiment important ? Pour qu'ensuite on dise : � H�, putain ! Il est
pourave ton film, tu l'as fait pour la thune ? �. Donc, ne pas
travailler pour le bl�. Ensuite, c'est un truc bizarre. Il faut faire
des films qui r�sonnent. IRREVERSIBLE par exemple, c'est un film que
j'adore, m�me si je n'ai pas forc�ment envie de le revoir tout de
suite, je le d�fendrais le mords au dent, et ceux qui n'ont pas
compris, tant pis pour leur gueule ! Mais on ne peut pas faire que �a.
Faire LE PACTE DES LOUPS, c'est important aussi c'est novateur. C'est
un film � potentiel commercial, comme les RIVIERES POURPRES. Alors le
1, oui. Pas le 2.
Pourquoi pas LES RIVIERES POURPRES 2 ?
Le 1, c'�tait pour Mathieu. Et parce qu'il y avait une alchimie entre
lui et Jean Reno, Kasso et moi. C'�tait un truc r�el. Ca marchait, � la
bande des grands pifs �, je n'ai pas d'autre explication. Maintenant
quand on me dit : � On va faire le 2, �a s'appellerait RP2 �, bon… Le
sc�nario de Besson, la distribution Europa, mouais d�j� l�… Pour moi,
ce n'est pas mon aventure. Par contre quand je vois que Magimel, qui
est un acteur que j'adore, se greffe au projet, que c'est Olivier
Dahan, avec qui il a d�j� tourn�, � la r�alisation, je me dis que c'est
une nouvelle alchimie qui se met en place. L�, c'est un vrai truc, le
concept continue.
Tu
donnes le sentiment d'�tre tr�s engag� sur tes projets et de
t'impliquer en amont. Est ce que tu d�veloppes consciemment des
rapports privil�gi�s avec des producteurs comme thomas Langmann pour
pouvoir suivre les projets d�s leur naissance, comme celui de MESRINE ?
Je ne suis pas du tout casse-couille ; pour moi, le
patron, c'est le metteur en sc�ne. Si je m'embarque avec un r�alisateur
c'est que je lui fais suffisamment confiance pour fermer ma gueule sur
le plateau. Apr�s, quand un metteur en sc�ne me laisse l'opportunit� de
participer, je suis partant. Jacques Audiard ne fonctionne pas comme
�a. Et c'est aussi tr�s bien. En revanche, Kounen ou Kassovitz te
questionnent, t'impliquent ; et plus ils te laissent de l'espace, plus
tu le remplis. Mais je ne suis pas dirigiste...
Ce
n'�tait pas mon propos. Je parlais plut�t d'une relation avec ce
producteur qui te permette de d'impliquer au niveau que tu souhaites.
Une sorte de collaboration active.
Oui, que ce soit avec
Thomas Langmann, Alain Goldman, Christophe Rossignon, Richard
Grandpierre ou m�me Eric N�v�, � chaque fois je leur demande s'ils ont
choisi un vrai r�alisateur et pas un yesman qui turlute joyeusement. Ca
c'est pas possible. Il faut qu'il y ait un peu de personnalit�
l�-dedans sinon, c'est impossible.
Est
ce que tu choisis de jouer avec de jeunes r�alisateurs pour que le
rapport soit diff�rent, un rapport d'�gal � �gal plut�t qu'un rapport
de ma�tre � �l�ve ?
C'�tait �a, au d�but, m�me si la
plupart des r�alisateurs avec qui j'ai boss�, je les admire et ils me
fascinent vraiment. On est d'�gal � �gal, parce qu'on a le m�me �ge,
alors si on s'embrouille, �a ne pr�te pas � cons�quence. Et puis, ces
mecs sont des tueurs. Un moment, je voulais r�aliser un film, mais j'ai
vite d�chant�. Quand je vois Mathieu ou Jan travailler, c'est
impressionnant. Leur capacit� de passer d'une chose � l'autre, leur
technicit�, leur affluence d'id�es, ce n'est pas donn� � n'importe qui.
Bref, au d�but, j'ai travaill� avec eux parce qu'on avait tout �
inventer ensemble. Maintenant, �a y est, j'ai un petit peu de
reconnaissance, j'ai pris confiance et je pourrais aller vers des
r�alisateurs plus �g�s sans me laisser marcher sur les pieds.
Pour revenir au cirque, tu choisis des r�les ou tu te grimes, tu modifies ton physique.
J'aime beaucoup changer mon apparence, il doit y avoir un peu de
psychanalyse l�-dedans. Mais je m'en fous, �a fait longtemps que je
suis comme �a, bien avant que je travaille. Je mettais des perruques et
des fringues bizarres, je m'inventais des vies, des personnages… Mais
c'est marrant parce que le film que je fais en ce moment, qui s'appelle
AGENTS SECRETS ( de Fr�d�ric Schoendorffer ),
fait une sorte d'analogie entre le travail d'acteur et celui d'agent
secret. Les troubles de la personnalit�, le d�guisement...
Et
la part de f�minit� dont tu parlais pr�c�demment, c'est quelque chose
que tu aimerais exploiter dans un r�le pour contraster avec tes r�les
un peu virils ?
Mais moi, je ne me sens pas plus viril
que �a ! Non, �a ne me d�rangerait pas… Il faut voir ce qu'on me
pr�sente… Ca pourrait �tre un truc entre le gangster et… le travelo ! (
rires ) Gangster-travelo, c'est une d�finition qui m'int�resse. Ca n'a pas �t� fait ; je vais en parler � Thomas Langmann !
Si tu joues Mesrine en porte-jarretelles, je ne suis pas s�r qu'il va appr�cier...
Non, MESRINE c'est un personnage qui a exist�. Ca peut �tre d�lirant
comme film, ce type est tellement devenu une ic�ne parmi les jeunes
d'aujourd'hui, alors qu'il �tait trouble, assez antipathique et qu'il
ne faisait pas �a comme Robin des Bois, pour distribuer aux pauvres. Je
pense qu'il y a vraiment une ambigu�t� dans ce personnage, int�ressante
� creuser.
A l'�poque o� nous l'avions interview�, Thomas Langmann nous avait parl� Olivier Stone ou de Kassovitz � la r�alisation.
Pour le moment, ce n'est ni l'un, ni l'autre, mais celui qu'on a en vue
est aussi int�ressant et peut-�tre m�me plus adapt� au projet.
Je ne te demande pas son nom.
Non.
Alors
que tu joues dans AGENTS SECRETS, tu entames �galement ta septi�me
collaboration avec Monica Bellucci. Qu'est ce que vous cherchez encore
� approfondir dans le jeu apr�s une exp�rience aussi extr�me
qu'IRREVERSIBLE ?
Moi, ce qui m'int�resse, c'est de
passer du temps du temps avec elle. Il se trouve que c'est une actrice
que j'aime beaucoup, et comme il y en a peu en France. Donc, voil�. Et
puis j'ai l'impression que les gens sont int�ress�s par �a. Je ne
recherche rien en particulier, mais j'esp�re qu'on va amener quelque
chose de nouveau. IRREVERSIBLE �tait une exp�rience incroyable,
j'esp�re que celui-l� sera encore autre chose.
Et le fait que les r�alisateurs utilisent votre couple comme une garantie de montage financier de leurs projets ?
Je ne sais pas s'ils s'en servent. Bon, c'est vrai qu'on est � bankable
� mais il y en a eu d'autres avant nous : Fred Astaire & Ginger
Rogers, Mastroianni & Sophia Loren, Tom & Jerry, Laurel et
Hardy...
Il y a peu d'acteurs instinctifs en France...
Non, des excellents acteurs, il y en a. Ils ne sont pas toujours
blancs, c'est peut-�tre �a le probl�me. Que ce soit des mecs comme
Abkarian ou Roschdy Zem, c'est des tueurs. Pour ma part, j'ai
�norm�ment de chance, je le sais. Cependant, comme j'ai souvent eu peur
qu'on dise que ma chance avait �t� forc�e par ma famille, j'ai toujours
beaucoup, beaucoup travaill�. Tous les mecs qui ont voulu faire ce
m�tier en m�me temps que moi le savent. Aujourd'hui, ils ne peuvent
rien dire. Je les ais tous pris entre quatre yeux. Et s'ils disent : �
Ouais, mais… �, mais quoi ? Oh, tu te rappelles quand t'�tais en Inde ?
J'�tais o� moi ? A Paris, en train de prendre quatre cours par jour !
J'ai toujours boss� comme un tar� pour que les gens n'aient rien � me
reprocher.
Et pourtant tu n'y as pas �chapp�. On t'a toujours reproch� de ne pas partager les origines sociales de tes personnages.
De la connerie ! Ah bon, alors Marlon Brando ne pouvait pas jouer SUR
LES QUAIS ? Et Dosto�evski, c'�tait un russe blanc, qui a mieux �crit
que lui sur la r�volution ? En plus je sais d'o� �a vient. A l'�poque
de LA HAINE, les mecs qui ont dit ces choses l�, beaucoup d'entre eux
je les connaissais depuis des ann�es, mais ils avaient les boules de
nous voir r�ussir ! C'est dans votre magazine que j'ai lu une interview
g�niale d'ASIAN DUB FUNDATION ( Score N�10 )
o� les musiciens disent que LA HAINE a eu un �cho tr�s fort chez eux.
Putain ! Je vais l'encadrer cette interview. C'est tr�s bien que ce
soit d'autres qui le disent, parce que c'est pas notre r�le.
A
travers ta filmographie, assez violente et tes personnages nerveux, est
ce que tu as l'impression de bousculer la morale qui berce le cin�ma
fran�ais ?
Je ne sais pas, mais les mecs qui disent
qu'il ne faut pas filer d'argent � DOBERMANN ou � IRREVERSIBLE sont des
fous, j'ai envie de les choper par le col ! Il y en a m�me qui ont dit
qu'IRREVERSIBLE �tait un snuff movie, mais d'o� vous pouvez penser que
je vais laisser ma femme dans un snuf ! C'est pareil pour les mecs qui
disent : � Ouais, LA HAINE c'est de la merde parce que vous ne venez pas des banlieues ! �, et bien si tu viens des banlieues, t'avais qu'� le faire avant, trou du cul !
R�guli�rement, tu vas � Cannes avec des films coup de poing, c'est pour le plaisir de foutre la merde ?
Non, c'est un concours de circonstances. Cette ann�e, on va montrer 20
minutes de BLUEBERRY et si tout se passe bien, �a devrait faire monter
la temp�rature.
Interview by Miguel Almereyda & Anthony Wong
Taken from Mr Cassel's official website.