| 18 h 00.
J’arrive au service d’accueil des urgences. Je traverse la salle d’attente à moitié pleine, cherche du regard quelqu’un. J’accroche les yeux marrons d’une infirmière, elle me sourit. Bon démarrage. Je me présente, mon nom, mon prénom…nouvel externe de garde pour la nuit. Toujours avec le sourire, elle me fait visiter les lieux, blancs aseptiques sans chaleur. Un service d’urgence quoi. On repasse devant la salle d’attente, déjà deux patients supplémentaires. Le petit ange blanc qui me sert de guide me conduit auprès du médecin senior , une jeune médecin-urgentiste. Je me présente à nouveau. Simple sourire, suivi de : « bien ! » . Demi-tour, elle repart auprès de son patient. Je vais me changer. Pantalon blanc, blouse blanche, stylo-bille dans la poche, sthéto dans l'autre. Marteau Réflexe. |
| Il est 18h15,
je me rends vers mon premier patient. Interrogatoire, examen clinique, prescription de radiographies, je le conduis en salle d’attente de radio, le médecin-senior prendra la suite. Second patient. Interrogatoire, examen clinique, prescription de radiographies, je le conduis en salle d’attente de radio, le médecin-senior prendra la suite…troisième patient….quatrième….etc… Je les ai tous interrogés, tous examinés, plus ou moins sommairement, plus ou moins rapidement, à certains j’ai prescrit des radios, à d’autres, j’ai suturé les plaies. Toujours, le senior revoyait le patient, sans moi, parce que la salle d’attente ne désemplissait pas. Un appel : ECG au 5ème. |
| 00 h 30.
Quelques patients plus tard, quelques ECG plus tard, près de six heures sont passées , je n’ai rien vu du temps, je n’ai pas bu une goutte d’eau, je n’ai pas fumé une cigarette, je ne suis pas allé pissé, j’ai rien mangé. De tous les patients que j’ai (entre)vus, je ne connais pas le diagnostic final, d’aucun je n’ai vu l’ordonnance, à aucun je n’ai pu serré la main pour un : « bon rétablissement ! » ou un : « au revoir, faites attention la prochaine fois ! » . Pas une main serrée en guise de salut, pas de main sur l’épaule pour dire : « ça ira ! », pas de sourire pour dire « je comprends… ». Je n’ai pas eu plus du senior. Elle ne m’a fait ni reproche ni félicitations à propos de mes observations, de la pertinence de mes prescriptions d’examens ou de la qualité de mes sutures. Pas méchanceté. Pas de gentillesse non plus. Le peu d’échanges que nous avons eus au cours de la soirée se limitaient à des questions au sujet d’un patient ou à un coup de main pour déplacer quelqu’un. Aseptique. Stérile autant que les murs blancs. |
| 1h30
Enfin une pose. Champagne et gâteaux maison. Un bout de fête dans une atmosphère vierge, sèche comme l’air climatisé. Mais je n’ai pu obtenir une question de cette jeune femme. Rien, j’étais là, je faisais mon boulot. Bien ou mal, j’en sais rien. Elle n’a pas essayé de savoir en quelle année j’étais, si j’avais déjà de l’expérience… elle n’a pas essayé de savoir ce que j’envisageais dans mon avenir au sein du monde médical. L’idée m’est venu qu’il fallait essayer de la « séduire », dans le sens où il fallait que je fasse mes preuves, de pertinence, de gentillesse, « mes preuves de moi-même », en quelque sorte, afin d’obtenir d’elle une relation humaine simplement, au delà du simple jeu de question-réponse professionnel . Mais à aucun moment, le dialogue n’a été possible. A aucun moment, mes yeux ont croisé les siens. Muet. Sourd. Aveugle. Paralysie. |
| 3h00.
Dernière suture terminée, VAT/SAT faits. Dernière coupe de champagne. Elle se lève et dit « bonne nuit ». |
| 3h15
Je me lève à mon tour, gagne la chambre-de-l’-externe après avoir salué infirmières et personnels de nuit. Avec les draps blancs marqués au nom de l’hôpital, je fais mon lit, pour le défaire aussitôt et me coucher aussitôt, et m’endormir aussitôt dans cette chambre sans fenêtre au milieu du couloir. |
| 7h30.
Le réveil sonne. Je me lève . Prendre une douche. Puis ma voiture. |
| 8h15
J’arrive dans le service pour lequel je travaille de jour, chaque matin. Un peu fatigué, je me souviens de cette garde. |
|
|
|
|
|
[email protected] |