Dans ma petite vie, j'en
ai déjà vu pas mal,
des déchirés,
des éraflés,
des fatigués,
des douleurs à
vouloir mourir,
des horreurs à
hanter les nuits les plus profondes,
des amochés,
des perdus d'avance,
des loupés,
des tués,
des jamais réveillés,
des bientôt endormis,
des trop tard,
des pas encore;
ils sont là,
encrés dans ma mémoire à jamais, pour toujours…
J'ai parfois
rêvé d'être un peu utile, à ces malheureux,
j'ai parfois souffert de
ne pas avoir su en faire assez,
d'en avoir trop fait,
des nuits à
repenser à tout ce sang que j'ai vu couler,
à ces plaies
souillées que l'on n'a pu panser,
des nuits
blanches, noires de mort ou de la peur de la mort…
Parfois,
j'avais l'impression de m'habituer, de savoir gérer…
Mais on ne s'habitue
pas,
on apprend seulement à
ne pas prendre part,
à
ne pas devenir aimant de celui qu'on soigne,
à ne
pas trop s'attacher, mais quand il est aimé…
Aujourd'hui,
je suis en colère, en colère contre le sort et l'injuste
réalité,
je suis en colère contre le hasard qui
place ici ou là, deux personnes, au même instant, toutes deux
victimes du sort, mais une seulement victime
du sang.
J'ai vu la douleur
des familles, l'inquiétude sur leurs visages, l'angoisse dans leurs
regards, ils savaient que j'allais annoncer la fin
ou pire mais ils sont restés
là, à me regarder, à 'écouter jusqu'au dernier
son de ma voix, avant de s'effondrer, de hurler,
de frapper le mur d'un
coup de poing, de baisser les yeux, de soupirer, de faire volte face pour
aller pleurer…
Aujourd'hui, j'ai eu envie
de fuir, j'étais de l'autre côté de cette foutue barrière
blanche,
j'étais famille,
j'étais larmes,
j'étais
peur,
j'étais impuissant,
j'étais
pas là quand il fallait,
je ne pouvais rien faire,
je
n'aurais pas fait plus de toute façon,
comment peut-on
continuer à soigner quand on a pas pu soigner son propre ami?
Pourquoi?
C'est juste une histoire
de sort, juste une histoire de vol, on m'a volé le temps de lui
dire "je t'aime"…
On ne me volera
pas l'espoir de lui dire un jour,
l'espoir qu'un jour
il se réveille,
qu'il puisse
comprendre,
qu'il puisse me serrer
la main comme je la lui serre à cet instant.
Quel sera demain,
je n'en sais rien,
peut-être ouvrira-t-il
les yeux…
J'ai vu des déchirés,
des amochés, des pas loupés,
mais cette fois le
souvenir est mêler d'amour et de sang, de douleur et d'espoir…
Je sais
que ta belle s'en est allé,
je
sais que vous aviez encore tant de choses à vivre,
je sais qu'elle est
partie trop vite,
je sais que tu n'as pas eu le temps de lui dire
au revoir,
je sais que
tu voudrais la rattraper, je sais que tu voudrais …
mais s'il te
plaît, laisse-nous un peu de temps,
ne t'en va pas
comme ça, pas si vite, pas si loin ,
notre
cœur est égoïste et te veux pour nous seuls,
pardon…
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