Une autre histoire
- médecine et écriture -

 
Michel Escaravage
Plaidoyer pour des remèdes innocents

"Suave mari magno, turbantibus aequora ventis, e terra magnum, alterius spectare laborem " (Lucrece) : « qu'il est doux, du haut de la falaise, devant la vaste mer, lorsque les vents agitent les flots, de contempler les tourments d'autrui ».

Condamnons l'expression d'un tel sentiment, mais reconnaissons que, pour qui est parvenu sur la rive de la retraite, le spectacle de la pratique du métier de médecin praticien en ce début de siècle est pour le moins inquiétant.  Je renvoie ceux qui attribueraient cette amertume au misonéisme de la vieillesse, au sondage pratiqué par l'ordre des médecins, exprimant le profond pessimisme de nos confrères en exercice, et à la répugnance croissante de nombre de jeunes diplômés devant leur installation éventuelle.
Les projets de mutations de notre profession, que l'État Léviathan improvise dans sa toute-puissance, sont manifestement les fruits des cogitations de cerveaux d'individus ignorant tout de sa complexité.  Le caractère linéaire de nombre de propositions, ne prenant en compte aucune rétroaction génératrice d'inévitables effets pervers, témoigne qu'elles relèvent exclusivement de l'esprit de géométrie.
Une des initiatives les plus sottes se développe avec le dénigrement et le déremboursement des médicaments dits «de confort » et de ceux dont l'efficacité parait mineure voire douteuse.

Aux temps bénis où l'administration ne se piquait pas de «dire la médecine », je ne manquais pas de terminer l'ordonnance remise à un patient atteint d'une affection aiguë en prescrivant «un fortifiant » à prendre à la suite de son traitement.  Le malade savait qu'ainsi il guérirait sans avoir de nouveau recours à moi.  Que se passe-t-il aujourd'hui ?  Convalescent mais asthénique et inquiet, il consulte de nouveau.  Il ne sera certainement pas réconforté par une exhortation à la patience et ira chercher ailleurs la prescription d'un autre traitement ou d'examens de laboratoire susceptibles d'apaiser son angoisse.
Il y a pire encore.  Nous savons tous que la majorité de nos patients consultent pour des troubles fonctionnels ou douloureux passagers.  Nous savons aussi que les effets secondaires nocifs des médicaments augmentent en raison directe de leur efficacité.  Leur prescription à cette catégorie de malades multiplie immanquablement les accidents dits iatrogèniques.
Ce à quoi nous assistons - sidérés c'est la mise à mal d'un aspect fondamental de l'art de guérir et de soulager par nos sectateurs de la rationalité triomphante, eux qui, nous dit-on, ne répugnent pas à avoir recours aux médecines parallèles.
C'est d'ailleurs vers ces pratiques dites douces que se tournent bien des malades ne trouvant pas auprès des techniciens que l'on nous contraint à devenir ce qu'ils attendent de la médecine.  Les résultats incompressibles des placebos, obtenus au cours des études statistiques dans les pires conditions du «double aveugle», laissent penser ce qu'ils peuvent être dans la pratique d'un bon médecin de famille, espèce considérée comme sauvage, dont la disparition semble programmée.
Dans leur guerre d'usure contre la médecine libérale, les idéologues de l'administration mettent en avant un souci d'économie.  Les effets pervers de leurs décisions brutales iront manifestement à l'encontre de cette préoccupation alléguée.  Craignons qu'ils y trouvent de nouveaux arguments pour nous asservir.

Michel Escaravage
58380 Lucenay-lès-Aix.
 

LA REVUE DU PRATICIEN - MÉDECINE GÉNÉRALE.  TOME 14.  N'  506 DU 11 SEPTEMBRE 2000 1419
 

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