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- médecine et écriture - |
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"Suave mari magno, turbantibus aequora ventis, e terra magnum, alterius spectare laborem " (Lucrece) : « qu'il est doux, du haut de la falaise, devant la vaste mer, lorsque les vents agitent les flots, de contempler les tourments d'autrui ».
Condamnons l'expression d'un tel sentiment, mais
reconnaissons que, pour qui est parvenu sur la rive de la retraite, le
spectacle de la pratique du métier de médecin praticien en
ce début de siècle est pour le moins inquiétant.
Je renvoie ceux qui attribueraient cette amertume au misonéisme
de la vieillesse, au sondage pratiqué par l'ordre des médecins,
exprimant le profond pessimisme de nos confrères en exercice, et
à la répugnance croissante de nombre de jeunes diplômés
devant leur installation éventuelle.
Les projets de mutations de notre profession,
que l'État Léviathan improvise dans sa toute-puissance, sont
manifestement les fruits des cogitations de cerveaux d'individus ignorant
tout de sa complexité. Le caractère linéaire
de nombre de propositions, ne prenant en compte aucune rétroaction
génératrice d'inévitables effets pervers, témoigne
qu'elles relèvent exclusivement de l'esprit de géométrie.
Une des initiatives les plus sottes se développe
avec le dénigrement et le déremboursement des médicaments
dits «de confort » et de ceux dont l'efficacité parait
mineure voire douteuse.
Aux temps bénis où l'administration
ne se piquait pas de «dire la médecine », je ne manquais
pas de terminer l'ordonnance remise à un patient atteint d'une affection
aiguë en prescrivant «un fortifiant » à prendre
à la suite de son traitement. Le malade savait qu'ainsi il
guérirait sans avoir de nouveau recours à moi. Que
se passe-t-il aujourd'hui ? Convalescent mais asthénique et
inquiet, il consulte de nouveau. Il ne sera certainement pas réconforté
par une exhortation à la patience et ira chercher ailleurs la prescription
d'un autre traitement ou d'examens de laboratoire susceptibles d'apaiser
son angoisse.
Il y a pire encore. Nous savons tous que
la majorité de nos patients consultent pour des troubles fonctionnels
ou douloureux passagers. Nous savons aussi que les effets secondaires
nocifs des médicaments augmentent en raison directe de leur efficacité.
Leur prescription à cette catégorie de malades multiplie
immanquablement les accidents dits iatrogèniques.
Ce à quoi nous assistons - sidérés
c'est la mise à mal d'un aspect fondamental de l'art de guérir
et de soulager par nos sectateurs de la rationalité triomphante,
eux qui, nous dit-on, ne répugnent pas à avoir recours aux
médecines parallèles.
C'est d'ailleurs vers ces pratiques dites douces
que se tournent bien des malades ne trouvant pas auprès des techniciens
que l'on nous contraint à devenir ce qu'ils attendent de la médecine.
Les résultats incompressibles des placebos, obtenus au cours des
études statistiques dans les pires conditions du «double aveugle»,
laissent penser ce qu'ils peuvent être dans la pratique d'un bon
médecin de famille, espèce considérée comme
sauvage, dont la disparition semble programmée.
Dans leur guerre d'usure contre la médecine
libérale, les idéologues de l'administration mettent en avant
un souci d'économie. Les effets pervers de leurs décisions
brutales iront manifestement à l'encontre de cette préoccupation
alléguée. Craignons qu'ils y trouvent de nouveaux arguments
pour nous asservir.
Michel Escaravage
58380 Lucenay-lès-Aix.
LA REVUE DU PRATICIEN - MÉDECINE GÉNÉRALE.
TOME 14. N' 506 DU 11 SEPTEMBRE 2000 1419
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