L'ordinateur et la Maladie
de Sachs
Un temps essentiel de
la consultation médicale se fait au moment de l'ouverture de la
porte du cabinet de consultation. Un homme, une femme, se lève,
s'approche. Il ou elle regarde le médecin. En quelques
secondes, les regards se croisent, une confiance, un espoir, une méfiance
naissent. Le praticien, lui aussi, voit et touche. Il serre la main
: moite ou non ? Il regarde la couleur de la peau et des conjonctives,
la couperose du visage, les dents abîmées ou saines, la démarche
hésitante ou rapide, le dos voûté ou droit, la maigreur
ou l'obésité, androïde ou non. Il sent l'odeur
du tabac. Il entend la voix, claire, profonde ou éraillée.
Il pèse les premiers mots, note les fautes de français, l'accent.
Il observe la mimique : triste, agressive, joyeuse, figée.
Bref, la médecine de Cronin (Les clés du royaume) et Winkler
(La maladie de Sachs) est omniprésente. Les êtres humains
communiquent par tous leurs sens. Leur communication globale dépend
de leur sensibilité. L'ancrage du diagnostic se prépare par
la synthèse subjective et rapide de toutes ces sensations.
La pratique de ces contacts rapides et répétés crée
un sixième sens, prélude indispensable à la partie
technique de l'acte médical, dont il oriente le déroulement.
La répétition aiguise ce sens ou induit cette lassitude très
particulière qui naît de la répétition de contacts,
où tout est toujours pareil et tout est, en même temps, toujours
différent.
La consultation est finie, l'ordonnance est écrite.
Le praticien aurait eu besoin de plus de temps pour affiner ses questions
et interpréter les réponses. Il a oublié d'examiner
un organe, ou de toute façon, avec ses mains, son oreille ou son
œil, il ne pouvait pas percevoir la lésion «infraclinique
» que des symptômes «atypiques » ne faisaient pas
découvrir. Par sa mémoire sélective et sa formation
incomplète ou oubliée il ne gardait en tête que quatre
des dix diagnostics possibles, deux des six traitements envisageables,
et huit des dix contre-indications du médicament qu'il avait choisi.
De plus, il ne pouvait pas savoir que son professeur, il y a dix ans, racontait
bien ce que l'on croyait vrai dix ans plus tôt, mais qui était
déjà faux à l'époque. Il n'aura pas non
plus le temps de lire les cinquante pages de médecine fondée
sur les preuves que trente intellectuels ont réussi à produire
en six mois, en utilisant un mode d'écriture plus proche d'un mauvais
Proust que d'un bon Simenon.
Voyons les choses en face. Consultants
et soignants sont écartelés entre les soins que nous rêvons
de donner ou de recevoir et les prouesses techniques que nous exigeons
ou que nous proposons. Il n'y aura plus de bonne médecine
sans ordinateur, mais il n'y a encore ni ordinateur pour une bonne médecine,
ni bon médecin dans un ordinateur.
Joël Ménard et Nicolas Postel-Vinay
UFR Broussais-Hôtel-Dieu, SPIM, 15, rue
de l'École de médecine, 75270 Paris cedex 06.
Hôpital européen Georges-Pompidou,
santé publique,20-40, rue Leblanc, 75908 Paris cedex 15.