VIOLENCES SEXUELLES ET REFUGIEES Le viol est l'un des drames les plus graves auxquels sont confrontées les femmes réfugiées. La protection – plus précisément la protection contre les agressions – est au cœur du mandat du HCR. Pourtant les femmes réfugiées sont fréquemment victimes d'agressions sexuelles. Elles sont souvent agressées par des gardes-frontières, par d'autres réfugiés ou par les populations vivant de chaque côté de la frontière. Même dans les camps, alors qu'elles sont en principe sous la protection du HCR, des femmes et des jeunes filles sont battues, mutilées, agressées et violées.
En Côte d'Ivoire ou réside une forte colonie de réfugiées libériennes, une responsable de la sous délégation du HCR affirme que toutes les femmes ayant un âge compris entre 15-35 ans ont été systématiquement violées par des soldats rebelles, de l'une ou l'autre faction. Cette responsable va plus loin en racontant le cas pathétique d'une adolescente gardée comme esclave sexuelle pendant plus d'un an, et qui a pu s'échapper des mains de ses bourreaux, avant de se réfugier à Tabou en Côte d'Ivoire.
Un rapport de la Fondation de France révèle que, durant le génocide de 1994 au Rwanda, "pratiquement toutes les femmes adultes et les jeunes filles ayant passé l'âge de la puberté, qui ont survécu aux massacres, ont été violées" – de même que beaucoup d'enfants. Près de 30% des femmes rwandaises sont veuves. On estime entre 2000 et 5000 le nombre d'enfants nés des suites d'un viol. Beaucoup d'entre eux sont d'ailleurs abandonnés à la naissance. Le ministre rwandais de la Famille, Inyumba Aloyisia, affirme que même dans des camps de réfugiés du HCR, "des jeunes filles ont été gardées comme otages sexuels par la milice et des soldats de l'ancien gouvernement". Deux rapatriées rwandaises se sont, en effet, plaint d'avoir été détenues comme esclaves sexuelles dans des camps au Zaïre – déclarations sur lesquelles elles sont revenues par la suite.
Toute tentative pour vérifier ces allégations de viols de réfugiées rwandaises n'a, jusqu'à présent, rien donné – peut-être en partie à cause du silence des victimes qui ont honte d'avouer ce qu'elles ont subi. Les réfugiés rwandais ne sont pas tous convaincus de la gravité de ce fléau. "Je vis seule dans ma hutte et je me sens tout à fait en sécurité", affirme ainsi Euphrasie Nyiramajiambere, veuve rwandaise membre de plusieurs organisations de réfugiés à Kibumba, près de Goma. "Il y a tant de gens à proximité. Si un homme essayait de pénétrer dans ma hutte la nuit, ce serait très facile de donner l'alarme."
Et pourtant, beaucoup d'autres femmes ne se sentent manifestement pas en sécurité. "Les Rwandaises veulent s'impliquer dans la distribution de vivres et d'autres biens", explique Maricela Daniel, spécialiste des femmes et des enfants réfugiés basée à Kigali pour le HCR, qui a acquis une longue expérience en matière de droits de la personne dans l'ex-Yougoslavie. "Elles nous demandent de porter attention à la situation particulièrement difficile des veuves malades et des mères célibataires, et à celle des femmes abandonnées par leurs maris qui ont tout emporté avec eux et ne leur ont rien laissé.
"Elles sont également concernées par la violence sexuelle et la prostitution dans les camps où toutes les conditions existent pour favoriser viols et abus sexuels. Dans certains camps, l'on n'a pas encore pris conscience – et cela malgré les directives du HCR – de la nécessité d'une représentation plus équitable des femmes et de leur confier des responsabilités administratives. Mais il faut préciser que les conditions de sécurité sont précaires dans ces camps. Des femmes qui y ont travaillé avec nous ont été menacées. Le HCR est impuissant devant ces violences."
La sécurité dans les camps de Goma, au Zaïre, qui hébergent actuellement quelque 722 000 réfugiés, est tellement mauvaise qu'une enquête sérieuse sur la question est pour le moment impossible. Selon Betsy Greve, responsable de la protection à Goma, le HCR prévoit de demander à certaines réfugiées de monter un réseau de collecte d'informations, entre autres, sur la violence sexuelle et la nutrition. Selon Greve, même quand il existe des comités de femmes, les ONG oublient parfois de les inviter aux réunions de consultation, et cela malgré l'insistance du HCR.
"Il y a beaucoup de problèmes dans les camps et un tel chaos, explique Joël Boutroue, chef de l'équipe du HCR à Goma. Nous manquons terriblement de personnel. La section de la protection a travaillé à temps plein pour organiser le rapatriement... Je ne sais pas si le viol est répandu. En tout cas, je ne pense pas que le phénomène soit majeur. Sinon, je le saurais."
Mais comme le fait remarquer Serge Malé, épidémiologiste au HCR: "Ce n'est pas parce qu'on n'en parle pas qu'il n'y a pas de problème. C'est tout simplement parfois parce que le personnel n'a pas posé assez de questions." Malé se bat pour que les problèmes de viol et des soins de santé liés à la reproduction reçoivent une attention adéquate – ce qui nécessitera une approche conjointe des responsables de la protection et des services communautaires du HCR.
Malé souhaiterait que les services de santé soient tout aussi bien préparés à traiter de questions gynécologiques et des complications liées aux mutilations génitales que du paludisme ou du choléra. Ces services devraient disposer de femmes chargées des examens médicaux et devraient fournir des conseils psychologiques et en matière de contraception.
Malé rappelle que la Conférence internationale sur la population et le développement tenue au Caire en 1994 a admis que "les soins de santé en matière de natalité et de planning familial sont des droits fondamentaux de la personne". Le HCR et le Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP) ont entrepris conjointement des activités visant à promouvoir les soins de santé. Les deux organisations préparent des directives et un manuel de conseils pratiques. Le HCR a déjà élaboré des directives visant à prévenir et à répondre à la violence sexuelle. Elles sont basées sur des recommandations faites par ses responsables qui ont travaillé avec les boat people vietnamiens victimes d'actes de pirateries, avec les Somaliennes violées au Kenya et les femmes bosniaques victimes de la "purification ethnique". Leur objectif est de fournir au personnel sur le terrain des conseils pratiques pour traiter les conséquences médicales, psychologiques et juridiques de la violence sexuelle. Elles ont également été élaborées dans l'espoir de dissiper la gêne qui entoure ces questions et afin de mettre un terme à la fâcheuse tendance qui consiste à les considérer comme des conséquences inévitables de la guerre et de l'effondrement de la société.
Car on peut prendre des mesures pour prévenir les viols. En 1993, leur fréquence était particulièrement élevée dans les camps de réfugiés somaliens au Kenya où les femmes étaient installées dans des zones isolées. A l'époque, bandits et miliciens somaliens pullulaient dans la région. Des centaines de réfugiées ont été violées au cours de raids nocturnes ou lorsqu'elles allaient chercher du bois pour le feu. Le HCR a mis alors sur pied un projet pilote afin de mieux les protéger. Les camps furent clôturés de buissons d'épines et gardés par des patrouilles renforcées. Les femmes vulnérables furent relogées dans des zones plus sûres et les antennes communautaires multipliées. Un certain nombre de victimes de violences, mises au ban de leur propre communauté, furent déplacées vers d'autres camps de réfugiés ou ont été réinstallées à l'étranger.
Accueil Haut de la page