6 mars 2004
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Où sont passés les principes si chers à notre démocratie :
la présomption d'innoncence, la justice et l'équité ?
JEAN PELLETIER
L'auteur est l'ancien président du conseil d'administration de VIA et ancien chef de cabinet de Jean Chrétien.
Les événements de la dernière semaine m'ont profondément bouleversé. Ce qui m'est reproché va à l'encontre des principes qui ont guidé ma vie privée et mon engagement au service du public tout au long de ma vie adulte. L'interprétation de mes propos, lesquels - je tiens à le signaler - ont été cités tout à fait hors contexte, a pu choquer j'en conviens - et j'en suis profondément désolé. Rien de cela ne correspond aux valeurs fondamentales auxquelles je crois.
À lire les journaux ces derniers jours, j'ai commencé à croire que les qualificatifs pour détruire ma réputation viendraient bientôt à manquer, et pourtant... Après plus de 40 ans d'une carrière au service du public, dans un pays dont la qualité de la démocratie fait l'envie du monde, qui aurait pu croire que quelques propos, certes mal inspirés, suffiraient à réduire à néant des années de travail acharné et d'assiduité devant les lourdes responsabilités de la charge publique. Ce qui vient de se passer devrait donner matière à réflexion à tous ceux et celles qui souhaitent mettre leur idéal, leur talent et leur énergie au service du public. 40 années d'engagement et de service à l'égard de la communauté n'auront pas suffi pour éponger une déclaration malheureuse citée hors contexte, et pour laquelle des excuses ont été dûment présentées.
Le Canada est une grande démocratie qui protège tous les individus qui font l'objet d'accusations, en leur accordant la possibilité de se défendre à travers un processus qui vise la justice et l'équité. Les institutions sont solides et reposent sur un système de principes et de valeurs qui inspirent la confiance des Canadiens. Le fonctionnement de ce système a néanmoins besoin de temps pour garantir que son seul et unique but est bien de rendre justice. La précipitation que j'ai vue au cours des dernières semaines me laisse profondément perplexe quant à la réunion des conditions nécessaires pour que la présomption d'innocence, qui constitue le fondement de notre système juridique, soit respectée et que justice soit rendue à la lumière des faits exposés et non des insinuations et des supputations débridées.
Existe-t-il quelqu'un qui croit vraiment un seul instant que ma carrière a été brutalement interrompue sur la seule base de mes propos controversés ? Tristement quant à moi, il m'apparaît évident que je suis sommairement exécuté sur une base beaucoup plus large que sur ce qui m'est reproché. Une base pour laquelle je ne fais l'objet d'aucune accusation, et pour laquelle je n'ai donc aucune possibilité de me défendre. Où sont passés les principes si chers à notre démocratie : la présomption d'innocence, la justice et l'équité ?
J'ai été démis de mes fonctions par télécopieur sur la seule interprétation de mes propos par un journaliste et sans avoir eu l'occasion d'apporter ma propre perspective. Un droit fondamental qui n'a pas été respecté.
Tout cela, évidemment, a pour fond de scène la lutte interne Martin-Chrétien qui dure toujours et le dossier chaud des commandites.
Depuis le début de 2002, depuis que le gouvernement Chrétien à référé le dossier des commandites à la vérificatrice générale et à la GRC, ce qui était la responsabilité du gouvernement, personne ne m'a contacté malgré mes offres répétées de disponibilité.
Qui donc, dans notre société, peut-il mériter une telle exécution sommaire et sans appel ? Présomption de culpabilité au lieu de présomption d'innocence. Coupable par décret, sans autre forme de procès. Est-ce un digne reflet de nos valeurs ? Qu'en pense le ministre de la Justice, grand défendeur durant sa carrière légale des droits de la personne.
Plutôt que de tenter de calmer l'hystérie ambiante, le gouvernement semble préférer l'enflammer. Je ne sais pas si cela est voulu ou simplement le fruit du hasard. Mais ce dont je suis convaincu, c'est que la continuation de la situation actuelle ne peut qu'alimenter le cynisme et mener à davantage de destruction de carrières et de réputations, et miner le respect à l'égard du gouvernement. Cajoler, intimider et poser pour la galerie est relativement facile.
Mais j'espère, moins pour moi que pour la santé de nos institutions et du débat politiques, que le gouvernement rejettera bientôt cette approche improvisée pour revenir aux valeurs fondamentales qui donnent à notre démocratie au Canada, sa qualité et sa stabilité.
La justice doit suivre son propre cours avec rigueur et célérité, mais sans précipitation dictée par d'autres impératifs que la seule recherche de ce qui est juste et équitable. C'est à cela que l'on reconnaît le degré de sophistication d'une grande démocratie.
Note de l'Editeur adjoint de La Presse
Dans son texte, Jean Pelletier écrit que ses propos concernant Myriam Bédard, publiés dans La Presse du 27 février dernier, ont été cités hors de leur contexte. Il évoque aussi « l'interprétation » de ses propos par notre journaliste. La Presse tient à préciser ceci : l'entrevue effectuée avec M. Pelletier portait très clairement sur les allégations de Myriam Bédard. M. Pelletier a exprimé ses commentaires spontanément, sans même que notre journaliste ne lui pose une question sur la personnalité de Mme Bédard. Nous avons fidèlement rapporté les propos de M. Pelletier sans les interpréter d'aucune manière.
Philippe Cantin
Vice-président à l'information et rditeur adjoint
page mise en ligne le 6 mars 2003 par SVP