6 mars 2004
Gilles Toupin
L'ancien président du conseil d'administration de VIA Rail, Jean Pelletier, affirme qu'il est victime d'un règlement de comptes politique de la part du premier ministre Paul Martin et que son congédiement de la société d'État n'a rien à voir avec les propos qu'il a tenus à l'égard de la championne olympique Myriam Bédard.
Dans une lettre adressée à La Presse (que nous publions intégralement dans nos pages Forum), l'ami et ancien chef de cabinet de Jean Chrétien affirme que sa mise à pied « par télécopieur sur la seule interprétation de (ses) propos par un journaliste et sans avoir eu l'occasion d'apporter (sa) propre perspective (...) a pour fond de scène la lutte interne Martin-Chrétien qui dure toujours et le dossier chaud des commandites ».
M. Pelletier, qui examine la possibilité d'intenter des poursuites contre le gouvernement du Canada, ne mâche pas ses mots à l'égard du gouvernement Martin, qu'il accuse de mettre de l'huile sur le feu. « Plutôt que de tenter de calmer l'hystérie ambiante, écrit-il, le gouvernement semble préférer l'enflammer. »
L'ancien bras droit de Jean Chrétien a perdu son poste de président du conseil d'administration de VIA Rail lundi, quatre jours après avoir déclaré à La Presse, au cours d'une entrevue téléphonique, que la championne olympique Myriam Bédard était «une pauvre fille qui fait pitié ».
Mme Bédard venait d'accuser publiquement ses supérieurs d'avoir fermé les yeux, à l'époque où elle travaillait chez VIA Rail, sur les coûts démesurés de travaux réalisés pour la société d'État par l'agence de communication Groupaction.
Le congédiement de Jean Pelletier a été suivi hier après-midi par celui du président et chef de la direction de VIA Rai Marc LeFrançois. M. LeFrançois a cependant été destitué en raison des préoccupations sérieuses soulevées par la vérificatrice générale, Shella Fraser, relativement aux transactions mettant en cause VIA Rail et le programme de commandites du gouvernement du Canada.
La sortie de Jean Pelletier survient quelques jours après que le premier ministre Paul Martin, alors qu'il était de passage à Smith Falls, en Ontario, eut assuré qu'il n'avait pas congédié Jean Pelletier afin de purger des anciens collaborateurs de Jean Chrétien l'appareil gouvernemental.
« Les mesures prises contre M. Pelletier, a dit M. Martin, étaient directement reliées à ses commentaires, qui, d'une part, étaient inacceptables et, d'autre part, allaient à l'encontre de la politique que les gens (qui ont de l'information au sujet du scandale des commandites) sortent de l'ombre. »
Dans sa lettre, Jean Pelletier rejette cette affirmation du premier ministre. « Existe-t-il quelqu'un qui croit vraiment un seul instant que ma carrière a été brutalement interrompue sur la seule base de mes propos controversés ? demande-t-il. Tristement quant à moi, il m'apparaît évident que je suis sommairement exécuté sur une base beaucoup plus large que sur ce qui m'est reproché. Une base pour laquelle je ne fais l'objet d'aucune accusation, et pour laquelle je n'ai donc aucune possibilité de me défendre. Où sont passés les principes si chers à notre démocratie : la présomption d'innocence, la justice et l'équité ? »
Ce n'est pas d'hier que les rapports entre MM. Martin et Pelletier sont tendus. En mars 2000, après que les partisans de M. Martin eurent fomenté un putsch contre Jean Chrétien, ce dernier avait alors décidé de contrer son adversaire et de solliciter un troisième mandat des électeurs. En quittant son poste de chef de cabinet de M. Chrétien, en 2001, M. Pelletier avait d'ailleurs affirmé que M. Martin aurait été premier ministre beaucoup plus tôt n'eût été son impatience.
L'ancien bras droit de Jean Chrétien a aussi profité de sa missive d'hier pour élargir sa cible. Il a en effet pris à partie l'actuel ministre de la Justice, Irwin Cotler, tournant en dérision sa conscience humanitaire. « Qui donc, dans notre société, peut-il mériter une telle exécution sommaire et sans appel ? écrit Jean Pelletier. Présomption de culpabilité au lieu de présomption d'innocence. Coupable par décret, sans autre forme de procès. Est-ce un digne reflet de nos valeurs ? Qu'en pense le ministre de la Justice, grand défendeur durant sa carrière légale des droits de la personne ? » (sic)
Bref, M. Pelletier estime que les gestes du premier ministre Paul Martin dans cette affaire ne constituent rien de moins qu'une «approche improvisée ».
D'autre part, celui qui a dirigé le bureau de M. Chrétien de 1991 à 2001 affirme dans sa lettre à La Presse que les propos rapportés par le journaliste François Cardinal et publiés le 27 février dernier « ont été cités tout à fait hors contexte ».
Le vice-président à l'information et éditeur adjoint de La Presse, Philippe Cantin, réfute cette déclaration. « L'entrevue portait très clairement sur les allégations de Myriam Bédard, souligne M. Cantin. M. Pelletier a exprimé ses commentaires spontanément, sans même que notre journaliste lui pose une question sur la personnalité de Mme Bédard. Nous avons fidèlement cité les propos de M. Pelletier sans les interpréter d'aucune manière. »
page mise en ligne le 6 mars 2003 par SVP