3 mars 2004

The Apprentice,
sauce Paul Martin

Vincent Marissal

On dit souvent que le Canada est un pays ennuyeux et que ses politiciens, comme leurs scandales, sont insipides. La saga des commandites est en train de changer cette image tenace.

Regarder Paul Martin faire le ménage de ce qui reste de l'ère Chrétien depuis trois semaines est aussi divertissant que suivre les aventures de Donald Trump dans The Apprentice, cette série de téléréalité dans laquelle le richissime homme d'affaires élimine semaine après semaine des concurrents en leur lançant un « You're fired ! » sans appel dans la solennelle salle du conseil d'administration.

Comme les aspirants vice-présidents qui se débattent pour impressionner Donald Trump, les présidents des sociétés d'État mis en cause dans le rapport de la vérificatrice générale sont en sursis et ils doivent eux-mêmes convaincre le patron de les garder, au moins une semaine supplémentaire.

Le grand intérêt de The Apprentice, comme celui de la saga des commandites, repose d'abord sur le désir morbide des spectateurs de voir tomber des têtes. Les exécutions publiques, c'est bien connu, ont toujours attiré les foules, même si tout le monde trouve ça barbare et cruel.

« You're fired », c'est-ce que Paul Martin a dit à Jean Pelletier lundi et, à moins d'un miracle, le même sort attend Michel Vennat, président en sursis de la Banque canadienne de développement, et Marc LeFrançois, président en congé forcé (et sans salaire) de VIA Rail. Le premier a déjà été condamné par un juge de la Cour supérieure du Québec, qui l'a varlopé dans un jugement incisif pour son rôle dans le congédiement de l'ancien président de la BDC, François Beaudoin. Le second, après avoir creusé sa tombe en entraînant VIA Rail sur la voie cahoteuse des commandites, a luî-même planté le dernier clou dans son cercueil en se demandant à voix haute la semaine dernière si Myriam Bédard « prenait des pilules » pour imaginer les fautes dont elle accuse les patrons de VIA.

« Je ne vois vraiment pas comment ces deux-là pourraient s'en sortir, sachant ce qu'on leur reproche, il n'y a rien qu'ils puissent dire pour convaincre le premier ministre de les laisser en poste », résume un proche de Paul Martin.

Et dire que l'automne dernier, la faune journalistique de la colline parlementaire craignait de s'ennuyer après le départ de Jean Chrétien...

Évidemment, Paul Martin, qui est un hônune pragnatique, organisé et assez peu intéressé par les grandes joutes politiques, avait rêvé d'un début de règne plus calme, mais comme il ne peut aujourd'hui faire autrement que de gérer la crise des commandites, aussi bien essayer d'en tirer profit.

En ce sens, Jean Pelletier lui a rendu un fier service en jouant les malotrus avec Myriam Bédard. En virant M. Pelletier, Paul Martin a fait coup triple : il marque des points auprès des Canadiens en démontrant qu'il ne reculera devant rien ni personne pour poursuivre le ménage, il rompt sans équivoque avec l'« ancienne gang » et il met de la chair sur l'os de sa réforme démocratique en promettant de changer la culture des sociétés d'État. D'autant plus que Paul Martin, que l'on accuse souvent de molesse, a fait preuve ici d'une décisive fermeté. De plus, en envoyant Michel Vennat et Marc LeFrançois dans le couloir de la mort professionnelle, il garde deux autres cartes dans sa manche. Tant qu'à jouer les guillotineurs, aussi bien que ça paraisse un peu dans les sondages.

Le premier ministre a décidé de faire le grand ménage en sachant fort bien que tous les personnages limogés risquent de faire la queue devant les tribunaux pour poursuivre le gouvernement. Surtout que Paul Martin n'a pas l'intention de leur verser un sou d'indemnité de départ puisqu'ils sont virés pour mauvaise conduite.

Parlant de sondages, l'éclaircie espérée par les libéraux se fait encore attendre, mais les stratèges de Paul Martin ont bien espoir de récolter les dividendes de l'affaire Pelletier-Bédard. En attendant, Paul Martin souffle le chaud et le froid quant à la date des prochaines élections. Quand on interrogeait Jean Chrétien sur ses intentions électorales, il répondait toujours : « il y aura des élections le jour où je déciderai qu'il y aura des élections. » On continuait de poser la question pour le plaisir de jouer le jeu, mais on connaissait la réponse. Avec Paul Martin, le jeu des questions-réponses est complètement différent (pas seulement pour la date des élections, d'ailleurs). Le nouveau premier ministre marque une pause, cherche longuement ses mots, et répond le plus souvent avec une candeur à laquelle plus personne n'est habitué à Ottawa.

Hier, il a affirmé que son gouvernement « n'ira pas devant le peuple avant que suffisamment de lumière n'ait été faite sur le scandale des commandites ». Traduction : nous ne déclencherons pas les élections tant que nous ne verrons pas la lumière au bout du tunnel dans les sondages.

Même si cette lumière est faiblarde ces jours-ci, vous pouvez toujours gager sur un scrutin printanier (la fin mai est maintenant la période la plus probable) puisque les libéraux n'ont aucune raison de faire traîner les choses. Avec le scandale des commandites dans les pattes, le gouvernement Martin est incapable depuis trois semaines d'imposer son rythme et de promouvoir ses priorités. Imaginez ce que ce serait, l'automne prochain, en pleine campagne électorale, avec une enquête publique dans le chemin.


page mise en ligne le 3 mars 2003 par SVP

Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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