4 mars 2004

Ces athlètes qui trichent le public

George Vecsey
New York Times

C'était une merveilleuse journée pour regarder quelqu'un voler une médaille d'or olympique.

Le soleil était étincelant et la température oscillait entre - 3 et - 5 degrés Celsius. Les partisans européens faisaient résonner leurs cloches, soufflaient dans leurs cors pour encourager les skieurs de leur pays et arboraient des costumes aura couleurs criardes. Quelle belle fête sportive !

C'était le premier matin des Jeux olympiques d'hiver 2002 et nous nous trouvions dans une région de l'Utah surnommée Soldier Hollow depuis que des soldats américains y avaient campé dans les années 1850 pendant leur bataille contre les colons mormons.

Cette querelle a maintenant fait place à un autre genre d'escarmouche : celle entre les redresseurs de torts et les tricheurs. La question de la consommation de drogues ne m'avait pas effleuré l'esprit en cette belle matinée pendant que je regardais le déroulement de la course de 30 kilomètres de ski de fond. Je ne connaissais d'ailleurs aucun skieur parmi les concurrents. Allemand de naissance et citoyen espagnol depuis 1998, Johann Muehlegg avait survolé la course, laissant les Autrichiens, les Russes et les Norvégiens loin derrière.

En raison de la durée de la course, les amateurs ont eu de nombreuses occasions de manifester leur enthousiasme. L'annonce des spectaculaires temps de passage de Muehlegg, annoncé en quatre ou cinq langues, se répercutait sur chacune des collines enneigées.

Je me suis dirigé immédiatement vers Muehlegg quand il a franchi le fil d'arrivée. Je l'ai attendu pendant qu'il subissait en privé les contrôles antidrogue et je l'ai entendu pendant qu'il donnait sa conférence de presse. Je ne me souviens d'aucune parole qu'il ait prononcée, mais je me souviens de la fureur des journalistes espagnols qui exigeaient qu'il fasse quelques déclarations dans la langue de son pays adoptif. Si je me souviens bien, son espagnol était encore pire que le mien.

Arborant de profonds sillons blancs à l'endroit où il porte ses lunettes fumées sur son visage cuivrée, Muehlegg ressemblait à un samouraï itinérant... qui venait de remporter une médaille d'or olympique.

De fait, j'avais très peu écrit sur Muehlegg cette journée-là. J'avais plutôt critiqué de verte manière la skieuse russe Larissa Lazutina, lauréate de la médaille d'argent dans l'épreuve de 15 kilomètres chez les dames. Elle avait vociféré contre les mesures de sécurité présentes et sur ces gardes insensibles qu'on retrouvait partout. C'était seulement cinq mois après le 11 septembre.

Deux semaines plus tard, la brigade des contrôles antidrogue prenait en défaut Muehlegg et Lazutina. Dans les dernières heures de ces Jeux, on avait détecté une substance illégale dans l'organisme de Muehlegg, lui retirant sa troisième et dernière médaille d'or. Il avait quitté l'Utah dans la disgrâce. Lazutina avait aussi perdu une de ses médailles ultérieures.

La situation s'est empirée dernièrement. Réuni à Athènes, le Comité olympique international a enlevé ses deux premières médailles d'or à Muehlegg, dont celle dans la course où il m'avait tant impressionné. Le CIO a également retiré rétroactivement la médaille d'or et celle d'argent à Olga Danilova de Russie. Je me suis alors rappelé du fol enthousiasme des amateurs lors de cette première journée des Jeux olympiques.

Je suis devenu cynique depuis cette belle journée ensoleillée sur les versants de Soldier Hollow. Et les athlètes qui clament leur abstinence de drogues m'indiffèrent.

Pour les amateurs américains, cette consommation de drogues afin d'améliorer les performances ne se limite plus à des Européens à chaque quatre ans. Tout ça a frappé les amateurs de baseball en pleine face au cours de l'été 1998 quand Mark McGwire a établi un nouveau record en claquant 70 circuits... même s'il avait consommé régulièrement de l'androsténédione, une drogue visant à gonfler les muscles, permise au basebail et illégale aux Olympiques.

On se retrouve maintenant avec le scandale de la firme californienne BALCO où l'on retrouve des frappeurs de puissance, des sprinters, des boxeurs et des joueurs de football témoignant devant un grand jury. Et dans tout ça, les joueurs de baseball se protègent derrière l'insipide politique antidrogue que les dirigeants du baseball ont dû accepter dans les négociations contractuelles avec l'Association des joueurs.

Cette belle solidarité commence toutefois à s'effriter et un affrontement civil pourrait se produire à cause des frappeurs de puissance, bâtis comme des armoires à glace, avantagés dans leur bataille quotidienne contre les lanceurs.

L'un des meilleurs lanceurs de cette génération, John Smoltz, a récemment décrit la politique antidrogue du baseball majeur comme un écran de fumée. Un autre vétéran lanceur, Turk Wendell, a affirmé qu'il croyait que Barry Bonds, détenteur du record de 73 circuits en une saison, consommait des stéroïdes.

Il y a quelques jours à Tokyo, Bobby Valentine, l'ancien gérant des Mets de New York et qui a dirigé les Rangers du Texas sous la présidence de George W. Bush, a critiqué vertement la politique antidrogue du baseball majeur.

« Si les dirigeants prennent leurs responsabuités dans ce cas, ils devront admettre qu'ils ont commis une erreur, a dit Valentine, qui dirige maintenant les Mariners de Chiba Lotte. Quand j'étais gérant, aucune directive n'était faite aux joueurs. Je n'ai jamais eu connaissance qu'un propriétaire soit descendu dans le vestiaire pour dire aux joueurs : j'ai entendu dire que vous consommiez des stéroïdes, vous risquez d'être victime d'une attaque cardiaque à 55 ans. »

Valentine est logique dans sa philosophie. Le baseball majeur ne peut opérer d'une façon et les Olympiques et le monde entier d'une autre. Le public a le droit de croire que tous les athlètes se conforment aux mêmes critères.

En ce moment, j'aimerais me retrouver sur les pentes enneigées de lUtah avec un soleil éclatant et des amateurs enthousiastes. Mais tout ce qui me vient à l'esprit, c'est la tricherie de Muehlegg. C'est également ce que je pense maintenant du baseball.


page mise en ligne le 4 mars 2003 par SVP

Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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