21 juin 2004

Comme quelqu'un qu'on a connu dans une autre vie et qui surgit inopin�ment dans notre pr�sent, la flamme olympique est pass�e � Montr�al hier. Partie du Stade olympique t�t le matin, elle a mis neuf heures � traverser la ville et � atteindre la Cit� des arts du cirque aux mains de Bruny Surin.
Cent vingt porteurs, choisis par un comit�, se sont relay�s toute la journ�e pour perp�tuer un rituel n� � Berlin en 1936 aux Jeux d'Hitler. Avant cela, la flamme ne voyageait pas. Elle se contentait de s'allumer et de s'�teindre, comme un r�verb�re.
Les Jeux de Berlin l'ont en quelque sorte lib�r�e. Ces Jeux-l� ont �t� exemplaires � plus d'un �gard. Avec le triomphe de l'Afro-Am�ricain Jesse Owens, ils ont fait �chec au r�ve d'Hitler de prouver la supr�matie de la race aryenne. Pas un mince exploit...
Pourtant, pendant que la flamme filait le long des rues de Montr�al, je pensais moins � Jesse Owens qu'� Myriam B�dard. La reine de Lillehammer, l'amazone des neiges, celle qu'on a autrefois appel�e Myriam Premi�re ne faisait pas partie de la centaine d'athl�tes, de personnalit�s et de gens ordinaires choisis pour faire un bout de chemin avec la flamme. J'ai pos� la question aux organisateurs de l'�v�nement. Pourquoi pas Myriam ? Elle a quand m�me remport� deux m�dailles d'or et une de bronze avant d'�tre intronis�e au Temple de la renomm�e des sports et de figurer au quatri�me rang des athl�tes f�minines canadiennes du si�cle. C'est mieux qu'Annie Pelletier, non ? C'est mieux aussi que Robert Rabinovitch, le pr�sident de Radio-Canada, dont les exploits olympiques m'�chappent encore mais qui a pourtant eu droit � ses cinq minutes de gloire au coin des rues Viger et Saint-Denis. Pourquoi lui et pas Myriam ? Tous les gens � qui j'ai parl� m'ont promis de me revenir avec une explication. J'attends toujours, m�me si je me doute bien de la r�ponse.
Officiellement, on dira qu'on ne pouvait pas inviter tous les athl�tes, qu'il a fallu faire un choix et que Myriam n'�tait pas la seule exclue. Une foule d'autres athl�tes qui m�ritaient de porter la flamme n'y �taient pas non plus.
Avec un sens de l'�galit� qui confine parfois � l'ennui, on a de toute �vidence pr�f�r� constituer un ar�opage politiquement correct et sans �clat, form� de gens de toutes classes et conditions. des handicap�s en fauteuil roulant, des gagnants de concours lanc�s par Coke et Samsung, un seul chanteur populaire (Luck Mervil), beaucoup d'amis athl�tes, d'Annie Pelletier, qui si�geait au comit�, et une poign�e de Gr�co-Montr�alais.
Officiellement, l'absence de Myriam B�dard n'avait rien de suspect. Officieusement, c'est une autre histoire pour cette reine d�sormais d�chue qui, la veille du retour de la flamme, se faisait d�cerner la m�daille d'or de la mesquinerie par son ex-agent.
Pourquoi ressasser tout cela au lieu de c�l�brer le passage de la flamme olympique ? Parce que, il n'y a pas si longtemps, la flamme olympique, pour moi et pour une foule de Qu�b�cois, avait un visage et un nom : Myriam B�dard. Qu'on se passionne ou non pour le sport, il n'y avait qu'elle pour nous enflammer collectivement. Cela n'avait rien � voir avec le sport. C'�tait beaucoup plus que cela.
Avec son port altier, son regard clair et royal, elle �tait notre reine, si belle et souveraine, incarnation vive et incandescente de l'infini de nos possibilit�s, preuve �clatante qu'on pouvait partir de rien et de loin et atteindre les plus hauts sommets.
Myriam n'�tait pas qu'une m�daill�e olympique. Elle �tait l'h�ro�ne par excellence du Qu�bec moderne. J'en veux pour preuve cette lettre ouverte retrouv�e dans le souk cybern�tique, r�dig�e en 1994 par un certain Jean-Luc Gouin, un monsieur pas plus sportif qu'il ne faut et refusant de sombrer dans le mielleux senti- mentalisme olympique.
� Mais alors, demandait-il, pourquoi Myriam m'a-t-elle fait pleurer ? Nos Sylvie, nos Isabelle, nos Villagos ne sont-elles pas superbes ? Les Boucher, Laroche et Brassard ne nous en ont-ils pas mis plein la vue ? Mais voil�, Myriam, c'est vraiment mon pays que j'ai vu en toi... Pour la premi�re fois, Myriam une femme traverse seule sans sourciller le mur de notre folie, car on n'est jamais fou seul... Jamais Myriam ne pourra perdre ce qu'elle a obtenu, jamais dissoudre ce qu'elle est d'avoir �t� ce qu'elle fut. Quoi qu'il t'advienne d�sormais, Myriam, tu es en quelque sorte vaccin�e contre l'�chec... �
C'est au mythe en miettes de ce monsieur que je pensais pendant que la flamme filait dans les rues de Montr�al. Je pensais aussi que 10 ans s'�taient �coul�s : 10 ans exactement depuis le couronnement de la reine en 1994 � Lillehammer. Dix ans pendant lesquels l'or de son aura a fondu lentement, ne laissant en bout de piste qu'une petite flaque de plomb.
Ce n'est pourtant pas par manque d'amour et d'appui de notre part. Tout au long de la descente aux enfers de Myriam, nous n'avons cess� de prendre son parti, l'admirant m�me dans la d�faite, nous indignant contre les rapaces qui avaient os� d�tourner son image sublime pour nous vendre de la gomme, fustigeant les pauvres cons qui la traitaient de pauvre fille, la croyant sur parole m�me quand ses paroles n'�taient que fabulations.
M�me dans l'adversit� la plus extr�me, Myriain demeurait notre h�ro�ne et notre flamme.
Mais cette stupide histoire de tableaux disparus et d'accusations qui risquent de tomber cette semaine sur la t�te de la reine a tout g�ch�. Comment entretenir la flamme quand un p�re, une famille, des amis et agents, bref, un cercle intime et cr�dible, soufflent dessus en s'inqui�tant publiquement du sort de la reine ? Comment entretenir la flamme quand sa d�positaire ne trouve rien de mieux pour sa d�fense que d'invoquer un complot international ?
C'est vrai que Myriam ne pourra jamais perdre ce qu'elle a obtenu ni dissoudre ce qu'elle fut. Reste que, � partir de maintenant, il nous faudra chercher ailleurs la flamme qui, dans ses beaux yeux, a disparu.
23 juin 2004
Nathalie Petrowski
Pendant trois jours, j'ai r�p�t� la question aux autorit�s concern�es. Pourquoi Myriam B�dard n'a-t-elle pas �t� invit�e � porter la flamme olympique dimanche ?
Pendant trois jours, j'ai aussi essay� d'obtenir le num�ro de t�l�phone d'Annie Pelletier, charg�e de contacter les athl�tes. Au moment de mettre sous presse, je n'avais toujours pas ma r�ponse ni le num�ro d'Annie Pelletier. J'en ai d�duit que Myriam avait �t� volontairement �cart�e de l'�v�nement. Erreur.
Myriam a �t� invit�e mais elle a d�clin�. C'est Annie Pelletier qui me l'a confirm� hier. M�me si elle appelait un peu tard, je l'ai f�licit�e. D'abord d'avoir invit�e Myriam malgr� tout et surtout d'avoir trouv� mon num�ro de t�l�phone plus vite que moi, le sien.
page mise � jour le 23 juin 2004 par SVP