28 février 2004

La pauvre fille
et l'éminence grise

Vincent Marisal

Durant le long règne de Jean Chrétie n à Ottawa, peu de personnages ont inspiré autant de crainte au sein même du gouvernement que son grand ami et chef de cabinet, Jean Pelletier.

Homme de peu de mots, sobre, parfois sombre aussi, on le voyait peu, mais chacune de ses présences était remarquée. Plusieurs chefs de cabinet ont eu des ulcères d'estomac à la seule idée de recevoir un coup de fil de l'éminence grise de Jean Chrétien. Peu de gens ont osé le défier et ceux qui l'ont fait l'ont généralement regretté amèrement.

Rien ne dépeint mieux Jean Pelletier que son surnom de l'époque : The Elegant Executioner ou, pour paraphraser l'adjoint d'un ministre du gouvernement Chrétien, « Jean Pelletier peut tuer votre carrière en trois mots, et en vous faisant un grand sourire. »

À en juger par ses propos concernant Myriam Bédard, l'ancien chef de cabinet devenu président du conseil d'administration de Via Rail n'a rien perdu de son mordant, mais l'élégance semble s'être altérée avec le temps.

Selon Jean Pelletier, les athlètes olympiques « ont de la misère, après avoir été célébrés par les Olympiques, à revenir sur le plancher des vaches ». Les anciens chefs de cabinet, visiblement, ont aussi de la difficulté à revenir sur terre après avoir longuement trempé dans la politique. Dans un cabinet politique, les commentaires de M. Pelletier à l'endroit de Myriam Bédard sont monnaie courante quand on veut dénigrer un adversaire. Sexisme, allusions malveillantes à la vie privée, insinuations mesquines sur l'état mental d'une personne, les coups volent bas en politique, c'est bien connu. Mais venant du président du conseil d'administration d'une société détat, c'est carrément disgracieux.

Au sein du gouvernement Martin, hier, la stupeur était unanime : mais qu'est-ce qui a bien pu passer par la tête de Jean Pelletier pour qu'il fasse une telle déclaration ? « S'en prendre à une femme, une athlète populaire en plus, en plein scandale des commandites, c'est un chef-d'oeuvre de relations publiques », blaguait, mi-figue, mi-raisin, un collaborateur de Paul Martin.

« Cela démontre l'état de panique provoqué par le scandale des commandites », analysait hier après-midi un autre proche du premier ministre.

Les plus cléments excusaient M. Pelletier en parlant d'« une réflexion sexiste d'une autre époque qui trahit l'âge de son auteur » (M. Pelletier a 69 ans). Quoi qu'il en soit, ce n'est pas flatteur pour les femmes mono-parentales ni pour les anciens athlètes olympiques. Ce qui est ironique, d'ailleurs, parce que le gouvernement fédéral, à l'époque où Jean Pelletier était chef de cabinet du premier ministre, ne s'est jamais privé d'utiliser abondamment les athlètes olympiques, dont Myriam Bédard pour faire la promotion de l'unité canadienne.

L'ex-chef de cabinet n'était déjà pas en odeur de sainteté auprès de Paul Martin ; le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas amélioré son sort. Mais M. Pelletier s'est excusé et le bureau du premier ministre considère l'incident comme clos, le « dossier Pelletier » étant trop délicat. De toute façon, il ne faut pas compter sur le ministre des Transports, Tony Valeri, pour sévir, lui qui a mis deux semaines avant de transmettre la lettre de Myriam Bédard à la direction de VIA Rail, et ce, le même jour, comme par hasard, de la publication de l'histoire par La Presse. C'est vrai que le ministre est très pris ces jours-ci par sa bataille contre Sheila Copps dans Hamilton. Il devait avoir la tête ailleurs.

L'incident est donc clos, pour le moment du moins, parce que les allégations de magouille entre VIA Rail et Groupaction sont prises très au sérieux par le gouvernement. C'est d'ailleurs le plus important de l'affaire. Dans quelques semaines, on se souviendra à peine des commentaires de Jean Pelletier, mais les accusations de la championne olympique apporteront de l'eau au moulin de l'enquête publique sur le scandale des commandites. Ce que Jean Pelletier aura à dire à ce sujet risque d'être beaucoup plus intéressant que ses sentiments envers Mme Bédard.

Paul Martin doit trouver la vie bien injuste ces temps-ci. Au cours des 10 dernières années, pendant les campagnes électorales, on a entendu partout au pays des gens dire. « Les libéraux, peut-être bien, mais Jean Chrétien, jamais ! »

Depuis quelques semaines, on entend maintenant les électeurs canadiens dire: « Paul Martin, peut-être bien, mais les libéraux, plus jamais ! »

«C'est passager, disent les stratèges libéraux depuis la publication du rapport accablant de la vérificatrice générale. Les gens sont furieux, mais ça va passer, attendez les prochains sondages. »

Il faudra vraisemblablement attendre encore un peu parce que le plus récent sondage au Québec (le Crop-La Presse-Le Soleil, voir en page 8) donne 32 % des intentions de vote aux libéraux contre 48 % au Bloc, après répartition des 18 % d'indécis. Pis encore pour les libéraux, les bloquistes récoltent deux fois plus d'appuis chez les francophones. C'est donc dire que les libéraux de Paul Martin ont perdu 19 % en un mois, du jamais vu au Québec, et ce, malgré l'offensive médiatique de leur chef et les mesures annoncées pour trouver et punir les coupables.

Faisons un peu d'arithmétique électorale : aux élections générales de 1993, les libéraux avaient obtenu 33 % des voix et n'avaient récolté que 19 sièges au Québec. Le Bloc, avec 49 % des votes, avait terminé avec 55 circonscriptions.

Malgré ces résultats inquiétants, le premier ministre et ses stratèges maintîennent le plan original d'élections printanières. La date du scrutin toutefois, a été repoussée de deux à trois semaines, ce qui voudrait dire fin mai, début juin.

Les ministres et députés du Québec sont inquiets, mais l'équipe électorale de Paul Martin les a rassurés, jeudi matin à Ottawa, en affirmant que tout baigne dans l'huile. Le sprint de recrutement bat son plein dans les circonscriptions, les assemblées d'investiture se succèdent et la grande majorité des candidats auront été choisis au 1er avril.

L'organisation électorale travaille même déjà aux nouveaux logos et à la campagne publicitaire électorale. Le thème de la campagne n'aura pas été difficile à trouver : nouveau chef, nouveau gouvernement, enfin tout pour faire oublier les années Chrétien et ses scandales.

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Pour joindre Vincent Marissal : [email protected]


page mise en ligne le 28 février 2004 par SVP

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