27 février 2004

François Cardinal
À titre d'ex-employée de VIA Rail, la médaillée olympique Myriam Bédard se dit « victime du scandale des commandites ». Elle soutient avoir été forcée de démissionner en janvier 2002, soit quatre mois avant que l'affaire éclate, parce qu'elle a refusé d'être mutée chez Groupaction par la haute direction de VIA.
Dans une lettre envoyée au premier ministre Paul Martin le 13 février, l'ex-biathlète dénonce « l'ambiance pas catholique » qui régnait dans le département marketing de VIA Rail qui l'employait depuis janvier 2001. Affirmant n'être ni « une voleuse » ni «une criminelle », elle dit « avoir creusé sa tombe » en travaillant de façon honnête au sein de la société ferroviaire.
Alors que le président du conseil d'administration de VIA, Jean Pelletier, qualifie le tout de « mensonge », le cabinet du premier ministre, Paul Martin, dit prendre les allégations « très au sérieux ». Puisque Mme Bédard demande d'être réembauchée par VIA Rail, le dossier a été transmis au contentieux pour « voir ce qui peut être fait ».
Marc LeFrançois, président et chef de la direction de VIA, qui a été suspendu par M. Martin cette semaine dans la foulée du scandale des commandites, a également nié les faits avancés par Mme Bédard. « Ça dépasse tout l'entendement », a-t-il dit, hier, lors d'un entretien téléphonique.
Lorsque La Presse a rencontré la médaillée olympique dans les bureaux de sa compagnie, hier, celle-ci a raconté que le 11 janvier 2002, elle a reçu un appel de Marc LeFrançois lui enjoignant de quitter la société d'État. « Il m'a dit : Myriam, tu dois quitter VIA aujourd'hui, sinon c'est Jean Pelletier qui va te transférer de force chez Groupaction (la firme de commucation embauchée par VIA). Aucune raison ne m'était donnée. »

Nommée spécialiste des programmes nationaux en janvier 2001, Mme Bédard soutient avoir « été tassée de son poste » après avoir été témoin de l'envoi à VIA de « factures gonflées» par Groupaction.
« Les factures ne correspondaient pas au travail fait, soutient-elle. Par exemple, si on demandait d'enlever un simple logo sur une publicité puis de la réimprimer, on nous facturait 4000 $. Or d'autres firmes n'auraient pas chargé plus de 200 ou 300 $! Je trouvais ça totalement aberrant. »
Aussi, Mme Bédard s'est-elle proposée pour faire personnellement ce simple travail de graphisme. « On m'a répondu non, que c'était le travail de Groupaction et qu'on ne pouvait rien changer dans cette façon de travailler », a-t-elle dit.
Peu après, ajoute-t-elle, au courant du mois de septembre 2001, Jean Pelletier lui a demandé d'élaborer le plan de communication et de publicité de VIA Rail. « Lorsque je l'ai déposé sur son bureau, un mois plus tard, il m'a dit de le donner à Marc LeFrançois qui, à son tour, m'a dit que le projet était très bien, soutient-elle. Le lendemain, ce dernier m'envoyait chez Groupaction pour faire les pubs de VIA. »
Ainsi, durant les mois de novembre et de décembre 2001 Myriam Bédard travaillait dans les locaux de la firme Groupaction, qui est une des principales agences impliquées dans le scandale des commandites. Pourtant, Mme Bédard soutient qu'elle continuait alors à être payée par VIA Rail.
« C'était bien d'avoir une expérience en agence, se remémore-t-elle. Mais dès le départ, il y a quelque chose que je n'ai pas aimé. » Bien qu'elle ait toujours été une employée de VIA Rail, Groupaction faisait publier le 26 novembre 2001 une note dans le Grenier aux nouvelles, bulletin d'information destiné aux membres de l'industrie des communications. Sans avertir la principale intéressée, le président, Jean Brault, s'y félicitait d'avoir embauché Mme Bédard à titre de « stagiaire aux communications intégrées ».
C'est par la suite, en janvier 2002, que le président de VIA, M. LeFrançois, a téléphoné à Mme Bédard pour exiger sa démission, selon la version des faits de la médaillée olympique. Le jour même, elle a donc signé sa lettre de démission puis elle a vidé son bureau. « Toute cette histoire a été très humiliante, a-t-elle confié. Ça été très difficile d'avaler ça. Aujourd'hui, je veux simplement récupérer mon emploi. »

Jean Pelletier, ex-chef de cabinet du premier ministre Jean Chrétien, a soutenu, hier, lors d'un entretien téléphonique, ne pas savoir si des employés de VIA avaient travaillé pour Groupaction aux frais de la société d'État, affirmant ne pas être au courant. « Il y a 3000 employés chez VIA Rail, le président du conseil n'est pas au courant du quotidien de chacun. Elle a peut-être travaillé là comme elle vous le dit, mais honnêtement je ne sais pas. »
Marc LeFrançois, pour sa part, a catégoriquement nié ses allégations. « À ma connaissance, ce n'est jamais arrivé », a-t-il dit.
Tant M. Pelletier que M. LeFrançois ont soutenu que Myriam Bédard profitait du scandale pour tenter d'en tirer un profit personnel. « Elle veut profiter d'un canot qui a l'air de voguer comme il faut, a indiqué M. Pelletier. (...) Elle ment de façon effrontée. »
« Je ne veux pas être méchant pour elle, a-t-il ajouté. Mais c'est une pauvre fille qui fait pitié, une fille qui n'a pas de conjoint, que je sache. Elle a la tension d'une mère monoparentale qui a des responsabilités économiques. Dans le fond, je trouve qu'elle fait pitié. »
« C'est incroyable! Je ne comprends pas ces gens-là, a renchéri M. LeFrançois en faisant référence à Mme Bédard. Est-ce qu'ils rêvent la nuit ? Est-ce qu'ils prennent des pilules ? Je ne sais pas. »
M. LeFrançois a refusé de dire pour quelle raison Mme Bédard ne travaillait plus chez VIA Rail. Mais selon la version des faits de Jean Pelletier, elle n'était tout simplement pas appréciée par ses patrons.
« Ce qu'on me dit, c'est que cette personne ne cadrait pas avec l'équipe, a-t-il indiqué. Ça ne marchait pas, d'aucune façon. Elle critiquait ce que son patron faisait. Elle avait ses propres idées. On lui a dit que si elle n'était pas contente, peut-être serait-elle plus à l'aise dans une agence de publicité. »
« Mais vous savez, a-t-il poursuivi, (les médaillés olympiques) ce sont des gens qui ont de la misère, après avoir été célébrés, à revenir sur le plancher des vaches. Redevenir un simple pékin, c'est pas facile pour ces gens qui ont été dans la lumière. »
Le 19 février dernier, soit six jours après que Myriam Bédard a envoyé sa lettre à Paul Martin, le cabinet du Premier ministre lui a fait parvenir cette réponse : « Nous avons pris connaissance de vos propos avec grand intérêt », écrit un adjoint spécial du cabinet. Il précise que la missive a été transmise aux ministres Reg Alcock (Conseil du Trésor) et Tony Valeri (Transports). «Soyez assurée qu'ils sauront y accorder toute l'attention voulue », poursuit-il.
Une source au Cabinet a précisé hier que les avocats ont été informés des allégations de Myriam Bédard et que ceux-ci allaient bientôt tenter de lui parler pour approfondir cette histoire. « Des explications pourraient être demandées à VIA Rail », dit-on.
En mai 2002, la vérificatrice générale, Sheila Fraser jetait un brâme sur le gouvernement fédéral relativement à l'octroi de trois contrats identiques à la firme Groupaction. Elle demandait alors à la GRC d'entamer une enquête.
Enfin, dans le plus récent rapport de Mme Fraser, VIA Rail est citée pour avoir signé un « contrat fictif » avec Lafleur Communication (avalée peu après par Groupaction) dans le cadre du financement d'une série télévisée sur Maurice Richard.
page mise en ligne le 27 février 2004 par SVP