23 février 2004

En deux ans, Beckie Scott
aura réussi un exploit unique
Simon Kretz
GATINEAU - Beckie Scott est pressée. Il fait un froid polaire à Gatineau et la championne olympique a promis de saluer les 900 participants de l'épreuve style libre de la Keskinada Loppet qui prennent le départ. Il fait moins 25C. « C'est froid pour la mi-février, non ? » laisse-t-elle tomber en esquissant un sourire.
« Au fait, quelle date on est ? »
- Le 15...
Beckie Scott ouvre grand les yeux et rougit.
« Vous savez quoi ? Ma médaille olympique.. C'était il y a deux ans, jour pour jour. »
- Laquelle de vos médailles, madame ?
La boutade la fait sourire.
Il faut savoir que l'Albertaine est la seule athlète olympique à avoir gagné les trois médailles d'une même épreuve, un fait d'armes historique, si l'on peut dire.
C'était le 15 février 2002, aux Jeux de Salt Lake City. Beckie Scott termine troisième de l'épreuve de poursuite 5 km et donne ainsi au Canada la première médaille olympique en ski de fond de son histoire. La fondeuse de 27 ans est ravie, cela va de soi. C'est la consécration de toute une carrière.
Six jours plus tard, le matin de l'épreuve du relais féminin auquel prend part Scott, l'annonce du retrait de l'équipe russe provoque une petite onde de choc dans le stade de Soldier Hollow. Le bruit court que la médaillée d'argent de l'épreuve de poursuite, Larissa Lazutina, a échoué un test antidopage quelques heures plus tôt. Au lendemain des Jeux, on apprendra la disqualification de Lazutina au 30 km (qu'elle a remporté), ainsi que celle de sa compatriote Olga Danilova, gagnante de la poursuite 5 km. Les fondeuses russes ont été contrôlées positif au darbepoetin alfa, une hormone peptidique apparentée à l'érythropoïétine (EFO). Lazutina et Danilova comptaient à elles deux, avant les Jeux de 2002, une douzaine de médailles olympiques, dont huit d'or.
Ce matin-là, après la course du relais, Beckie rencontre la demi-douzaine de journalistes canadiens. L'un d'eux lui demande si elle a vu venir le scandale qui pointe à l'horizon. La jeune femme pousse un long soupir. Si elle l'a vu venir ? Est-ce qu'il se foutait de sa gueule ? « Le dopage empoisonne le ski de fond depuis longtemps, mais personne ne m'écoute. Ce qui m'étonne, c'est qu'une personne se soit fait prendre. »
Beckie Scott ne l'aurait pas dit tout de suite, comme ça, mais la menue skieuse venait de décider que sa course de la poursuite 5 km n'était pas terminée. Pendant près de 22 mois, avec le soutien du Comité olympique canadien, elle se bat contre le CIO pour obtenir ce qu'elle estime être son dû : sa médaille d'or. Comme cheval de bataille, une question : « Les athlètes trouvés coupables de dopage un matin devraient-ils pouvoir conserver la médaille olympique qu'ils ont gagnée la veille ? Honnêtement, je crois que non », estime l'athlète.
Dans le cas de Lazutina, la médaillée d'argent, la Fédération internationale de ski n'a pas tardé à régler la question : en plus d'échouer un test sanguin pendant les Jeux, la Russe avait déjà subi un contrôle positif en décembre 2001. Techniquement, elle aurait dû, à ce moment-là, être automatiquement suspendue pour deux ans. Dans le cas de la gagnante, Danilova, la Russe a présenté comme défense un argument auquel le CIO souscrit depuis toujours. « On m'a pincée le jour d'une autre épreuve. Le matin de la poursuite 5 km, j'étais propre comme un pinceau de soie neuf. »
À Lausanne, devant le tribunal arbitral du sport (TAS), Beckie Scott a fait valoir que cet argument allait à l'encontre du code de déontologie du CIO. En décembre, le TAS lui a donné raison, à elle et à trois autres athlètes norvégiens. Cette victoire est d'autant plus significative qu'elle change les règles du jeu. Dorénavant, si un athlète se fait prendre pendant les Jeux pour dopage, that's it, on lui enlève ses médailles.
Pour Beckie Scott, cela demeure, cependant, une mince consolation. « Cette médaille est à moi et j'en suis fière. Mais ce que je souhaite, c'est que le CIO soit conscient que l'une des plus graves conséquences du dopage, c'est qu'on vole à des athlètes des moments magiques, le bonheur de recevoir sa médaille devant des millions de gens. Salt Lake City, c'est un peu comme notre arrière-cours. On m'a volé ce plaisir de gagner devant les miens. Mais je ne suis pas la première a qui cela arrive. »
Ni la dernière. « Je vois des filles en Coupe du monde et je me dis, wow ! celles-là, c'est évident qu'elles s'aident. Mais il y a peu de chose qu'on puisse faire, sinon de continuer d'en parler, de ne pas faire semblant de rien. »
Comme ceux qui mènent la barque ? « On est à la remorque des innovations des tricheurs. Pourquoi ne pas inverser les rôles et investir davantage dans la recherche et les méthodes de dépistage ? La situation profite à certains comités nationaux. »

Beckie Scott n'a pas perdu toutes ses illusions. Après avoir laissé entendre qu'elle prendrait sa retraite après les Championnats du monde, la saison prochaine, elle envisage de poursuivre sa carrière jusqu'aux Jeux de Turin, en 2006. Les deux prochaines saisons pourraient être les plus lucratives de sa carrière. Installée en Oregon, elle se fait construire une maison à Panorama, en Colombie-Britannique, une province qui vibre déjà un peu au rythme des Jeux de Vancouver de 2010. Neuvième au classement général la saison dernière, elle admet que ses résultats jusqu'à présent n'ont pas été à la hauteur des attentes. Mais le dernier droit de la saison ne commençait que ce week-end en Suède, et « j'ai encore le goût de gagner », confie-t-elle.
Ça tombe bien. Beckle Scott devrait recevoir sa médaille d'or à la fin du mois de mars à Vancouver.
Deux ans après avoir franchi le fil d'arrivée.
Comme quoi le ski de fond est un sport d'endurance.
Note... Samedi à Umea, dans un 10 km classique de la Coupe du monde, Scott a pris le 11e rang. Au classement général, elle est 24e.
page mise en ligne le 23 février 2004 par SVP