30 avril 2004
| ÉDITORIAL |
Officiellement, Jean Pelletier a été destitué de son poste de président du conseil de VIA Rail pour une seule et unique raison : les propos qu'il a tenus à l'égard de Myriam Bédard après que celle-ci l'eut accusé d'avoir ordonné sa démission forcée. Le rapport de l'arbitre chargé d'enquêter sur l'« affaire Bédard », remis il y a quelques jours, nous amène à une triste conclusion : la décision du gouvernement Martin était précipitée. C'est aussi le cas de notre opinion initiale sur cette histoire.
C'est à la suggestion de VIA, et avec l'accord de Mme Bédard, que l'arbitre Michel G. Picher a mené une enquête pour déterminer les causes exactes de la démission de l'ancienne championne olympique. En cours d'enquête, Myriam Bédard est devenue méfiante et a cessé de collaborer avec M. Picher. Pourtant, le rapport ne laisse transparaître aucun préjugé défavorable à Mme Bédard, au contraire. L'arbitre a cherché, avec minutie, à établir les faits. Or les faits révèlent que les choses ne se sont pas passées comme Mme Bédard l'a raconté.
Myriam Bédard a soutenu avoir été « tassée de son poste » parce qu'elle dénonçait les « factures gonflées » de l'agence de publicité de VIA Rail, Groupaction. « Dans un set-up ils m'ont demandé d'ouvrir ma propre compagnie pour diriger le projet, ensuite ils m'ont envoyé chez Groupaction au nom de stagiaire et de là, le 11 janvier 2002, la direction de VIA Rail Canada m'a obligé de donner ma démission », écrivait-elle au premier ministre, Paul Martin.
L'enquête de M. Picher démontre plutôt que Myriam Bédard avait, bien avant ces événements, confié à plusieurs employés de Via qu'elle y était malheureuse et qu'elle souhaitait partir pour mettre sur pied sa propre compagnie. D'ailleurs, quelques mois avant son départ de Via, elle a enregistré la compagnie In Marché.
Selon ce qu'a dit Mme Bédard, le président Marc LeFrançois l'avait averti que si elle ne démissionnait pas sur-le-champ, « c'est Jean Pelletier qui va te transférer à Groupaction ». L'enquêteur conclut que cette version des faits est « extrêmement suspecte » : « Pourquoi les présumés auteurs de la corruption auraient-ils envoyé Mme Bédard, qui se définit comme protestant ouvertement contre les excès de Groupaction, directement dans cette entreprise ? »
Autre élément troublant : après sa démission « forcée », Mme Bédard a continué de visiter fréquemment les bureaux de Via, sans se plaindre à quiconque de son supposé congédiement. Le jour même où elle envoyait sa lettre au premier ministre Martin, elle écrivait à M. LeFrançois pour lui témoigner de son « estime », et exprimait le voeu de revenir à Via, où régnait pourtant, suivant sa lettre au premier ministre, « une atmosphère dégueulasse ».
Plus on en sait sur cette affaire, plus les accusations de Mme Bédard ressemblent à de la fabulation. On comprend la colère de M. Pelletier lorsqu'il s'est vu brusquement mêlé à une telle affaire. Cette colère ne justifie pas les propos méprisants qu'il a tenus. Mais on ne congédie pas quelqu'un sur la seule base d'expressions malheureuses. Soit, M. Pelletier a dit que Myriam Bédard était « une pauvre fille qui fait pitié ». De son côté, Mme Bédard a accusé publiquement M. Pelletier de tremper dans le scandale des commandites. Ce n'est pas rien ! à tout le moins, ies torts sont partagés.
Compte tenu des conclusions de l'arbitre Picher, le gouvernement Martin ne peut laisser cette affaire en l'état. D'abord, il doit admettre qu'il a agi trop rapidement. Ensuite, plusieurs possibilités s'offrent au gouvernement. Il pourrait immédiatement négocier avec M. Pelletier une réparation raisonnable.
Une autre avenue, tenant compte du fait que Myriam Bédard rejette les conclusions de l'arbitre : Ottawa pourrait demander à la commission Gomery de se pencher aussi sur cet épisode. Dans ce cas, le congédiement de M. Pelletier devrait être commué en suspension avec salaire.
page mise en ligne par SVP